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LE SYMBOLISME DANS LA DEMENCE PRECOCE

Les frontières de la Démence précoce sont encore bien imprécises et Kræpelin lui-même parle de restreindre sa première et trop vaste conception des Schizophrénies. Il'nous importe relativement peu, car nous ne visons ici que l'étude du langage chez les déments précoces. Dérivée de Freud, la doctrine de l'Ecole de Zurich, récemment développée chez nous par Minkovski, fait de la « désinsertion du réel » le facteur prépondérant quant à la genèse du langage chez le Schizophrène. Son incohérence ne serait qu'apparente, apparente donc l’absence de lien entre les mots substituts des idées; la pensée existe, mais elle est voilée, -travestie, c’est encore bien là une pensée symbolique : notre étude de la pensée Autiste nous Pavait fait entrevoir.

Or le langage des Schizophrènes nous apparaît en effet comme très particulier. La salade de mots, les néologismes, la glossolalie des malades, ne seraient pour l'Ecole de Zurich qu'une sorte de langue ésotérique faconnée par le sujet à l'usage de ses sentiments personnels. Maeder y voit le désir de se complaire dans l'Autisme, dans un délire par compensation contre l'existence jusque-là misérable vécue par le maladé. Sa signification serait celle des « langages d’Indiens » que se créent les enfants pour jouer entre eux (Hesnard). De plus, l’activité psychique du Schizophrène obéirait à des lois en tous points comparables à celles du Rêve normal : « Les lois qui rendent compte de la formation et de l’action des complexes sur l’organisme sont toutes celles que nous avons citées à propos du Rêve normal. » (Régis et Hesnard.)

La D.:P. serait une « psychose onirique ». Enfin ,un point

sur lequel tous les auteurs insistent, c’est l’arriération affective de Schizophrène, beaucoup plus prononcée que celle des autres psychopathes. Elle serait causée par « une fixation de l’évolution instinctive à l’âge très précoce où le petit enfant ne connaît aucune autre élection affective que celle qui caractérise sa mère ou ses substituts ». (Régis et Hesnard.) La vie intérieure du Schizophrène s'organise alors autour d’une « toute-puissance subjective colossale », les idées délirantes supprimeraient le souvenir de tout sevrage en ressuscitant « les voluptés amorales et auto-érotiques du paradis de l'enfance » d'où, par la suite, un repliement absolu de toute la sexualité sur elle-même. Nous pouvons donc prévoir d’ores et déjà la nature du symbolisme schizophrénique.

Et Kretschmer, étudiant ce qu'il nomme « les processus Hyponoïques », nous dit dans son Manuel théorique et pratique’ de Psychologie médicale : « Les symboles schizophréniques sont comme les symboles de l’homme primitif et les symboles du Rêve des produits d’une pensée manquant de maturité, les phases préliminaires figurées de pensées qui ne sont pas encore formées. La flamnie et le feu, qui, en tant que symboles-clichés de l’amour, jouent un si grand rôle dans les vieilles chansons populaires, font partie chez l’homme saïn de la sphère des représentations en rapport avec l'amour, c’est-àdire à des complexes d'images qui résonnent pour ainsi dire vaguement, ou, si l’on préfère, se raniment obscurément toutes les fois qu'est prononcé le mot « amour ».

» Chez le Schizophrène au contraire, la notion abstraite amour, manque et est remplacée par le complexe d'images en rapport avec le feu, ce complexe au lieu d’être relégué dans la sphère de la conscience occupant le foyer de celle-c1.… Aussi toutes les fois que ce complexe correspond à quelque chose.de réel, c’est-à-dire à un amour réellement éprouvé, les images recoivent-elles un jugement de réalité positif et revétent un caractère hallucinatoire. »

Pour séduisante qu’elle soit et souvent vérifiée, cette théorie n'explique pas tout.: d’autres auteurs, Rogues de Fursac, De-

vaux et Logre, Abély, ont fort justement remarqué que cette « discordance », cet « inintérêt du réel » ,n’était pas le seul apanage de la D. P. C'est de la Dissociation mentale qu'ils font le caractère spécifique de la D. P. confirmée et ils donnent de la « Verbigération », du Galimatias, de la Schizophasie une traduction très plausible dont il convient de tenir compte.

La Dissociation Verbale peut, selon Rogues de Fursac, porter: ;

soit sur les centres du langage (Dysphasie);

soit sur les centres de l’idéation (Dyslogie);

soit sur les liens qui unissent entre eux ces deux groupes de centres.

