‹ Valérie. PubliéeChapitre 6 sur 15 · FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE

Je ne sais par où commencer, Gustave. Au niilieu de tant de beautés, mon âme s'arrête indécise; elle voudrait vous conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir du nwins à voire imagination quelques esquisses de ces tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.

Mais comnient vous rendre ce que j'admire? Comment parler de cette terre ainiée de la nature, de cette terre toujours jeune, toujours parée, au milieu des antiques débris qui la couvrent? Vous le savez, deux fois mère des arts, la superbe Italie ne reçut pas seulement toutes les magnifiques dépouilles du monde ; magnifique à son tour, elle donna aussi de nouvelles merveilles et de nouveaux chefs-d'auvre à l'univers. Ses monumens ont vu passer les siècles, disparaître les nations, s'éteindre les races, et leur muette grandeur parlera encore longtemps aux races futures.

Le temps a dévoré ces générations qui nous étonnèrent; les fortes pensées, les màlcs vertus de l'antique Konie et sa barbare grandeur, tout a disparu; la mémoire seule plane silencieusement sur ces campagnes, tantôt appelle de grands nonis, tantôt cite des cendres coupables, dessine ces scènes gigantesques où se mêlent le triomphe et la mort, les fêtes et les

douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces scènes ou Rome donna des lois, régna sur Vunivers et périt par ses victoires mêmes.

Le voyageur alors aime à rêver sur les ruines du monde; mais, fatigué d'interroger la poussière des conquérans , sur laquelle il croit voir encore peser tant de calamités, il cherche, dans des bosquets tranquilles, ou près d'un monument consolateur élevé par la religion, il cherche les restes de ces honimes qui, dans le siècle des Médicis, donnèrent à l'Italie une nouvelle splendeur, qui parlèrent à leurs frères un langage simple et céleste. Nous croyons les voir consacrer les arts à élever l'âme, à la rapprocher d'un bonheur plus pur, et essayer en tremblant de rendre les saintes beautés qui les transportent.

La peinture, la poésie et la musique, se tenant par la main comme les Grâces, vinrent une seconde fois charmer les mortels ; mctis ce ne fut plus, comme dans la Fable, en s'associant à de folles absurdités. Ces pudiques et charmantes sœurs avaient apporté des traits célestes, et, en souriant ci la terre, elles regardaient le ciel; et les arts alors se vouèrent ci une religion épurée, austère, mais consolante, et qui donna aux hommes les vertus qui font leur bonheur.

« Ici s'élevèrent aussi le Dante et Michel-Ange, comme des prophètes qui annoncèrent toute la splendeur de la religion catholique. Le premier chanta ses vers pompeux et mystiques qui nous remplissent de terreur; l'autre, avec une grâce sauvage qui ne re-

connoU de loi que celle qu'elle créa elle-même, conçut ces formes grandes et hardies, qu'il revêtit d'une beauté sévère; il s'abime dans les secrets de la religion, il épuise l'effroi, il fait fuir le temps, et laisse enfin à l'art étonné son miracle du Jugement dernier.

« Mais que j'aime surtout son génie, quand il se dépose dans cette grande conception, dans ce temple dont la vaste immensité appelle pensée sur pensée, et qu'un siècle entier construisit lentem.ent! Des rochers ont été arrachés à la nature, de froides carrières ont été dévastées, d'innombrables mains ont travaillé à assenibler ces pierres, et se sont engourdies ellesmêmes^ mais où est-il celui qui donna une pensée à tout cela? qui dit à ces magnifiques colonnes de s'élever? qui fît la loi à cette énorme coupole, et la fit obéir à sa téméraire conception? qui réalisa ainsi cet incroyable rêve par un art pieux et les secours de ces pontifes qui portèrent la triple couronne? Hélas! il a passé aussi l'auteur de ces merveilles ; et comme lui les pontifes se sont levés lentement de leurs sièges sacrés; ils ont déposé leur tiare, et ont passé sous tes voûtes, sublime monument, majestueux Saint-Pierre ! toi qui, créé par des homnies^ as vu s'effacer la race de tes créateurs, et qui verras encore, pendant des siècles, les générations plier religieusement sous tes dômes. »

(TlCK.)

Vous voyez, Gustave, combien je me suis laissé

entraîner ; et pourtant de conabien de choses encore je voudrois vous parler!

Suivez-moi. Voyez, près de là où dorment d'ambitieux Césars, veiller d'humbles filles qui ont renoncé à tout; voyez, sous l'arc du triomphateur, l'araignée filer silencieusement sa toile. C'est au pied de ce Capitale, où vinrent expirer tant d'empires, que j'ai lu Tite-Live; c'est aussi du rivage où je considérais Caprée que j'aimois à lire Tacite, et à voir l'affreux Tibère, par un juste châtiment de la Providence, forger son propre malheur en forgeant celui des autres, et écrire au sénat qu'il étoit le plus à plaindre des hommes.

Mais laissons les crimes des Romains; voyons de ce même rivage ces verdoyantes îles parées d'une éternelle jeunesse, et le Vésuve tonnant sur ce même golfe où nous nous laissons tranquillement aller vers Pausilippe. Plus loin, que j'aime, sur cette terre mythologique, près de l'antre où prophétisoil la Sibylle, le couvent d'où, sort un pauvre religieux qui s'en va prêchant la vertu et prophétisant sa récompense !

Que j'aime à m'arrêter dans ces vallons que le ciel semble regarder avec joie, et où mon pied heurte souvent contre une pierre funèbre! Bocages de Tibur, aimable Tivoli, jardins où méditait Cicéron, sentiers que suivait Pline en observant la nature, qu'avec volupté je me suis vu au milieu de vous ! Ah ! du moins, vous resterez toujours à l'Italie, et le voyageur cherchera vos traces et les retrouvera.

Mais vous, cliefs-d'aiivre que mes sens enchantés contemplent souvent, oh vivent encore des hommes que nous n'admirons pas assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emn-ienés loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut étonner l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dépouilles : heureux alors celui qui vous aura vus ici ; ici, oii vous filles inspirés par la religion, et oii la religion vous entoura de ses pompes! Heureux qui vous aura vus dans ces teniples où se prosterna devant vous la dévotion humble et errante et la puissance orgueilleuse et superbe !

En étant d'ici la Transfiguration, la Sainte CÉCILE, la Sainte Cène, du Dominiquin , oii les placera-t-on ? Quel que soit le palais magnifique ou Védipce qui leur est destiné, leur effet sera détruit. C'est au fond d'une chartreuse , c'est rempli de terreur et d'effroi, qu'il faut voir un saint Bruno, et non auprès d'un front couronné de roses. Et ces vierges si pures, qui ont apporté des traits divins et des âmes qui ne connaissent que le Ciel, les verra-t-on sans tristesse à côté de profanes et d'inipudiques aniours ?

Et vous aussi, cnfans de la Grèce, race de demidieux, niodèles enchanteurs de l'art, vous qui, en quittant la Grèce , n'avez changé que de terre sans changer de ciel, ne quittez janiais cette seconde patrie OLi les souvenirs de la première sont si vivement enipreints! Ici, sous de légers portiques, ou bien sous la voûte plus belle d'un ciel pur, vos regards se tournent Valérie. 17

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encore vers l'Atlique ou la fabuleuse Sicile. Irez-vous cacher vos fronts sous d'épaisses murailles et au milieu d'une terre étrangère? Vous, Nyniphcs, dispersées dans ces bocages, vivrez-vous auprès des ruisseaux enchaînés? Et vous aussi. Grâces, qui n'êtes point vêtues, qui ne pouvez point l'être, que feriez-vous dans des climats rigoureux?

Vous devez me savoir gré, nion ami, d'une aussi longue lettre : car ce n'est pas le pays où il faut écrire, et j'emploie chaque minute à amasser des souvenirs. D'ailleurs, vous m'avez presque donné le droit de vous en vouloir, si je ne trouvois pas bien plus doux de vous aimer conime vous êtes. Il faudra pourtant, Gustave, que je vous parle de vous-même ; ce ne sera pas aujourd'hui, mais au premier mon^ent. Vous m'effrayez quelquefois; et cela, parce que vous avez dépassé votre âge. Gustave, Gustave, il n'est pas bon de se retirer devant la vie comme devant un ennemi avec lequel nous dédaignons également et de nous battre et de nous réconcilier. Quelles sont ces sombres préventions , cette défiance du bonheur? J'ain-ierois mieux vous voir faire des fautes; votre âme nie rnssureroit sur toutes celles qui peuvent vous être vraiment dangereuses. Vous êtes absolument le contraire de la plupart des jeunes gens, qui comptent la jeunesse pour tout, et croient que ces belles années nous ont été données, avec leurs couleurs vives et leur ivresse, pour nous cacher l'ennui et les dégoûts des années qui suivent ; tcmdis que, si nous connoissions la vie, nous verrions qu'en nous en rendant dignes elle n'est pas

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un don funeste , un fruit amer sous une écorce douce et brillante; mais je réserve à une autre lettre de plus longues réflexions. Je voudrais, Gustave, que votre jeunesse fût comme un beau péristyle qui doit conduire à un plus bel ordre d'architecture. Je voudrais, Gustave, vous voir, non pas toujours heureux, il est trop utile de ne pas toujours Vètrc, mais vous voir avec le bonheur de votre âge et avec ses beaux défauts. C'est de nous-mêmes que nous devons tirer notre bonheur; c'est à nous à tout donner aux autres, même en croyant recevoir beaucoup d'eux : être riche, c'est être susceptible de la faculté de jouir , c'est avoir en soi quelque chose qui vaut niieux que ce que les hommes peuvent donner.

Que le vulgaire se plaigne des illusions détruites; il existe, pour l'homme supérieur, une réalité constante, et je ris quand je vois cette multitude dégradée vouloir des biens qu'elle ne sait pas donner, et dont le poids seul l'écraserait.

Qucmt à vous, Gustave, vous êtes fait pour jouir de vos douleurs mêmes et pour vous plaire dans votre force. Je devrais, au lieu de douleurs, dire contrariétés, obstacles, auxquels an donne trop de latitude dans la vie, et que la Providence envoie pour nous apprendre à lutter, à les vaincre, à les voir sous nos pieds, tandis que nos regards embrassent un superbe horizon.

Les grandes douleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut. J'ai promis à votre père mourant d'être votre ami ; je vous pressai contre mon eaur, et mon

caiir vous adopta; je mis la main de Valérie dans la vôtre , convne celle d'une sœur dont la voix et les regards dévoient charmer votre vie; ou plutôt je niis à vos côtés les douces vertus , si\r que vous les respecteriez, que leur ascendant vous feroit fuir tout ce qui ne leur ressemblerait pas, et que mon bonheur vous feroit aimer un bonheur pareil. Vous le dirai-je? je vous trouvai sauvage, habitue à une vie austère ; vous étiez trop loin de ces douces affections qui sont les grcices de la vie , et ([ui, en fondant ensemble notre sensibilité et nos vertus, nous préservent également et des passions extrêmes et d'une Honteuse dégradation. Gustave, puissé-je ne pas m'être trompé ! puissiezvous marcher dans la vie en sentant votre ànic s'agrandir et en voyant tout ce qu'elle a d'aimable! puissent vos derniers regards tomber sur mes cendres et les bénir!

Venise, le...

Te rappelles-tu, Ernest, cette singulière aventure à laquelle je ne donnai aucune suite, mais dont je te parlai il y a six mois; cette Bianca, qui m'avoit vivement ému par sa ressemblance prodigieuse avec la comtesse? Je pris quelques informations sur elle : j'appris que c'étoit la fille

d'un pauvre compositeur qui s'étoit ruiné en faisant de méchans opéras; qu'il étoit mort, et qu'elle vivoit avec une vieille tante; que toutes deux ne voyoient personne, et que Bianca étoit la filleule de la duchesse de M..., qui se plaît à relever ses charmes par une mise élégante. Elle lui a donné des talens; et Bianca, disoit-on, étoit très bonne musicienne. J'en parlai à Valérie dans le temps; nous cherchâmes à la voir, mais vainement, et je l'oubliai.

En revenant, il y a quelques jours, vers les six heures du soir, de l'île Saint-Georges, je repassai sur le quai des Esclavons, sous ces mêmes fenêtres où je m'étois déjà arrêté une fois : mes oreilles furent surprises par une ravissante mélodie. D'abord je ne comprenois pas ce qui produisoit sur moi cet effet; ensuite je me rappelai une romance que Valérie chantoit souvent. Je m'arrêtai, et livrai mes sens et mon cœur à cette muette extase qui ne peut être connue que des âmes que l'amour a habitées. Peu à peu me rappelant que c'étoit là que j'avois vu, il y avoit plusieurs mois, Bianca, je pensai que ce pouvoit être elle qui chantoit ainsi, et j'eus une curiosité extrême de la voir, de me représenter plus vivement Valérie : car cette singulière Bianca n'a pas seulement beaucoup de ressemblance avec la comtesse , elle a aussi beaucoup de sa voix.

Après plusieurs tentatives trop longues à détailler, je parvins jusqu'à elle; je la vis un instant.

et ce ne fut pas sans trouble. Elle a de Valérie presque tout ce qu'on peut séparer de son âme; il ne lui manque que ses grâces, que cette expression qui trahit sans cesse cette âme profonde et élevée, et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.

