‹ ValérieChapitre 58 sur 68 · L£TT&B XLII · texte numérisé non relu

L£TT&B XLII

qu'au pr^er moment où la porte se ferma.

Je me réveillai comme d'un songe : je me sentais fatigué; je descendis dans la cour pour gagner ma diambre. J'aperçus en passant de la lumière dans la remise, et je vis un des garçons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait tranquillement en traTaiilant. Je m'ar-* rètai, je le regardai. C'était ma voiture qu'on avait amenée. Le cœur me battit; mon calme et ma stupeur disparurent également : je n'étais plus soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné, en présence de Tobjet aimé» est bien moins malheureux : il s'enveloppe de cette magie de la présence ; ses souffrances ont du charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur de la séparation vint me saisir ; je me sentais défaillir en regardant cette voiture qui m'entraînait loin d'elle! il n'y avait pas jusqu'à cet homme qui sifflait si tranquillement qui ne me fit mal ; j'enviais son repos , il me semblait qu'il insultait à l'horrible tourment qui m'agitait. Je courus à ma chambre; je me jetai à terre, frappant ma tête contre le plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. Hélas 1 me disais-je , elle ne m'entendra donc plus jamais ! £rich , le vieux Erich entra. Ce n'était pas la première fois qu'il m'avait vu dans cet état violent : il me gronda. Je feignb de me jeter sur mon lit pour

IM

VALÉRIB.

le renvoyer ; je passai plusieurs heures dans la pins violente agitation, et je résoins de t*6» crire. Je retrouvai dans ma tôte toutes les situations douloureuses de cette journée; cela me calmait ; il est si doux de donner an moini nne idée du trouble qui nons détruit! Et qnand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le pins sensible des hommes, me pUindra, je prie le ciel de le récompenser dn diarme qoe cette idée verse dans mon cœur flétri.

Je Tai revue, Ernest, je Tai revue encore une fois» par une des combinaisons les pins singulières, cette nuit même. Tn ne le conçois point, n'est-ce pas? Après l'avoir écrit, j*ai mis en ordre tout ce qui me restait à arranger. J'avais destiné nn petit cadeau à Marie et à quelques personnes de la maison ; j'avais cacheté une lettre pour le comte, une lettre bien touchante, dans laquelle je lui demandais pardon de tons les torts que j'avais pn avoir envers lui ; je le priais de me pardonner mon prompt départ; je lui disais que j'espérais me justifier nn jour à ses yenx de tontes mes apparentes bizarreries, je le conjurais de m'aimer toujours, en lui disant que sans cette amitié je serais bien misérable. Enfin, après avoir ter-

A cinq henrsi du natia.

LBTTEB XLII.

miné, je m'étais assis sur une chaise, tout habillé» attendant et redoutant Theore oit je devais partir^ mais déterminé à ce départ, que je regardais comme l'unique fin à mes tourmena. J'étais dans cet état horrible d^angoisse.et 4*aniiété, si difficile à dépeindreV qnând je vis une des fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il^ n'y eut pas à cela qttèlqiie chose d'extraordinaire : c'était mie diambre habitée par une jenne Italienne, depuis peu dans la maison, et qui y couchait pour être à portée de Valérie, dont la chambre à eoneher n'était séparée de celle-là que par un cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier » tout dormait encore : je poMSe là porte, je Yois la jeune Giovanna^ toute habillée, endormie sur une table, et auprès d'elle son lit, dont les rideaux étaient tout en flammes. Elle ne se réreilie pu ; elle atait le sommeil qu'on a à seiie ans, lorsqu'on n'a pas encore passé par quelque passion malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fainée; j'arrache lés rideaux : par bonheur, ^ Valérie s'était baignée dans cette chambre ; j'é- ^ teins le feu avec l'eau de la bajgnoire, en faiwuki le moins de bruit possible. Je craignais que Giovanna ne s'éveillât et ne jetât un cri qui pouvait être entendu par la comtesse : je

l'éveiUe douoementi et hu montre les suites de

19S VALKRIE.

