LETTRE XLVII
Valérie m'a ditavec quelle Tertnenie adresse
Gustave arait su lui feire accroire qu'il aimait une fenuue en Suède, et que ce n'était qu'à la fin de 8on séjour qu'elle avait cm s'aperceroir qu'elle était elle-même l'objet ^e cette pas« sion, sans cependant en avoir une entière certitude; qu'elle avait voulu dès lors m'en parler, persuadée que mon amitié pour Gustave m'aurait fait prendre de mon cœur les conseils qui convenaient à sa situation ; mais qu'une extrême timidité l'avait retenue. U lui paraissait si extraordinaire, ajouta«t-élIe, d'avoir pu inspirer une passiouiqu'elle n'avait jamais osé me dire qu'elle le pensait Cette Âme douce et modeste ignore tout son pouvoir» comme vous voyez, et se reproche actuellement d'avoir immolé son devoir à la crainte de paraître ridicule ; cependant elle sent bien qu'il fallait laisser partir Gustave, et que l'absence est le véritable remède à ses maux.
Je voulais vous donner tous ces détails , à vous, l'ami de Gustave, et le nôtre par conséquent. Ahl pourquoi, en vous développant le caractère de Valérie, en vous la montrant disant mon bonheur, et me découvrant à moimême de nouvelles vertus , pourquoi suis-je ramené à ces terribles circonstances qui me peignent le malheur de l'être que j'aime le plus après elle 1
S89 TALfElB.
Je pars dans dcax jours. Je vous écriru dès que je serai à Pietra^Mala. Mon cœur 8*agite dans de sombres idées; je ne sais pourquoi elles m*assai]lent ainsi à présent. J'ai vu Gu£rlave malade et changé ; mais à vingt-deux ans» avec une constitution forte, on ne s'alarme point.
Qu'il me tarde de vous Yoir et de ToirGustare ayec tous, qui reçûtes les premiers élans
de ce cœur si bien fait pour Tamitié I
Agréez, monsieur, les expressions de tous les sentimens que tous inspirez ; et si ma lettre n'exprime pas tout ce que je voudrais vous dire, dites-vous que, pour vous parler ainsi et de Gustave, et de Valérie, et de mm^-nème, il fallait vous apprécier beaucoup , et, je puis dire, vous aimer.
J'ai rhonneur d'être, etc.
LETTEE XLVllI
LETTRE XLVm.
LB GOMTB BB M... A BBNE8T.
Pietra-Bfala, le S8 novembre.
Nos craels pressentimens n'étaient que trop
fondés 1 le silence de Gustaye tenait à son funeste état. Depuis quinze jours une fièvre dé- Torante le consume; elle est accompagnée d'un délire qui vient tous les soirs à la même heure, et qui empêche le malade de prendre le moindre repos. Erich nous a écrit, et malheureusement cette lettre ne nous est pas parvenue.
Je suis arrivé le soir avant-hier, et je suis descendu à une petite auberge de ce bourg :
de là je me suis rendu chez Gustave, où Erich m'a vu arriver avec bien de la joie. ]'ai trouvé ce vieillard si changé, que cela seul me peignait déjà tout ce que notre ami avait souffert. Mon cœur battait avec violence en lui demandant où était Gustave. Il a haussé les épaules, et m'a dit : — Vous n'avez donc pas reçu ma lettre?— * Non, répondis-je d'une voix altérée. Il est donc bien malade? ajoutai-je en me
tu
troublant de plus en plus. ^ Hélas 1 depuis quinze jours il est très-mal, a-t-il répondu ; et,
dans ce moment, io délire est revenu comme tous les soirs. — J'ai craint qu'il ne me reconnût, et que cette surprise ne Témût trop ; mais le médecin, qui était présent, me dit que je pouyais entrer, et qu'il ne me reconnaîtrait pas. Comment vous rendre ce que j'ai éprouvé en '\ m'avançant vers ce lit de douleur, en voyant cette physionomie si touchante décomposée par la souffirance? L'agitation la plus violente était dans ses traits, sa poitrine oppressée était découverte, et je frémis en voyant sa maigreur. Ses mains se plaçaient alternativement sur sa téte, où U paraissait souffrir, et retombaient sur le lit II me regarda avec des yeux égarés, mais sans témoigner la moindre surprise. Je m'assis prés de son lit, et me laissai aUer à ma douleur ; elle fut extrême. Il est inutile de voua dire tout ce que j'éprouvai ; vous devez le concevoir.