La tante de Bianca me reçut très bien, ainsi qu'elle-même. J'eus occasion de leur rendre quelques services auprès d'un homme que je connoissois beaucoup, et je revins les voir plusieurs fois ; je les menai au spectacle à dilTérentes reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux. J'étois bien aise de m'étourdir, de rapetisser même mon existence, afin de m'éloigner de cette dangereuse solitude qu'habite Valérie. Je sentois bien que son image me suivoit; mais, au milieu de ce cercle de nouvelles habitudes dans lesquelles je cherchois à me jeter; dans ces chambres mesquines, mal éclairées; dans ces loges ténébreuses, où vont s'engloutir les personnes qui ne marquent pas; à la vue de ces manières qui ôtent tout à l'imagination , de ces inquiétudes pour paroître quelque chose, de ces éclats de rire forcés, de ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de gens, qui par là croient se rapprocher du bon ton ; au milieu de tout cela , j'éloigne Valérie autant qu'il est possible : il me semble que j'aurois honte de l'associer à des scènes si peu faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes qu'établissent les dillérentes nuances de la société.

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Ce qui marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe; c'est une certaine élégance clans les manières, quelque chose de calme, de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met chacun à sa place et reste toujours à la sienne.

Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon âme n'en revienne que plus fortement à Valérie par les soins que je me donne pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec force du tronc y revient avec plus de violence , quoi qu'il en soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble céleste qui mêle ensemble tout mon être et me fait rêver au ciel, comme si la terre ne pouvoit contenir tant de félicités ; c'est une flamme rapide, qui ne brûle pas , qui n'a rien de ce qui consume, et que j'appellerois désir, si je ne savois pas si bien ce que c'est que désirer.

I! m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et, quand un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappelé Valérie, je cherche alors à l'oublier elle-même et à écarter tout ce qui pourroit troubler mon illusion. Je crois que ces momens, où je suis h cent lieues de Bianca, lui font croire que je l'aime : je souris alors, comme s'il étoit si facile de m'inspirer de l'amour!

Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits : elle a des sons de Valérie, mais aucune de ses inflexions. Et où les auroit-elle prises, ces inflexions, ces leçons que donne l'âme, qu'on reçoit

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sans s'en apercevoir, et qui prouvent l'excellence du maître ?

Hier j'ai été chez Bianca, et, comme il faisoit très beau, j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre des glaces, ce que nous avons fait. Bianca et moi, nous nous sommes promenés; et elle m'a parlé de la duchesse, de son père, de l'envie qu'elle avoit eue d'entrer au théâtre de la Phcnice, du plaisir que lui faisoient les bals, et combien elle aimoit à voir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela, je n'écoutois pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se baissa pour cueillir une violette; en la prenant, elle fit envoler un grand papillon qui passa près de moi. Tout à coup une multitude d'idées, de souvenirs, qui avoient dormi longtemps, vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx, et quelques traits de l'enfance de Valérie, si ditférens de ce que je venois d'entendre. Je devins si rêveur que Bianca m'en fit des reproches : alors je m'efforçai de paroître extrêmement gai, et je me permis même quelques petites libertés, bien innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint, au lieu de m'enhardir. Je ne me comprends pas moi-même; quelquefois je suis si bizarre, si singulier ! J'aurois honte de te parler de tout cela, Ernest, si au fond je ne me disois pas que je puis abuser de ton amitié comme de ta patience. Cette idée m'est douce; et puis, je travaille pour un but que tu approuves :

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ne faut-il pas tâcher de retrouver ma raison? Tâcher, que sais-je?... Poursuivons. Voyant que Bianca ne savoit que penser de tout ce qu'elle voyoii, et devenant toujours plus embarrassé moimême , je lui proposai une promenade sur l'eau: j'appelai les gondoliers, et nous partîmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un ouvrage, voulut rester.

Bianca se plaça dans la gondole; les rames commencèrent à nous emporter doucement. 11 me sembloit qu'elle me regardoit avec intérêt , mais sans timidité. Tout à coup elle prit ma main et me dit: N'ovete mai amato? Je ne sais pas pourquoi ces paroles me troublèrent autant : mon sang se porta à la tête, mon cœur battit; je n'eus la force ni de parler, ni de prendre légèrement cette question, et je souris mélancoliquement en même temps que je sentois mes yeux se remplir de larmes. Je vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner lieu. Soudain je me levai, et résolus de ne plus la voir : je me dis aussi que je devois éviter de produire quelque impression sur elle, quand même ce ne seroit pas de l'amour, quand même je la croirois incapable d'en ressentir; le moindre intérêt, la moindre espérance déjouée pouvoit lui faire du mal.

Je m'étois avancé à l'extrémité de la gondole; Bianca me rappela. Siete matto, me dit-elle ; perché non state qui? Je sentis que ma position

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alloit redevenir embarrassante, et je cherchai à m'en tirer. «Bianca, lui dis-je en lui prenant la main, faites-moi le plaisir de chanter L'amo pik chc la vita. » C'étoit cette romance de Valérie. J'appuyai ma tète de manière que mes yeux glissoient sur le vaste horizon et franchissoient dans le lointain les Alpes du Tyrol cjue nous avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle fût émue, soit qu'elle me pariât telle, chanta d'une manière passionnée qui me saisit; sa voix entra dans tous mes sens; j'éprouvois une inquiétude délicieuse, un besoin d'exhaler l'oppression de ma poitrine... Dans ce moment, les gondoliers firent un cri pour saluer une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je vis Lido de loin; et, comme la voix des sirènes enchantoit les compagnons d'Ulysse, de même je me sentis enchanté : Valérie rne sembloit être sur le rivage; un désir ardent de sa présence s'empara de mon cœur. Je n'osois étendre les bras, pour ne pas étonner Bianca; mais je les étendis dans la pensée ; je l'appelois à voix basse; je languissois, je me mourois; et , sentant toute mon indigence, je me disois : «Jamais tu ne la tiendras dans tes bras ! w Attendri aussi par les sons de Bianca, par ces paroles : Lascia mi morir ! je me mis à pleurer amèrement.

Elle cessa de chanter; elle se rapprocha de moi ; puis elle me dit : « Je ne puis vous comprendre. Vous êtes un jeune homme bien mélancolique ! Êtes-vous tous comme cela dans votre pays ? En

ce cas-là, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie. » Et, comme elle crut que je pouvois être blessé ne lui répondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux, souffla dessus pour qu'ils ne parussent pas rouges, et me dit: «C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez pleuré. Ah! ne soyez pas triste, je vous prie. » Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. « Non, lui dis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être; mais c'est une maladie à laquelle vous ne comprenez rien. — Etes-vous malade? me dit-elle en paroissant m'interroger de son regard. — Mon àme l'est beaucoup, dis-je. — Oh! en ce cas, répondit-elle, je vous guérirai bien vite. Nous irons souvent rire à la comédie ; je tâcherai aussi de vous égayer. » Je souris. « Oui, dit-elle, nous ne penserons qu'à nous amuser, qu'à être toujours ensemble. » Elle avoit repris ma main. K Bianca, dis-je tout embarrassé, je vous demanderois un plaisir... » Je ne savois pas encore ce que je lui demanderois ; mais j'avois retiré ma main , et c'étoit pour dire quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante nous attendcit déjà sur le rivage ; elle n'eut que le temps de me dire : «Je ferai volontiers ce que vous me demanderez. B Je les ramenai.

J'hésitai le lendemain si je retournerois chez Bianca : plusieurs raisons me retenoient ; une espèce de charme qui faisoit diversion à l'ennui où je retombois si souvent, et la crainte de choquer

cette bonne fille, me ramena auprès d'elle. Je la trouvai seule ; à peine me vit-elle qu'elle me dit, après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du café, d'après l'usage des Vénitiens : « Eh bien ! quel est ce plaisir que je dois vous faire?» Elle s'étoit rapprochée familièrement de moi ; je fus très embarrassé; je n'y avois plus pensé, et n'avois nullement préparé ma réponse ; je me remis à une seconde question qui suivit rapidement la première. « Bianca , dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur votre visage , cela vous abîme la peau. — Comment! dit-elle en éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu vingt-quatre heures?» Je sentis tout le ridicule de ma position. «Au reste, dit-elle, c'est l'usage ici, parmi les femmes un peu comme il faut, de mettre de la poudre: ne l'avez-vous pas remarqué? — Oui, dis-je en me remettant; mais vous n'en avez pas besoin: vous êtes si blanche ! » Elle sourit. « Eh bien ! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne faut pas contrarier une âme malade , poursuivit-elle en riant, je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible, dit-elle en cherchant à me deviner, que vous n'ayez pas voulu me demander autre chose.» A l'accent qu'elle mit à ces paroles , je vis bien qu'il falloit me tirer d'afïaire moins gauchement que la première fois. «Oui, Bianca, lui dis-je en fixant mes regards sur elle, j'ai encore une prière à vous faire; me promettez-vous de consentir à ce que je vous demanderai? — Oui,

dit-elle, si ce n'est pas un péché que mon patron me défende. » En même temps elle me montra un petit saint Antoine peint à l'huile, qui étoit suspendu près de la cheminée. «Rassurez-vous », lui dis-je, et je sortis précipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de la mercerie acheter un chàle bleu très beau, comme celui que porte Valérie et qu'elle a presque toujours. Je revins auprès de Bianca, qui étoit encore seule; on avoit apporté des lumières, fermé les stores; elle m'attendoit. «Eh bien! lui dis-je, me voici; êtes-vous toujours disposée à m'accorder ma prière? — Oui, dit-elle. — Eh bien! asseyez-vous là.» Elle le fit. « Permettez que j'ôte cette guirlande; laissez-moi relever vos cheveux tout simplement : ils sont si beaux ! (et effectivement je touchois de la soie). Ce désordre va si bien ! Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme sur votre visage. — Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Bianca tout étonnée. — Ah! vous m'avez promis de faire ce que je vous demanderois, tenez parole. — Eh bien ? — Eh bien ! il faut encore ôter ce tablier de couleur; il faut que votre robe soit toute blanche. » Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle coulât doucement en longs replis jusqu'à terre; puis je tirai le châle bleu, je le jetai négligemment sur ses épaules. « Voilà qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez que je m'asseye là, vis-à-vis de vous. » Je posai les lumières de manière à projeter son ombre vers moi.

et à ne l'éclairer que foiblement ; je travaillois ainsi à construire le plus artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de ravissantes délices,

«Actuellement, Bianca, encore une prière!» Elle sourit et leva les épaules. « Chantez la romance d'hier. » Elle commença. « Diminuez votre voix. » Elle chanta plus bas. O Ernest ! j'eus quelques momens bien enivrans ! Je croyois la voir; je fermois les yeux à moitié pour voir moins distinctement: alors ces cheveux, cette taille, ce châle, cette tête que je l'avois priée d'incliner un peu, tout me paroissoit Valérie. Mon imagination se monta à un point incroyable; la réalité étoit disparue, le passé revivoit, m'enveloppoit ; la voix que j'entendois m'envoyoit les accens de l'amour; j'étois hors de moi; je frissonnois, je brûlois tour à tour. Je rencontrai un regard de Bianca, qui me parut passionnée; je m'élançai vers elle pour la saisir dans mes bras; ma démence alloit jusqu'à l'appeler Valérie. Dans ce moment on frappa à la porte ; je vis entrer un grand homme assez mal mis. «Ah! c'est toi, Angelo ! » dit Bianca en se levant et courant au-devant de lui. En même temps elle jeta son châle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tête, me dit : « C'est mon beau-frère. » Tout cela se suivoit coup sur coup, et me donnoit le temps de me reconnoître. Il me sembloit que je sortois d'un nuage, que je m'éveillois de ces songes légers qui nous font vivre deux fois du même

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bonheur en nous rappelant ce que nous avons déjà senti, et que je ne voyois plus qu'une froide comédie. Bianca étoit là comme une marionnette, qui ne se doutoit nullement de mon âme, et qui, dans l'atmosphère d'une passion brûlante, n'étoit pas même susceptible de la moindre contagion.

Je me mis à rire d'elle en la voyant sauter par la chambre, et bientôt après de moi-même; je sortis, je courus chez moi le long du quai, et ce ne fut qu'en sentant que j'avois successivement froid et chaud que je me rappelai d'avoir eu la fièvre.

(Plusieurs lettres, et entre autres celles qui annoncent le retour du comte et de Valérie à Venise, ont été perdues.)

De la Brenta, le...

Comment peut-il me pousser lui-même dans le précipice, cet homme excellent? N'a-t-il pas aimé Valérie? Ne l'aime-t-il plus? A-t-il oublié les effets de l'amour? Peut-on voir impunément ses charmes, quand elle me laisse avec autant de sécurité auprès d'elle ? qu'elle me livre ses dangereux attraits sous le voile de la plus rigide pudeur? Elle ne sait pas que mon imagination se peint ce qu'elle me cache, elle ne sait pas combien elle a de char-

mes : car elle s'ignore. Mais lui, lui aujourd'hui encore, à peine avoit-il dîné qu'il est allé à Venise, me disant expressément de ne pas sortir, puisque la comtesse restoit seule. Elle étoit un peu incommodée; je ne l'ai pas vue, je suis sorti.

De la Brenta, le...

