‹ ValérieChapitre 67 sur 68 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

MADEMOISELLE COCllELET,

A MADEMOISELLE GOGHELET

Je n'ai qu'un seul moment , chère cl aimable amie. Vous me permettroz ce nom, car vous ayez bien voulu me donner tous les témoi- {^nages d'amitié qui m'autorisent à vous le donner . J'ai reçu votre lettre, si bonne, si aimable pour moi, il y a quelques semaines. Jugez de la joie qu'elle m'a faite en vous retrouvant telle que je vous avais quiltce, en voyant que, malgré les torts apparens que je devais avoir à vos yeux, vous n'étiez pas changée pour moi.

Ah! que vous avez bien deviné mon cœurl Jo ne puis vous exprimer tout ce qu'il y a de reconnaissance, de souvenir, de vœux dans ce cœur pour vous. Je ne sais vous dire tout cela que tout bêtement. Je ne puis même assembler mes idées ; je voudrais vous écrire un volume et il faut opter entre le plus nécessaire, le plus

indispensable.

Figurez-vous un courrier russe avec l'ambition d'aller aussi vite que le vent du nord, qui veut bien s'arrêter une minute, et qui, heureusement pour moi, a une voiiorc qui vou-

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drait rester et qui s'est cassée pour un momeat Ce courrier est M. Divoff; il a le bonheur de vous connaître. Que je yondrais ainsi vous voir, ne fût-ce que pour quelques instans !

VoDS me dites que vous avez eu la bonté de m'écrire deux autres lettres; je les regrette bien, je ne les ai pas reçues. Je vous ai écrit aussi, mais je sais que mes lettres ne vous sont^ point paryenuesy et vous expliquerai celai j'espère, au premier moment. Que de fois j'ai pensé à Bade et à ces jours si aimables, à ces sites, à ces montagnes majestueuses, à ces ruines vivantes de souvenirs I Dans ce cadre si imposant, que de fois ai-je retrouvé le tableau d'une femme idéale S d'une reine que je sais aimer et respecter avec Tenthousiasme qu'elle mérite I

Que de douleurs elle a traversées! Mais l'aurore ne serait pas si belle si elle ne sortait ainsi resplendissante des ténèbres ; et sa vertu ressemble à la mer qui doit ses plus beaux effets aux orages.

le me rappelle avoir dit ceci plus d'une fois à cette femme angélique morte à présent, et qui a versé tant de larmes sous un diadème.

Vous me dites avoir senti quelque chose de ce

^ La reine Uortense.

^ La r«BO de Prufse.

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que je devais avoir éprouvé ; eh bien î je vous dirai que je suis bien consolée. Je Taimais beaucoap, cette femme si sopérieare! je connaissais entièrement celte âme si pea faite pour le monde, et c'est cet amour trop pur par Talliage de Tégoîsme qui m'a consolée ; elle a disparu ; elle ne m'est pas enlevée.

Souvent à genoux, seule sur ces froids rivages de la Baltique, je prie encore pour elle : je demande à Diea ce qu'elle-même désirait si ardemment, qu'elle devienne toujours plus pure, plus susceptible» en se perfectionnant, de cette félicité céleste. Je la vois, des yeux de la pensée, radieuse, calme, souriant à ses douleurs passées. Je pense comme, au lit delà mort» quand tout disparaît, quand les illusions s'effacent et que les plaisirs s'enveloppent de deuil, je pense comme elle a accueilli ses douleurs, comme les sacrifices, les amertumes de sa vie en l'enyironnant lui auront paru ra-^ dieuses en se dévoilant, en lui disant : Nous avons paru terribles à vos yeux, mais nous étions des mensonges envoyés du ciel pour vous purifier, pour vous détacher de tout ce qui est fragile et périssable, pour vous ap^ prendre les vertus avec lesquelles on doit commencer à vivre sur la terre, pour ne pas être déshérité dans le ciel.

La foi, la confiance en Dien, la résignation.

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cet amour profond pour le Dieu nuigaifiqna qui ne veut qu'aimer » que combler de dont;

ce besoin d'un Sauveur plein de miséricorde qui nous adopte Qt acquitte no& immenses dettoa; toos ces biens auprès desquels les splendeiirs du trône et des jours semés de fleurs ne sont que des misères ; tous ces augustes secrets ne s'apprennent que dans les jours de l'adversité. ~ Chère amie, ce langage vous paraîtra austère, et ma lettre est bien sérieuse, la vie m'a tant dit 1 et je ne veux plus d'illusions. La vé* rité pour moi est le premier besoin, et la ftli* cité du ciel habite depuis long-temps dans mon âme* U faudrait donc cesser d'être moi pour ne pas peindre ce qui me domine. Je me transporte en idée auprès de cette reine que vous avez le bonheur d'approcher ; ]e me rappello ses touchantes bontés, et je me dis ; si j'avais des trônes à demander au ciel pour elle, la verrais-jc heureuse ? Non. Elle a besoin de bien plus. La haute souffrance, fille du ciel, a éprouvé cette ftme angélique ; elle a presque succombé sous tant de douleurs amères . Je l'ai vue en idée séparée de ses enfaos 1 et je la connais 1 ]'ai senti tant de choses I «— Mais aussi f ai vu s'ouvrir devant elle les vastes domaines d'une félicité inébranlable.