La dissociation dysphasique aboutit au jeu verbal qui est interrompu à chaque instant par la désagrégation des centres verbaux. Le barrage mental (il s'agirait plutôt d’un vide) obligerait ce torrent de paroles, pensées, à décrire force sinuosités.

Veut-il exprimer une idée Le malade ne peut trouver le mot approprié, des ruptures profondes s’y opposent, il ne peut arriver à s’extérioriser qu’en s'imposant des détours com- , pliqués; telle serait la genèse du symptôme. Réponse à côté.

Enfin, l'incohérence du langage pourrait tout simplement traduire l’incohérence des idées, et, s’il est difficile, a priori, d'inférer de la dissociation verbale l’existence d’une désagrégation mentale, comment n'être pas impressionné par l'expérience classique : On adresse au malade la phrase la plus incohérente que l’on puisse prononcer ! Tout autre psychopathe incohérent se fâche, seul le Schizophrène écoute sérieusement et répond froidement sur le même mode.

Ainsi, l'existence de ces deux mécanismes nous semble probable; leur coexistence aussi, et cette constatation est en parlait accord avec ce que nous connaissons des résultats obtenus par la Psychanalyse dans le traitement de la Schizophrénie. (Bertschinger a même décrit les trois étapes de la guérison de la Démence précoce : correction des idées délirantes, désymbolisation et circonvenue des complexes.) Ces résultats sont

inconstants, souvent peu probants, et la question s’est justement posée à plusieurs reprises en présence d’une prétendue guérison de la légitimité du diagnostic de Démence précoce. Dans certains cas, la Psychanalyse permet de saisir le lansage apparemment absurde du Schizophrène; dans beaucoup d'autres cas, malheureuement, la médecine rencontre une résistance, un mur infranchissable se dresse devant l’analyste, - et cette constatation, associée à celle d’une Dissociation mentale marquée, permet d'affirmer, en même temps qu’une impuissance thérapeutique, l'existence d’une Démence précoce.

L'observation ci-dessous vaut surtout par la richesse symbolique du « contenu » de la Psychose. Elle confirme par plus d'un point les théories précédentes et traite d’une malade qui offrait le plus bel exemple de dissociation mentale qui se put rencontrer.

OBsERvATION VIII (Personnelle).

R... (Armandine), 27 ans, célibataire, entre le 1%* février 1929 à la maison de santé de Château-Picon. Voici le certificat de 24 heures rédigé par le Docteur Perrens : « Présente des troubles mentaux très polymorphes caractérisés

1° Par un état de doute qui l'empêche de pouvoir aîfirmer une opinion quelconque sur le jeu de ses propres organes, sur la réalité du monde extérieur, sur l’origine des phénomènes pathologiques dont il va être question;

20 Par des illusions visuelles et même des hallucinations;

3° Par des idées délirantes de transformation corporelle pour elle et pour tous ceux qui l’approchent;

4° Par des préoccupations hypocondriaques;

5° Par une diminution considérable de son alfectivité, du puérilisme, un ton paradoxal, qui ne s’ajuslent pas aux idées qu'elle exprime;

6° Par des poussées d’excitation et des tendances à la violence se manifestant surtout au moment de ses règles,

Il s'agit là de troubies qui ont fait leur apparition depuis plusieurs années el qui, en imposant le diagnostic de D. P., comportent un pronostic extrèmement grave.

Et le certificat de quinzaine :

« Atteinte de D. P. Pour le moment, elle est calme mais apathique, dépourvue d'initiative, et continue d'exprimer sur un#ton puéril et maniéré des préoccupations hypocondriaques et des idées délirantes peu coordonnées. »

Armandine R.. n’a pas d’antécédents héréditaires notables.

On retrouve dans son histoire personnelle l'existence d'une fièvre muqueuse à 18 ans, d’un gros zona à 12 ans. A l’âge de 2 ou 3 ans, elle aurait eu des frayeurs nocturnes. Réglée à 14 ans.