Je suis au désespoir, Ernest; les plus affreux sentimens m'agitent: je veux cependant t'écrire ; ce sera sans ordre, sans suite; écoute. Hier je n'avois pas vu Valérie , j'étois content des efforts que j'avois faits sur moi-même, et ma triste victoire me donnoit quelques instans de repos; j'aimois encore ce bienfaiteur excellent; aujourd'hui je sens que mon amour me rend le plus vil des hommes. Le comte a paru mécontent de moi ; il m'a reproché mon humeur sauvage, il m'a expressément ordonné de rester avec Valérie; il est retourné à Venise pour des affaires : j'ai été chez elle, je lui ai demandé ses ordres, en lui disant que j'étois envoyé par le comte; elle m'a dit de revenir dans deux heures, et de lui apporter Clarisse. Nous en avons lu une vingtaine de pages; vers le soir elle s'est levée; elle m'a prié de demander sa gondole; se sentant beaucoup mieux, elle vouloit aller à la rencontre de son mari , qui , disoit-elle, seroit tout étonné de la trouver au milieu des vagues, elle qui craignoit tant l'eau; elle m'a ordonné de l'accompagner, a passé une

robe légère pendant que j'étois allé chercher Marie; nous avons trouvé la gondole sur la Brenta, et nous sommes partis enchantés de la douceur de l'air. Valérie, heureuse de se mieux porter, se livroit avec transport aux charmes de cette belle soirée ; c'étoit un beau jour de printemps qui étoit venu à la suite de plusieurs jours de froid. Une quantité d'enfans que nous vîmes sur le rivage jetèrent dans la gondole des paquets de fleurs, que la comtesse aime passionnément : elle se réjouissoit comme une enfant. Il me sembloit qu'avec son innocente joie elle me rendoit quelque chose du premier bonheur de mon enfance. En attendant, la lune se leva doucement, et de longues gerbes d'une pâle lumière venoient tomber sur les joues pâles de Valérie, à travers les glaces de la gondole; elle étoit couchée; Marie tenoit ses pieds charmans sur ses genoux; sa tête étoit appuyée contre les glaces de sa gondole; elle chantoit doucement une romance, et les paroles de l'amour, murmurées par elle, s'harmonisoient aux vagues, au bruit des rames et à celui des feuilles des peupliers. O Ernest! que devins-je dans ce moment? Qu'il me fait mal cet air de l'enivrante Italie ! Il me tue ; il tue jusqu'à la volonté du bien. Où étes-vous, brouillards de la Scanie? Froids rivages de la mer qui me vit naître, envoyez-moi des souffles glacés, qu'ils éteignent le feu honteux qui me dévore. Où étes-vous, vieux cl.àteau de mes vieux pères, où je jurai tant de fois sur les

armures de mes aïeux d'être fidèle à l'iionneur? où, dans la foible adolescence, mon cœur battoit pour la vertu, et promettoit à une mère bienaimée d'écouter toujours sa voix? N'est-ce donc qu'alors cjue je me sentois né pour cette vertu que je déserte lâchement aujourd'hui? Oui, Ernest, il faut mourir, ou... Je n'ose poursuivre ; je n'ose sonder cet abîme d'iniquité. Pourquoi, pourquoi tout me précipite-t-il dans les ténèbres du crime? Elle surtout, pourquoi me livre-t-elle au double supplice de l'amour malheureux et du remords? Encore, si un instant de ma vie je pouvois être heureux! Mais non, elle ne m'aimera jamais! Et je suis criminel , et je mourrai criminel ! Je ne sais ce que je t'écris; ma tête s'égare encore davantage : la nuit m'environne; l'air s'est rafraîchi, tout est calme: elle dort, et moi seul je veille avec ma conscience ! Cette soirée d'hier a achevé de me perdre; sa voix, sa fatale voix, a complété mon malheur. Pourquoi chante-t-elle ainsi, si elle n'aime pas? Où a-t-elle pris ces sons? Ce n'est pas la nature seule qui les enseigne, ce sont les passions. Elle ne chante jamais, elle n'a point appris à chanter; mais son âme lui a créé une voix tendre, quelquefois si mélancoliquement tendre !... Malheureux! je lui reproche jusqu'à cette sensibilité sans laquelle elle ne seroit qu'une femme ordinaire, celte sensibilité qui lui fait deviner des situations qu'elle est peut-être loin de connoître. Je veux t'achever mon récit. Nous rencontrâmes

le comte à l'entrée des lagunes : le vent s'étoit levé, et la barque commençoit à avoir un mouvement pénible. Je m'étonnois du calme de Valérie. Le comte avoit été enchanté de la trouver et de la voir mieux portante ; mais il nous dit qu'il avoit eu un courrier désagréable : il paroissoit rêveur. J'avois déjà remarqué qu'alors la comtesse ne lui parloit jamais. Elle étoit assise à côté de moi ; elle s'approcha de mon oreille et me dit : « Comme j'ai peur! C'est en vain que je tâche de m'aguerrir pour plaire à mon mari; jamais je ne m'habituerai à l'eau. » Elle prit en même temps ma main, et la mit sur son cœur. « Voyez comme il bat! » me dit-elle. Hors de moi, défaillant, je ne lui répondis rien, mais je plaçai à mon tour sa main sur mon cœur, qui battoit avec violence. Dans ce moment, une vague souleva fortement la barque; le vent souffloit avec impétuosité, et Valérie se précipita sur le sein de son mari. Oh ! que je sentis bien alors tout mon néant, et tout ce qui nous séparoit ! Le comte, préoccupé des affaires publiques, ne s'occupa qu'un instant de Valérie : il la rassura, lui dit qu'elle étoit une enfant, et que, de mémoire d'homme, il n'avoit pas péri de barque dans les lagunes. Et cependant elle étoit sur son sein, il respiroit son souffle ; son cœur battoit contre le sien, et il restoit froid, froid comme une pierre ! Cette idée me donna une fureur que je ne puis rendre. « Quoi! me disois-je, tandis que l'orage qui soulève mon sein menace de

me détruire, qu'une seule de ses caresses, je l'achèterois par tout mon sang, lui ne sent pas son bonheur! Et toi, Valérie, un lien que tu formas dans l'imprévoyante enfance, un devoir dicté par tes parens t'enchaîne et te ferme le ciel que l'amour sauroit créer pour toi ! Oui, Valérie, tu n'as encore rien connu, puisque tu ne connois que cet hymen que j'abhorre, que ce sentiment tiède, languissant, que ton mari réserve à tout ce qu'il y a de plus enchanteur sur la terre, et dont il paye ce qu'il devroit acheter, comme je l'achètcrois, si... » Voilà, Ernest, les funestes pensées qui font de moi le plus misérable, le plus criminel des hommes. J'étois si agité, si tourmenté!... Je détestois l'amour, le comte, et moi-même plus que tout le reste; et, quand la barque rentra dans le canal et se rapprocha du rivage, je saisis un instant où elle étoit près du bord, je sautai à terre, ne voulant plus renfermer mes horribles sentimens dans l'espace étroit d'une gondole; je m'accrochai aux branches d'un buisson, et je vis avec délices couler mon sang de mes mains meurtries, que j'enfonçai dans les épines : une espèce de rage indéfinissable me poussoit; il s'y mêloit une sorte de volupté; et, tout en détestant les caresses que Valérie faisoit au comte, j'aimois à me les retracer; j'en créois de nouvelles; ma jalousie étoit avide de nouveaux tourmens : je sentois aussi que je rompois les derniers liens de la vertu en commençant à haïr le comte. Eh bien! Ernest, suis-je assez

avili, assez lâche? Est-ce là cet ami cjne tu adoptas, ce compagnon de ta jeunesse? Du moins, je ne te cache rien : si tu continues à m'aimer, que ce soit de toi seul que tu tires ta foiblesse; je suis libre de toute responsabilité. Foible comme l'insecte qu'on écrase, ingrat, traînant d'inutiles jours, mort à la vertu, et ayant mis l'enfer dans ce cœur où vivoit tout ce qui élève l'homme, je suis en horreur à moi-même.

Adieu, Ernest; je crois que je ne t'écrirai plus.

De la Brenta, le...

J'ai été malade, Ernest, assez malade, et cela depuis ma dernière lettre. Tu as pu voir combien ma raison étoit égarée. J'ai erré comme un vagabond qui se fuit encore plus lui-même qu'il ne fuit les autres; j'ai erré sans projet, sans repos, dans la campagne, passant les nuits en plein champ, me cachant le jour, évitant la lumière et consumé de feux plus dévorans que ceux de ce brûlant soleil. D'autres fois, quand tout dormoit, je me suis précipité dans des eaux agitées comme mon âme; je cherchois les torrens les plus froids, les lieux les plus sauvages, pour être oublié de tous les hommes; mais tout est riant ici, tout est embelli par la

nature heureuse, tout porte clans mon cœur le sentiment de sa présence : je la vois partout; elle est si près de moi! il faudroit la mer glaciale entre ses charmes si dangereux et ce cœur si foible. Foible! non, non; c'est criminel qu'il faut dire.

J'ai été bien malade. La fraîcheur des nuits, le tourment de ma conscience, les insomnies, que sais-je? tout a détruit ma santé déjà si altérée; ma poitrine s'en est ressentie : une fièvre, que les médecins ont appelée inflammatoire, m'a saisi. Comme ils m'ont soigné tous les deux! comme le comte a enfoncé dans mon cœur le poignard du remords! Je veux partir, je veux l'aimer loin d'ici, je veux mourir loin d'elle. Adieu.

De la Brenta, le...

Aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti de ma chambre ; j'ai été dans le cabinet du comte : il étoit à écrire; il ne m'a pas remarqué. Le portrait de mon père, qui est dans cette chambre, s'est présenté à moi; je l'ai regardé longtemps; j'étois très attendri : il me sembloit que ses traits étoient vivans d'amitié; que le sentiment qu'il avoit pour

LETTRE XXXIX l5l

le comte, quand il se fit peindre, y respiroit; qu'il me disoit à moi-même ce que je devois à cet ami généreux qui venoit encore de me témoigner tant de tendresse. Je me rappelai les heures qu'il avoit passées auprès de mon lit, ses regards inquiets, sa sollicitude, son envie de connoître le fond de mon âme, et la crainte délicate qui ne lui permettoit pas de me demander mon secret; enfin ses longues et constantes bontés, qui ne s'étoient jp.mais fatiguées; et je pensai que j'allois encore l'affliger en lui disant que j'étois résolu de partir. Mes yeux se tournèrent encore vers le portrait. « O mon père! mon père! que votre fils est malheureux! » Ces mots, qui m'échappèrent, que je croyois avoir dits à voix basse, avoient été entendus par le comte; il s'étoit levé précipitamment, et me pressoit dans ses bras, a O mon fils ! m'a-t-il dit, je n'aurai donc jamais votre confiance! Vous souffrez, et me cachez vos maux! Votre père n'étoit pas ainsi; il m'aimoit assez pour être sûr de ma tendresse. Mon cher Gustave! n'avez-vous point hérité de la faculté de croire à mon amitié? C'est au nom de ce père qui vous aima tant que je vous conjure de me parler. » Je pris ses mains avec impétuosité ; je les pressai sur mon sein ; et ma voix, enchaînée comme ma langue, ne put produire un seul son; et mes sombres regards étoient fixés à terre. « Vous déplaisez-vous dans cette carrière? » Je secouai la tête pour dire non. « Est-ce une faute de jeunesse, dont le souvenir vous poursuit, qui vous donne du

remords? » Je frissonnai, et je laissai aller ses mains que j'avois toujours tenues. Il me fixa avec inquiétude : « Est-ce donc une faute irréparable? Non, dit-il en se rassurant, non, Gustave s'exagère un tort qui peut-être ne seroit pas aperçu par un autre. Non, dit-il en posant sa main sur mon sein, ce cœur-là est incapable de ce qui dégrade. Votre tète est vive, votre âme est passionnée ; vous avez quelque chose de mélancolique qui vient de votre père, qui est plus dans votre sang que dans votre caractère. Gustave, Gustave, ouvrez-moi votre âme ! J'en atteste l'amitié sainte qui m'unit encore à vos parens; si le silence de la mort pouvoit se rompre, eux-mêmes ne vous presseroient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous tourmente, eux-mêmes n'auroient pas plus d'indulgence. » Il me pressoit entre ses bras. Entraîné par tant de bonté, je ne lui résistai plus; je crojois entendre mon père lui-même; je me jetai à ses genoux : en vain il voulut me relever, je les serrai avec une espèce d'égarement. J'étois résolu à tout avouer; je ne cherchois plus que mes premières paroles pour resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si effrayant. Ce moment de silence, après mon entraînement , lui montroit apparemment combien il m'en coûtoit de parler. « Mon ami, dit-il d'une voix douce qui cherchoit à me ménager, si vous avez moins de peine à parler à Valérie, faites-le, si vous croyez que vous serez moins agité par sa présence. Peut-être je vous rappelle plus

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vivement votre père, et cette idée vous impose malgré vous : je saurai par elle ce qui vous tourmente. » A ces mots, il me sembla que toutes les facultés expansives de mon âme se retiroient au dedans de moi-même; tout me disoit si clairement : « Il ne se doute pas du tout, pas du tout de la vérité; il ne devinera rien; il faudra passer par le supplice de ne le voir préparé à rien. « Cette idée m'écrasa de tout son poids; et, ne sachant plus ni comment parler, ni comment m'excuser sur mon silence, je me laissai tomber sur le parquet, avec une espèce de stupeur, comme si je disois au comte : « Abandonnez-moi, c'est tout ce qu'il me reste à désirer. » Le comte me releva avec une tranquillité qui me fit mal; elle ne m'échappa pas au milieu de mon trouble même. «Au nom du Ciel! dis-je après un moment de silence, ne me jugez pas; croyez que je sais apprécier votre âme: vous saurez tout un jour; et peut-être, ajoulai-je en fixant mes regards sur lui avec plus de courage, peut-être le jour où j'aurai la force de vous parler n'est-il pas loin. Il aura quelque chose d'attendrissant, dis-je en soupirant involontairement, et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi, en attendant (et je regardai le portrait de mon père pour m'appuyer de cette intercession), permettezmoi de vous faire une prière d'où dépend mon repos : laissez-moi aller à Pise, les médecins me le conseillent; je vous écrirai de là. — Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux

l54 LETTRE XXXIX

VOUS en vouloir; et pourtant, qu'est-ce qui peut excuser votre silence, vous qui connoissez toute ma tendresse pour vous? Mais je ne veux pas vous affliger davantage; partez quand vous aurez repris quelque force , et surtout tâchez de revenir plus calme.» Il m'embrassa... et nous fûmes interrompus.

