LE SYMBOLISME CHEZ LES MYSTIQUES
La composante du besoin humain d'’idéal, écrit Hesnard, a pour base psychologique essentielle l’angoisse atavique de l'être devant la nature et ses mystères. Cette angoisse, le délire mystique en est l’extériorisation, sous une forme essentiellement attachée aux symboles. Encore s'agit-il de préciser le sens du terme Mystique. Appliquée aux délires, aux idées, à l’attitude, à diverses variétés de comportement des aliénés, banalisée par l'usage, la qualité de mystique est tous les jours attribuée aux états les plus différents. Or, l’état mystique se trouve ailleùrs que dans le gros merveilleux dont on entoure abondamment les bizarreries pieuses de quelques personnages. J. Marchal (Etudes sur la Psychologie des Mystiques) y a consacré une étude pénétrante; reprenant le point de vue de William James, il estime que «la conscience d’une illumination est la marque essentielle des états mystiques ». Le phénomène mystique fondamental résidant « dans le sentiment direct de la présence de Dieu ou même l'intuition du Dieu présent ». Mais entre ce point culminamt spécifiquement mystique et la connaissance ordinaire s’intercale toute la gamme des états intermédiaires; Visions sensibles, corporelles tout d’abord, puis pseudo-hallucinations (présence irréelle, dit Maréchal, désignant ces états de transition vers l’hallucination vraie dont la littérature religieuse nous fournit maint exemple), hallucinations véritables enfin, telle serait l’échelle décroissante des manifestations mystiques de plus en plus inférieures.
Considérant à bon droit le Mysticisme comme une des plus curieuses manilestations de l'emprise de l'Irréel sur l'Individu, Hesnard y voit le fait d’un phénomène mental double (Les Psychoses et les frontières de la folie).
1° L’Intériorisation aflective, qu’impose au sujet le seul désir de se rapprocher de Dieu. « Demeures du château intérieur » (Sainte Thérèse d’Avila), « Itinéraire à Dieu » (Saint Bonaventure), « Mondes, sphères, planètes », sont autant de traductions par lesquelles les grands mystiques symbolisent les étapes de leur ascension subjective vers le Divin.
2° Le détachement des choses extérieures, qui découle du phénomène précédent et peut aller très loin, jusqu à la pensée autistique. Ainsi « la création du Mythe affectif et symbolique qui peuple la Rêverie du Mystique » risque d'aboutir sans effort «à l’idée délirante, à la confusion hallucinative du monde intérieur avec l'Univers objectif ». Ainsi certains Mystiques finissent-ils par entrer fatalement dans la Psychose, et « l’automatisme, qui présidait aux constructions symboliques de leur pensée affective dans ses tentatives désespérées vers le ciel, acquiert peu à peu la valeur objetive d'une personnalité étrangère au Moi ou d’une réalité extérieure. Tantôt il substtue à celle-ci un monde nouveau peuplé de personnages et d'objets symboliques, tantôt il s’y surajoute en donnant au sujet la conviction qu'un être nouveau, Divin ou Infernal, habite en lui, ou le remplace à la mort de l’ancien Moi, ou le possède au sens charnel du mot, ou encore que Dieu lui-même agit ou parle à sa place ». (Allusion au « Dieu prophétique » décrit par Delacroix, Psychologie de la Foi).
Tirer de l’ensemble de ces faits des conclusions sur la nature essentiellement pathologique du mysticisme serait commettre une grave erreur. Maréchal l’a bien senti, et décrit deux modalités extrêmes de cette même tendance
1° Un mysticisme enrichissant, celui d’un François de Sales, où l'intériorisation consciente permet par ailleurs un libre développement de la personnalité ainsi qu’une certaine intégrité de l’auto-critique. En effet, par leur nature même, la contem-
plation intellectuelle, la « polarisation en Dieu », la communion intime avec la Divinité, apanage de tous les grands Initiés, peuvent souvent représenter un élément de simplification de la personnalité, simplification qui contribue à affirmer l'Unité de l’esprit de façon noble et productive pour l’Individu. ;
2° Un mysticisme appauvrissant, celui qui fait le fond de . l’extase hystérique, des stéréotypies de geste de la Démence précoce (dans les formes catatoniques surtout). Image caricaturale de la précédente, cette forme en est malheureusement trop souvent l’aboutissant, l’exagération. Ainsi M"° de la Motte- Guyon, dont l'extraordinaire autobiographie a inspiré par la suite tous les auteurs (James Leuba notamment). Les tendances fondamentales chez les Mystiques chrétiens, Rev. de Philos. 1902), et qui sombra sur la fin dans un véritable état schizoïde; ainsi, l'Allemand Suzo, finissant par un délire de persécution une carrière de Mystique brillamment commencée dans son Livre de la Sagesse Eternelle, où il décrivait « l’Union extatique » comme le but de la vie du chrétien.
Toutes les religions ont eu leurs mystiques. Schüré nous a montré les Grands Initiés se passant à travers les siècles le flambeau de la doctrine ésotérique (Les Grands Initiés, Esquisse de l’histoire secrète des religions). L'intérêt de son livre est grand, car sa conception, toute théorique, a pourtant le mérite de s’accorder avec ce que pense aujourd’hui la science du fonds commun des instincts de toute humanité et tient compte de la valeur de l’Inconscient.
