‹ ValérieChapitre 62 sur 68 · TALÉE · texte numérisé non relu

TALÉE

ei tout cola n'a fait que nous apprendre mieux le deyoir pour lequel nous fûmes créées . Délice

de ma vie , cher Gustave , je suis donc aussi mère! mes yeux ne peuvent se lasser de te regarder; mille espérances se succèdent, et occupent toute ma journée, et mes rêves mêmes. J'attends ton premier regard; quand tu l'éveilles j'épie ton premier sourire.

• " Je rére déjà à ce temps oà ta me connattrafl, où, mêlant ensemble toutes tes petites idées ,

; tes besoins , tes affections^ ton choiz.^ tout te portera vers moi-...

Je t'ai porté à l'église, Gustave ; j'ai remercié le Dieu de Tonivers qui te donna à moi ; j'ai juré, non, j'ai promis , et jamais promesse ne fut faite avec cette chaleur, j'ai promis do remplir mes devoirs envers toi. Je te tenais , dans mes bras; j'étais fière et humble, j'étais mère. J'étais si riche I Comuient ne pas sentir ce cœur qui s'enorgueillissait do toi, mon Gustave? Mais j'étais humble aussi. Qu'avaisje fait pour mériter ce bonheur si grand? Je t'ai déposé sur cet autel où l'église bénit mon union avec ton père : je suis revenue au château , environnée de nos vassaux ; leurs regards te bénissaient , car ils aiment ton pùre , et je promis pour toi que tu les aimerais un jour.

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Et quand j'ai été seule, je suis allée avec toi dans la longue galerie où sont les portraits de tes aïeux; et, faible encore, car il n'y a que quelques semaines depuis ce jour où je souffris et où j'oubliai si délicieusement mes douleurs , je m'assis près d'un faisceau d'armes : ton noble grand-père les avait ilîustrces dans des guerres pour la patrie. Autrefois elles me faisaient peur, mais aujourd'hui je pensais que le jour viendrait où tes jeunes mains les soulèveraient aussi et où un ardent et sublime courage t'animerait; Puis je parcourus cette galerie, te montrant avec ivresse à tes ancêtres, comme s'ils me voyaient ; et je m'arrêtais devant celui dont tu es aussi le descendant , qui servit si bien son Dieu et ses rois ; et, te soulevant avec fierté, je dis au héros : d Regarde mon Gustave; il tâchera de te ressembler. »

Aujourd'hui, tu as eu deux ans, cher Gustave. Ton père, absent depuis plusieurs mois , est revenu hier de Stockolm ; avec quel bonheur nous nous sommes revus I II a demandé à te voir; je lui ai dit que tu dormais, etje l'ai entraîné dans le salon. J'ai cherché à l'occuper nn instant; mais je ne pouvais cacher mon inquiète joie et mon attente; je regardais vingt fois la porte. Nous étions assis près du grand poôie dont tu aimes à voir les antiques pein-

tares. Enfin la porte s'est ouverte , et tu es entré, habillé pour la première fois des habits de ton sexe ; et ce costome de notre nation , qui est si beau , fallait à ravir. Ta as hésité, eu enlraut , si tu avancerais , tu croyais qu'il y avait un étranger. J'ai en peur pour toi ; puis ta as fait quelques pas, et la joie m'est revenue. Celte distance à parcourir, qui devait montrer à ton père que ta savais marcher, je la mesurais avec des battemens de cœur , comme si c'était toute la carrière de la vie; je tremblais poor toi; j'avais tout fait ûter sous tes pas; je t'encourageais de mon sourire ; je t'appelais. J'avais caché à moitié derrière ma robe de nouveaux joujoux; tu les as vus, lu as redoublé d'efforts. Ton père ne se contenait qu'avec peine; il voalait toujours s'élancer vers toi; je le retenais. Enfin tu as presque couru , et , près de nous , tu l'as regardé du haut en bas, et tu t'es jeté dans mes bras. O moment ravissant 1 Tous trois , loi , ton père et moi , une seule étreinte nous confondait, et ses larmes coulaient» et tu passais de l'un à l'autre comme une aimable promesse de nous aimer toujours.

O mon fils 1 que j'ai eu de bonheur à sentir, i l'écrire I Je le relirai souvent, et je te le ferai relire.

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Aujourd'hui , à dîner, on a parlé d'un trait toachant » arrivé pendant je ne sais qaellc guerre d'Allemagne. Le magistrat d'ane ville assiégée, et sur le point d'être livrée au pillage, fait assembler toutes les mères à l'hôtel-deville, et leor ordonne d'amener tons lears enfans, depuis Fâge de sept jusqu'à douze ans, et de les revêtir d'habits de deuil. Cette touchante cohorte de jeunes citoyens, et peut-être de victimes, devait aller implorer l'ennemi.

Le désespoir de ces mères, le tumulte des armes, les cris des ennemis , tout se peignait sur tes traits , Gustave , ta jeune imagination te montrait tout. Enfin tu te lèves de table, tu cours dans mes bras, et, me regardant avec fierté et tendresse, tu me dis : Maman, j'ai sept ans ; j'aurais été aussi à l'ennemi , et je l'aurais prié pour toi. — Gustave, est-il une plus heureuse mère ?