son imprudence. Elle se met à pleurer, en ditani qu'elle ne faisait que de s'endormir ; qu'elle ayatt écrit à sa mère et posé ensuite la liimière près du lit pour se coucher, et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'était endormie sur cette table. Pendant qu'elle parlait, f achève d'éteindre le feu, qui avait déjà gagné les matelas ; je passe dans le petit corridor, pour m'asdurer si la fumée n'y avait pas pénétré. A peine avais-je mb les pieds dans ce corridor, qu'un désir insurmontable de voir encore un instant Valérie s'empara de mon Ame : j'avais vu sa porte entr'ouverte. Elle dort, me dis-je ; personne ne le saura jamais, si Giovanna l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai à la porte du sanctuaire que je respecte comme l'âme de Valérie. II ne fallait qu'un moyen pour éloigner pour quelques instans la jeune Italienne ; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du corridor; je m'arrête, effrayé de l'horrible idée que Valérie pouvait se réveiller. Je veux retourner sur mes pas... mais mon désir de la voir était si violent!... Je la quitte peut-être pour jamais I Ahl je veux lui dire encore une fois que c'est ell^ que j'aime 1 Si Valérie me voit, je ne supporterai , pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon cœur. Ma tète égarée me présentait confusément et ce crime et son image. Je me

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glisse dans la chambre ; elle était éclairée par une veilleuse» assez pour me Caire yoir Valérie endormie : la pudeur reillait encore auprès d'elle ; elle était chastement enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je contemplai avec ravissement ses traits charmans : son visage était tourné de mon côté; mais je ne le voyais que peu distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe paraissait Tagiter. Que doyins-jel A moment enchanteur I quelle ivresse tu me donnas !.. Elle prononça.. . Chistave !. .. Je m'élançai vers son lit; le tapis recélait mes pas mal assurés. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmansy tomber à genoux devant ce lit qui égarait ma raison, quand toutà-coup elle prononça cet autre mot qui doit finir ma destinée . elle dit d*une voix sinistre.. • la mort!.,, et se retourna de l'autre côté. La mort! répétai-je; hélas; oui, la mort seule me reste I Tu rêves à mon sort, 6 Valérie! dis-je à voix basse, et me mettant doucement à genoux, reçois mon dernier adieu; pense à moi; songe qudquefois au malheureux Gustave, et dans tes rêves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est pas indifférent I Je ne voyais pas ses traits ; une de ses mains était hors de son lit; je la touchai légèrement do mes lèvres, et je sentis encore

TALÉmil.

son anneau. £t toi aussi, toi qui me sépares d'elle à jamaisi je to donne le baiser de paix , je le bénis, quoique tu m'ouvres la tombe. Et mes larmes couvraient sa main. Tu Tunis à rhonune que je ne eesserai d'aimer, qui la rend heureuse; je te bénis I dis-je. Et je me levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie, un regard sur toi» que j'imprime encore une fois tes traits dans mon cœur i Que j'em*porte cette douce image de ton repos, de ton sommeil innocent, pour m'encourager àla vertu quand je serai loin de toi I

J'allai prendre la reilleuse ; je m'approchai du lit. O douce et céleste image de virginité, de candeur 1 Sa main était toujours hors du lit I l'autre était sous une de ses jooes, ainsi que dorment les enfans : cette joue était rouge, tandis que celle qui était de mon côté était pAle, eDd>lème du songe dont la moitié me parut si douce, tandis que Tautre était si sinistre. Les draps Tenveloppaient jusqu'à son cou ; et ses formes pures comme son Ame ne se trahissaient quecommeelle, légèrement, en se voilantde modestie» 0 Valérie 1 que l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la pudeur et la pureté morale I Jamais le plus séduisant désordre ne m'eût ainsi troublé 1... jamais il n'eût rempli tout mon être d'une aussi douce vo*