Le médecin m*a demandé lui-même de fimre
venir un de ses confrères de Bologne, qui n'est pas éloigné d'ici ; il m'a indiqué un homme qui a de la réputation et qu'il connaît beaucoup. J'ai expédié sur-le-champ un exprès pour l'engager à se rendre auprès de nous*
le vous quitte pour prendre un peu de repos. Je vous ai écrit de la chambre de Gustave.
Je me sois entretenu long-temps avec Erichde •on genre de vie ici; il m'a dit qu'il toob écri* vaittooilesjoan.
Î4 BOYembro,
Plaignes-moi , je souffre plas que jamais
d'un accident qui augmente encore les reproches que je me fais et la douleur que j'éprouve. Je n'avais pas tu Gnstave de toute la journée qui suivit la soirée de mon arrivée, et où son délire Tempéchait de me reconnaître. Le médecin, craignant qu'il ne ressentit une émotion trop vire, m'avait conseillé de laisser passer cette journée, où il était plus accablé qu'à l'ordinaire. Je passais tristement les heures à par» courir les environs de la demeure de Gustave ; je me disais : — Ici il a souffert, tandis que je m'occupais si faiblement de lui, que je ne le croyais pas en danger, que je l'accusais de s'ar bandonner à une humeur sauvage et bizarre.
0 triste vérité, qu'on ne saurait assez redire 1 nous ne savons nous inquiéter que pour ce qui ne mérite pas nos soucis. Et moi, qui quelquefois osais me croire plus sage, n*ai-je pas cent
fois jKmgé à ravancement de Gustave» à lui
VALBUB
foire avoir une place plus importante? Je pensais à son avenir, et je négligeais le moment d'oà dépendait pent-Atre tonte sa destinée I
Voilà les tristes réflexions que je faisais en parcourant ces lieux solitaires , témoins des donleurs de Gustave. Je savais qu'il les avait souvent visités ; je m'arrêtais aux lieux dont les sites me frappaient le plus, et je me disais : — Ici il se sera arrêté aussi ; ici peut-être cette âme si sensible aux beautés de la nature anratp-elle éprouvé un moment l'oubli de sa fatigante douleur.
Je rentrai vers le soir, et je profitai des mo* mens qui me restaient à passer loin de Gustave pour écrire à Valérie, avec tous les ménagemens possibles, pour ne pas trop Teffirayer sur la situation du malade, et la préparer pourtant au danger dans lequel il se trouve.