Près do Conegliano, le...

J'ai passé quelques jours seul, entièrement seul, voulant éviter de me montrer au comte; j'ai fait une course dans les environs, et je t'écris d'un petit village qui est près de Conegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique étoit trop riant pour moi : j'ai cherché les montagnes; leur solitude me convient mieux.

As-tu jamais entendu, Ernest, ces sources souterraines dont le bruit sourd et mélancolique se perd dans le mouvement de l'activité , et n'est point remarqué; mais le soir, quand le voyageur passe, et que, fatigué, il s'assied avant d'entreprendre le chemin qui lui reste à faire, et que, se

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recueillant, il semble écouter la nature, il en est frappé, il y abandonne sa pensée, et tombe clans des rêveries profondes?

Je suis comme ces sources cachées et ignorées, qui ne désaltéreront personne, et qui ne donneront que de la mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et l'on passe à côté de moi sans me comprendre, et je ne suis bon à rien, Ernest.

Où est-il ce temps où mon cœur, plus jeune encore que mon imagination , ressembloit aux poètes qui, dans un petit espace, aperçoivent un monde entier, où un éclio au dedans de moi répondoit à chaque voix qui se faisoit entendre, où il y avoit en moi de quoi remplir tant de jours ? La vie me paroissoit comme une fleur, d'où sortoit lentement un fruit superbe; et m.aintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière moi, comme les feuilles qui tombent vers la fin de l'automne. Tout a pâli autour de moi; et les années de mon avenir s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à passer au delà. Quoi! d'une seule émotion, d'une seule secousse, ai-je donc épuisé l'existence? On dit que le cœur de l'homme est si changeant qu'une affection est bannie par une autre, qu'une passion s'élève à peine qu'elle voit déjà sa rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur, ou ne suis-je qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagères que je me suis

l56 LETTRE XL

dit souvent : « Nos douleurs sont écrites sur le sable, et le vent du printemps ne trouve plus les traces de l'automne. » Il est des âmes, dirois-je, plus distinguées, je le croirois presque, des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières dans une seule pensée; elles ont le privilège d'être et plus heureuses et plus misérables. Mais admire, Ernest, cette Providence, qui sait leur laisser de longs, d'ineffaçables souvenirs de leur bonheur, et les fait disparaître dans la tempête.

Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparaîtrai dans l'orage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme un ami, me le dit; je le sentois hier lorsque, me promenant, je marchois à grands pas le long d'un précipice. Je regardois les arbres déracinés, les pierres qui rouloient, et des eaux qui se précipitoient sans repos au milieu des rochers; je vis un amandier qui paroissoit comme exilé au milieu d'une nature trop forte pour lui ; cependant il avoit porté des fleurs que le vent vint chasser les unes après les autres dans le précipice; et je m'arrêtai et contemplai cette image de destruction sans éprouver de tristesse : je tombai dans une morne stupeur; et je vis, en me réveillant, que moi-même j'avois dépouillé plusieurs branches du jeune amandier, et jeté une grande partie de ses fleurs dans le précipice.

Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Sublime vérité, comme mon cœur te sent! comme, dans ma misère et ma triste solitude, je rêve à ces

LETTRE XL iSy

paroles, comme je place là son image, non pas comme ma compagne, ce seioit trop de félicité , mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et languissans!

J'ai pensé souvent que les hommes passoient à travers l'amour comme à travers les années de leur jeunesse, qu'ils l'oublioient comme on oublie une fête, et qu'un autre amour, celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire, occupoit l'àme tout entière. Et moi aussi, j'ai rêvé quelquefois à la gloire, dans ces belles années où mon sommeil n'étoit pas troublé par des jours d'ennui et de douleur, et où mes songes étoient si beaux ; je me figurois la gloire comme l'amour, s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en elle tout ce qui est grand. Celle que je revois s'occupoit du bonheur de tous, comme l'amour s'occupe du bonheur d'un seul objet; elle cherchoit à attendrir sans songer à étonner; elle étoit vertu pour celui qui la portoit dans son sein, avant que les hommes l'eussent appelée gloire, et que les événemens eussent servi ses beaux projets. Mais qu'a de commun la gloire avec la petite ambition de la foule , avec cette misérable prétention de se croire quelque chose parce qu'on s'agite? Si peu furent destinés à compter pour l'humanité, à vivre dans les siècles, à marcher avec leur ascendant comme avec leur ombre, et à forcer tous les regards à se baisser! Il est une gloire cachée, mais

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délicieuse, dont personne ne parle; mon cœur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparoit de chacun de mes jours, elle en faisoit une trame magnifique; je me créois une compagne, j'avois un ami, j'aimois non seulement la vertu, j'aimois aussi les hommes. Tout est fini; je ne puis plus rien, ni pour moi ni pour les autres.

Je le sens, c'est moi-même qui me suis jeté sur recueil contre lequel je me suis brisé. Je me rappelle ces jours où je pressentois ma destinée, et où l'ami que nous portons tous en nous m'avertissoit du danger. C'étoit alors qu'il falloit fuir, et je restois; je sentois que je ne devois pas l'aimer, et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfans, sans mémoire et sans prévoyance, essayent la vie et ne songent qu'à jouir; je sentois que son regard, que sa voix, que son âme surtout, étoient du poison pour moi, et je voulois en prendre et ra'arréter quand il seroit temps. Insensé! il n'a plus été temps! Et cependant, Ernest, l'amour que je sens est grand comme la véritable gloire, il en rendroit capable ; une seule de ses extases feroit renoncer à l'empire du monde , il est la félicité que les hommes aveugles poursuivent sous mille formes : il vit avec la vertu; il est beau comme elle, mais il en est la jeunesse; et ceux qui, dans un rare concours de circonstances, eurent pour présent du Ciel des jours coulés dans cet amour, doivent être les meilleurs des hommes.

Ernest, je crois que tu ne comprendras rien à

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celle leltie : je laisse errer mes pensées; je confonds le passé, le présent; mes idées sont là, comme un ancien héritage qu'il faudroit mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai ma vie à mon Père céleste; je lui dirai : « Pardonne, ô mon Dieu! si je n'en tirai pas un meilleur parti; donne-moi la paix cjue je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père! toi qui es toute bonté, tu me donneras une goutte de cette félicité pure et divine dont tu tiens un océan dans tes mains; tu retireras de mon cœur le trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu 1 le souvenir de Valérie, comme on voit à travers la vapeur du soir les arbres et la fontaine, et le toit auprès duquel on commença la vie, et desquels nous avoient éloignés nos pas errans et nos jours chargés d'ennui. »

De la Brenia, le...

Je suis revenu depuis quelques jours; je les ai revus tous deux. Mon parti est pris, il est irrévocable; je veux partir, je suis trop malheureux. Il me méjuge, il me croit ingrat; il ne peut descendre dans mon cœur et y lire mes tourmens; il ne peut

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me concevoir, en ne voyant en moi que des contradictions perpétuelles. La douleur dans mes traits, le dégoût de la vie, qu'il n'a que trop aperçu en moi, tout lui fait croire que je suis sous la dépendance d'un caractère sombre, peut-être haineux. C'est en vain qu'il a cherché à me ramener au bonheur; toutes les apparences sont contre moi; je repousse chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais je ne réponds à sa tendresse par ma confiance. Je vois que je donne du chagrin à Valérie, que ma situation afflige. II faut donc les quitter! L'amour et l'amitié me repoussent également; tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifié? Hélas! je mourrois content, si une seule fois Valérie se disoit, en versant une larme de pitié : « Il m'aima trop pour son repos! » Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest, quand je ne serai plus, elle le saura? Il saura aussi que je l'aimai; que l'amitié ne me trouva pas ingrat. Une fois, tout sera dévoilé, quand je serai descendu dans la demeure du repos, là d'où l'effroi parle aux autres, mais où celui qui l'inspire a laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne t'effraye pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma vie; jamais je n'offenserai cet Etre qui compta mes jours, et me donna pendant si longtemps un bonheur si pur. O mon ami! je suis bien coupable de m'étre livré moi-même à une passion qui devoit me détruire! Mais au moins je mourrai en aimant la vertu et la sainte vérité ; je n'accuserai pas leCieldemes malheurs, comme font

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tant de mes semblables; je souffrirai sans me plaindre la peine dont je fus l'artisan, et que j'aime quoiqu'elle me tue : je souffrirai, mais je dormirai ensuite, je m'avancerai à la voix de l'Eternel, chargé de bien des fautes, mais non marqué par le suicide. Je ne vous épouvanterai pas, êtres chers et vertueux, ô mes parens! vous qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous épouvanterai pas par l'affreuse idée que je rejetai loin de moi ce beau présent de la vie que Dieu vous permit de me faire, et que vous avez encore si fidèlement embelli d'innocens plaisirs, de belles leçons, de grandes espérances. Je vous bénis d'avoir gravé dans mon cœur les saints préceptes d'une religion que le bonheur me fit aimer, que le malheur me rend encore plus nécessaire, qui me donne le courage de souffrir. Sur le froid rivage de la vie écoulée, au bord de ce sombre passage qu'il faut que chacun franchisse, que reste-t-il à celui qui n'a rien cru? En vain son regard se tourne vers le passé, il ne peut plus le recommencer; il n'a pas aussi ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers l'avenir. Ainsi, les plus grandes, les plus consolantes pensées de l'homme, ne le bercent pas sur le bord de la tombe!

De la Brenta, !e...

Je viens de passer une soirée terrible! A peine ai-je la force de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille; tout mon sang esten mouvement, il faut c|ue je t'écrive. Je lui ai dit c|ue je partois; elle en a été affectée, très affectée, Ernest. Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentois plus malade c[u'à l'ordinaire; elle l'a remarqué : elle m'a trouvé si pâle! Elle s'est alarmée d'une toux que j'ai depuis quelque temps, et que j'attribue aux suites de ma dernière maladie. J'ai pris de là occasion de lui dire que les bains de Pise me seroient nécessaires; on me les a conseillés en elTet. Elle m'a regardé avec intérêt. « Que ferezvous à Pise? m'a-t-elle dit. Vous y serez seul, tout seul; et vous savez combien vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que vous être dangereuse. » Nous nous étions levés de table, et j'étois passé avec elle dans le salon. « Ne partez pas, Gustave, m'a-t-elle dit; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul : vous avez besoin d'amitié ; et où en trouverez-vous plus qu'ici? » En disant cela, je voyois des larmes dans ses yeux; je tenois les mains sur mon visage, et je voulois lui cacher le profond attendrissement que me causoient ses

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paroles. « N'est-ce pas, m'a-t-elle répété, vous ne partirez pas? » Je l'ai regardée. « Si vous saviez combien je suis malheureux , combien je suis coupable ! ai-je ajouté à voix basse, vous ne m'engageriez pas à rester ! « Pour la première fois j'ai lu de l'embarras dans ses yeux : il m'a semblé la voir rougir. « Partez donc, m'a^t-elle dit d'une voix émue; mais ressaisissez-vous de vous-même; chassez de votre âme la funeste... » Elle s'est arrêtée. « Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur c[ue tout promet à votre avenir. — Du bonheur ! dis-je, il ne peut plus en exister pour moi ! » Je me promenois à grands pas; l'agitation que j'éprouvois, l'affreuse idée de la quitter peut-être pour jamais, aiiénoit ma raison : j'ai dû l'effrayer. Craignoitelle un aveu qu'elle pouvoit enfin deviner? Elle s'est levée, elle a sonné : je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de chambre qui est entré ne me vît pas. Elle lui a demandé d'une voix altérée : « Où est Marie ? Dites-lui de m'apporter son ouvrage et le métier; nous travaillerons ensemble. Vous me lirez quelque chose, Gustave. » Je n'ai rien répondu. « Gustave, a-t-elle répété quand le valet de chambre a été sorti, soyez plus calme, — Je le suis tout h fait )), ai-je répondu en contraignant ma voix et en m'avançant vers elle. Elle a jeté un cri. « Qu'avez- vous , Gustave? du sang!... » Et sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mon front saignoit. J'avois été si affecté de ce qu'elle appeloit Marie, si peiné de cette espèce de dé-

fiance, que, pendant qirclle donnoit cet ordre, appuyant brusquement ma tête contre la fenêtre, je m'étois blessé. « Votre pâleur, vos regards, votre voix, tout est déchirant. O Gustave! ô mon cher ami ! dit-elle en posant son mouchoir sur mon front et prenant mes mains, ne m'effrayez pas ainsi! — Ne me montrez donc plus celte... (je n'osois dire défiance, je n'osois m'avouer qu'elle me devinât) cette froideur, dis-je. Valérie ! songez que je vous quitte, et pour jamais! — D'où vous viennent ces funestes idées ? — De là , dis-je en montrant mon cœur; elles ne me trompent point : ne me refusez donc pas encore quelques momens. » Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses pieds : elle se baissa, et le portrait du comte s'échappa de son sein... Je ne sais plus ce qui m'arriva : l'agitation que j'avois éprouvée avoit fait couler le sang de ma blessure; et la terrible émotion que je ressentois dans cet instant où j'allois peut-être lui dire que je l'aimois me fit trouver mal. Quand je revins à moi, je vis la comtesse et Marie me prodiguer leurs soins; elles me faisoient respirer des sels; elles n'avoient osé appeler personne. Ma tête étoit appuyée contre un fauteuil qu'elles avoient renversé; Valérie, à genoux auprès de moi, tenoit sur mon front son mouchoir imbibé d'eau de Cologne, et une de mes mains étoit dans les siennes. Je la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes, qui couloient sur moi, me tirèrent de cet état. Je me levai, je voulus lui parler : elle me conjura de me