Le début de son affection se place en juin 1927. Elle devient irritable, n'aime plus ses parents, a des frayeurs nocturnes terribles elle voit le Diable, qui vient la visiter; le cinéma, qu'elle fréquente assidûment, l’impressionne beaucoup. Un jour, elle se conduit mal avec ses parents et gifle son père. On lui fait cesser son métier de dactylo et on la place dans une maison de santé de Saint-Augustin, où elle reste deux mois (juin 1928). Elle sort améliorée et reste désormais chez elle, se renfermant dans l'obscurité, hostile à toute visite, craignant de se regarder dans un miroir. Elle s'alimente assez bien et vaque aux soins du ménage, mais continue à maltraiter ses parents. Elle leur dit après : « Excusez-moi, ce n’est pas moi ‘qui l'ai fait. » Ses actes seraient commandés par deux « cerveaux ». Elle examine le plancher sous son lit avant de se coucher et surveille la fermeture des portes. Ses parents la placent à Château- Picon.

Nous examinons la malade le 2 février avec le Docteur Coulonjou.

Bien orientée dans le temps et dans l’espace elle fait preuve d’une bonne mémoire,

D. — Pourquoi êtes-vous iei ?

R. — Pour mourir, je crois. Peut-ôtre pour me faire faire un déclenchement dans le cerveau; il me semble qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans mon cerveau,

D. -- Qu'entendez-vous par là à

R, — Je suis usée de la tête aux pieds, je ne puis pas aller plus

loin; il faudrait me relancer. Je ne puis pas voir M. Perrens..., il est venu une fois, il m'a enlevée le brillant des yeux... en voulant me soulager le cerveau; ça d'est porté derrière, j'ai vu du rouge. Je crois que M. Perrens fait partie de Judeix... Quand il est arrivé, j'avais bien remarqué son visage, à un moment donné, je me retourne : je m'aperçois qu'il avait le nez droit et pointu... On aurait dit le Kronprinz.…. c

Je souffre beaucoup du bassin, de l'estomac, du cerveau, je crois que j'ai un os dans l'estomac qui voudrait se déclencher. Quand je mange, il me semble que ça ne coule pas, que l'estomac est fermé... Quand je vois une personne, je crois en voir une autre à la place. Quand je me regarde dans la glace, je crois en voir une autre, je ne me reconnais pas, je suis défigurée... Un jour, je me suis vue une figure ronde et crispée, quelques jours après elle était allongée et toute unie.

Mlle A. R... a eu des « visions », le. Diable la visitait en juin 1927. « Tout rouge, chez moi | j'ai voulu lui tirer la queue; à ce moment, j'ai senti un déclenchement dans le boîtier (montre le sommet de son crâne) et j'ai vu des phrases écrites sur les portes. Par exemple, « voilà le hic ! ». — J'ai vu un homme habillé en noir dans ma chambre. Mais je n’en suis pas sûre, c'était peut-être en rève. J'ai cru voir des drapeaux, des squelettes, un cœur nageant dans du liquide, de gros yeux...

— Et ici, avez-vous eu des « visions » ? Oui. J'ai cru voir près de mon lit, piusieurs fois, un bonhomme avec de gros yeux; en fixant la porte la nuit, je crois voir une tête de cadavre... l’année dernière, j'ai vu à Arcachon des oiseaux qui projetaient des têtes humaines. j'ai vu l’homme de la nature, quand, avec une bouteille remplie d’un liquide blanc, en plein jour... j'ai vu la neige au mois de juin et tous les effets de la nature... j'ai vu le mauvais génie, tout petit, avec un capuchon noir, en l'air, dans le coin de ma chambre... Un jour, l’an dernier, j'ai vu venir vers moi un bidet, des tubes de caoutchouc, des jarretières, des chaussettes ,des linges hygiéniques.… cà m'a porté à rire... j'ai aperçu aussi une grande zone avec le Scorpion derrière, alors je suppose que c'est l’Austral et le Boréal. Un jour, j'ai vu une tête de bandit dans une glace, des notes de

musique en face... Mais élait-ce moi qui voyais tout çà ?... Je crois que ce sont des visions de la névrose, à moins qu'on ne veuille me faire des farces, peut-être M. Abadie.. Peut-être on se sert de moi pour sauver quelqu'un, une jeune fille... merci ! à moins qu'un homme m'ait touché quand j'étais petite.

— Qu'est-ce que vous entendez par là ? — Eh !'eh ! je sais pas, un homme m'a fait une piqûre, peut-être. D'abord, je ne peux pas sentir les hommes... ils ont quelque chose dessus, un instinct, ça

me fait rager.. (tout ceci est dit avec un sourire).

15 février : Apathique, indifférente, sans désir de s'en aller.

A. R.. nous exprime son sentiment d’une double personnalité, d'un automatisme : « Je me figure qu’on me suggestionne, qu'on me pousse à faire des choses... »

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