LETTRE DU COMTE A £R£(KST
Tai été yisiter la colline, commo je le lai avais promis. Il soufflait un vent impétueux; une nuée d'oiseaux de passage s'est abattue sur les arbres : ces oiseaux , dans leurs cris monotones, semblaient répéter leurs adieux en commençant leur nouvelle migration. Us se sont éleyés dans les airs, ont tourbillonné, se sont abattus encore, et ont disparu. J*ai vu une place; c'était celle qu'il a choisie; il y a tra* vaillé : il y avait un arbre dont les rameaux étaient dépouillés , mais il vivait toujours et s'élançait vers le ciel. La bêche qui avait servi à Gustave était appuyée contre cet arbre; sur sa rode et antique écorce était cette inscription : Le voyageur qui dormira à tes jneds n'aura plus besoin de ton ombre; mais les feuilles tomberont sur la place ùà il reposera^ et diront au passant que tout périt.
Quand je suis revenu près de Gustave, il achevait d'écrire avec beaucoup de peine quelques lignes; il me les remit. Je ne pus les déchiffrer], il l'avait prévu, et me les dicta.
J'ai passé la nuit près de lui : il a prononcé sauvent votre nom ; il vous appelait ; il a aussi prononcé le nom de sa sœur, m'a donné un paquet pour ellOy écrit avant qu'il iài si mal. Il m'a bien recommandé de vous remettre tout ce qui était à votre adresse et do vous dire combien il vous aimait. Un moment il a fermé
lea yeuxi puis il loi a rouverU, m'a ionda les mains» et m'a dil en soupirant : — J'ai cherché
à rassembler les traits de Valérie, je n'ai pu y réussir : ils sont sibien là (il amontré soncœur)! mais déjà mon imagination est morte» je n'ai pu avoir une idée distincte de ses traits ; je voulais prendre congé d'elle. Dites-lui» dites-lui combien je l'aimai. ~ Il a pris ma main ; il afixé les yeux dessus» et a dit : — Ellecondatra Valérie par une route fleurie et douce ; elle sera toujaur$ dan$ la rienne. «—H est tombé dans une longne rêverie i puis il m'a demandé à qpiélle heure son pùre était expiré.
11 s'est endormi . Au bout d'une heure» il m'a demandé de lai lire quelques chapitres de l'Evangile ; ce que je fais tous les matins.
Le médecin est venu lui apporter une potion calmante ; il Ta éloignée doucement de la main, en disant : — Je suis asseï calme pour mourir'; c'est tout ce qu'il faut. — Il s'est retourné vers £ricb» et lui a dit : — Je vous remercie de tous vos soins ; je vous attendrai là-bas» où nous no nous séparerons plus. Ce bon Erich pressait en sanglotant les mains de Gustave contre ses lèvres» et celui-ci prenait sa téte blanchie contre son cœur.
LETTRE DU GOMT£ A £RNBST. 271
Le 4 décembre.
Ce matin il m'a fait appeler; il m'a demandé
si je n'avais pas de réponse de l'aumônier, et m'a dit qu'il désirait bien le voir arriver. — Il sera trop tard » a«-l>il ajouté. — Je l'attends d'nne minute à Tautre, dis-je. — -le suis bien faible, mon digne ami, a-t-il continué. —Puis j'ai vu qu'il voulait me parler de Valérie; il a hésité.—- Avez*vous qudque chose à me diret lui ai-je demandé. — Non, non, je dois m'iurterdire ce sujet de conversation.. . Tout est réglé d'ailleurs ; tout est fini ; et je suis trop beu-> reux, puisqu'elle sait que je meurs pour elle. Pardonnez-moij homme excellent et respectable I N'esHie pas» vous m'avez pardonné?
Donnex-moi votre main, serrez la mienne : hélas I il ne me reste plus de force pour exprimer mes sentimens l —
Il avait pris des mesures pour que les vas»
saux de sa terre fussent aussi heureux qu'il était en son pouvoir de les rendre. Cette terre, qui revient à sa sœur» est en Scanie» et c'est celleoù vous passâtes ensemble une partie do votre enfance. U vous a nommé, ainsi que moi» pour surveiller ses volontés* Avec qudle ton* chante inquiétude il s'est assuré si ses disposi*
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lions étaient entre mes mains ! Il a absolument voula ouvrir encore une fois le paquet cacheté, pour se convaincre qu'il ne les avait pas oubliées. Souvent il vous appelle ; il dit : — Mon Ernest ! mon Ernest 1 oii es-tu ? — Je lui ai la votre lettre : calmez-vous; il sait que le devoir seul pouvait vous retenir. D'autres fois il appelle Valérie; il dit : — Ha sœur! ma tendre sœur I tu me promis de m'aimer comme un frère. —
Il a voulu vous écrire encore ; il n'en a pas eu la force. Les deux premières lignes sont de lui; j'ai écrit le reste sous sa dictée. Voilà ces lignes : je ne vous les envoie pas, car je vous attends.
(( Mon Ernest, je viens te parler encore une D fois avant de disparaître de la terre. J'ai tenu » ma parole ; j'ai tenu les promesses de Ten- » fance, les sermens d'un âge plus mûr, je t'ai » aimé jusqu'à la mort. Ne t'effraie pas de ce 1» mot : la mort elle-même n'est qu'une illu«- X» sion : c'est une nouvelle vie cachée sous la » destruction. L'amitié ne meurt pas; la mienne 1» attend celle d'Ernest dans les demeures inè- )»branlables du repos. O mon Ernest I situ » avais pu fermer mes yeux, garder mon der- ^> nier regard dans ton cœurl pour te consoler D dans ces momens où tu te diras : Je ne le