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taiie, elle mit sa main sur ma bouche, me fit asseoir sur un fauteuil, et se plaça à côté de moi. « Valérie.., » dis-je, voulant la remercier de ses soins, que je commençois à comprendre, car je me rappelai alors que je m'étois trouvé mal. Elle me fit signe de me taire. « Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous quitte. » Je lui promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec un regard angélique de bonté et de compassion, et, voyant que je voulois parler, elle a ajouté : « J'exige absolument que vous ne disiez rien, et que vous vous tranquillisiez.» Elle s'est assise au piano; là elle a chanté un air d'un opéra de Bianchi , dont voici à peu près les paroles, traduites de l'italien : Kcndez , rendez le repos à son âme; son cccur est pur, mais il est égaré. J'entendois des larmes dans sa voix, si on peut parler ainsi. Enfin elle a été entraînée par ses pleurs et a rejeté sa tête sur son fauteuil. Je m'étois levé, et, au lieu de lui témoigner avec transport l'ivresse que j'éprouvois en pensant qu'elle m'avoit deviné et qu'elle me plaignoit, un saint et religieux frémissement, que sa douleur me causoit, m'arrêta. Si elle se reprochoit son excessive sensibilité; si, tourmentée par une pitié trop vive , elle souffroit plus qu'aucune autre femme, irois-je jeter sur sa vie la douleur et le reproche?... Mais bientôt, entraîné par la violence de ma passion , oubliant tout, concentrant le reste de mon avenir dans ce court et ravissant instant où je lui dirois : « Je t'aime, Valérie; je meurs pour m'en punir! » je

l66 LETTRE XI. II

m'élançai à ses genoux , que je serrai convulsivement. Elle me regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrêta sur mes lèvres mon criminel aveu. « Levez-vous, me dit-elle, Gustave, ou vous me forcerez à vous quitter. — Non, non, m'écriai-je, vous ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valérie; voyez ces yeux éteints, cette pâleur sinistre, cette poitrine oppressée, où est déjà la mort, et repoussezmoi ensuite sans pitié ; refermez sur moi ce tombeau oii je suis déjà à moitié descendu ! Vous entendrez pourtant mon dernier gémissement; partout, Valérie, il vous poursuivra. — Que voulezvous que je fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amitié ne peut rien; ma pitié ne peut pas vous tranquilliser; votre délire i.isensé me trouble, m'effraye, me déchire... Je sens, oui, je sens que je ne dois pas être la confidente d'une passion... » Elle s'arrêta. « Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable bonté, ce n'étoit pas moi qu'il falloit choisir; c'étoit lui, lui, cet homme estimable, celui qui tient ici- bas la place de votre père. Pourquoi m'avez -vous empêchée de lui parler? Pouvez-vous le craindre? » Elle détacha son portrait. « Regardez-le, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces traits, qui appartiennent à la vertu, ne calment pas votre âme. » Je repoussai de la main le portrait. « Je suis indigne, m'écriai-je avec un sombre désespoir, je suis indigne de sa pitié! » Je la regardai; la mort étoit dans mon àme ; ma raison n'étoit revenue que pour me

montrer que Valérie ne m'avoit pas compris ou ne vouloit pas me comprendre; et les plus affreux sentimens étoient en moi et m'agitoient. « Ne me regardez pas ainsi, Gustave, mon frère, mon ami ! » Ces noms si doux me sauvèrent. J'étois toujours à ses genoux; je cachai ma tète dans sa robe, et je pleurai amèrement. Elle m'appela doucement; ses yeux étoient remplis de larmes; ses regards étoient tournés vers le Ciel; ses longs cheveux s'étoient défaits et tomboient sur ses genoux. « Valérie, lui dis-je,un seul instant encore! C'est nu nom d'Adolphe, d'Adolphe que j'ai tant pleuré avec vous (à ces mots, ses larmes coulèrent), que je vous demande d'exaucer ma prière. » Elle fit un signe comme pour me dire oui. « Eh bien! figurez-vous un instant que vous êtes la femme que j'aime... que j'aime comme aucune langue ne peut l'exprimer... Elle ne répond pas à mon amour; vous ne devez donc point avoir de scrupule... Je ne vous dirai rien; je vous écrirai son nom ; et l'on vous remettra, après ma mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon cœur tant que je vivrai. Valérie, promettez-moi, si mon repos éternel vous est cher, de penser quelquefois à ce moment, et de me nommer, quand je ne serai plus, à celle pour qui je meurs, d'obtenir mon pardon, de répandre une larme sur mon tombeau... Un instant encore, Valérie; c'est pour la dernière fois de ma vie que je vous parie peut-être. » Cette idée affreuse glaça mon sang; ma tête tomba sur ses genoux. Une

l68 LETTRE Xl.Il

sueur d'angoisse, qui couloit de mon front, se mêloit à mes pleurs amers; mais j'épiouvois une volupté secrète en sentant ses clieveux recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tête. Elle la pressa de ses mains, puis la souleva. « Gustave, me dit-elle d'un ton solennel, je vous promets de ne jamais oublier ce moment; mais vous, promettez-moi aussi de ne me plus parler de celte passion, de ne plus me montrer ce délire insensé, de vous vaincre, de ménager votre santé, de conserver votre vie, qui ne vous appartient pas, et que vous devez à la vertu et à vos amis. » Sa voix s'émut; elle me tendit les mains en disant : « Valérie sera toujours votre sœur, votre amie. Oui, Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mère d'Adolphe désire si ardemment pour vous. » Elle souleva mes mains avec les siennes vers le ciel, et y envoya le plus touchant des regards. « Vous êtes un ange! » lui dis-je, le cœur déchiré de douleur; et, cédant à son ascendant suprême, qui m'ordonnoit de paroître calme : « Ne m'abandonnez jamais! » Elle voulut relever ses cheveux. « Pensez quelquefois, dis-je en joignant les mains, pensez, quand vous toucherez ces cheveux, aux larmes amères du malheureux Gustave! « Elle soupira profondément.

Elle s'étoit approchée de la fenêtre; elle l'ouvrit. Le jour baissoit. Nos regards errèrent longtemps, sans nous rien dire, sur les nuages que le vent chassoit , et qui se succédoient les uns aux

autres, comme les sentimens tumultueux s'étoient succédé dans mon âme durant cette journée. Il faisoit froid pour la saison : le vent, cjui avoit passé sur les montagnes couvertes de neige, souffloit avec violence ; il secouoit les arbres cjui étoient devant la fenêtre, et des feuilles tombèrent près de nous. Je frissonnai; un mélancolique souvenir me fit penser aux fleurs du cimetière c[ui couvrirent Valérie , et à ces feuilles qui annonçoient l'automne , et tomboient au soir de ma vie. Cette journée étoit la dernière que je passois auprès d'elle; j'étois résolu à partir, je le sentois; j'avois pris à jamais congé d'elle... et du bonheur! Je m'étonnois d'être aussi calme; rien ne m'agitoit plus; la vie et ses espérances étoient derrière moi; tout étoit fini; mais j'emportois avec moi, dans la nouvelle patrie que bientôt j'allois habiter, la tendre alîection de Valérie ; elle étoit ma sœur, ma meilleure amie ici-bas; j'en étois sûr. Pardonne, Ernest, pardonne! Le Ciel, pour dédommager les femmes des injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieux. Je n'avois pas blessé sa délicatesse; je n'avois même jamais désiré qu'elle fût à moi. Si, entraîné par une passion fougueuse, j'avois été au moment de la lui avouer, étoit-ce avec la moindre idée qu'elle pût y répondre? N'avois-je pas aussi, à quelques instans près d'un délire involontaire, toujours senti que le comte la méritoit mieux? L'avois-je jamais enviée à cet ami? Voilà quelles étoient mes réflexions; et si,

avant cette soirée, je n'avois pas si bien senti la nécessité de m'éloigner d'elle, si ma résolution n'avoil pas été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je serois resté, tant j'étois calme et résigné, tant j'étois loin de ces mouvemens orageux qui m'avoient rendu si malheureux!

Valérie rompit enfin le silence : « Vous nous écrirez; nous saurons ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de votre santé, n'est-ce pas, Gustave? » Et elle posa sa main sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit à sa maîtresse : « Il fait bien froid, Madame; vous êtes vêtue trop légèrement. » En même temps elle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger : Valérie le partagea; elle m'en donna la moitié et soupira. « Personne, dit-elle, désormais n'aura soin comme vous des fleurs de Lido ; cela m'attristera bien d'y aller seule.» Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et gagna la porte de sa chambre : je la suivis; elle me tendit la main : j'y portai mes lèvres. « Adieu, Valérie! adieu, pour bien longtemps!... O Valérie! encore un regard, un seul, ou je croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part! » Effectivement, une angoisse superstitieuse me poursuivoit. Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avoit voulu me cacher; elle tâcha de sourire. « Adieu, Gustave, adieu; je ne prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous dire. »

Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrassé par ce bruit comme si l'univers se fût

anéanti. Je ne sais combien de temps je restar dans cet état : ce ne fut qu'aux coups réitérés d'une pendule qui m'annonçoit qu'il étoit tard que je me levai; l'obscurité la plus profonde m'environnoit. Je n'avois souffert qu'au premier moment où la porte se ferma. Je me réveillai comme d'un songe : je me sentois fatigué; je descendis dans la cour pour gagner ma chambre. J'aperçus en passant de la lumière dans la remise, et je vis un des garçons de la maison nettoyer une voiture; il siffloit tranquillement en travaillant. Je m'arrêtai, je le regardai. C'étoit ma voiture qu'on avoit amenée. Le cœur me battit; mon calme et ma stupeur disparurent également : je n'étois plus soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné , en présence de l'objet aimé, est bien moins malheureux : il s'enveloppe de cette magie de la présence; ses souffrances ont du charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur de la séparation vint me saisir; je me sentois défaillir en regardant cette voiture qui m'entraîneroit loin d'elle! il n'y avoit pas jusqu'à cet homme qui siffloit si tranquillement qui ne me fît mal : j'enviois son repos, il me sembloit qu'il insultoit à l'horrible tourment qui m'agitoit. Je courus à ma chambre; je me jetai à terre, frappant ma tète contre le plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. « Hélas ! me disois-je, elle ne m'entendra donc plus jamais! » Erich , le vieux Erick entra. Ce n'étoit pas la première fois qu'il m'avoit.

-2 LETTRE XLIl

VU dans cet état violent : il me gronda. Je feignis de me jeter sur mon lit, pour le renvoyer; je passai plusieurs heures dans la plus violente agitation, et je résolus de t'écrire. Je retrouvai dans ma tête toutes les situations douloureuses de cette journée ; cela me calmoit : il est si doux de donner au moins une idée du trouble qui nous détruit! Et quand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le plus sensible des hommes, me plaindra, je prie le Ciel de le récompenser du charme que cette idée verse dans mon cœur flétri.

A cinq Ijeures du matin.

Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par une des combinaisons les plus singulières, cette nuit même. Tu ne le conçois point, n'est-ce pas? Après l'avoir écrit, j'ai mis en ordre tout ce qui me restoit à arranger. J'avois destiné un petit cadeau à Marie et à quelques personnes de la maison; j'avois cacheté une lettre pour le comte, une lettre bien touchante, dans laquelle je lui demandois pardon de tous les torts que j'avois pu avoir envers lui; je le priois de me pardonner mon prompt départ; je lui disois que j'espérois me justifier un jour à ses yeux de toutes mes apparentes bizarreries, je le conjurois de m'aimer toujours, en lui disant que sans cette amitié je serois bien misérable. Enfin , après avoir tout arrangé , je m'ctois

LETTRE XL II l -j 5

assis sur une chaise, tout habillé, attendant et redoutant l'heure où je devois partir, mais déterminé à ce départ, que je regardois comme l'unique fin à mes tourmens. J'étois dans cet état horrible d'angoisse et d'anxiété, trop difficile à dépeindre, quand je vis une des fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il n'y eût pas à cela quelque chose d'extraordinaire : c'étoit une chambre habitée par une jeune Italienne, depuis peu dans la maison, et qui y couchoit pour être à portée de Valérie, dont la chambre à coucher n'étoit séparée de celle-là que par un cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier, tout dormoit encore : je pousse la porte, je vois la jeune Giovanna, tout habillée, endormie sur une table, et auprès d'elle son lit, dont les rideaux étoient tout en flammes. Elle ne se réveille pas; elle avoit le sommeil qu'on a à seize ans, lorsqu'on n'a pas encore passé par quelque passion malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fumée; j'arrache les rideaux : par bonheur, Valérie s'étoit baignée dans cette chambre; j'éteins le feu avec l'eau de la baignoire, en faisant le moins de bruit possible. Je craignois que Giovanna ne s'éveillât et ne jetât un cri qui pouvoit être entendu par la comtesse : je l'éveille donc doucement, et lui montre les suites de son imprudence. Elle se met à pleurer, en disant qu'elle ne faisoit que de s'endormir; qu'elle avoit écrit à sa mère et posé ensuite la lumière près du lit pour se coucher, et qu'elle ne

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comprenoit pas encore comment clic s'étoit endormie sur celte table. Pendant cju'elle parloit, j'achève d'éteindre le feu , qui avoit déjà gagné les matelas; je passe dans le petit corridor })our m'assurer si la fumée n'y avoit pas pénétré. A peine avois-je mis les pieds dans ce corridor qu'un désir insurmontable de voir encore un instant Valérie s'empara de mon âme : j'avois vu sa porte entr'ouverte. « Elle dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai à la porte du sanctuaire que je respecte comme l'âme de Valérie. » Il ne falloit qu'un moyen pour éloigner pour quelques instans la jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du corridor; je m'arrête , effrayé de l'horrible idée que Valérie pouvoit se réveiller. Je veux retourner sur mes pas... mais mon désir de la voirétait si violent !... Je la quitte peutêtre pour jamais! Ah! je veux lui dire encore une fois que c'est elle que j'aime! Si Valérie me voit, je ne supporterai pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon cœur. Ma tête égarée me présentoit confusément et ce crime et son image. Je me glisse dans la chambre; elle étoit éclairée par une veilleuse, assez pour me faire voir Valérie endormie: la pudeur veilloit encore auprès d'elle; elle étoit chastement enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je contemplai avec ravissement ses traits charmans : son visage étoit tourné de mon côté; mais je ne le voyois que peu

LETTRE XLII lyS

distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe paroissoit l'agiter. Que devins-jel ô moment enchanteur! quelle ivresse tu me donnas!... Elle prononça... Gustave î... Je m'élançai vers son lit; le tapis recéloit mes pas mal assurés. J'allois couvrir de mes baisers ses pieds charmans, tomber à genoux devant ce lit qui égaroit ma raison, quand tout à coup elle prononça cet autre mot qui doit finir ma destinée... elle dit d'une voix sinistre... la mort!,., et se retourna de l'autre côté. « La mort! répélai-je ; hélas! oui, la mort seule me reste! Tu rêves à mon sort, ô Valérie! » dis-je à voix basse, et, me mettant doucement à genoux : « Reçois mon dernier adieu ; pense à moi; songe quelquefois au malheureux Gustave, et dans tes rêves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est pas indifférent ! « Je ne voyois pas ses traits; une de ses mains étoit hors de son lit; je la touchai légèrement de mes lèvres, et je sentis encore son anneau. « Et toi aussi, toi qui me sépares d'elle à jamais, je te donne le baiser de paix, je te bénis, quoique tu m'ouvres la tombe.. . » Et mes larmes couvroient sa main. « Tu l'unis à l'homme que je ne cesserai d'aimer, qui la rend heureuse; je te bénis! dis-je. y> Et je me levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie, un regard sur toi, que j'imprime encore une fois tes traits dans mon cœur! Que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton sommeil inno-

lyô LETTRE XLII

cent, pour m'encourager à la vertu quand je serai loin de toi ! ))

J'allai prendre la veilleuse ; je m'approchai du lit. O douce et céleste image de virginité, de candeur ! Sa main ctoit toujours hors du lit; l'autre étoit sous une de ses joues, ainsi cjue dorment les enfans : cette joue étoit rouge, tandis que celle qui étoit de mon côté étoit pâle, emblème du songe dont la moitié me parut si douce, tandis que l'autre étoit si sinistre. Ses draps l'enveloppoient jusqu'à son cou ; et ses formes pures comme son âme ne se trahissoient que comme elle, légèrement , en se voilant de modestie. O Valérie ! que l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la pudeur et la pureté morale ! Jamais le plus séduisant désordre ne m'eût ainsi troublé !... jamais il n'eut rempli tout mon être d'une aussi douce volupté ! Comme je t'idolàtrois ! comme je serois mort pour un seul des plus chastes baisers pris sur tes lèvres qui sembloient languir ! Oui, lu paroissois triste, ma Valérie, et je n'en étois que plus ivre... J'ai pu m'éloigner de toi!... Je t'ai respectée, ô Valérie ! tiens-moi compte de ce sublime courage, il anéantit toutes mes fautes!

Bientôt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne : j'allai à sa rencontre; je me précipitai dans la cour, dans le jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençoit à poindre, le vent frais du matin s'étoit levé; une lisière d'or couroit le long de l'horizon, à l'orient, et annon-

çoil raiiroie. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit, commençoient à s'ouvrir; des aigles privés et nourris dans la maison sortoient de leurs creux; les oiseaux s'élevoient dans les airs, et de jeunes mères quittoient leurs nids. Toutes ces images m'environnoient ; toutes me peignoient la vie ciui recommençoit partout et qui s'éteignoit en moi. Je m'assis sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les alouettes papillonnoient sur ma tète, et leur chant si gai, si joyeux, m'arracha des larmes : j'étois si foible, si oppressé! ma poitrine sembloit être allumée, tandis que mon corps frissonnoit et que mes lèvres trembloient. J'essayai de reposer un moment, ce fut en vain. Je restai quelque temps couché sur ces marches que nous avions descendues si souvent ensemble. Enfin je me levai, et, passant près du salon où nous avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avoit chanté Valérie. Le jour étoit entièrement venu, et le duo si touchant de Roméo et Juliette tomba sous ma main. Tout devoit donc se réunir pour enfoncer dans mon cœur ces scènes de douleur et de regret ! Et ce morceau de musique me ramena tout entier à la séparation qui m'étoit si alTreuse. Il n'y avoit pas jusqu'au chant des alouettes qui ne me fît penser à ce moment déchirant où Roméo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une sombre douleur, et je me traînai chez moi, d'où je t'écris encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon cœur ! Ignorera-t-elle

toujours ce que je souffre ! Il me seroit si afreux qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au moins, en t'écrivant, je laisse un monument qui vivra plus que moi. Tu garderas mes lettres : qui sait si une circonstance, qu'aucun de nous ne peut prévoir, ne les lui fera pas une fois connoître? Mon ami, cette idée, quelque invraisemblable qu'elle me paroisse, m'anime en t'écrivant, et m'empêche de succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me consume.

De la chartreuse de B., le...

C'est ici, c'est près d'une austère retraite, d'où sont bannies les passions, les folles agitations de ce monde, que j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans une maison d'où l'on a la vue du couvent.

Je me sens plus calme, Ernest, depuis que j'ai pris la résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour insensé; Je veux, s'il est possible, sauver les derniers jours de cette existence si agitée; et, ne pouvant les passer dans le calme, les remplir au moins de résignation.

Comme je me parois petit à moi-même, au milieu de cette enceinte consacrée aux plus sublimes

vertus ! Les pensées de l'amour me paioissent un délit, ici où tous les sens sont enchaînés; où les plaisirs les plus permis dans le monde n'osent se montrer; où l'àme, détachée des liens les plus naturels, ne se permet d'aimer cjue les plus austères devoirs.

Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouvée clans une des armoires de ma chambre. Ce saint avoit été homme, il étoit resté homme : il avoit souffert; il avoit jeté loin de lui les désirs de ce monde, après les avoir combattus avec courage. Il s'étoit fait dans son cœur une solitude où il vivoit avec Dieu. Il n'aimoit pas la vie, mais il n'appeloit pas la mort. Il avoit exilé de ses pensées toutes les images de sa jeunesse et élevé le repentir entre elles et ses années de solitude. Il croyoit entendre quelquefois les anges l'appeler, quand il marchoit, les nuits, les pieds nus dans les vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé, il eût désiré mourir. Il travailloit tous les jours à son tombeau, en pensant avec joie qu'il ne légueroit à la terre que sa poussière; et il espéroit, mais en tremblant, que son âme iroit dans le Ciel. Il vivoit dans cette chartreuse en 17 15; il mourut, ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On arrosa de larmes sa dépouille mortelle; et chacun crut voir son existence attristée, parce que la douce sérénité, les regards consolans, la bienveillante bonté du père Jérôme, étoient enlevés à la terre.

Après cela, Ernest, n'avons-nous pas honte de palier de nos douleurs, de nos combats, de nos vertus ?

Depuis longtemps je désirois voir cette chartreuse, cette pensée sévère de saint Bruno, confiée au \n}'stère et au silence, qui est cachée comme un profond secret sur ces hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nomme exaltés, mais qui font du bien tous les jours à d'autres hommes; qui changèrent un terrain inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre. Quelle idée sublime et touchante que celle des trois cents chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces cloîtres si vastes, ne levant leurs mélancoliques regards que pour bénir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs mouvemens le calme le plus profond , disant avec leurs traits, avec leurs voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dans le monde, adoré dans leur désert! Oh! comme l'àme est émue! comme elle est pénétrante, la voix de la religion qui s'est réfugiée là, qui descend dans les torrens et frémit dans les cimes de la forêt; qui parle du haut de la roche escarpée, où l'on croit voir saint Bruno lui-même fondant sa chapelle et méditant sa sévère législation! Oh! qu'il connut bien le cœur de l'homme, qui se fatigue de délices et s'attache par les douleurs; qui veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces profondes

LETTRE XLIII ibl

émotions qui émanent du sein de Dieu, et ramènent l'homme tout entier dans les pensées de l'éternité !

Il est impossible de décrire ce que j'éprouvois : j'étois heureux de larmes, de profond recueillement et d'humilité; je me prosternai devant cet être si grand qui appela ces scènes magnifiques de la nature, imprima tour à tour aux formes du monde la majesté et la riante douceur; appela aussi l'homme pour qu'il sentît et qu'il désirât sentir davantage; forma ces âmes ardentes et tendres, et leur confia tous ces secrets ignorés des hommes légers. « Que de voix, me disois-je, se sont éteintes dans ces déserts ! Que de soupirs ont été envoyés au delà de cet horizon borné ! là où habite l'infini ! » Je voyois ces traits où siégeoit la mélancolie, où l'espérance avoit survécu aux orages pour répandre la sérénité; je les voyois garder leur tranquille expression au milieu des changemens des saisons et de la nature ; ces mains flétries se joignoient au pied de ces croix saintement placées dans la solitude. Là fléchissoient péniblement des genoux affaissés par l'âge; là couloient des larmes que séchoit quelquefois le vent âpre du sombre hiver; ici un écho religieux murmuroit les douleurs et les espérances du chrétien; et plus loin, sur ce rocher stérile, abandonné de la nature, où tout est mort, où tout est froid comme le cœur de l'incrédule, à travers ces ronces suspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimées qui

102 l.ETTREXLIII

ne voienl rouler que de noirs orages ; là, peut-être, le long, l'inefTaçable remords appeloit sa victime: marquée par lui, elle ne pouvoit lui échapper; elle venoit, le front baissé, l'œil ombragé, le visage sillonné, elle venoit, et son sein déchiré se brisoit sur la pierre, et sa voix expirante disoit sourdement à cette froide pierre quelques forfaits inconnus.

Que j'ai vécu ici, Ernest! combien j'y ai pensé! J'ai vu hier un orage : le tonnerre, avec sa terrible voix, parcourut toutes ces montagnes, se répéta, gronda, éclata avec fureur; les voûtes silencieuses tremblèrent : je voyois le cimetière couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissoit à peine entrevoir tous ces tombeaux où dormoient tant de morts. Je passai devant la chapelle où on les déposoit avant de les enterrer, où se fermoit sur eux le cercueil creusé par eux-mêmes : il me sembloit que j'entendois ce chant mélancolique des religieux, ces saintes strophes qui les conduisoient à la terre de l'oubli. J'aimois à tressaillir, et j'envoyois ma pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et attendrissantes , le ciel se dégagea de ses sombres nuages; le soleil reparut, et visita, à travers les vitres antiques, cette chapelle de la mort : les inscriptions du cimetière reparurent à sa clarté, et les hautes herbes, affaissées par la pluie, se relevèrent.

Un oiseau, fatigué par les vents, qui l'avoient iipparemment chassé jusque sur ces hauteurs, vint

LETTRE XLIll l83

s'abattre sur le cimetière. « Ainsi, pensai-je, peutêtre, dans la saison des fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossignol : il cherche en vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte; mais la fleur de l'amour est exilée de ces lieux comme l'amour lui-même : le chantre de la volupté vient s'asseoir sur une tombe, et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort. Hélas! peut-être cette pierre couvre-t-elle un cœur qui eut aussi un printemps; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit son âme du saint effroi du monde, l'adorat-il comme le Dieu qui créa l'amour et le donna à la terre; mais bientôt, comme l'oiseau battu par les vents, battu par l'orage des passions, il est venu se réfugier sur ces hauteurs; et, fatigué de la vie, il a voulu commencer l'éternité en oubliant tout ce qui tenoit au monde. »

Ernest, Ernest ! il n'est aucun endroit sur la terre inaccessible à cette funeste passion; ici, ici même, où tout la réprouve, où toutdevroit l'épouvanter, elle sait encore trouver ses victimes et les traîner à travers tous ses supplices. En vain la nature sévère veut-elle effrayer l'amour et le repousser par sa sauvage âpreté; en vain la religion menaçante élève-t-elle partout de saintes barrières , appellet-elle la pénitence, le jeûne, les images du trépas, les tourmens de l'enfer; en vain les tombeaux parlent et s'ouvrent de tous côtés; en vain la pierre insensible est-elle animée du pieux verset qui montre à riionime la longue récompense de la vertu : ce

1^4 LETTRE XLIIl

passager d'un moment ne sait pas triompher de lui ; il est encore atteint ici même par ce terrible ascendant; il partage ici même sa fugitive existence entre d'inutiles remords et de vaines résolutions; il dispute à la mort, à la sombre nature, à son corps flétri d'abstinences, à la menaçante éternité, il dispute un sentiment à la fois délice et fléau de sa vie ; il jette un long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il tressaille, se trouble et garde de son souvenir une coupable volupté qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.