Gustave, tu as fait aujourd'hui une action héroïque; et tu n*as que douze ans I

Un pauvre enfant du village, en jouant près de la rivière, a été entraîné par le couranL Gustave se promenait dans les environs; U venait d'être malade ; il était iîiible , et savait à peine nager. 11 accourt, s'clauce, et saisit l'en-

fanl tu moment où il reparaissait sur l'ean ;

mais , manquant do force et no voulant pas l'abandonner» il appelait du secours.... Heu<reosement on Pavait yn* O mon Dienl qw serais-je devenue sans cela ? On les a ramenés tous deux ; Gustave a eu on long évanouissement En ourrant les yens , son premier cri a été ponr Fenfiint ; il a pleuré de joie» il Ta em* brasse , il lui a donné ce qu'il avait pour le porter à sa mére : il n'y est pas allé loiHQAéme, U avait la pudeur de son Uenfidt.

Qu'elle est intéressante l'amitié qui unit Gustave à Ernest 1 .Les belles âmes seules aiment ainsi. Nous étions assis au bord du grand étanj ; les deux amis étaient sous un arbre,

ils lisaient ensemble Homère; leurs jeunes cœurs s'enflammaient; il y avait un charme inspirant dans cette scène. Ces riches tableaux d'une imagination si forte , ces sentimens qui sont de tous les âges et de tous les temps , et qui frappaient sur ces cœurs si purs, les transportaient tour à tour sous le ciel de l'Orient, et les ramenaient dans le cercle enchanté de leurs affsctions.

Ernest et Gastave se livrent à la botanique avec ardeur. Je crois que, si Linnée n'avait pas

été Suédois , ils aimeraient moins cette étude. Qu'ils sont heureux I Qu'il est beau cet Age poétique de la vie , oA Ton fiait des appels de bonheur à tout ce qui existe , et où tout vous répond l Cependant il y a quelque chose de passionné dans le caractère de Gustave qui m'alarme quelquefois .

Gustave a quinze ans. Je le regardais avec la tendresse qui devine tout, et j'ai éprouvé une espèce de frayeur ; je ne sais sur quoi elle se fonde. Gustave , doué par le ciel de toutes les vertus généreuses ; Gustave, aimé de tous ; Gustave enBn» qui reçut en partage les biens de la nature et ceux de l'opinion, n*avait-il pas tout ce qui promet le bonheur ? Et pourtant je sens que son Ame est une de celles qui ne passent pas sur la terre sans y connaître ces grands orages qui ne laissent trop souvent que des débris. Qudque chose de si tendre, de si mélancolique, sembleerrer autour deses grands yeux noirs, de ses longs cils abattus quelquefois l II n'a plus cette inquiète mobilité de l'enftince $ il a abandonné ses chevaux , les fleurs de son herbier ; il se promène souvent seul ,

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beaucoup avec Ossiaa , qu'il sait presque par cœur. Un mélange singulier d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une tristesse qui lui fait répandre des larmes.

Hier il revenait d'une de ses promenades solitaires ; je l'ai appelé. Gustave» lui ai-je dit, tu es trop souvent seul à présent. — Non, ma mère, jamais je n'ai été moins seul. — Et il a rougi. — Avec qui es-tu donc , mon tils , dans tes courses solitaires?— Il a tiré Ossian , et , d'un air passionné, il a dit : — Avec les héros, la nature et.... — £t qui? mon fils. — il a hésité; je Tai embrassé. — Ai-je perdu ta confiance? — Il m'a embrassé avec transport. — Non, non! — Puis il a ajouté en baissant la voix : — J'ai été avec un être idéal, charmant ; je ne rai jamais tu, et je le vois pourtant ; mon cœur bat, mes joues brûlent ; je l'appelle ; elle ' est timide et jeune comme moi » mais elle est bien meilleure. — Mon fils, ai-je dit avec une inflexion tendre et grave, il ne faut pas t'abandonner ainsi à ces rêves qui préparent à l'a* mour et ôtent la force de le combattre. Pense combien il se passera de temps avant que tu puisses te permettre d'aimer , de choisir une compagne; et qui sait si jamais tu vivras pour Tamour heureux 1 £h bien I ma mère, ne m'a«

JOUBNAL DB LA MÈEB DB GUSTAVE. S6i

vez-vous pas appiis à aimer la vertu? — J'ai souri et j'ai secoué la tète comme pour lui dire : — Gela n'est pas aussi facile que tu

penses I —

— Oui, ma belle maman, la vertu ne m'ef- I fraie plus depuis qu'elle a pris vos traits. Vous i réalisez pour moi l'idée de Platon, qui pensait ! que si la vertu se rendait visible, on ne pour- \ rait plus lui résister. Il faudra que la femme 1

qui sera ma compagne tous ressemble y pour

qu'elle ait toute mon âme. — J'ai encore souri.

— Oh 1 comme je saurais aimerl bien , bien au delà de la vie I et je la forcerais à m'aimer de même; on ne résiste pas à ce que j'ai là dans le cœur ; quelque chose de si passionné 1 — a-t-il dit en' soupirant et frémissant ; puis, après un moment de silence , il a ajouté : — Un de nos hommes les plus étonnans, les plus excellens , Swedenborg 9 croyait que des êtres qui s'étaient bien, bien aimés ici-bas, se confondaient après leur mort ot ne formaient ensemble qu'un ange : c'est une belle idée» n'est-ce pas, maman? —

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