‹ Valérie (volume 2)Chapitre 8 sur 30 · ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V

Vous partez! faut-il vous perdre aussi, vous qui êtes maintenant mon seul ami... vous partez si je ne vous confie mes chagrins!... que me demandez-vous? le cours de mon existence offre si peu d'intérêt!... Ignorant toujours ce tmi se passe autour de moi, je ne puis dire ce que j'éprouve, et l'histoire de ma vie est celle de mes sensations, de messentiments.. . Est-ce jtà ce que vous voulez connaître?

HENRI

Oui, sans doute.

Eh bien donc, orpheline dés mon bas âge, j'ai gardé de mon enfance un souvenir confus et extraordinaire... Il me semble qu'il y a bien long-temps, j'habitais un autre monde, dont mon esprit n'a conservé aucune idée fixe, si ce n'est que nous étions plusieurs, et que tout à coup je me suis trouvée seule!... Depuis, jamais rien de pareil à ce premier souvenir ne s'est offert à moi! J'étais élevée à 01bruk... au château de la comtesse de Rinsberg, avec Emilie, sa fille, qui était à peu près de mon âge. Les premiers mots qui fixèrent mon attention furent ceux-ci, que j'entendais souvent répéter : Pauvre enfant ! quel dommage! Ce qui me fit supposer que je devais être malheureuse, car jusque-là je ne demandais rien, je ne désirais rien! Je ne pensais pas! Nous avions quinze ou seize ans, lorsqu'à une fête publique qui avait lieu à Olbruk, je me trouvai, avec la comtesse Emilie, séparée du reste de notre société et entourée de jeunes gens qui ne craignirent pas de nous insulter. Emilie s'évanouit et je me sentais mourir d'eifroi, lorsqu'un jeune homme s'élance auprès de nous et prend notre défense! Ah! que sa voix fut douce à mon oreille, tandis qu'il cherchait à nous rassurer ! Qu'el le me parut iière et menaçante lorsqu'il ordonna à nos adversaires de nous livrer un passage. J'entendis des injures... un défi... et tout à coup se fit un grand silence; il était interrompu par un bruit sinistre et inconnu... une espèce de cliquetis qui me glaçait de frayeur... En ce moment un instinct secret semblait m'avertir qu'un grand danger menaçait notre défenseur! je m'élançai au devant de lui, en lui tendant les bras... j'éprouvai une douleur aiguë qui me fit froid, et puis je ne sentis plus rien.

HENRI

0 ciel! vous étiez blessée!...

Dangereusement, à ce que j'ai su depuis ! hélas! c'était lui qui, sans le vouloir... Mais jugez de mon bonheur ! cet événement avait mis tin au combat, et peut-être sauvé ses Jours... Quelques semaines après... quand je

revins à la vie..'. Ernest... (Se tournant vers Henri.) il se nomme Ernest, était installé au château ; il donnait à la comtesse Emilie des leçons de français et d'italien dont je profitais aussi. Avec quel enthousiasme il nous parlait des beaux-arts et de l'amour de la science ! Le feu de ces discours, sa brillante imagination ouvrirent un monde nouveau devant moi... Alors j'existai. Ces objetsinconnus dont il me retraçait l'image.... étaient tous vivants , animés... Oui, ce beau ciel, ces ruisseaux écumants, ces tapis de verdure, dont il me parlait... je les ai vus ! je voyais quand il était là...

HENRI

Eh bien ! qu'est-il devenu?

Depuis trois ans... il était mon guide, mon ami ! Tandis que ses nobles récits développaient mon esprit... élevaient mon âme... son amitié attentive veillait sans cesse autour de moi. J'aurais reconnu sa démarche, le bruit de ses pas... Dans le salon où il entrait, je devinais sa présence... On s'effraya sans doute d'un si tendre attachement, car la comtesse de Rinsberg et sa fille ne me quittèrent plus d'un seul instant! nous ne pouvions plus nous entendre!... Chaque matin seulement, ensigne de son amitié, il me donnait un bouquet que je lui rendais le soir après l'avoir porté toute la journée... c'était là notre seul entretien! Enfin un jour il me dit : Valérie, je quitte ce château, l'honneur le veut; mais je reviendrai, ma vie est à toi! Alors je crus mourir! je sentis avec désespoir la nuit éternelle qui couvrait mes yeux! Il partait... il ne me laissait rien... pas même son image!

HENRI

Pauvre Valérie !

J'errais en vain dans ces allées que nous avions parcourues ensemble... sous ces ombrages, près de ces ruisseaux... Hélas! je ne voyais plus! à cette époque, mon aimable cousine, madame Blumfeld, vint au château de Rinsberg, fut touchée de mon amitié, m'accorda la sienne et m'amena avec elle dans ces lieux où je croyais trouver la tranquillité, et où je n'ai rencontré que des souvenirs... des regrets... Croyez-moi, mon ami..- le malheur... c'est l'absence.

HENRI

Et depuis qu'il est parti, il ne vous a pas écrit une seule lettre?

Je n'aurais pas pu la lire ! (Se tournant vers la droite.) Mais, écoutez... on vient !

HENRI

Ah ! mon Dieu! serait-ce Caroline?

Eh bien ! ne tremblez donc pas ainsi... Al-

Sons, voilà le moment... Faites votre déclaration.

HENRI

Je le sens... Je n'oserai jamais.

Eh bien je le ferai pour vous... et je trouverai moyen d'éloigner le comte de Halzbourg... car d'après ce que vous m'avez dit, je le hais déjà, et sans le connaître, je le déleste sur parole.

Ah! que vous êtes bonne!

. Vous ne partez plus î

HENRI

Non, non, je reste.

Ne vous semblel-il pas plaisant qu'il y ait ici une intrigue, et que ce soit moi qui la dirige ? J'entends ma cousine... Laissez-nous î

(Henri sort par le fond à gauche.)

ecooooocoooooooooooooooooooooooooooooooocoooooooooo

Page 1