Iq^l Gomme je fidiMtraisl conuoie je serais

LBTTâB un. i9ê

mort pour on seul des plus chastea baisers pri» fur tes lèvres qfjA semblaieni langoirl Oai, ta parainiais triste, ma Valérie, et je n'en étais que plus ivre... J'ai pum'éloigner de toi I... Je t'ai respectée» ô Valérie 1 tieBs-moi compte de ee sublime courage » il anéantit tontes mes fautes I

Bientôt il me sembla entendre les pas de la jenne Italienne ; j'allai à sa rencontre ; je me précipitai dans la conr, dans le jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençait à poindre, le vent frais du matin s'était levé ; une lisière d'or courait le long de l'horizon, à l'orient, et annonçait Taurore. Les feuilles de l'acacia , fermées pendant la nuit, commençaient à s'ouvrir ; des aigles privés et nourris dans la maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'élevaient dans les airs, et déjeunes mères quittaient leurs nids. Toutes ces images m'environnaient; toutes me peignaient la vie qui recommençait partout, et qui s'éteignait en moi. Je m'assis sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les alouettes papillonnaient sur ma tête, et leur chant si gai, si joyeux, m'arracha des larmes : j'étais si faible, si oppressé, ma poitrine semblait être allumée, tandis que mon coeur frissonnait, et que mes lèvres tremblaient. J'essayai de reposer un momeut, ce fut en vain.

VALSAIB.

Je restai quelque temps couché sur ces marches que nous avions descendues si souvent ensemble. Enfin, je me levai» et passant près du salon où nous avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chanté Valérie. Le jour était entièrement yena, et le dao si touchant de Roméo et Juliette tomba sons ma main . Tont devait donc se réunir pour enfoncer dans mon cœur ces scènes de douleur et de regret l Et ce morceau de musique me ramena tout entier à la séparation qui m'était si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au chant des alouettes qui qui ne me fit penser à ce moment déchirant»

où Roméo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une sombre douleur » et je me traînai chez moi» d'où je t'écris encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon cœui î Ignorerat-elle toujours ce que je souffre? 11 me serait si affreux qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au moins, en t'écrivant, je laisse un monument qui vivra plus que moi.

Tu garderas mes lettres : qui sait si une circonstance, qu'aucun de fious ne peut prévoir» ne les lui fera pas une fois connaître? Mon ami» cette idée» quelque invraisemblable qu'elle me paraisse» m'anime en t'écrivant, et m'ern* pêche de succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me consume.

LSTTKB XLHI.

L£TiiŒ XLllL

De la chartreuse do B., le

C'est ici, c'est près d'une austère retraite y d'où sont bannies les passions , les folles agitations de ce monde , que j'ai* voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans une maison d'où l'on a la vue du couvent.

Je me sens plus calme » Ernest » depuis que j'ai pris la résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour insensé. Je veux , s'il est possible » sauver les derniers jours de cette existence si agitée ; et , ne pouvant les passer dans le calme , les remplir au moins de résignation.

Gomlne je me parais petit à moi-même , au milieu de cette enceinte consacrée aux plus sublimes vertus ! Les pensées de l'amour me paraissent un délit, ici où 'tous les sens sont enchaînés ; où les plaisirs les plus permis dans le monde n'osent se montrer ; où l'àme , dé^ tachée des liens les plus naturels , ne se permet d'aimer que les plus sévères devoirs.

Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouvée dans une des armoires de ma chambre.

Ge saint avait été homme, il était resté homme : il avait bouifert ; il avait jeté loin de lui les

désirs de ce monde , après les avoir combattus avec courage. Il s'était fait dans son cœur une solitude où il vivait avec Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort. Il avait exilé de ses pensées toutes les images de sa jeunesse et élevé le repentir entre elles et ses années de solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler, quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé , il eût désiré mourir. Il travaillait tous les jours à son tombeau , en pensant avec joie qu'il ne léguerait à la terre que sa poussière ; et il espérait , mais en tremblant, que son àmc irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715; il mourut , ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On arrosa de larmes sa dépouille mortelle ; et chacun crut voir son existence attristée, parce que la douce sérénité , les regards consolans , la bienveillante bonté du père Jérôme étaient enlevés à la terre.

