‹ ValérieChapitre 59 sur 68 · VAL£R · texte numérisé non relu

VAL£R

J'ai passé le bourg , et j'ai été me promener sur le grand chemin. J'ai rencontré un pauvre matelai en habit de pèlerin. Cet hommes pour * apaiser sa conscience, avait Mi vœu d'aller à Lorette. Il avait en, dans sa jeunesse, la passion de la mer, et, comme Bobinson » il avait quitté ses parens malgré leur défense. D me fit un tableau touchant de ses chagrins, et cela avec une vérité qu'on ne pouvait méconnaître, n me dit comment , après avoir obtenu une place sur un vaisseau qui allait aux Indes, au milieu des délices que lui faisait éprouver son voyage , il s'était réveillé la nuit , croyant voir sa mère en réve, qui lui reprochait son départ ; qu'alors il avait couru sur le tillac, et qu'il lui avait semblé que les vagues se plaignaient, comme si la voix de sa mère arrivait à lui ; et quand il s'élevait une tempête, il ne pouvait travailler, tremblant de toutes ses forces, et pensant qu'il périrait peut-être chargé de la malédiction de ses parens. C'est alors qu'il avait promis au ciel que, s'il pouvait revoir sa mère , obtenir son pardon , il ferait un pèlerinage à Lorette. Puis il poursuivit, et me dit que pendant dix ans il n'avait pu revenir dans sa patrie; qu'enfin il avait vu la rade de Gènes, qu'il avait cm mourir de joie en revoyant celle terre qu'il avait brûlé do quitter. — Ernest , comme voilà bien tout l'homme ! ses

JOVBNAL DE GUSTAVE. 213

désirs, ses inqaiétades» ses foutes, et puis cette

inévitable douleur appelée remords, qui le ramène à la vérité. Voilà comment il faut qu'il achète l'expérience ; il n'en voudrait pas autrement ; il faut qu'elle soit payée pour qu'eUe lui appartienne bien.

Ce pauvre matelot ! pendant qu'il me parlait, je l'avais plaint sincèrement ; mais' j'avais souri de pitié en le voyant mettre son pèlerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je me repris moi-même de mon orgueil, et je me dis : « Les hommes sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses comme au-dessous d'eux! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant lui l Chaque mouvement, chaque pensée vertueuse même vient s'épanouir devant ses regards ; il a compté chaque intenlipn, chaque sentiment louable de sa créature, comme diaque battement de son cœur ; il dît à la vie de s'arrêter, et au bien de croître et de prospérer dans les siècles. O Dieu de miséricorde I pensais-je, tu comptes aussi les pas du pauvre matelot, que la piété filiale fait cheminer à travers les ronces de l'Apennin et sous le ciel brAlant de sa patrie.»

Quand je regarde dans le vallon solitaire une timide flear qui meart avec ses parfums ,

VALÉBIE.

et qui n'a point été vac ; quand j'entends le chant rare de l'oiseau solitaire qui meurt et ne laisse point de traces ; que je pense que je puis \ mourir comme eux, c'est alors que je suis bien \ malheureux I Une douloureuse inquiétude , un besoin d'être pleuré par elle vient me saisir. J'entends quelquefois le cri des pâtres qui rassemblent les chèvres sur les montagnes, et les comptent : j'en entendis un l'autre jour se lamenter, parce que sa chèvre favorite lui manquait , et qu'il craignait qu'elle ne fut tombée dans le précipice, et je pensais que bientôt ceux qui m'aimaient, en comptant les félicités de leur vie y diraient avec un soupir : a Ce pauvre Gustave I il nous manque, il est tombé dans n profonde nuit de la mort ! »

Je ne suis pas toujours aussi malheureux que tu pourrais le croire ; j'ai besoin de te [ consoler , mon Ernest ; il me semble sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon cœur ; souvent il y a des repos, des intervalles, où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie, qui n'est pas sans charme, vient me bercer

Quel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve dans l'homme dont le cœur est resté près de la nature? Quel est ce

lOimNAt BB «USTAVB. SIS

souffle incompréhensible et ravissant qui , sublimement confondu avec l'instinct moral et les

mystères de nos grandes destinées, nous donne ces vagues et douces inquiétudes ; ce besoin du bonheur qui , dans la jeunesse , en tient quelquefois lieu ; enfin , cet inconcevable enchantement qui ne tient à rien de positif, et qui ne peut être banni par le malheur même?

