‹ ValérieChapitre 66 sur 68 · LETTRE DU COMTE A ERNEST · texte numérisé non relu

LETTRE DU COMTE A ERNEST

>» reverrai plas I il me semble qae ce dernier

» regard t*cût peint un sentiment intlcstruc- » tible qui doit consoler de ce qui est pas- 3» sager.

» Ernest, je te dois un bien grand bonheur ; » tu m'as sauvé une douleur horrible» celle de "» croire que je mourrais sans être connu de » lui, de cet ami incomparable. Ah! les âmes » sublimes ont seules des inspirations subli* 1» mes 1 Telle était la tienne en lui envoyant

mes lettres, en mettant sous les regards de » son âme si supérieure les combats, les dou- » leurs y les fautes et les regrets d'un cœur » qui] peut encore plaindre, et que sa bonté » sait environner d'une indulgence paternelle. » £t elle aussi, l'ange de ma viel elle sait que )»je Taimai d'un amour pur comme elle. Je D meurs heureux; c'est aux accens touchans » des regrets que je m'endors; j'entends ceux » de ta Yoix; j'ose y mêler ceux de Valérie.

Adieu, mon Ernest; vis heureux. Non, ce Tf> n'est pas le bonheur que je désire le plus pour » toi ; garde ton âme : c'est un si grand bien » que, dusses-tu Tacheter par de vives souf- » frances, il ne serait pas assez payé.

r> Âdieu, Ernest, ami fidèle , enfant de la 3» piété et de la vertu, je t'attends. »

La voilà, cette lettre touchante, et dont vous

été» digae ; elle n'a pas été dictée sans l'agiter beaaoonp; elle a été interrompiie sonreiit^

elle a été ensuite mouillée do larmes. Lorsqu'il a essayé de la relire, il était trop affaibli ; mais il a voala la toacher, la regarder, parce qu'elle était pour voos.

Il n'est plus pour nous ni crainte ni espoir;

la douleur seule reste et ronge mon cœur. Le vertueux Gustave , mon fîls, mon espérance, n'est plus. il a été rejoindre ses pères, et ses jours orageux sont ensevelis dans la froide demeure de la destruction. Je vais accomplir lo triste et dernier devoir que j'ai à lui rendre, je vais tâcher de faire vivre encore les derniers iûstans de celui qui n'est plus, pour les retracer à celui qu'il aima tant... Je m'arrôte :

laissez couler mes larmes ; laissez 'couler leg vôtres, pour que votre sein ne se brise pas.

J'ai eu un violent accès de fièvre ; j'ai été dans mon lit, privé pendant quelque temps de sentiment, puis tout entier à la douleur dont je me ressens encore. Je tâcherai de tous peindre, non ce que j'ai éprouvé, mais ce qui me reste de souvenir do ce terrible moment et de ce qui le concerne.

tETTRB OU COMTE A EBNEST. 275

Le lendemaia du jour où il vous écrivit, sa poitrine et sa téte s'embarrassèrent tellement, que le médecin crai(][nit qu'il ne passât pas la nuit. Nous ne le quittâmes pas d'un instant. Cependant, à cinq heures du matin, il y eut un grand mieux; il se sentit tout-à-coup plus calme; Toppression diminua; ses mains seu* lement étaient extraordinairement froides et s'engourdissaient. On les lui fît mettre dans de Teau tiède; ce sentiment parut lui faire plaisir. A six heures, à peu près, il demanda quel quantième du mois nous avions; je lui dis que c'était le huit décembre. — Le buiti répéta-t-il sans rien ajouter. Puis il me demanda si je croyais que nous aurions du soleil : le médecin lui répondit qu'il le croyait, parce que le cid avait été très-pur pendant la nuit. — Cela me ferait plaisir, dit-il. Il demanda du lait d'amande. A huit heures, il dit à Erieh : — Mon ami, regardez le temps ; voyez s'il fera beau. Erich revint et lui dit Les lironillards montent, et les montagnes se dégagent; il fera beau. — le voudrais bien , dit Gustave, voir encore un beau jonr sur la terrc^Puis, se retournant vers moi, il me dit : — L'aum6nier no vient pas, je mourrai sans avoir accompli les devoirs do la religion. — Mon ami, dis-je, votre volonté TOUS est comptée par celui devant qui rien no se perd.— Je le sais, dit-il en joignant les mains.

Puis il se retourna encore vers moi, et me dit : — Je voudrais me lever; et» prévoyant que je m*y opposerais» 0 continua :— Je me sens fort bien ; je voudrais en profiter ponr prier. — En vain je lui objectai qu'il prierait dans son lit» qa'il était trop foible» je ne pus le détourner de cette idée. Il passa une robe de chambre ; mais à peine eut-il essayé de se tenir sur ses jambes, qu'un vertige l'obligea à se rasseoir en s'appuyant sur moi. Il se leva derechef» s'agenouilla lentement ; et, mettant la tète dans ses mains et s'appuyant contre le dossier d'un fauteuil, il pria avec ferveur. J'entendais quelques mots que la piété, le repentir, lui faisaient prononcer avec onction; j'entendais mon nom et celui de Valérie se confondre ; il demandait notre bonheur. Moi-même, à genoux à ses cAtés, je voulais prier pour lui; mais, trop distrait, des paroles sans suite arrivaient sur mes lèvres ; je ne pensais qu'à lui.