a J'ai vu le même Dieu, qui a appelé eelle qui » n'e$t plu8|lui dire : — Rien m pQut satisfaire

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» sur la terro un cœur créé pour des biens V immenses. J'enverrai la paix dn ciel dans ce y> cœur agité par les hommes. » — Oh ! que do fois mes pensées ont apporté à la reine les plus purs hommages I Daigneu loi dire tout cela» et daignez me peindre A elle avec ce cœur qui a déjà tant senti, tant souffert, et qui n*est point épuisé; qui, après tous les biens de la vie et toutes les langueurs, a été retrempé dans cette religion consolatrice et vivante que jo désire pour elle.

Le temps presse, et J'ai encore tant A voué

direl II me reste à m'acquitter d'un devoir qui m'est sacré. Peu de temps avant la mort de la reine de Prusse» je reçus d'elle une lettre. Je lui avais parlé avec enthousiasme de la reine do Hollande ; je lui avais dit qu'elle avait en elle un être qui savait l'apprécier; voilà ce qu'elle me dit : et Ce que vous me dites de la » reine de Hollande m'a extrêmement inté- . » ressée ; tous ceux qui la connaissent l'aiment )» et lui rendent justice : l'amitié qu'elle veut » bien avoir pour moi m'a bien agréablement » surprise, et je voudrais qu'elle sût le prix que r> je mets à être distinguée par elle. if>

Je m'acquitte avec une joie extrême, chère mademoiselle Cocholet, de cet ordre. J'ai toujours attendu une occasion sûre pour vous écrire, j'espère qu'elles se renouvelleront; s'il

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me reste du temps, je tous expliquerai quel-* qiies iMttsages bien firappans de la lettre qoe

la reine m'écrivait.

Maintenant je voos demande instamment de toojoars m'aimer un pen, de m'écrire ou par la poste on par des courriers» de me parler de la

reine, de sa santé, du petit prince, de vous, de Yos plaisirs ; je vous supplie, laissez-moi espArer cette fiiveur. Mon adresse est à Riga, j'y suis depuis quelques mois; je soigne une mère âgée, et, entre elle et ma fille, je vis des jours ignorés et paisibles ; j'écris peu, j'en ai peu le temps, il n*y a point ici de vallées solitaires, de nature riante ; la sombre Russie n'a rien d'enchanteur ; mais il y a partout dans rflme de l'homme un univers, et le monde entier ne serait qu'une prison sans cette faculté qui fiiit rêver au-delà du monde. 11 me reste encore une grâce à vous demander.. Je le his avec confiance, et je commence par l'exposition du fait que je vous prierai de mettre sous les yeux d'un ange.

Cet été, avant de quitter Carlsruho pour venir ici, j'appris qu'une femme, autrefois dans raisance, et placée par sa position dans le monde de manière à ne point prévoir les désastres qui lui arrivaient, se trouvait dans la plus triste situation. Veuve d'un ministre étranger, elle se voyait maintenant dans la mi-

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sère, ses meubles vendas, ses biens saisis ; il

ne lui restait qne TafFreusc consternation d'une secousse terrible où elle s'était vu enlever dans six jours de temps son mari; et réduite à cette douloureuse situation... elle la supportait avec calme et résignation. Sa seule douleur était celle de ne pouvoir élever son enfant, car il ne lui restait rien, absolument rien.

A la vue de cet enfant orphelin, d'une petite créature charmante, âgée de six ans, mon cœur se brisa. Je pleurai amèrement, et peutêtre l'Éternel lui-même m'inspira-t-il la pensée de recourir à la reine. — Je connais sa générosité, je dis générosité dans tout ce que ce mot comprend. Je pensai qu'heureuse mère elle-même et angélique par son âme, elle pourrait être l'heureuse main dont Dieu se servirait pour sécher des larmes qui un jour invoqueraient riiternel pour elle.

Avec trois cents florins de Hollande par an, cette femme pourrait garder son enfant et Télever. Que de bonheur pour une âme comme * celle de la reine! Au reste, je ne puis qu'exposer le fait. Je sais qu'une àme aussi charitable que la sienne a de vastes dépenses, et que tout s'épuise; mais dans mes rêves j'osais espérer que peut-être elle pourrait effectuer cela ainsi, en présentant à rîmpératrice Joséphine, dont je connais la bienfaisance» ce tableau qui

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