LE SYMBOLE ESTHETIQUE ET LE LANGAGE DU REVE
L’Art et le Rêve sont parents, la chose est connue depuis bien longtemps. Cette remarque ne pouvait cependant être bien féconde tant que l’activité onirique fut tenue pour inférieure et dénuée d'intérêt.
Aussi bien ne peut-on plus séparer aujourd’hui de l’étude de l’Inconscient, l’Art, domaine par excellence, de « l’inspiræion », de « l'intuition » et de ces impondérables plus proches du cœur que de la raison. /
Pour le Psychanalyste, l’Activité artistique représente, comme le Rêve, une tentative de réalisation de désirs refoulés. L'œuvre d’art serait un Rêve de la vie éveillée. Libérant de lourdes charges affectives sous pression, l’œuvre d’art ranimerait chez le créateur comme chez le contemplateur (spectateur ou auditeur) de nombreux désirs antérieurement refoulés ou réprimés et leur donneraif satisfaction par une voie détournée. |
Ainsi l'artiste créateur projetterait ses propres complexes dans son œuvre, et le contemplateur ferait de même, et dans la même œuvre.
L'œuvre d’art représente cependant quelque chose de bien différent des manifestations quelque peu chaotiques du Rêve. Comme le fait très justement remarquer Ch. Baudouin (Psychanalyse de l'Art, p. 200), « si l'humanité pouvait obtenir par le Rêve tout ce que l'Art est susceptible de lui donner, le rôle de celui-ci apparaîtrait assez illusoire et son existence
superflue ».
* Fort heureusement, les limites de l'Art sont autres, et, à ne
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l'envisager ainsi que de ce seul point de vue : réalisation de désirs inconscients, projection de complexes, il faut admettre qu'il remplit ce rôle de façon toute différente et fort propre à nous attirer de plus solides satisfactions.
Définir l'Art en fonction des tendances et des instincts, c'est-à-dire en grande partie en fonction de l'Inconscient, serait absolument insuffisant; les psychanalystes eux-mêmes ont bien montré que tendances et instincts mentionnés peuvent se transformer et se sublimer en des activités pour le moins étrangères à l'Art.
Mieux vaudrait envisager la qualité particulière de transformation qui confère à ces tendances la qualité esthétique. Ace prix seulement nous pourrions entrevoir la véritable signification de l’activité artistique. e
“Faisons ici une remarque. dont la finalité se légitime à nos yeux :‘L'Art n’est pas, comme le Rêve, incommunicable, bien au contraire. Si l’on excepte certaines théories fort discutables, que: nous envisagerons par la suite (Surréalisme), sa qualité originale est bien d’être compréhensible. Plus ou moins difficilement, s'entend, maïs finalement et toujours, au moins par une certaine élite.
Il est, selon le mot de Freud, « un détour par lequel le rêve retrouve le chemin de la réalité ».
Rank et Sachs ont insisté sur les conditions que doit remplir une œuvre d'art pour déterminer chez l'observateur ‘états d'âme véritables et véritables émotions. Stocker les commente ainsi : « Ils sont arrivés à la conclusion que la valeur d'une production artistique dépend en première ligne des émotions inconscientes qu'elle saura provoquer chez celui qui la contemple, en dehors de ses qualités esthétiques pures. Or ces émotions inconscientes ne peuvent se produire que lorsque les motifs de la broderie de l'artiste servent en même temps, comme voie de dérivalion, aux désirs restés inconscients, du spectateur, S'ils étaient exposés nus, tous ces désirs produiraient une réaction violente de la part du « moi » conscient, et ce n'est qu'en utilisant des déguisements, déformations,
transpositions et symbolisations caractéristiques de l’activité omirique que les tendances reloulées peuvent passer le seuil de ‘la Censure pour s'épanouir et conduire à la jouissance. » Certains procédés techniques, utilisés par les Arts, contribuent à cette fonction de déguisement (rôle de la rime et du refrain).
