SYMBOLISME ET LITTERATURE
Les rapports du Symbolisme et de la Littérature ont été mille fois soulignés. Il semble que l’on ait envisagé la question au moins sous trois angles différents : ?
1° Traiter objectivement de la Symbolique inhérente à toute forme de langage écrit ou parlé, tel est proprement l’objet de la Linguistique. À
2° Etudier les variétés de symboles employés par tel poète ou tel prosateur, accorder au symbolisme de chacun une certaine valeur d’abstraction, c’est faire de la critiqué, c’est se placer sur le plan esthétique. Associée prudemment aux données fournies par le Psychanalyse, cette Critique ne peut que gagner en profondeur.
-3° Enfin, fixant un point particulier de l'Histoire, situer le rôle joué dans les démarches de l'esprit par les poètes et écrivains de l'Ecole dite Symboliste, qu'est-ce d'autre qu'appliquer à la fin du xx° siècle les raisonnements d’une Philosophie de l’Art?
Nous ne saurions, dans le cadre réduit de cette simple étude, aborder de front une quelconque de ces trois Sciences. Bornons-nous à emprunter au passage leurs conclusions, pour pas-: ser rapidement en revue quelques aspects de la question plus directement en rapport avec l’objet immédiat de notre travail.
Hesnard a insisté sur ce fait que la tendance Narcissique est certainement en Littérature celle qui inspire les innombrables formes du culte du Moi (L'Individu et le Sexe). L'écrivain est toujours un Individualiste. « Dans tous les Arts, l’Artiste ne peint guère que son âme », a dit Anatole France. Individua-
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lisme sentimental qui s'allie à un « individualisme de puissance », « tous deux-sexualisés s'expriment le plus souvent sous une forme symbolique qui projette sur les choses les propres émotions de l'individu en couvrant les rumeurs de la vie de leur musique intérieure » (Hesnard, p. 207). Chateaubriand, Flaubert, Maupassant, Musset; Amiel, autant d’exemples maintes fois cités. Le furieux « besoin de se rechercher », qui caractérise notre littérature moderne, n°a pas d'autre origine; la tendance « Intimiste » qui le précéda ne serait qu'un « Narcissisme avoué ». Et Gide nous dit : « Ne t’attache à toi qu'en ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toimême et crée de toi, impatiemment ou patiemment, le plus irremplaçable des êtres. » (Les Nourritures terrestres.)
Il est infiniment plaisant d'étudier, dans la langue employée par les poètes à travers les époques et les civilisations, le Symbolisme particulier utilisé pour résoudre l'éternel conflit narciste.
Voici un chant nègre, la Danse des animaux, rapporté par Blaise Cendrars dans sa curieuse Anthologie Nègre. L'Afrique des Noirs, nous dit Cendrars, est un pays linguistique des plus riches qui soient et dans chacun des 591 dialectes où langues retrouvés par Cust, la plénitude est telle qu'il y a des vingtaines de mots pour marquer les variétés de la Démarche, de la Flânerie de la Fanfaronnade. Caractère déterminé, puissance d'expression direête, telles sont les qualités de ces langues. Le dialecte des Pygmées semble n'y point faiblir :
La Danse des Animaux :
MBA-SOLÉ : ; Le poisson fait...
Tous :
Hip !
MBA-SOLÉ :
L'oiseau fait...
NOEE
Viss.….
MBaA-SoLÉ :
Tous :
MBA-SOLÉ :
Tous :
> MB4-SOLÉ :
Tous :
MB14-SOLÉ :
AAA LE Le marmot fait.
Ganân !
Je me jette à gauche,
Je me tourne à droite,
Je fais le poisson
Qui file à l'eau, qui file...
. Qui se tortille, qui bondit !
Tout vit, tout danse et tout chante...
Le poisson : Hip !
L'oiseau : Viss !
Le marmot : Gnân !
L'oiseau s'envole,
Vole, vole, vole,
Va, revient, passe,
Monte, plane et s’abat.
Je fais 1’oiseau.
Tout vit, tout danse et tout chante...
Le poisson : Hip !
L'oiseau : Viss !
Le marmot : Gnân !
Le smge, de branche en branche, Court, bondit et saute,
Avec sa femme, avec son mioche, La bouche pleine, la queue en l'air...
Voilà le singe ! Voilà le singe !
Tout vit, tout danse et tout chante.
Tous :
Le poisson : Hip !