Que le symbolisme mystique soit d'essence et d'inspiration sexuelle, cela ne fait presque aucun doute, la tendance marciste que nous retrouvons à l’origine de tout. mysticisme n'étant que la forme la plus parfaite de l’Auto-érotisme.
La littérature religieuse est là pour nous en persuader, et c’est un fait d'observation courante que le commerce des hommes avec leur Dieu est mis par les croyants les plus orthodoxes dans les termes de l'amour profane. (Soulignons
à cet égard le caractère absolument unique de la musique
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religieuse qui a su parfois s'affranchir jusqu'à un point inexprimable.)
Mais l’homme n'’a-t-il pas créé Dieu à son image ? Qu'y pouvait-il trouver, sinon lui-même ?
Dans la religion chrétienne, remarque Hesnard, l'aspiration suprême est celle qui tend à faire revenir le croyant «à l’état d'inscience qui est aussi celui de l'amour infantile, de l'amour avant sa phase génitale ». (L'Individu et le Sexe, p. 185).
Deux êtres divins symbolisent pareil amour
D'un côté le Christ, symbole de la virilité chrétienne, qui a racheté par son sang la faute originelle, comme dans les religions antiques le sacrifice humain apaisait les remords des parricides; |
De l’autre la Vierge-mère, symbole de féminité, échappée en vertu d’un mystère sacré à la fonction infamante de la conception sexuelle, mais capable de maternité, fonction ennoblissante et nécessaire à la race. (Hesnard).
A cette conception d’une religion de l'Amour, amputée, par une censure vigilante entre toutes, de son impulsion génitale terminale, il-est du plus grand intérêt d'associer une constatation déjà ancienne : la faiblesse particulière de l'élan instinetif sexuel chez la plupart des mystiques chrétiens. Prédisposés à l'intériorisation dès leur jeune âge, anxieux du mystère sexuel, ils font de précoces vœux de virginité. L’angoisse, témoin de l'intensité de la répression sexuelle primitive, fart son apparition à la puberté suivie parlois de très près par « les symptômes névropathiques — psychasthéniques chez les hommes, hystériques chez les femmes, — et accompagnée d’une véritable phobie de l’autre sexe ».
En fait, la création mystique choisit invariablement dans l'imagerie religieuse conventionnelle « les symboles caractéristiques des aspirations affectives spéciales à leur infantilisme instructif et à leur régression sexuelle : d’un côté, celle de Jésus, homme jeune et beau, de l’autre celle de la Viergemère accompagnée de son doux enfant. » Ces deux symboles
étant invariablement invoqués le premier par la femme et Île second par l’homme.
La Vierge est « l’amante incomparable », la « fille de dilection », « la toute unique colombe ». Dans l’espace de moins d'une page, Ruisbroeck accumule les termes que voici « amoureux embrassements, liens de l’amour, béatitude jouissante, éternelle complaisance, immersion amoureuse ».
Thérèse d'Avila goûtait « d’enivrantes délices » en compagnie de son seigneur. Elle recevait aussi, à son heure, d’angéliques visites... « Un jour, nous rapporte Leuba, elle vit un très petit et très bel ange : il avait dans les mains un long dard qui était de l’or, et dont la pointe en fer avait à l’extrémité un peu de feu... De temps en temps, dit-elle, il le plongeait au travers de mon cœur et l’enfonçait jusqu'aux entrailles. En le retirant, il semblait me le retirer avec ce dard et me laissait tout embrasée d'amour de Dieu. La douleur de cette blessure était si vive qu'elle m'’arrachait de faibles soupirs... mais cet indicible martyre me faisait en même temps goûter les plus suaves délices. » La Sainte espagnole rédigeant sa biographie à la demande de deux de ses confesseurs, ceux-ci lui demandèrent de passer légèrement sur ses fautes; cette injonction ne l’empêcha cependant pas de remarquer : « Que notre seigneur conduise par la voie des délices intérieures de petites femmes faibles comme moi, et peu magnanimes, à la bonne heure ! J’y vois une convenance. »
Le Traité de l'Amour de Dieu, de François de Sales, nous apprend qu'aux plus hauts sommets de l’extase l'âme « comme un baume fondu qui n’a plus de fermeté ni de solidité, se laisse aller et écouler en ce qu’elle aime; elle ne se jette pas, par manière d’élancement, ni elle ne serre pas, par manière d'union; mais elle va, doucement, coulant, comme une chose fluide et liquide, dans la Divinité qu'elle aime. » Et voici, pour finir, la façon dont François de Sales se représente la communion de l’âme avec le Divin, toujours dans le même Traité : « Ainsi donc, Théotime, notre Seigneur, montrant le très aimable sein de son divin amour à l’âme dévote,
=4190 — ” il la tire toute à soi, la ramasse, et, par manière de diré, il replie toutes les puissances d’icelle dans sa douceur plus que maternelle, puis, brûlant d'amour, il serre l’âme, il la presse et colle sur ses lèvres de suavité et sur ses délicieuses mamelles, la baisant du sacré baiser de sa bouche et lui faisant savourer ses tétins meilleurs que le vin. » Livre VII, Chap. I.) Il nous semble inutile d'aller plus avant...