Ecoute, Ernest, et frémis. Hier je me promenois, ou plutôt je parcourois d'un pas inégal les environs de la chartreuse : la lune enveloppoit d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les arbres, et le cimetière ; l'orfraie seule interrompoit de son cri sinistre la tranquillité de la nuit. Une croix s'est présentée à ma vue; elle étoit sur une hauteur que j'ai gravie. Je me suis assis; j'ai regardé longtemps le ciel et l'étoile du soir, que j'avois vue si souvent de la maison que j'habitois avec Valérie. Des gémissemens m'ont frappé; je me suis levé; j'ai vu près de la croix, et à moitié caché par un arbre, un religieux le visage couché contre terre. Sa voix plaintive, ses accens déchirans , n'osoient peut-être monter vers le séjour de la paix ; la terre les engloutissoit. Mon cœur a tressailli; j'ai cru reconnoître des maux trop bien connus. Je n'ai osé l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en m'oubliant moi-même.

LETTRZXl. III l85

Son long silence m'a elîra^'é. J'ai osé rapprocher; je l'ai soulevé. La lune éclairoit son visage pâle, ses traits flétris étoient encore jeunes, sa voix l'étoit aussi. Il m'a d'abord considéré comme s'il sortoit d'un rêve; puis il m'a dit : « Qui es-tu? souffres-tu aussi? » Je l'ai pressé contre mon sein, et mes larmes sont tombées sur ses joues arides. « Tu pleures, a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie », a-t-il ajouté d'une voix tranciuille. Son regard m'a effrayé; ses gestes, son agitation, me frappoient, et contrastoient avec sa voix, qui paroissoit étrangère à son âme, et qui sembloit s'être séparée de sa douleur.

Je lui ai demandé qui il étoit. « Qui je suis?... » a-t-il dit, en paroissant vouloir se rappeler quelque chose. Puis il m'a montré son habit : « Je suis un infortuné ! mon histoire est courte. Je suis Félix. On m'avoit donné ce nom, on se plaisoit à croire que je serois heureux : c'étoit en Espagne qu'on croyoit cela; mais, dit-il en secouant la tête et respirant péniblement, on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là; les méchans m'ont tué là! » Et il frappa son cœur d'une manière qui me déchira. « Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc fait? — Oh! dit-il, il ne faut pas en parler; il faut oublier ici, me dit-il en regardant la croix et joignant ses mains, il faut tout oublier ici, car il faut pardonner. » Il a voulu s'en aller, je l'ai retenu. « Que veux-tu de moi? a-t-il dit. Il est tard, et, quand le matin viendra, il faut que j'aille au chœur, et avant ne

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faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas qu'alors je suis quelquefois heureux, oh! bien heureux! Je vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de grenades... Mais ce n'est pas tout, me dit-il, ce n'est pas mon plus grand bonheur (et il se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler de Laure... (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes rêves, mais quand je veille elle est mortel...» Il jeta un cri déchirant et se tut.

O Ernest! je ne me plaignis plus; ma douleur s'arrêta devant une douleur mille fois plus terrible. «Tu vis! m'écriai-je; tu vis, Valérie! O Ciel! conserve-la; conserve aussi ma raison pour te bénir! » Et puis, me retournant vers le malheureux Félix, je le serrai dans mes bras; muet par l'excès de la pitié, je ne trouvai aucun son, aucune parole digne de son malheur. « Ne dis à personne, je t'en prie, que je t'ai parlé de Laure, ici c'est un grand péché ; j'ai voulu l'expier tous les jours, mais j'aime malgré moi; et, quand je veux penser au Ciel, au paradis, je pense que Laure y est; et, quand je viens ici la nuit, car depuis que je suis... tu sais bien comment, dit-il en montrant sa tête, on me permet tout. Je sors du couvent par cette petite porte, j'ai une clef : car je crains de troubler les frères dans leur sommeil; je pleure, c'est un scandale... Eh bien! qu'est-ce que je voulois te dire? — Quand vous veniez ici la nuit, Félix, disiezvous... — Eh bien ! oui , la nuit; le vent , les arbres, cette eau qui roule, tout semble me dire

son nom. Il me semble que tout seroit beau si elle étoit là : je la presserois contre mon sein qui brûle ; elle n'auioit pas froid, et le feuillage nous cacheloit le couvent : car je n'oserois l'aimer au milieu du couvent, j'ai tant promis au pied des autels de l'oublier! Mais, dit-il en soupirant longuement, je ne peux pas. — Tu ne peux pas! » répétai-je, et je soupirai.

Une sueur froide inondoit mon corps; j'ajoutai son malheur au mien : j'étois anéanti. « Ecoute, me dit-il, ne te fais pas chartreux, va-t'en bien loin, va en Espagne; mais n'aime pas. La religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet plus que le Ciel, plus que la vie, plus que tout. Adieu, me dit-il, n'aime pas : si tu savois comme on est malheureux! On me l'avoit bien dit quand il en étoit temps, et je n'ai rien écouté. »

Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tête se troubla; je sais qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore au pied de la croix, que mon hôte me dit que le frère Félix étoit aimé de tout le couvent, qu'il ne faisoit du mal à personne, que le supérieur, homme doux et excellent, lui permet de se promener la nuit depuis qu'il a perdu la raison , et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimoit est morte. Sa mélancolie l'avoit jeté dans cette retraite, ne pouvant obtenir Laureque ses parens forcèrent à se faire religieuse; il a appris qu'elle n'existoit plus, et sa raison s'est entièrement égarée

Je pars, Einest, ce séjour ne me convient plus: le malheureux Félix se montre partout à moi.

De la Pietra-Mala, le...

Je t'écris, quoicjue je sois si foible, mon ami, que je puis à peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais sans que cela m'ait donné plus de force; la fièvre m'a repris, je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu des Apennins, hier dans la journée. Le site de Pietra-Mala est presque sauvage. Ce bourg est caché dans des gorges de montagnes; mais j'aime ce lieu, qui paroît oublié du monde entier. J'y suis depuis peu de temps, et déjà j'y ai vu de bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-être quelques semaines. Eh ! n'est-il pas indifférent en quels lieux je traîne des jours que Valérie ne voit plus, pourvu que je sois loin d'elle, et que je n'outrage plus le comte par cet amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes regards, ma voix, ma solitude, tout sera à moi; personne ne m'observera... Malheureux! quel triste privilège tu réclames! quel triste bonheur te reste! O Valérie! je ne verrai donc plus ta pitié? Elle étoit si tendre ! si bonne !

A six heures du soir.

J'ai été quelques heures sans fièvre; je me suis promené lentement; je respirois avec plus de liberté : l'air est si pur dans ces montagnes ! J'ai été voir une petite maison qui appartient à mon hôte, et qui me plaît beaucoup. Un torrent, destructeur comme la passion qui me dévore, a renversé près de la maison de hauts pins et de vieux érables; ces arbres déracinés du rivage opposé se rencontrent dans leur chute, et semblent se rapprocher pour former sur le torrent un pont , sous lequel passe une écume blanche qui s'élève au-dessus de ses eaux tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent, et j'ai regardé quelques corneilles qui passoient les unes après les autres sur ces arbres renversés, et dont les cris lugubres convenoient à l'état de mon âme.

De la Pietra-Mala, le...

Ernest, je commence pour toi ce journal; mais,. quand je souffre, je ne peux l'écrire que quelques lignes. Cette maison que j'habite actuellement me convient beaucoup. Je m'applaudis bien de m'ètre arrêté ici; j'y resterai jusqu'à ce que je sois mieux... Mieux! ah! ne t'abuse pas... Mais que ferois-je à Pise? Pourrois-je échapper à ces regards d'une multitude oisive, qui, toujours occupée de ses plaisirs, est encore avide de pénétrer chaque secret, et ne pardonne pas qu'on se sépare d'elle?

Ici, la nature semble me plaindre et s'attendrir sur moi. Elle me recevra dans son sein; et , fidèle amie , elle gardera mes tristes secrets. Pourquoi donc tant me tourmenter du lieu oii je passerai

quelques jours! Errant comme Œdipe, je ne cheiche comme lui qu'un tombeau : il faut si peu de place pour cela !

Mon séjour ici convient à mon funeste état; ce lieu mélancolique et sauvage est fait pour l'amour malheureux. Je reste des heures entières au bord de ce torrent; je gravis péniblement une montagne d'où la vue se porte sur la Lombardie; et, quand je crois avoir aperçu dans le lointain cet horizon qui couvre Venise, il me semble alors que j'ai obtenu une faveur du Ciel.

J'ai avec mol quelques auteurs favoris; j'ai les odes de Klopstock, Gray, Racine ; je lis peu, mais ils me font rêver au delà de la vie , et ils m'enlèvent ainsi à cette terre où il me manque Valérie.

Il y a ici un jeune homme, parent de mon hôte, qui joue bien du piano. Aujourd'hui, j'ai entendu cet air que sa voix a gravé dans mon cœur, cet air qui la fit pleurer sur le malheureux Gustave. Ne me plains pas, Ernest; la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté.

J'ai passé le bourg, et j'ai été me promener sur le grand chemin. J'ai rencontré un pauvre matelot en habit de pèlerin. Cet homme, pour apaiser sa conscience, avoit fait vœu d'aller à Lorette. Il avoit eu, dans sa jeunesse, la passion de la mer, et, comme Robinson , il avoit quitté ses parens malgré leur défense. Il me fit un tableau touchant de ses chagrins, et cela avec une vérité qu'on ne pouvoil méconnoître. Il me dit comment, après avoir obtenu une place sur un vaisseau qui alloit aux Indes, au milieu des délices que lui faisoit éprouver son voyage, il s'étoit réveillé la nuit, croyant voir sa mère en rêve , qui lui reprochoit son départ; qu'alors il avoit couru sur le tillac , et qu'il lui avoit semblé que les vagues se plaignoient, comme si la voix de sa mère arrivoit à lui; et, quand il s'élevoit une tempête, il ne pouvoit travailler, tremblant de toutes ses forces, et pensant qu'il périroit peut-être chargé de la malédiction de ses parens. C'est alors cju'il avoit promis au Ciel que, s'il pouvoit revoir sa mère, obtenir son pardon, il feroit un pèlerinage à Lorette. Puis il poursuivit, et me dit que pendant dix ans il n'avoit pu revenir dans sa patrie; qu'enfin il avoit vu la rade de Gênes, qu'il avoit cru mourir de joie en revoyant cette terre qu'il avoit brûlé de quitter. Ernest, comme voilà bien tout l'homme! ses désirs, ses inquiétudes, ses fautes, et puis cette inévitable douleur appelée remords, qui le ramène à la vérité. Voilà comment il faut qu'il achète l'expé-

rience; il n'en vouJroiL pas autrement; il faut qu'elle soit payée pour qu'elle lui appartienne bien.

Ce pauvre matelot! pendant qu'il me pailoit, je l'avois plaint sincèrement; mais j'avois souri de pitié en le voyant mettre son pèlerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je me repris moimême de mon orgueil, et je me dis : « Les hommes sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses com.me au-dessous d'eux! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant lui! Chaque mouvement, chaque pensée vertueuse même vient s'épanouir devant'ses regards; il a compté chaque intention, chaque sentiment louable de sa créature, comme chaque battement de son cœur; il dit à la vie de s'arrêter, et au bien de croître et de prospérer dans les siècles. O Dieu de miséricorde! pensois-je, tu comptes aussi les pas du pauvre matelot, que la piété filiale fait cheminer à travers les ronces de l'Apennin et sous le ciel brûlant de sa patrie. «

Quand je regarde dans le vallon solitaire une timide fleur qui meurt avec ses parfums et qui n'a point été vue; quand j'entends le chant rare de l'oiseau solitaire qui meurt et ne laisse point de traces; que je pense que je puis mourir comme eux, c'est alors que je suis bien malheureux ! Une Valérie. 2 5

lAij JOURNAL DE GUSTAVE

doiiloiiieusc inquiétude , un besoin d'être pleuré par elle vient me saisir. J'entends quelquefois le cri des pâtres qui rassemblent les chèvres sur les montagnes, et les comptent; j'en entendis un l'autre jour se lamenter, parce que sa chèvre favorite lui manquait et qu'il craignait qu'elle ne fût tombée dans le précipice, et je pensois que bientôt ceux qui m'aimoient, en comptant les félicités de leur vie, diroient avec un soupir: « Ce pauvre Gustave! il nous manque, il est tombe dans la profonde nuit de la mort! »

Je ne suis pas toujours aussi malheureux que tu pourrois le croire; j'ai besoin de te consoler, mon Ernest; il me semble sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon cœur; souvent il y a des repos, des intervalles, où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie, qui n'est pas sans charme, vient me bercer...

Quel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve dans l'homme dont le cœur est resté près de la nature? Quel est ce souffle incompréhensible et ravissant qui, sublimement confondu avec l'instinct moral et les mystères de nos grandes destinées, nous donne ces vagues et douces inquiétudes; ce besoin du bonheurqui, dans la jeunesse, en tient quelquefois lieu; enfin, cet inconcevable

enchantement qui ne tient à rien de positif, et qui ne peut être banni pat le malheur même?