Après cela , Ernest , n'avons-nous pas honte de parler de nos douleurs , de nos combats, de nos vertus ?

Depuis long-temps je désirais voir cette chartreuse , cette pensée sévère de saint Bruno , confiée au mystère et au silence , qui est cachée comme un profond secret sur ces hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nomme

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exaltés y mais qui foni da bien tans les jours à d'avtres hommes ; qui changèrent nn lemm

inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers utiles , et remplirent le silence des bénédictions dn pauvre. Quelle idée sublime et touchante , que celle de trois cents chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces cloîtres si vastes , ne levant leurs mélancoliques regards que pour bénir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs mcavemens le calme le plnsjmfiond , disant avec leurs traits , avec leuT^^fiix, que Tagitation ne frappe jamais » qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand , oublié dans le monde , adoré dans leur déserti Ohl comme Tàme est émue! comme elle est pénétrante, la voix de la religion qui s'est réfugiée là , qui descend dans les torrens et frémit dans les cimes de la forêt ; qui parle dn haut de la roche escarpée , où Ton croit voir saint Bruno lui-même fondant sa chapelle et méditant sa sévère législation ! Oh t qu'il connut bien le cœur de l'homme qui se fiitigue de délices et s'attache par les douleurs ; qui veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes , ces profondes émotions qui émanent du sein de Dieu , et ramènent l'homme tout entier dans les pensées de réternité ?

11 est impossible de décrire ce que j'éprouvais : j'étais heureux de larmes , de profond

SNW

VALBAIB.

reeueilleoieai et d'bumiiiié; je me prosternai devant cel être si grand qoi appela ces soènes

magnifiques de la nature , imprima tour à tour aux formes du monde la majesté et la riante douceur ; appela aussi rhomme pour qu'il sentît et qu'il désirât sentir davantage; forma ces âmes ardentes et tendres, et leur confia tous ces secrets ignorés des hommes légers. Que de Toix , me disais-je , se sont éteintes dans ces déserts î Que de soupirs ont été envoyés audelà de cet horizon borné 1 là où habite Tinfini t Je voyais ces traits oà siégeaiilarttéiancolie , où l'espérance avait survécu aux orages pour répandre la sérénité ; je les voyais garder leur tranquille expression au milieu des chan^ gemens des saisons et de la nature ; ces mains flétries se joignaient aux pieds de ces croix saintement placées dans la solitude. Là fléchis* saient péniblement des genoux affaissés par l'âge ; là coulaient des larmes que séchait quelquefois le vent âpre du sombre hiver; ici , un écho religieux murmurait les douleurs et les espérances du chrétien ; et plus loin , sur ce rocher stérile, abandonné de la nature, où tout est mort , où tout est froid comme le cœur de rincrédulo , à travers ces ronces suspendues sur le torrent, au milieu do ces hauteurs inanimées qui ne voient rouler que de noirs orages; là, peut-être, le long, l'ineffaçable

LETias XLiii. 201

remords appelait sa yictime : marquée |Mir lui,

elle ne pouvait lui échapper ; elle venait , le front baissé » Tœil ombragé , le visage sillonné, ellis venait > et son sein déchiré se brisait sur

la pierre , et sa voix expirante disait sourdement à cette froide pierre quelque forfait in-> connu.

Que j'ai vécu ici , Ernest 1 combien j'y ai pensé ^ J'ai vu hier un orage : le tonnerre, avec sa terrible Yoiz« parcourut toutes ces montagnes , se répMa , gronda , éclata avec fureur ; les voûtes silencieuses tremblèrent : je voyais le cimetière couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissait à peine entrevoir tous ces tombeaux où dormaient tant de morts. Je passai devant la chapelle où on les déposait avant de les enterrer, où se fermait sur eux le cercueil creusé par eux-mêmes : il me semblait que j'entjsadais ce chaut mélancolique des religieui^ ces saintes strophes qui les conduisaient à la terre de ToublL J'aimais à tressaillir, et j'envoyais ma pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et attendrissantes, le ciel se dégagea de ses sombres nuages ; le soleil reparut, et visita, à travers les vitres antiques f cette chapelle de la mort : les inscriptions du cimetière reparurent à sa clarté , et les hautes herbes, affaissées par la pluie, se relevèrent.