L'oiseau :°Viss !
Le marmot : Gnän !
Andang : Mwig |!
Ngoug :- Viss !
Môn : Nyà !
‘Symbolisme certes let l’on sait tout le parti qu'en a tiré un Kipling ! Ce chant nègre, de plus, répond intégralement à la conception que se fait M. Paul Valéry de la poésie Symboliste | N’écrit-il pas (dans sa préface aux poèmes de Lucien Fabre Connaissances de la Déesse) : « Ce qui fut baptisé « le Symbolisme » se résume très simplement dans l'intention commune à plusieurs familles de poètes, d’ailleurs ennemies entre elles, de reprendre à la Musique leur bien. »
Compréhension large et heureuse, qui nous permet de placer sous le même signe et notre « Danse dés Animaux » et le poème de Mallarmé que voici. Nous rangerons simplement celui-ci à l’autre bout du classement des valeurs.
Sonnet Une dentelle s’abolit Dans le doute du jeu suprème A n'entr'ouvrir comme un blasphème Qu'absence éternelle de lit.
Cet unanime blane conflit D'une guirlande avec le mème Enfin contre la vitre blème Flotte plus qu'il n'ensevelit.
Mais chez qui du Rêve se dore Tristement dort une mandore Au creux néant musicien , Telle que vers quelque fenêtre Selon nul #entre que le sien “ilial on aurait pu naître (Les Poésies de S. Mallarmé, Bruxelles, Edm. Deman, 1899.)
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Mallarmé, symboliste excessif, justifie sa conception de la
De - poésie en ces termes : « Dans le langage poétique — ne mon- trer que la visée du langage à devenir beau et non à exprimer
traité de Linguistique en vue d’une thèse d’agrégation, 1865
mieux que tout, le beau — ce qui est réservé au Traité. » (Petit ; Revue Latinité, juin 1929.)
L'opposition des Parnassiens avec les Symbolistes, qui ne fut en somme qu ‘une forme littéraire -de l'antagonisme du Cœur et de la Raïison, s’est montrée fertile en enseignements : Ainsi, Mallarmé répondant à l'enquête de Jules Huret sur l’évolution des Lettres fait remarquer que « le tort des Parnas-
-siens était de prendre la ‘chose «entièrement et de la montrer,
de retirer aux esprits la joie délicieuse de croire qu'ils créent » En réaction contre cet état d'esprit, Mallarmé est arrivé, faute d'employer un symbolisme suffisamment clair, a décevoir lui aussi ses lecteurs. 7
Je fuis et m'accroche à toutes les croisées D'où l’on tourne le dos à la vie.
a dit le poète dans Fenêtres. L'idéal, pour lui, c'était « la fusion des mots en une sorte de verbe, calqué sur la figure d’une pensée, se pensant elle-même ». Dans ses Divagations, il se désole ainsi : « Les langues imparfaïtes, en cela que de plusieurs manque la suprême, penser étant écrire sans accessoire ni chuchotement, mais tacite encore l’immortelle parole, la diversité sur terre, des idiomes empêche personne de proférer les mots, qui, sinon ,se trouveraient par une frappe unique, elle-même, la vérité. » Mallarmé fut victime de l’apparence; la réalité ne peut jaillir d’un symbolisme trop hermétique, et le grand poète est arrivé par une voie autrement pénible à l’erreur de ceux qui, aujourd’hui, offrent comme lui la lettre du symbole sans nous permettre d'en trouver l'esprit. Mais la différence entre les Surr éalistes et Mallarmé n’en est pas moins très nette : Les correspondances symboliques des poètes surréalistes sont par principe inconsçientes; pour Mallarmé, au contraire, la « réalité intérieure », même quand il
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l'emprunte au Rêve, ne cesse jamais d’être auto-intelligible, et c’est son désir de rendre le symbolisant presque identique au symbolisé, mais en sautant une trop longue chaîne d’abstractions, qui le mène à l’Incompréhensible. John Charpentier (Le Symbolisme) reconnaît très justement que Mallarmé crut sur la fin à l'épuisement de la Poésie, qui « rabat toute la prose » et « énonce » parce que « dans le terrain aride et froid de sa cervelle il sentait, et pour cause, l’absence de tout élément émotivement original ». Et Charpentier d'ajouter «encore qu'il n'ait pas tenu compte de l'opération, magique en quelque-sorte, par quoi les procédés du Rêve peuvent être appliqués à l'expression lyrique du réel. Il a rendu évidente cette vérité que la vie n’est saisissable par l’homme (et exprimable dans sa beauté infinie par le poète) qu'à travers des intermédiaires. Consciemment, il est entré dans la « forêt de symboles » de l’auteur de Fleurs du Mal et il y a réveillé des formes plastiques et musicales, qui ont montré aux nouveaux venus qu'il existe en nous quelque chose de plus que dans la nature, et qu'elle n’est jamais aussi confidentielle qu'à ceux qui savent, en écoutant leurs propres sentiments, l’inter-. préter.. » (Le Symbolisme, p. 62.)