Mais il se passe quelque chose de plus. Baudouin nous le confirme page 203 : « grâce à ce subterfuge, la tendance refoulée reçoit une satisfaction et même parfaitement innocente car il est légitime d'admettre que le déplacement est plus qu’un déguisement. C’est bel et bien un déplacement momentané et superficiel peut-être du potentiel affectif, de la tendance refoulée sur un objet nouveau et licite. Il est donc permis de parler ici de sublimation. »
- Et Baudouin rejoint, ce disant, la conception du rôle « cathartique » de l'Art, exprimée par Aristote.
H. Delacroix s'exprime pareillement (Psychologie de l'Art, p.48) : « L'Art remet l’homme sur la voie, dont l’unité biologique et sociale l'avait détourné, il réveille une puissante virtualité que l'esprit a éteinte... L'Art est d’abord désintéressement, libération et rupture.des intérêts. pratiques.
Dans le domaine du non-conscient (employons ce mot à dessein), l'artiste va emprunter : |
a) au fonds commun de l'inconscient primitif. Comme tout
le monde;
b) à son propre subconscient des éléments plus personnels,
qui donneront à l’œuvre sa couleur et son originalité.
Mais il ne faut pas oublier pour cela que l’Activité esthétique est tout de même en grande partie une fonction consciente. Elle ordonne, elle classe, elle sélectionne. Elle nécessite un travail d'attention volontaire souvent considérable, elle participe des plus hautes disciplines de l'esprit. L'œuvre d'art nécessite par conséquent chez son créateur une très forte condensation d'images (mi-consciente, mi-inconsciente) et produira chez le contemplateur une condensation du même ordre. « Tout se passe comme si l'œuvre était le ‘résumé: puissant et concis
res
de tous les systèmes subconscients d’association qui s’y rattachent,. » (Baudouin)
Tout autre nous apparaît maintenant la valeur du symbolisme esthétique. « L'Art s'efforce de généraliser constamment à toutes les régions de l'esprit — y compris les plus hautes = un mécanisme que le rêve ne met habituellement en jeu que dans les régions impulsives, restrictives et primitives, le mécanisme du Symbole (Baudouin). Ainsi conçu, le symbole est une construction évidemment inspirée du symbole primitif, spontané, en constante liaison avec lui. Maïs il en prolonge singulièrement la portée. °
Ceci n’est pas fait pour simplifier l’étude du symbolisme artistique et l’erreur est grande de ceux qui ont exclusivement cherché le sens d’une œuvre dans les complexes qu'elle dissimule. Les élèves de Freud, Otto Rank notamment, n’ont point ménagé leur peine, le fameux Inzest-motiv, systématiquement recherché par cet auteur, existait fort “probablement la plupart du temps dans les œuvres analysées, mais la portée de cette constatation n’a guère d’autre valeur que celle de confirmer les données établies par Freud. Elle n’y ajoute rien.
Le critique eût été mieux inspiré en étudiant concürremment les déviations affectives exprimées ou favorisées par l’œuvre dans la sublimation vers laquelle elle orientait le fameux complexe.
Une autre difficulté se présente. Il y a à la fois en tout créateur, et ceci est du domaine de l'observation banale
1° une tendance à l'expression de soi-même;
2° une tendance au déguisement et à l’artifice, dont nous
venons d'étudier les modalités.
L'analyse de toute œuvre d'art doit faire la part de ces deux tendances. Elles ne sont nullement contradictoires puisque les éléments qui cherchent à s'exprimer sont plus ou moins refoulés, interdits et ne se peuvent exprimer qu'à la condition de se déguiser. © R
Il nous à paru nécessaire de faire ces quelques réserves,
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analogie n’est pas identité, et le sujet même que nous traitons ne se prête que trop à des confusions de ce genre.
Reconnaissons néanmoins à l’Art comme au Rêve un langage analogue. Ceci est d'autant plus vrai qué l’art se meut plus constamment dans le monde des images, c’est pourquoi la poésie et les arts plastiques ont fourni aux analystes la plupart de leurs exemples.
Ils sont donc loin d’avoir épuisé le sujet qui s'avère, en fait, inépuisable; son caractère d'Universalité nous dépasse. Contentons-nous d'étudier au passage quelques points singuliers du processus esthétique.