ACTE I. SCÈNE IV
Ambroise. Si vous vouliez bien,1 vous pourriez un jour vous guider vous-même. Vous avez beau dire,2 je n’ai pas perdu tout espoir.
Valérie. Mon bon Ambroise, ne parlons pas de cela, je t’en prie : tu sais bien que les gens les plus habiles de ce pays ont déclaré que c’était impossible.
Ambroise. D’accord ; 3 mais un habile homme d’Allemagne peut être un ignorant dans un autre pays. Si je vous racontais, par exemple, ce qui m’est arrivé, en France... à moi.
Henri, bas à Valérie. Valérie, j’ai besoin de vous parler... renvoyez-le.
Valérie. Laissez-lui achever son histoire ; ce vieux serviteur aime à raconter ; je suis pauvre, je n’ai rien... je le paye en écoutant. ( A Ambroise.) Eh bien ? 4
Ambroise. Depuis longtemps j’étais, comme vous, privé de la vue, et l’année dernière, l’année de la mort de mon ancien maître, M. de Blumfeld, le mari de madame, je me trouvais avec lui à Paris...
Henri. Oui, je sais que tu l’avais accompagné dans ce voyage.
Ambroise. H n’était question alors que d’un5 savant docteur, le plus célèbre de toute l’Europe, qui faisait, disait-on, des cures merveilleuses. Je m’y fis conduire par curiosité. Un grand hôtel,6 des voitures dans la cour, à ce qu’on me dit7 du moins, une antichambre immense, où l’on me fit attendre deux heures un quart : enfin on se serait cru chez un ministre !
Henri. Eh bien ! voyons.8 Ce docteur t’a guéri ?
Ambroise. Du tout, monsieur I j’étais pauvre;
il ne voulut seulement pas m’écouter ; et je me retirais, lorsqu’un jeune homme, qu’à ses discours je pris pour son élève, m’arrête, et, croyant me reconnaître à mon accent, me demande si, par hasard, je ne suis pas Allemand.
Valérie. Eh bien, qu’as-tu répondu ?
Ambroise. J’ai répondu : ja , mein Herr ! il n’y avait pas de meilleure réponse. — De quelle province ? — De Souabe. — Connaissez - vous Olbruk ? — J’y suis né ! — Quoi ! vous êtes d’Olbruk ? combien je suis heureux!... Et moi, jugez comme j’étais fier de trouver à Paris quelqu’un qui connût notre endroit.
Henri, vivement . Enfin, c’est lui qui t’a rendu la vue ?
Ambroise. Oui, Monsieur. Quel talent ! Comme1 il m’écoutait parler, celui-là ; et avec tous les développements convenables ! 2
Henri, souriant. J’entends ; 3 mais avec ce beau jeune homme et cette physionomie si distinguée, combien cela t’a-t-il coûté ?
Ambroise. Je ne vous dirai pas au juste, vu qu’aprés 4 l’opération il m’a mis vingt-cinq louis dans la main, en me souhaitant un bon voyage !
Valérie. Comment ! il serait possible !
Henri. Je ne puis le croire encore !
Ambroise. Comment ! vous ne pouvez le croire ; mais si je vous disais...
Valérie. Je te remercie, Ambroise ; ton histoire est, en effet, très- singulière ! Malheureusement, nous ne sommes' pas à Paris, et l’on ne fait pas chez nous de pareils miracles !
Ambroise. Vous croyez peut-être que j'en impose ? 5
Valérie. Non, certainement... mais que je