Le délire ne vint poikit comme i l'ordinaire ; à sa place, il y eut un assoupissement qui procura un repos qu'on pouvait croire favorable an malade. Il était dix heures dn soir. Je m'assis derrière nn paravent d'où je pouvais l'observer sans en ôtre vu. Le médecin dit qu'il reviendrait à minuit pour le veiller le reste de la nuit. Le pauvre Erich étant très-fiitigué, je l'engageai à aller se reposer un moment :
pour moi, je restai abimé dans mes tristes pensées. Le malade paraissait dormir profon*
LBTTMB XLTIII. SS7
dément. Fatigué de l'air vif des montagoes et de ma course» je m'assoupis un moment. Je fus tiré de ce léger sommeil par un bruit qui me réveilla ; c'était une des portes de la chambre qa'on avait fermée avec violence. Je me lève : jugez de mon étonnement en voyant que Gustave n'était pas dans son lit Epouvanté et convaincu que c'était lui qui avait jeté ainsi cette porte, et qui, dans son délire, s'était échappé, je cours aussitôt comme un insensé , le cherchant dans le corridor voisin. £rich, réveillé comme moi par le bruit, me suit Notre frayeur augmente en ne le trouvant pas. Enfin je vois une petite porte entr'ouverte qui donnait sur le jardin; je m'élance, appelant Gustave à grands cris. La lune éclairait fiiiUement le jardin. J'entends quelques gémissemens; je tressaille d'horreur et d'efiProi : je m'avance vers une fontaine placée près d'un monument; je trouve Gustave plongeant sa tôte dans les eaux du bassin et se plaignant douloureusement. Â peine l'eus-je pris dans mes bras, qu'il s'évanouit Moment aÂ'eux I je crus qu'il avait expiré. Le drap, qu'il avait entraîné après lui, l'enveloppait comme un linceul ; l'eau froide et presque glacée qui coùlait de ses cheveux inondait ma poitrine, sur laquelle sa tête était penchée ; l'horloge frappait lentement minuit; la lune, froide et silencieuse comme la mort,
▼AUfitlB
projetaitde longaes ombres qui resseniblaient i des botAmes; et le chien, enchaîné dans
sa loge , poussait d'affreux hurlemens qui augmentaient encore l'effiroi dont mon âme était saisie... Je rapporte ou plutôt je traîne Gnstave, pouvant à peine me soutenir moimême ; nous le mettons sur son Ut. Le médecin arriTC. Saisi d'un tremblement uni?ersel» ma main sur le cœur de l'infortuné , j'attendais Tespérance, je n'en avais plus ; j'invoquais un seul battement de son cœur, pour en demander au ciel un autre. — Que je puisse, me disais-je, que je puisse le serrer encore une fois dans mes bras, lui dire combien il m'est cher 1 Enfin, des momens plus calmes succédèrent à ces momens de terreur , pendant lesquels je me reprochais jusqu'à ce sommeil involontaire qui avait permis à GustaTe de sortir du lit. Le pouls s'établit , ses yeux s'ouvrirent. lyabord il ne me reconnut pas. 11 était appuyé sur mon sein ; je soutenais sa tète. Il demanda ce qui s'était passé : le médecin lui dit que, dans un accès de délire, il s'était échappé de sa chambre. 11 ne se rappelait rien. 11 demanda du thé.
Pendant qu'on lui en préparait, le médecin me dit à l'oreille de m' éloigner. Je voulus poser sa tète sur l'oreiller ; mais, sans rien dire^ fl me retint par la main pour ne pas changer
LBITEB XLYIII. 239
de position : je restai. On avait éloigné les lumières; le plus profond silence régnait autour de noiii* 11 soupira profondéiiient ; je le preisai contre mon cœur, et soupirai aussi : il ne parut pas s'en apercevoir, et prononça à voix basse le nom de Valérie. Valérie 1 répétai-je avec émotion» et des larmee tombèrent de mes yeux sur son visage . Alors il se tourna vers moi ; et pressant fiiiblement ma main : Qui étes- Tons, dit-ilt yona qui me plaignes? — O mon fils I mon ami I lui dis-je, ne me reconnaissezvons pas? Est-il sur la terre quelqu'un qui voosaimedayantage?~A ces mots» aux aocens de ma voix que je ne contraignais plus, il me reconnaît, il se dégage de mes bras avec une vivacité incroyable ; et, laissant tomber sa téte sur Toreiller, il couvre son visage de ses mains, et dit : Malheureux Gustave I
Je Tembrasse en Finondant de mes larmes, — Vous m'aimes donc encore? dit-il. Ah I ne m'est-il rien échappé? N'ai-jo pas eu un long délire? Comment êtes -vous ici, vouSf me dit«il d'nn accent déchirant, vous, époux de Valérie? — Cher Gustave I calmez-vous.