le me promène dans ces montagnes parfn*

mées par la lavande et le chèvrefeuille , et je me dis : a Dans ses retraites les plus cachées » dans ses asiles les plus inabordables , la na-r ture, encore élégante , toujours bdle , se pare pour le bonheur et pour l'amour; des millions de créatures ont vécu et vivent encore sur ces feuilles tendres et veloutées , et sentiront les innombrables voluptés que donnent la vie et l'amour réunis : et si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela à la lumière ; si rhomme fier et sensible pénètre ici , beau de jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des espérances 9 dans l'ivresse des désirs permis, ohl quel paradis il rencontre I son cœur bat* tra à la fois de toutes les émotions; ses regards s'élèveront avec une douce fierté vers le firmament» et s'abaisseront avec eilase sur sik

compagne. Puissance du ciel 1 que réservezvous donc à vos élus ? n

Je suis retourné dans ces mêmes lieux , Ernest; j'y suis retourné : j'ai vu un jeune homme qui me paraissait transporté de bonheur. Près de lui était une jeune personne svelte, jolie; une de ses mains était sur l'épaule du jeune homme : tous deux étaient simplement y mais élégamment vêtus . Je les regardais, placé derrière un buisson; j'étais descendu par un sentier qui m'est connu , et il me semblait que je faisais le songe de mes pensées d'hier. Ils parlaient , mais je ne les entendais pas. Ils se sont promenés, ils se sont assis; il semblait qu'ils venaient annoncer une époque de félicité à ces lieux, qu'ils doivent connaître et aimer beaucoup . Ils ont élevé ensemble leurs mains vers le ciel , ils ont essuyé des larmes , ils se sont embrassés. Ah I l'innocence seule aime ainsi ! Il y avait du calme des anges au milieu de leurs transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beauté idolâtrée, la femme choisie pour moi par la passion et le malheur ; je le pensais. O Valérie! si mes lèvres, flétries par une consumante ardeur , osaient approcher des tiennes ; si ces larmes rares , passionnées , qui

contiennent mes longues douleurs, étaient changées en larmes voluptueuses, et tombaient sur tes paupières; si nos cœurs, Tun sur l'autre, se répondaient tumultueusement, je le sens, en expirant de félicité, le cri du désespoir se mêlerait i la voix des délices, et la hideuse figure du crime se placerait auprès de la vision •des anges I

U n'est donc pas possible , il n'est aucun moyen d'arriver à cette félicité révélée à mon imagination seule, à la félicité innocente 1... <x Hélas I un moment, un seul moment, Dien tout-puissant I disais-je, toi, auquel rien n'est impossible, et je rendrais ensuite goutte à goutte ce sang qui menace de briser mes veines, où les flammes du désir courent et me consument!

Ernest , j'étais tombé à genoux ; mes cheveux étaient Uempés de sueur , une oppression affreuse fatiguait mon sein ; un froid mortel raidissait mes bras. J'ai voulu me lever; mais, accablé de faiblesse, je suis retombé, et je me suis couché le visage contre terre, cherchant à me calmer. Je te l'avoue , un instant j'avais espéré que j'allais expirer : je humais l'humidité de la terre, qu'une pluie légère venait de rafraîchir; et cette odeur, si délicieuse ordinairement , n'excitait en moi que de sinistres pressenUmens. Cependant mes lèvres et ma

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poitrine desséchées cherchaietttàMrafifalchir ; et l'iMtinct de la vie agissait, sans que je m'en aperçntse, m moment même où j'appelais, où je désirais la mort. Dans cet instant , les amans mêlaient lenrs voix et chantaient un de ces ain tendres qui sont si facUement répétés en Italie. Je les écoutais en tomant les veux, et en voulant me livrer à cette espèce de distrâction qoi s'offraU au mUieu de mes tourmens. Cette mnsiqoe, chantée par des vou heureuses , me soulagea ; je pus me lejer. Je les Tis s'avancer vers moi ; j'en fus frappé , quoique je désirasse les voir de plus près.