IM YAlJllB.

Un oisetii , fatigué par les Tenu» qoi rayaient apparemment diassé jnsqne sur eea

hauteurs , vint s'abattre sur le cimetière. Ainsi, penaai^je , peat-étre , dans la aaiaon dea fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossignol : il cherche en vain une rose jeune comme lui ou Facbuste qui la porte ; mais la fleur de Tamour est eiiîée de ces lieux oomme l'amour lui-même : le chantre de la volupté vient s'as» seoir sur une tombe , et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort Hélas 1 peut-être cette pierre couvre-t*elIe un coeur qui eut aussi un printemps ; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit son àme du saint effroi du monde , Fadora-t^il comme le Dieu qui créa Tamour et le donna à la terre : mais bientôt , comme l'oiseau battu par les vents » battu par Forage des passions , il est venu se réfugier sur ces hauteurs; et, fotigué de la vie» il a voulu commencer réternité en ou* bliant tout ce qui tenait au monde.

Ernest , Ernest I il n'est aucun endroit sur la terre inaccessible à cette funeste passion : ici f ici même , où tout la réprouve » où tout devrait l'épouvanter , elle sait encore trouver ses victimes et les traîner à travers tous ses supplices . En vain la nature sévère veutr-elle effrayer l'amour et le repousser par sa sauvage àpreté ^ en vain la religion menaçante élève-

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l-eile partout de saintes barrières, appelle-

t-elle la pénitence, le jeûne, les images du trépas , les tourmcns de Tenfer ; en vain les tombeaux parlent et s'ouvrent de tons côtés ; en yain la pierre insensible est-elle animée dn pieux verset qui montre à Thomme la lon{jue récompense de la vertu : ce passager d'un moment ne sait pas triompher de lui ; il est encore atteint ici môme par ce terrible ascendant; il partage ici même sa fugitive existence entre d'inutiles remords et de vaines résolutions; il dispute à la mort, à la sombre nature, à son corps flétri d'abstinences, à la menaçante éternité , il dispute un sentiment à la fols délice et fléau de sa vie ; il Jette un long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il tressaille , se trouble , et garde de son soutenir une coupable volupté qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.

Écoute, Ernest , et frémis. Hier je me promenais, ou plutôt je parcourais d'un pas inégal les environs de la chartreuse : la lune enveloppait d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les arbres, et le cimetière ; Torfiraie seul interrompait de son cri sinistre la tranquillité de la nuit. Une croix s'est présentée à ma vue ; elle était sur une hauteur que j'ai gravie. Je me suis assis ; j'ai regardé long-temps to del et Téloile du soir, que j'avais vue si sou-

vent de la maison que j'habitais avec Valérie.

Des gémissemens m'ont frappé ; je me suis levé ; j'ai vu près de la croix , et à moitié caché par un arbre , un religieux le visage couché contre terre. Sa voix plaintive , ses accens déchirans n'osaient peut-être monter vers le séjour de la paix ; la terre les engloutissait. Mon cœur a tressailli ; j'ai cru reconnaître des maux trop bien connus. Je n'ai osé l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en m'oubliant moimême.

Son long silence m'a effrayé. J'ai osé l'approcher ; je l'ai soulevé. La lune éclairait son visage pâle, ses traits flétris étaient encore jeunes, sa voix l'était aussi. Il m'a d'abord considéré comme s'il sortait d'un rêve ; puis il m'a dit : — Qui es- tu? souffres- tu aussi? — Je l'ai pressé contre mon sein , et mes larmes sont tombées sur ses joues arides. — Tu pleures , a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie , a-t-il ajouté d'une voix tranquille. — Son regard m'a effrayé; ses gestes, son agitation me frappaient, et contrastaient avec sa voix, qui paraissait étrangère à son âme , et qui semblait s'être séparée de sa douleur.