Je me promène dans ces montagnes parfumées par la lavande et le chèvrefeuille, et je me dis : «Dans ses retraites les plus cachées, dans ses asiles les plus inabordables, la nature, encore élégante, toujours belle, se pare pour le bonheur et pour l'amour; des millions de créatures ont vécu et vivent encore sur ces feuilles tendres et veloutées, et sentiront les innombrables voluptés que donnent la vie et l'amour réunis; et si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela à la lumière; si l'homme fier et sensible pénètre ici , beau de jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des espérances, dans l'ivresse des désirs permis, oh! quel paradis il rencontre! son cœur battra à la fois de toutes les émotions; ses regards s'élèveront avec une douce fierté vers le firmament, et s'abaisseront avec extase sur sa compagne. Puissance du Ciel! <jue réservez-vous donc à vos élus? »

Je suis retourné dans ces mêmes lieux, Ernest; j'y suis retourné : j'ai vu un jeune homme qui me paroissoit transporté de bonheur. Près de lui étoit une jeune personne svelte, jolie; une de ses mains

étoit sur l'épaule du jeune homme; tous deux étoient simplement, mais élégamment vêtus. Je les regaidois, placé derrière un buisson; j'étois descendu par un sentier qui m'est connu, et il me sembloit ciue je faisois le songe de mes pensées d'hier. Ils parloient, mais je ne les entendois pas. Ils se sont promenés, ils se sont assis; il sembloit qu'ils venoient annoncer une époque de félicité à ces lieux, qu'ils doivent connoître et aimer beaucoup. Ils ont élevé ensemble leurs mains vers le ciel, ils ont essuyé des larmes, ils se sont embrassés. Ah! l'innocence seule aime ainsi! 11 y avoit du calme des anges au milieu de leurs transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beauté idolâtrée, la femme choisie pour moi par la passion et le malheur; je le pensois. O Valérie! si mes lèvres, flétries par une consumante ardeur, osoient approcher des tiennes; si ces larmes rares, passionnées, qui contiennent mes longues douleurs, étoient changées en larmes voluptueuses et tomboient sur tes paupières; si nos cœurs , l'un sur l'autre, se répondoient tumultueusement, je le sens, en expirant de félicité, le cri du désespoir se méleroit à la voix des délices, et la hideuse figure du crime seplaceroit auprès de la vision des anges!

Il n'est donc pas possible, il n'est aucun moyen d'arriver à cette félicité révélée à mon imagination seule, à la félicité innocente!... « Hélas! un moment, un seul moment, Dieu tout-puissant! disois-

je, toi auquel lien n'est impossible, et Je rendrois ensuite goutte à goutte ce sang qui menace de briser mes veines, où les flammes du désir courent et me consument ! »

Ernest, j'étois tombé à genoux; mes cheveux étoient trempés de sueur, une oppression affreuse fatiguoit mon sein; un froid mortel roidissoit mes bras. J'ai voulu me lever ; mais, accablé de foiblesse, je suis retombé, et je mesuis couché le visage contre terre, cherchant à me calmer. Je te l'avoue, un instant j'avois espéré que j'allois expirer : je humois l'humidité de la terre, qu'une pluie légère venoit de rafraîchir; et cette odeur, si délicieuse ordinairement, n'excitoit en moi que de sinistres pressenlimens. Cependant, mes lèvres et ma poitrine desséchées cherchoient à se rafraîchir; et l'instinct de la vie agissoit , sans que je m'en aperçusse, au moment même où j'appelois, où je désirois la mort. Dans cet instant, les amans méloient leurs voix et chantoient un de ces airs tendres qui sont si facilement répétés en Italie. Je les écoutois en fermant les yeux, et en voulant me livrer à cette espèce de distraction qui s'oifroit au milieu de mes tourmens. Cette musique, chantée par des voix heureuses, me soulagea; je pus me lever. Je les vis s'avancer vers moi; j'en fus frappé, quoique je désirasse les voir de plus près. « Non, non, me dis-je, le bonheur aussi est une chose sacrée : il est si beau ce moment fugitif, ce ravissant éclair de la vie, où tout est enchantement! Je ne mêlerai

ig8 JOURNAL DE GUSTAVE

pas l'image de la mort, le deuil de mes traits flétris, à leur innocente et vive joie; ils reculeroient devant moi comme devant un pressentiment funeste; ils liroient le malheur de ma vie sur mon visage; et ma jeunesse, altérée, décomposée par la souffrance, leur diroit : « Voilà ce que fait l'amour! »

Je me cachai dans d'épaisses broussailles, ils passèrent. J'allai lentement sur la place où ils avoient été assis; et, mêlant ma mélancolie aux scènes de leur bonheur, je regardai longtemps cette place abandonnée maintenant à la méditation, et je pensai à ce tableau du Poussin, où de jeunes amans, dans l'ivresse du bonheur, foulent aux pieds des tombeaux qui bientôt les engloutiront eux-mêmes.

J'ai appris que les jeunes gens que j'avois vus si heureux s'étoient mariés hier. Ernest, je te l'avois bien dit, c'éloit de cet amour qui fait vivre.

Aujourd'hui, je me suis levé avec le jour. J'avois éprouvé une si forte oppression que j'ai cru que l'air du matin m'aideroit à respirer. Il y a ici une colline couverte de hauts pins, au milieu desquels se trouve une fontaine : plusieurs enfanss'y étoient rassemblés. Je cherchois à ne pas troubler leurs

jeux. L'insomnie de la nuit m'avoit fatigué, je me suis endormi. Il m'a semblé voir un sentier dans ce même bois, et Valérie s'avancer vers moi. Mon âme étoit ravie; mais je me sentois retenu à cette place. Les vents frais et légers se disputoient son voile blanc; le lierre paroissoit vouloir enlacer son pied délicat. Déjà elle étoit près de la fontaine : elle a soulevé un des enfans, elle l'a embrassé. J'ai fait un effort pour voler à elle; je me suis éveillé, et j'ai vu que ce n'étoit qu'un songe ; mais mon sang étoit rafraîchi, des larmes de bonheur étoient encore sur mes paupières humides. J'ai été prendre le plus jeune des enfans, et, ne pouvant respirer le souffle de Valérie, j'aurois voulu respirer quelque chose de la tranquillité de cet enfant. Qu'ils sont beaux, ces êtres qui n'ont rien deviné! Que j'aime ces yeux où dort encore l'avenir avec ses tristes inquiétudes; ces yeux qui vous regardent sans vous comprendre, et qui vous disent pourtant qu'ils vous veulent du bien !

Il faut que je revienne souvent à cette colline, que j'habitue ces enfans à y revenir, que j'obtienne une place qui sera à moi, et près de laquelle ils viendront jouer en disant : « Notre ami étoit là ; comme nous aimions à le voir avant qu'il soit disparu ! »

Je me suis regardé dans la fontaine, je ne sais comment, et j'ai été saisi de ma pâleur, de mon air de souffrance. Il est bizarre que la maladie ne m'effraye pas, et c|ue ses effets me fassent reculer d'effroi. Je tousse beaucoup; ma dernière crise a épuisé le reste de mes forces. Je n'ai qu'un regret, bon Ernest, c'est de ne pouvoir te dire, avec ces regards qui sont des paroles, avec ces accens qui n'appartiennent qu'à la plus tendre amitié, que tu m'es bien cher! Cher!... que cette expression est foible pour tant de dettes!

Adieu, Ernest. Que ce mot me frappe! Il me semble que je quitte la vie par ce mot!... J'avois pensé si souvent à la mort, et le repos m'avoit paru bien doux! Nous nous reverrons, ami bienaimé, ami digne de ce nom, premier bonheur de ma vie, avant que je connusse celle pour qui je ne puis vivre, pour qui je meurs !

Erich te fera parvenir ce journal avec d'autres papiers. J'y joins une lettre pour Valérie; je n'ose la lui envoyer. Tu la liras, Ernest; et, si un jour tu crois qu'elle puisse la voir, je te devrai plus que tout ce que tu fis déjà pour moi. Cette idée adoucit ma mort. Vis heureux, mon Ernest !

GUSTAVE A VALERIE

E vais donc encore une fois vous parler, ML Valérie! mais ce n'est plus d'un autre 1^ amour; je ne puis plus vous tromper. ■^^ Vous ne me refuserez pas votre pitié; vous me lirez sans colère. Songez que, déjà étendu dans le cercueil par la douleur qui me tue, je me relève encore une fois pour vous dire un long adieu. Est-ce en quittant la vie, est-ce blessé d'un trait mortel, qu'on peut songer à altérer la vérité, à faire mentir le dernier accent de la voix? Cette voix vous dit enfin que c'est vous que j'aimai... Ah ! ne détournez pas de moi ces yeux auxquels fut confiée l'expression de toutes les vertus; plaignez-moi ! J'ai souffert tous les tourmens, j'ai épuisé toutes les douleurs, pour expier mon cruel égarement ; j'ai combattu jusqu'à la mort cette passion que tout réprouve; et maintenant encore elle est là pour me suivre dans cette lugubre demeure qui épouvante l'amour ordinaire. O Valérie ! vous ne pouvez plus me la défendre!

Ne me plaignez pas. Vous pleurerez sur moi,

n'est-ce pas, femme généreuse, angélique bonté, vous pleurerez sur moi? Non, je ne voudrois pas ne pas vous avoir aimée. Ah ! pardonne, Valérie, pardonne! ton innocence me fut toujours sacrée, je l'aimois comme ta vie. Si j'ai osé rêver quelquefois à une félicité trop grande pour la terre, c'étoit en pensant à ce temps où vous étiez libre, où vos regards auroient pu tomber sur moi; mais jamais, non, jamais je ne désirerai un bonheur qui eût été enlevé au plus généreux des hommes. Valérie, je l'ai vu aimé de vous, j'ai vu votre bonheur, et j'ai éprouvé tous les remords du crime. Valérie, ai-je assez souffert?...

Mais je ne suis pas indigne de toi, beauté angélique ! Non, non; cette passion pouvoit m'être défendue et m'élever pourtant. Que de fois, forcé de paroître au milieu d'un monde que je fuyois, j'ai vu tomber sur moi les regards d'une insultante pitié! On me plaignoit comme un insensé indigne des plaisirs de la terre, puisqu'il ne les recherchoit pas. Ces hommes, qui regardent comme chimérique le bonheur composé de sentimens purs, me voyoient comme un triste reproche qui importune : ils m'auroient pardonné des vices, ils ne me pardonnoient pas de ne point attacher de prix à ce qu'ils apprécioient tant. La fortune, la naissance, ces dons si splendides selon eux, leur paroissoient tout. O Valérie! que j'eusse été indigent avec tous ces biens, sans ce cœur créé pour d'inépuisables félicités, et que l'amour a détruit! Que de

fois, solitaire et rentrant dans ce cœur, je me trouvois plus heureux, au sein de la souffrance, que ceux qui ne savoient rien se défendre et ne jouissoient de rien, qui poursuivoient chaque plaisir, et le voyoient s'évanouir en l'atteignant! O Valérie! je sentois alors avec orgueil les battemens de ce cœur qui savoit si bien t'aimer!

Valérie, j'eusse dû te fuir; je me suis préparé moi-même ces maux sous lesquels je succombe maintenant. Mais, si je n'ai pu t'arracher ces jours que l'amour a dévorés, si j'ai offensé ce Dieu qui te créa à son image, prie pour moi; prononce quelquefois au pied des autels, ou dans la vaste enceinte de cette nature que tu aimes, prononce le nom de Gustave, dont la raison fut égarée par tes charmes et tes vertus.

Surtout, femme céleste! ne te reproche rien; ne crois pas que tu eusses pu me faire éviter cette passion funeste. Je connois ton âme si délicate et si sensible, qui se crée des tourmens qui prouvent sa perfection; ne te reproche rien. Je t'aimois comme je respirois, sans me rendre compte de ce que je faisois. Tu étois la vie de mon âme : longtemps elle avoit langui après toi; et, en te voyant, je ne vis que ta ressemblance, je ne vis que cette image que j'avois portée dans mon cœur, vue dans mes rêves, aperçue dans toutes les scènes de la nature , dans toutes les créations de ma jeune et brûlante imagination. Je t'aimai sans mesure, Valérie, tes attraits me con-

sumèrent , et l'amour me sépara des jours de l'adolescence, comme un violent orage sépare quelquefois les saisons.

Adieu, Valérie, adieu! Mes derniers regards se tourneront vers la Lombardic. Peut-être tressailliras-tu; peut-être tes pieds fouleront-ils un jour la terre qui couvrira ce sein si agité. Il n'y aura pas de fleurs comme sur le tombeau d'Adolphe, elles sont pour l'innocence; mais, dans la cime des hauts pins, le vent murmurera comme les vagues de la mer près de Lido, et de mélancoliques accens descendront des montagnes, se mêleront aux souvenirs de Lido, et ta voix confondra le norn de Gustave et celui de ton Adolphe, et tu croiras le voir près de moi, et tes bras s'étendront vers nous. Oh! laisse-moi la touchante volupté de tes regrets! Adieu, ma Valérie! tu es mienne par la toute-puissance de ce sentiment qu'aucun être n'a pu éprouver comme moi. Adieu : mon cœur bat et s'arrête tour à tour. Vivez heureux tous deux : ie meurs en vous aimant.

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