Je sais tout, je vous plains , je vous aime , je donnerais ma vie ponr vous. — Alors, s'aban* donnant à la tendresse et à la joie même, il me dit qu'il mourrait content si je raimais encore ;
il me demanda ce qœ je voulais dire en Vas*
surant que je savais tout. En vain je voulus relarder une explication qui devait trop l'affecter ; il fallut céder à ses instances, lui dire que vous m'aviez écrit. Oh I comme il sut gré à son cher Ernest de cette idée bienheureuse 1 Je lui cachai que Valérie fût instruite; je lui dis qu'elle le savait malade, et qu'elle m'envoyait. Il leva les mains au ciel, mais sans parler. — Est-ce un rêve ? disait-il, est-ce un rêve? Quoi 1 vous me pardonnez 1 Vous savez mon funeste amour, et vous me pardonnez 1 — Alors il voulut continuer et me peindre ses combats, ses souffrances ; je lui prouvai que ses lettres même m'avaient tout appris. Il se jeta sur mon sein. — Je meurs content, répétait-il, vous me pardonnez 1 Cette explication, qui aurait du alarmer parles émotions qu'elle produisait, ne lui fit que du bien ; il parut soulagé d'un poids terrible. Il prit avec plaisir le Ihé qu'on lui apporta.
Lorsque le délire fut entièrement passé, sa tête moins souffrante, sa poitrine moins oppressée, tout nous fit espérer un mieux considérable ; mais , hélas 1 cette espérance s'évanouit bientôt : la fièvre reparut avec un affreux redoublement. L'impression de cette eau froide et de l'air de la nuit ne se manifesta que trop ; la toux devint si alarmante, que nous craignions qu'il ne succombât dans les crises.
LBTTEB XLVIII.
Voilà le récit de cette afPreuse nuit d'hier. Il est si accablé aujourd'hui » qu'il ne peut proftrer une parole ; mais il me regarde souvent
avec tendresse ; il met la main sur son cœur pour me montrer sa reconnaissance , et essaie de sourire. Ohl qu'il me fait mail que je souffre I
25 novembre.
Ce matin , je suis entré chez lui ; il avait dormi une heure ; il était un peu mieux. Je me suis assis tristement sur son lit; il a tu des larmes dans mes yeux . Je ne disais rien , je le regardais douloureusement. — Ne pleurez pas sur moi »
a*t-il dit» mon .digne amil Pourquoi ceux qui m'aiment s'affligeraieni-ils? N'ont-ils pas comme moi ces grandes idées qui s'attachent à un avenir immense ? Cette vie est-elle donc tout pour eux comme pour l'incrédule? Je sens que j'emporte avec moi ce qui fait vivre , même quand ces yeux seront fermés. ( £t il ouvrit ses grands yeux noirs abattus par la douleur, et regarda le cid. ) Je meurs jeune , je l'ai toujours désiré ; je meurs jeune , et j'ai beaucoup vécu. Mon pére 1 mon cher maître l ajouta-t-il en me regardant avec un charme de mélancolie
inexprimable, ne m'am-TOiis pag toarent
appris à user de la vie , et ne croyez-vous pa$ qne , dans cet aspace de vingi-Kleux annéea t j'ai en des jours, des heures qui râlaient une
longue existence? — Il s'était recouché comme pour prendre haleine ; je Tentendais respirer avec peine , mais il cherchait à me caoher son oppression. Erich avait emporté la bougie qui blessait la vue affaiblie de Gustave ; il restait une petite lampe. — Elle va s'éteindre, dit-il vivement , empéchez-le ; il ne faut pas encore qu'elle s'éteigne. — Il soupira. Oh 1 comme ce soupir me déchira 1 — Le jour est encore loin , me diiril , pour cacher apparemment ce qu'il avait éprouvé ; quelle heure est-il ? (Je fis sonner ma montre. ] Cinq heures? Je voudrais un peu dormir; mais je sens que je ne le pourrai pas. O mon ami I ajouta-t-il en s'appuyant sur son bras , que de biens dans la vie dont nous n'apprécions pas la valeur, ou si faiblement I ... Combien de ibis j'ai dormi neuf heures de suite 1 —
— Elle dort à présent, ne le pensez-vous pas? me dit-ii. Elle a le sommeil de la santé et du bonheur ; et peut-être réve-t-elle à vous, digne ami. Oh I puisse-t-elle long-temps dormir tranquille, et vous aussi I (Et il serra ma main. ) — Non, répondis-je, elle ne peut être tranquille ; elle sait que l'ami de ion bonheur,
LETTRB XLTIII
raoïi de son cœur pur et sensible, sooflire. — Ah I mon ami , je ne vondrais tronbler ni son
sommeil ni son cœur. Non, non, quelques larmes seulement , et on de ces longs souvenirs qui durent toute la vie » mais sans la d^
chirer, qui honorent ceux qui sont capables de les avoir. ~ Il pleura doucement.