Je lui ai demandé qui il était. — Qui je suis?... a-t-il dit, en paraissant vouloir se rappeler quelque chose. — Puis il m'a montré son babil : — Je suis un infortuné 1 mon his-

LETTBE XLIII. 205

toire est ooarie. Je sois Félix. On m'avait donné

ce nom , on se plaisait à croire que je serais heureux : c'était en Espagne qu'on croyait cela; mais» diipil en secouant la téte et respirant péniblement , on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là ; les méchans m'ont tué là 1 —> Et il frappa son cœur d'une manière qui me déchira. — Quel mal , dis-je , vous a-fon donc fait? — Ohl il ne faut pas en parler; il £aut oublier ici» me dit-il en regardant la croix et joignant ses mains , il faut tout oublier ici , car il faut pardonner. — Il a voulu s'en aller, je l'ai retenu. — Que veux-tu de moi? a-t-il dit. il est tard , et quand le matin viendra , il hni que j'aille au chœur, et avant ne faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas qu'alors Je suis quelquefois heureux, oh 1 bien heureux I Je vois alors les plaines de Valence , des haies de fleurs de {][renades.. . Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas mon plus grand bonheur (et il se pencha vers mon oreille ). Je n*ose te parler de Laure... (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes rêves , mais quand je veille elle est morte I ... — Il jeta un cri déchirant et se tut.

O Ernest I je ne me plaignis plus ; ma douleur s'arrêta devant une douleur mille fois plus terrible : tu vis » m'écriai-je ; tu vis , Valérie !

0 ciell conserve-la ; conserve aussi ma raison

VALÉIIE.

(>our le bénir ! Et pais , me retournant vers le mlheareax Félix , je le serrai dans mes bras , iinel par l'eioès de la pitié , je ne trouTai aucun son , aucune parole digne de son malheur. — Ne dis à personne , je t'en prie , que je t'ai parlé de Laure, ici c'est an grand péché ; j'ai Tonln l!expier font les jours , mais j'aime malgré moi ; et quand je |yeux penser au ciel , au paradis » je pense qse Laore y est ; et qoand je Tiens ici la nnit , car depuis qne je snis... lu sais bien comment , dit-il en montrant sa tète , on me permet toat. Je sors da couvent par cette petite porte; j'ai une clef, car je crains de troubler les frères dans leur sommeil ; je pleure , c'est un scandale. .. £h bien ! qu'est-ce que je roulais te dire? — Quand vous veniez ici la nuit, Félix, disiez-vous... — •—Eh bien I oui, la nuit ; le vent, les arbres» cette eau qui roule, tout semble me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle était là : je la presserais contre mon sein qui brûle; elle n'aurait pas froid, et le feuillage nous cacherait le courent ; car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent : j'ai tant promis aux pieds des autels de l'oublier I Mais, dit-il en soupirant longuement , je ne peux pas. — Tu ne peux pas , répétai-je ! et je soupirai. —

Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au mien : j'étais anéanti.

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— ÉcoatOy me diUil, ne te fois pas chartreoxy ya-fen bien loin, va en Espagne ; mais n'aime pas. La religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet plus que le ciel, plus que la ▼ie, plus que tout. Adieu, n*aime pas : si tu savais comme on est malheureux 1 On me l'avait bien dit quand il en était temps f et je n'ai rien écouté.—

Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tête se troubla; je sais qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore au pied de la croix , que mon hAte me dit que le frère Félix était aimé de tout le couvent, qu'il ne foisait de mal à personne, que le supérieur, homme doux et excellent, lui permet de se promener la nuit, depuis qu'il a perdu la raison; et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait est morte. 8a mélancolie Tavait jeté dans cette retraite, ne pouvant obtenir Laure, que ses parens forcèrent à se faire religieuse ; il a appris qu'dle n'existait plus , et sa raison s'est entièrement égarée.