Quand il eut fini et qu'on l'eut aidé à se relever, il nous dit : — Je suis tranquille ; la paix est dans mon cœur.— Il sourit doucement» ne voulut point être déshabillé , et se recoucha ainsi. 11 nous pria d'avancer son lit vers la fenêtre, de mettre sa téte de manière à voir l'ouest. — C'est là la Lombardie , me dit-il ; c'est là que le soleil se couche : je l'ai vu bien beau auprès de vous et auprès d'elle 1 Il fit

LBTTU DIT GOMTB A BENB8T. 9f77

approcher son lit encore plus près de la fenêtre. Le médeciii craignit qu'il ne vint de rair.— Gela ne me fera pins de mal, dit Gnstave, — et il sourit tristement. Il nous pria de lui mettre des coussins pour qu'il fût assis. On avait une rue très-étendue de cette fenêtre , d'où Ton embrassait une grande partie de la chatne de l'Apennin; l'aurore éclatait dans l'orient ; et le soleil » déjà levé en Toscane » s'avançait vers nos montagnes. Gustave écarta les rideaux , se retourna , et contempla ce magnifique spectacle. Pour moi, qui avais suivi toutes ses idées , de hoirs pressentimens, d'affreuses images me glaçaient ; j'étais assis sur son lit , et ma tête était dans mes mains . Il leva les siennes au ciel avec un regard inspiré , et me dit: — Laissons la douleur à celui pour qui la vie est tout , et qui n'est pas initié dans les mystères de la mort. — Hélas 1 lui dis-je, l'avenir m'épouvante malgré moi , Gustave. — Oh 1 que je bénis le ciel , dit-il , de l'espérance et de la tranquillité qui se confondent dans mon cœur et le rendent aussi serein que le sera ce jourl Oui, dit-il, et sa figure s'anima de la plus céleste expression , en regardant l'horizon; oui» 6 mon Dieul l'aurore répond du soleil ; ainsi le pressentiment répond de l'immortalité 1 — 11 répandit doucement alors les deux dernières larmes qu'il a versées sur

278 YAUSRIB.

cette terre i 0 ne parla plus. Il pria qu'on Itii

jouât le superbo cantique de Gellert sur la rô- «arreotion ; Bertbi le joua. U mpiraii péniblement ; il aratt pretqne tonjoiiri let feax fermés : un instant il les ouvrit quand le cantique fut fini ; il me tendit la main » ses yeux du c6té da Goachant Denx ramiers priyéa vinrent s'asseoir sur la corniche de la fenêtre ; il me les fit remarquer de la main . — Ils ne savent pas que la mort est si près d'eux « dit41.

Le soleil s'était entièrement levé ; je voyais que Gustave cherchait ses rayons. Sa respiration s'embarrassait de plus en plus ; sa iéte s'appesantit I il me cberchait de la main y et Je vis qu'il ne me reconnaissait plus. Il soupira, une légère convulsion altéra ses traits : il expira sur mon soin» une de ses mains dans celles d'Erich...

Je reprends mon récit interrompu ; j'avais besoin de force et de courage pour le continuer . J'ai encore devant mes yeux la plus triste des images , telle qu'elle me frappa en rentrant dans cette chambre d'où avait disparu r&me la plus tendre et la plus sublime. Je r^ culai d'horreur en voyant ce jeune et superbe Gustave couché dans le cercueil ; je m'appuyai

LBTTEE BU MHTB A ERNEST. 9T9

contre la porte ; il me semblait qae je faisais un rêve dont je ne pouvais sortir. Je m'avan«

çai pour le considérer encoro , et soulevai lo mouchoir qui couvrait ses traits; la mort y avait déjà gravé son uniforme repos. Je le contemplai long-temps , mais sans attendrissement ; il me semblait que ma douleur s'arrêtait devant une pensée auguste plus grande que la douleur ; et , sur ce cercueil même , je mo sentais vivant d'avenir. Mon âme s'adressait à la sienne : « Tu as eu soif de la félicité suprême» lui disais-je; tu as détourné tes lèvres do la coupe de la vie , qui n'a pu te désaltérer; mais tu respires maintenant la pure ftlicité de ceux qui vécurent comme toi. » Sa bouche avait conservé les dernières traces do cette douce résignation qui était dans son âme; la mort Tavait enlevé sans le toucher de ses mains hideuses. A c6té de lui était la table où étaient rangés tous ses papiers. A cette vue» mon cœur s'émut comme s'il était encore vi-yant. Je voyais toutes ses dispositions écrites de sa main ; sa montre y était aussi. Je me rappelai qu'il m'avait prié de la porter ; je la pris silencieusement ; je la regardai » elle était arrêtée. Je sentis un frisson désagréable ; et , en me retournant pour m'asseoir et prendre quelques forces » je renversai un des cierges ; il tomba sur la poitrine do Gustave : je me pré-

280 VALiRIK.

cipitai pour le relever; et, en voyant l'inaltérable repos de celui qui ne pouvait pins rien

sentir ici-bas , je fis un cri. « 0 Gustave 1 me disais-je, Gustave I tu ne veux donc plus rien éprouver, rien entendre I La voix gémissante de l'amitié passe à côté de toi et ne f émeut plus ! )> Je posai mes lèvres sur son front glacé : « O mon ilsl mon filsl...i> C'est tout ce que je pus dire. le restai immobile ; mon Ame disait un long adieu à cet objet si cher de mes affections ; et, lorsque je voulus fermer le cercueil , mes yeux tomb^ent sur la main de Gustave qui était restée suspendue. Il avait à un de ses doigts la bague décorée de ses armes » selon Fusage de notre pays ; je voulus la lui ôter ; puis , me rappelant que c'était là le dernier rejeton de cette illustre maison des Linar: «Reste, lui dis-je, reste, et descends avec lui dans la tombe. Alors mes larmes coulùrent; je replaçai cette main sur la poitrine du mort , et je fermai son cercueil 1

Page 1