Je passai mes bras autour de son cou , je l'embrassai ; il se coucha sur mon sein : j'étais assis sur son lit. 11 resta long-temps sans parler» et je m'aperçus , à un certain mouvement de respiration plus calme et plus égal , qu'il s'était assoupi. J'éprouvai du charme en voyant cet infortuné jouir de quelques momens de repos ; je retenais ma respiration. Il sommeilla ainsi pendant une demi-heure.
Le ... novembre.
J'ai passé quelques jours sans vous écrire.
Découragé , abattu et passant de la plus terrible crainte à des momens d'espoir, j'ai besoin de m'y livrer pour ne pas succomber moi-même. Il va mieux; il tousse moins. Le médecin dit que sa constitution doit être des plus fortes, puisque, après quinze jours de fièvre et de déliro , il peut être ainsi.
On voit que sa poitrine seule le détruit; sa jeunesse môme est un danger de plus ; son sang est si vif I II a voulu qu'on le portât au jardin ; nous n*y avons pas consenti ; il faisait trop froid aujourd'hui.
Le ... novembre, 7 h. du matin.
Je continue mon triste récit. Il me semble que c'est un devoir d'arracher à l'oubli chaque instant qui nous parlera seul, hélas î à l'avenir, de notre ami commun , et je trace scrupuleusement chaque mot , chaque circonstance de ces tristes scènes.
f Qu'il est difficile de manier les douleurs de ' l'âme 1 Par combien de chemins on y arrive , lorsqu'on croit être loin de la blesser I Quand je suis entré chez Gustave aujourd'hui , on avait ouvert les fenêtres pour renouveler l'air de sa chambre ;^ il paraissait assez bien; je voyais qu'il prendrait ce moment pour me parler, et je craignais sa toux , qui revient à la moindre irritation. Voyant des livres sur une table , je lui proposai de lire quelque chose en lui demandant s'il y avait une lecture qu'il aimât de préférence. Il me répondit qu'il voudrait entendre quelque chose en anglais ; et
LETTRE XLyin. SUi
leê Saisons de Thoinsoii tombant sons ma main , j'ouvris le livre et commençai sans y
songer ces beaux vers :
Oh happy they I the happiest of thcir kind Whom gentler stars unité.
Un cri étonSé de Gustave me fit frémir. —
Qu'avez-vous? m'écriai-je; et le livre me tomba des mains. — J'ai mal, bien mal là»
dit-il en montrant sa poitrine. — £t .il ferma les yeux, cacha sa tète dans Toreilier ponr éviter de me parler. Un secret instinct m'avertit que je lui avais fait mal. Je .m'approchai de la fenêtre ; et ce tableau si fidèle d'une heureuse union, que Thomson a peint si délicieusementy revint à ma mémoire et m'affecta vivement.