Je pars, Ernest, ce séjour ne me convient plus : le malheureux Félix se montre partout i moi.

VALiUB.

LETTRE XUV.

De la Pietra-MaU, le...

Je l'écris, quoique je sois ri hible» mon ami, que je puis à peine me soutenir. Je viens de passer dix heures aa lit, mais. sans qae cela m'ait donné plos de force ; la fièvre m'a repris,

je souffire beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu des Apennins, hier dans la journée. Le site de Pietra-Hala est presque sanvage. Ce bourg est caché dans des gorges de montagnes ; mais j'aime ce lieu, qui parait oublié du monde entier. J'y sois depuis peu de temps, et déji j'y ai vu de bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-être quelques semaines. Eh i a'est-il pas indifférent en qnels lieux je tratne des jours que Valérie ne voit plus , pourvu que je sois loin d'elle , et que je n'outrage plus le comte par cet amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes regards, ma voix, ma solitude, tout sera à moi ; personne no m'observera.. .. Malheureux! quel triste privilège tu réclames 1 quel triste bonheur te reste 1 O Valérie I je ne verrai donc plus ta pitié? Elle était si tendre I si bonne!

LETTllli XUV.

A six heuroi du soir.

J'ai été quelques heures sans fièvre ; je me suis promené ientemeat; je respirais avec plus de liberté ; l'air est si pur dans ces montagnes 1 J'ai été voir une petite maison qui appartient à mon hôte, et qui me plaît beaucoup. Un torrent, destractenr comme la passion qni me dévore, a renversé près de la maison de hauts pins et de vieux érables ; ces arbres déracinés du rivage opposé se rencontrent dans lenr chnte, et semblent se rapprocher ponr former snr le torrent un pont, sur lequel passe une écume blanche qui s'élève au-dessus de ses eaux tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent, et j'ai regardé quelques corneilles qui passaient les unes après les autres sur ces arbres renversés, et dont les cris lugubres convenaient à l'état de mou àmc.

De la Pietra-Mala,le...

Ernest , je commence pour loi ce journal ; mais quand je souffre, je ne peux l'écrire que quelques lignes. Celle maison que j'habite acluellemenl me convient beaucoup. Je m'applaudis bien de m'étre arrêté ici ; j'y resterai jusqu'à ce que je sois mieux.... Mieux : ah 1 ne l'abuse pas... Mais que ferais-je à Pise?

Pourrais-je échapper à ces regards d'une multitude oisive, qui, toujours occupée de ses plaisirs , est encore avide de pénétrer chaque secret, et ne pardonne pas qu'on se sépare d'elle.

Ici la nature semble me plaindre et s'attendrir sur moi. Elle me recevra dans son sein ; et, fidèle amie, elle gardera mes Irisles secrets. Pourquoi donc tant me tourmenter du lieu où je passerai quelques jours ? Erranl comme OEdipc , je ne cherche comme lui qu'un lombeau : il faut si peu de place pour cela.

JOUBNAL BB 6VST4VB. Sll

Mon séjour ici convient à mon funeste état; ce lien méknooliqne et 8an?age est fait pour

' Tamoar malheureux. Je reste des heures entièrea au bord de ce torrent ; je gravis pénible ment 000 montagne t d'oi la vne se porte snr la Lonbardle ; et quand je crois avoir aperça dans le lointain cet horizon qui couvre Venise» U rne semble alors qne j'ai drtenn une bveur du ciel.

J'ai avec moi quelques auteurs favoris; j'ai les odes de Klopstock» Gray» Racine ; je lis peu, niafs ils me font rêver au-delà de la vie , et ils

m^enlèvent ainsi à cette terre où il me manque Valérie.

Il y a ici un jeune homme , parent de mon hftte, qui joue bien du piano. Aujourd'hui, j'ai

entendu cet air que sa voix a gravé dans mon cœur » cet air qui la fit pleurer sur le malheureux Gustave. Neïne plains pas, Ernest; la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté.

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