l Non , non , me dis-je , le bonheur aussi est «ne chose sacrée : il est si beau ce momentfuaitif. ce ravissant éclair de la vie, où tout est enchantement! Je ne mêlerai pas l'image de la mort, le deuil de mes traits flétns, à leur innocente et vive joie; ils reculeraient devant moi comme devant un pressentiment funeste } ito liraient le malheur de ma vie sur mon visage; et ma jeunesse , altérée , décomposée par la •oofrance, leur dirait : « Voilà ce que £ait l'amour l » .„

Je me cachai dans d'épaisses broussailles, a» passèrent. J'allai lentement sur la place où > ils avaient été assis ; et, mêlant ma mélancolie I aux scènes de leur bonheur, je regardai longtemps cette place abandonnée maintenant à

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la méditation, et je pensai à ce tableau du Poussin, où déjeunes amans, dans Tivresse du bonheur» fonlent aux pieds des tombeaiiz qni bientôt les engloutiront eux-mêmes.

Ta! appris qae les jeunes gens que j'avais vus si heureux s'étaient mariés hier. Ernest ,

je te l'avais bien dit, c'était de cet amour qui fait vivre.

Aujourd'hui , je me suis levé avec le jour.

J*avais éprouvé une si forte oppression, que j'ai cru que l'air du matin m'aiderait à res« pirer. Il y a ici une colline couverte de hauts pins, au milieu desquels se trouve une fontaine : plusieurs en£ans s'y étaient rassemblés. Je cherchais à ne pas troubler leurs jeux. L'insomnie de la nuit m'avait fatigué , je me suis endormi. U m'a semblé voir un sentier dans ce même bois , et Valérie s'avancer vers moi. Mon Ame était ravie; mais je me sentais retenu à cette place. Les vents frais et légers se disputaient son voile blanc; le lierre paraissait vouloir enlacer son pied délicat. Déjà elle était près de la fontaine : elle a soulevé un des enfans, elle Ta embrassé. J'ai fait un effort

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pour voler à elle ; je me sais A^eSIé, et j'ai vu que ce n'était qu*un songe ; mais mon sang était rafraîchi , des larmes de bonheur étaient encore snr mes paupières hamides. J'ai été prendre le plus jeune des enfans , et, ne pouvant respirer le souffle de Valérie , j'aurais voulu respirer quelque chose de la tranquillité de cet enfant : Qu'ils sont beaux ces êtres qui n'ont rien deviné 1 Que j'aime ces yeux où dort encore l'avenir avec ses tristes inquiétudes ; ces yeux qui vous regardent sans vous comprendre , et qui vous disent pourtant qu'ils vous veulent du bien 1

Il faut que je revienne souvent à cette colline, que j'habitue ces enfans à y revenir , que j'obtienne une place qui sera à moi, et près de laquelle ils viendront jouer en disant : « Notre ami était là ; comme nous aimions à le voir avant qu'il disparût l »

Je me suis regardé dans la fontaine, je ne sais comment , et j'ai été saisi de ma pâleur, de mon air de souffrance. Il est bizarre que la

maladie ne m'effraie pas et que ses effets me fassent reculer d'effroi. Je tousse beaucoup; ma dernière crise a épuisé le reste de mes forces. Je n'ai qu'un regret, bon Ernest , c'est de ne pouvoir te dire , avec ces regards qui

sont des paroles, avec ces accens qui n'appartiennent qu'à la plus tendre amitié , que tu m*es

bien cberl Cher que cette expression est

ftible pour tant de dettes !

Adieu , Ernest. Que ce mot me frappe 1 II

me semble que je quitte la vie par ce mot I

J'ayais pensé si souvent à la mort, et le repos m'avait paru bien donxl Nous nous rêverronsy ami bien aimé , ami digne de ce nom , premier bonhear de ma vie , avant que je connusse celle pour qui je ne puis vivre, pour qui je meurs !

£rich te fera parvenir ce journal avec d'autres papiers. J'y joins une lettre pour Valérie ; je n'ose la lui envoyer. Tu la liras , Ernest ; et si un jour tu crois qu'elle puisse la voir, je te devrai plasqne tout ce que tu fis déjà poar moi. Cette idée adoucit ma mort. Yis heureux, mon Ernest 1

ni

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