Le novADubro.
11 a voulu se faire porter dans le jardin pour voir coucher le soleil et respirer Tair, qui le calme toujours. On l'a placé dans un fauteuil. 11 a paru jouir de ces momens où la nature semblait jeter mélancoliquement autour de nous les dernières teintes du jour qui allait finir. Ce jour avait été beau comme la
246 VALKRIE.
jeunesse de Gustave. Mes yeux suivaient les dégradations de la lumière, et se portaient involontairement tantôt sur l'horizon , tantôt sur lui. Il parut me deviner ; il prit ma main : — Que la nature est belle ! quel calme elle répand dans tout mon être ! Jamais je ne Teusse aimée ainsi si je n'avais connu le malheur.
t(.ll me regarda avec une sérénité touchante.) Comme elle m'a consolé, cette nature si sublime 1 Semblable à la religion , elle a des secrets qu'elle ne dit qu'aux grandes douleurs. Mon digne ami ! continua-t-il , voyant que j'étais très-affecté , il est doux de se reposer dans son sein ; ne me plaignez pas. —
Dans ce moment , on me remit un paquet de lettres que le courrier venait d'apporter. Gustave reconnut l'écriture de Valérie ; il se leva avec agitation , puis il retomba aussitôt, affaibli par cet effort ; il sourit tristement. — Imaginez ma démence , dit-il ; je croyais que le courrier pouvait m'avoir apporté quelque chose aussi , et j'allais pour le demander. — Sûrement Valérie m'aura parlé de vous ; rentrons, lui dis-je, — Ah! lisez, lisez. — Non pas, si vous vous livrez à celte violente émotion. — Il ne me dit rien ; mais , posant la main sur son cœur, il me montra qu'il en arrêtait les battemens.
Nous rentrâmes. Il ne voulut pas se coucher;
LETTRE XLTIII.
il s'assit sur son lit , s'appaya contre un des
piliers , et joignit les mains pour me prier de lire. Valérie me parlait en effet de notre ami infortané ; elle disait qa'elle ^languissait dans ene donlenr qu'elle ne ponyait oonBer à personne , qui agitait ses jours par de noirs pressentimens ; elle se plaignait d'être séparée de moi; elle demandait mille détails sur Gustaye, et s'attendrissait sur cette malheureuse victime d'un amour si funeste.
Je n'osais lire cette lettre à notre ami ; je craignais de lui montrer que Valérie connaissait son triste secret. — Que fait-elle ? me demanda-i-il ayec anxiété. ~ Elle sonffre et fiiit des vœux pour tons. — Elle sonffre I répéta- t-il. Oh 1 si elle'savait tout ! — 11 s'arrêta, lera timidement ses yeux sur moi; je baissai les miens. ~ Mon père ! dit-U ayecnn accent déchirant , en étendant vers moi ses mains suppliantes » mon père 1 promettez-moi qu'un Jour elle saura qne je meors pour elle 1 ~ Sa voix m'émut tellement , me rappela tellement celle de mon ami , qu'entraîné par la plus tendre jHtié , je lui dis : Elle sait tout. — Bile sait tout 1 rèpéta-t4l avec ivresse; — et il se précipita à mes pieds. En vain je voulus le relever; il serrait mes genoux» il répétait : -^Elle sait tontl je meurs content. Elle plenrera ma mort. 0 mon digne ami 1 permettez-lui
ces lannes religieiues... Ami de mon père I
mon bienfaiteur 1 encore, encore une prière I Valérie vous donnera des fils; le ciel vous rendra encore père , pour vous payer de tout ce que vous Aies pour moi : qu'un de ses fils s'appelle Gustave ; qu'il porte mon nom ; que Valérie prononce souvent ce nom ; que le doux sentiment de la maternité se mêle à mon souvenir, et qu'ainsi se confondent le bonheur et les regrets. — - Calmez-vous , cher Gustave, dis-je en le relevant et l'embrassant avec ten-dresse ; tout ce que je pourrai faire pour mon fils d'adoption, pour le fils de mon meilleur ami 9 je le ferai. — U s'était rejeté à mes genoux; son exaltation lui donnait une force extraordinaire ; ses joues , si pâles , s'étaient colorées ; ses yeux éteints brillaient epcore une fois, comme aux jours de la santé , et la passion luttait avec la mort sur ce visage enchanteur que la nature doua de ses plus célestes expressions. — Je suis heureux» me dit -il en 6tant de dessus mes yeux mes mains qui cachaient les larmes douloureuses que je cherchais à retenir ; je suis heureux , ne pleurez pas. Repassez avec moi tous les biens que j'ai connus, et tous ceux qui me restent encore.