Il y a sur ce sujet matière à écrire des volumes ! Symbholisme des orientaux, qu'il s'agisse des merveilleuses Mille et une nuits où des admirables Poèmes Song pour ne citer que des exemples particulièrement frappants, symbolisme parfois surprenant du Cantique des Cantiques, symbolisme transparent du poétique Evangile selon saint Luc.
Or, il existe en Littérature une forme de Symbolisme que l’on pourrait appeler « moyenne », intermédiaire en tout cas à celui qui inspire les deux poèmes qui précèdent, ün symbolisme orthodoxe et « académique ». C’est celui de Victor Hugo.
Baudelaire l’a commenté sans indulgence, il est cependant représentatif à plus d’' un titre d’une époque comme d’un « niveau intellectuel » particulier. « M. Victor Hugo, dont je ne veux cerlainement pas diminuer la noblesse et la majesté, est un Ouvrier beaucoup plus adroit qu'inventif, un travailleur
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bien plus correct que créateur... M. Victor Hugo laisse voir dans tous ses tableaux lyriques et dramatiques un système d'alignements et de contrastes uniformes. L'’excentricité ellemême prend chez lui des formes symétriques. Il possède à fond et emploie froidement tous les tons de la rime, toutes les ressources de l’antithèse, toutes les tricheries de l'opposition. C'est un compositeur de décadence ou de transition qui se sert de ses outils evec une dextérité véritablement admirable et curieuse. M. Victor Hugo était naturellement académicien avant que de‘naître... » (La vie de Delacroix.)
Dans un autre ordre d'idées, fort propre cependant à préciser le facteur « qualité » de quelques symboles, Freud s’est attaché à étudier « la Psychologie de l'Esprit comique » (Deuticke, 1905-1912). Le bon mot, exposé incomplet, parfois complètement transformé, d’une idée cachée, le trait d'esprit, d’une façon générale, procéderait pour Freud d’un mécanisme analogue à celui qui règle le Rêve et l’Elaboration esthétique. Le trait d'esprit prend donc la valeur d’un symbole et comme on peut incontestablement distinguer plusieurs « qualités » d'esprit, il serait particulièrement intéressant d'étudier sous cet angle les différentes façons d'accéder littérairement au rire. Il existe un «esprit » de table d'hôte comme un «esprit » de M. Abel Hermant ou de M. Barthou, un « Humour » dont Maurois s’est fait l’heureux apologiste et un esprit gaulois qui n’a que de lointains rapports avec le sel attique. Le symbolisme est direct, l'association simple, et partant accessible au plus grand nombre, dans Rabelais. En France d’ailleurs, « pays de pensée et de démonstration claire », le comique est généralement « significatif ». Encore plus simpliste nous apparaît le symbolisme du Kharagheuz : l’obscénilé paraissant représenter en un sens la forme la plus inférieure de la Pensée symbolique. Théodore Hoffmann oppose au comique rabelai-
sien le comique innocent, dont la forme la plus poussée serait le comique absolu. Tels seraient certains intermèdes du Malade imaginaire où du Bourgeois gentilhomme. Nous toucherions alors Jà à la plus haute abstraction du symbole comique, celui qui est accessible aux seuls délicats.
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Arrêtons ici ces quelques réflexions. Soulignons une fois de plus le caractère plastique, docile, de la pensée symbolique; simple chez ceux qui pensent simplement, complexe chez certains esprits raffinés, portons, enfin l’accent sur ce point essentiel à nos yeux : l’existence d’une courbe ascendante, de complexité croissante; à l’origine sera par exemple l'obscénité; à l’autre extrémité le langage ultra-elliptique d’un Claudel ou d’un Valéry. Mais il existe un point où la courbe se brise; là est le danger du Symbolisme…