La nature^ jette quelquefois sur la terre ces Ames qu'elle se platt à rendre plus ardentes et plus tendres ; elle leur associe l'imagination,
LBTTEB XLVIII. ikO
et leur fait engloutir, dans un court espace de temps , toutes les félicités , tous les bienfaits de rexistenca. N'est-ce donc pas m bonheur de mourir jenne , doué de tontes les passions du cœur, de rapporter tout à l'éternité avant que tout se soit flétri? Sont-Us pins henrenz » ces^ hommes devant lesquels la vie se retire comme un débiteur insolvable qui n*a rien acquitté? Elle m'a tout donné. J'entends encore la voix de cette mére bien aimée » de ma seenr» de mon Ernest ; ces magiques accens qui me reçurent à l'entrée de la vie , résonnent encore à mes oreilles; ancnn ne m'a dégn dans ces premiers et derniers jours. Ainsi la nature et Tamitié se chargèrent du bonheur de ma jeunesse ; ainsi j'arrivaL Pardonnez , mon père» dit-il arec nn long soupir; puisque je vous ouvre mon cœur, il faut bien que vous Ty trouviez , elle... Ainsi j'arrivai à ce sentiment» continua-t-il d'une Toix plus basse» dont les douleurs valent mieux que les enchantemens de ce que les hommes appellent amour. Eclair d'un autre monde » il m'a consumé , mais il ne m'a pas flétri. — Ici il s'arrêta , cacha son visage dans mon sein, puis il dit : — J'ai vu le réve de ma jeunesse passer devant moi » revêtu d'une forme angélique; il m'a souri, j'ai étendu les bras : la vertu s'est mise entre Valérie et moi , et m'a montré le ciel où il n'y a
950 TALÉEIB.
point d'orage. — Ici il est tombé dans la rêverie ; puis il a ajoaté avec transport : — Mais les regrets de Valérie perceront ma tombe; la voix de Tamitié m'appellera dans de mélancoliques nuits, et son génie portera jusqu'à moi ses tonchans accens. Ne suis-je donc pas heurenx , moi qui emporte un cœur pur, des larmes qui me bénissent? Ahl mon père, les hommes appellent romanesques ces âmes plus richement douées, qui ne veulent vivre que de ce qui honore la vie , et Texal talion ne leur parait qu'une fièvre dangereuse » tandis qu'elle n'est qu'une révélation fiiite aux Ames plus dis-* linguées , une étincelle divine qui éclaire ce qui est obscur et caché pour le vulgaire , un senthnent exquis de plus hautes beautés , qui rend l'âme plus heureuse en la rendant meilleure . C'est moi , c'est moi qui emporte tout ce qu'il y a de grand et de consolant : ce ne sont pas eux, qui passent devant les félicités de la vie comme devant une énigme qu'ils ne comprennent pas 9 qui s'arrêtent avec leur égoïsme et leurs petites idées devant les petites passions. Insensés î ils n'osent demander au ciel du bonheur, ils demandent à la terre des plaisirs , et le ciel et la terre les déshéritent tons deux. —
Effrayé de la véhémence avec laquelle Gustave m'avait parlé, craignant qu'il n'eût épuisé
LBTTEB XI«V1II. 351
entièrement le peu de force qui lui restait, j'avais vainement tenté de l'arrêter t Entrainé moi-^mème par son entbonsiasme 9 par ce so<blime développement d'une de ces âmes si rares , si distinguées , je m'étais laissé aller à cette admiration si touchante qui nous ravit et nous élève : je le sentais sur mon cœur ; sa poitrine s'agitait, sa respiration devenait pénible , ses joues étaient brûlantes , sa tête tomba sur mon sein. Je crus qu'il cherchait à se reposer, il s'était évanoui , et ce long évanouissement me jeta dans la plus affreuse terreur; ce moment fut un des plus décbirans de ma vie. Moa etFiroi s'augmenta d'une circonstance qui devait le rendre terrible. Pendant que je cherchais i iaire revenir Gustave à lui-même» Ja cloche des agonisans se fit entendre dans un couvent voisin ; c'était apparemment un des religieux qui luttait aussi avec la mort. Ce triste et lu-^, gubre tintement enfonçait l'agonie de la douleur dans mon âme , et mon front était inondé d'une sueur froide. Enfin , Gustave revint à la vie. On avait été chercher le médecin : le pouls s'eftiçait sous sa main » la pâleur la plus sinistre couvrait ses traits ; il ne put rien prendre. Combien je me reprochais de l'avoir laissé par- 1er! Hais , dans ces terribles maladies , la vie se mêle tellement à la mort , qu'on a constamment les illusions de l'espérance. Je l'avais cru
bien plus fort qa'il ne pouvait rètre« Je ne le quittai pas ; il s'endormit enfin à cinq henres
du matin, et je le laissai alors. Je vous écris ces détails après avoir pris quelques heures de repos.
Cette nuit , voyant qu'il ne pouvait dormir , et voulant Farracher à ses profondes rêveries, je lui ai proposé de lui lire un journal de sa mèreque j'ai trouvé dans ses papiers, espérant ramener ses sombres pensées vers un temps plus doux. Un morceau que j'en avais lu m'avait montré une bonne action de Gustave ; c'était un souvenir doublement consolant dans cette triste époque. 11 m'a dit qu'il voulait que ce journal vous fût remis; je le joins donc ici. Combien il aime cette mère si aimable 1 combien son idée a adouci ses souffrances l Je voyais qu'il s'élançait vers elle dans ces régions du repos où il aspire à aller.
JOniNAI. DB LA MÈHB DB OVSTATB. 2S8
FRAGiMENS DU JOURNAL
PB LA MÈRB DE OTSTAVB.
Ta 68 BUT mon sein , ta existes , mon fils y
loi, que révèrent mes orgueilleuses espérances ; toute mon âme suffît à peine à ce bonheur de la maternité! Et ces jours si purs, si beaux , d'une heureuse union , sont devenus encore plus purs, encore plus beaux. O femmes I que votre destinée est belle I L'univers entier n'est \ pas assez vaste pour les hommes; ils y portent 1 leurs désirs inquiets ; ils veulent le remplir de leur nom ; ils fatiguent leurs jours ; ils prodiguent la vie; elle est toujours hors d'eux-mêmes. Et nous , qu'elle est belle notre destinée I ignorée, qui ne cherche que les regards du ciel i Comme il a doué nos cœurs à la fois courageux et sensibles 1 ce cœur qui brave la douleur et la mort , et se rend à un sourire. Puissance divine I tu nous laissas Tamour ; et l'amour, sous mille formes, enchante nos jours I Nous aimons en ouvrant les yeux à la lumière, et nous donnons toute notre âme d'abord à une mère , ensuite à une amie , toujours aux malheureux : ainsi de plaisirs en plaisirs nous arrivons à rcachantement d'un autre amour;