‹ Valeur Et Signification De La Mauvaise ConscienceChapitre 4 sur 11 · I. — L'IDÉE DE SANCTION · texte numérisé non relu

I. — L'IDÉE DE SANCTION

Ces crises qui indiquent que la conscience est là, on les appelle des sanctions. La morale scolaire, qui aime les classifications bien symétriques, distingue des sanctions externes (naturelles ou surnaturelles) et des sanctions internes ; et comme il faut à toute force — fût-ce au prix d’une fausse fenêtre — qu’à la polarité des sanctions sociales (peines et récompenses) corresponde une polarité semblable au-dedans du sujet, on opposera au remords ce que la philosophie optimiste appelle satisfaction morale ou joie du devoir accompli. La « sanction » désigne au sens propre ce qui « consacre » ou « sanctifie » une loi; la consécration de la loi, en l’espèce, c’est l’état affectif par lequel elle se rend sensible au sujet. On peut dire en ce sens que toutes les lois comportent des sanctions. Par exemple : nul ne viole impunément les lois physiques ou économiques. Cela est vrai, car il arrive ordinairement malheur à ceux qui ne tiennent pas compte de la nature. Au demeurant ce n'est pas la nature qui nous punit, ce n’est pas la loi qui se venge. Il nous arrivera de parler au sens figuré des revanches de la nature, mais nous savons que la nature ne s'intéresse pas à nos imprudences, à notre perfectionement ; si vous vous penchez trop par-dessus la Tour Saint-Jacques je dis que vous vous en repentirez, quoique la Pesanteur ne le fasse pas exprès ; c’est l’homme, l'être moral qui moralise les lois, « comme si la nature avait partout des yeux

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qu’elle tourne vers l’homme (1) ». Nos audaces contre la nature ne sont donc que des expériences heureuses ou malheureuses (2) grâce auxquelles nous mesurons jusqu'où s'étend la puissance des lois. On dira qu'il y a des lois logiques et que la sanction de ces lois n’est plus accidentelle et extérieure comme c'était le cas pour les lois physiques : si vous raisonnez mal, votre punition sera l'erreur, l’échec et tout ce qui s'ensuit, car tout manquement aux lois de la pensée se paye tôt ou tard. La sanction est ici continue, implicite et, pour ainsi dire, latente ; c’est une nécessité régulatrice de notre constitution intellectuelle et nous l’explicitons, dans la Réfutation, par des artifices qui rendent sensibles les contradictions et absurdités auxquelles un raisonnement vicieux accule l'esprit. Mais d’abord on peut se tromper sans s’en apercevoir ; on a rencontré la vérité avec des raisonnements faux. Et puis les lois de la pensée sont comme les lois de la nature : elles ne s’occupent pas de moi; ce ne sont pas des lois qui « punissent ». Sans doute il n’y a de sanction que s’il y a un donné qui résiste à nos entreprises ; mais il n'y a plus de sanction si nos entreprises ne comptent pas en quelque mesure, si nous ne pouvons rien contre la loi, si en un mot nous ne sommes pas libres. La loi naturelle comme dit fortement Guyau, est trop inviolable pour être sainte ; il n’y a pas de camaraderie possible entre les hommes et elle ; rien ne l’entame ; on la « vérifie », on ne lui désobéit pas. A force d’impassibilité et de raideur elle finit par permettre toutes les

(1) Henri Bergson, Les deux sources de la morale et dela religion, p. 186 (à propos de la magie).

(2) Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction,

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désertions morales ; le moins ingénieux des débauchés n’apprend-il pas assez facilement à éluder les conséquences de sa faute ? car la nature aveugle est aussi corruptible qu’inflexible ! C’est une justice automatique dont les sanctions ou plutôt les effets distribuent la douleur à tort et à travers. Il n'y a que la justice des hommes qui distribue les peines avec discernement : cette fois on s’occupe de nous et la loi outragée condescend à nous amender ; cette fois les tourments fortuits qui faisaient cortège à la faute s'organisent en un système pénal. Pourtant quelle différence encore entre ces sanctions artificielles, expressément voulues par les hommes, et les sanctions spontanées de la conscience ! L’impératif social et juridique reste toujours distinct des sanctions qui en assurent l’observance ; ce n’est pas la même conscience qui édicte la loi et qui regrettera de l'avoir méprisée. Le remords, au contraire, n’est rien de distinct de la conscience morale : de même que la béatitude selon Spinoza n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même, ainsi le remords n’est pas la sanction d’une loi transcendante puisqu’en somme la loi désigne une certaine direction de la conscience et que le remords est justement cette conscience, sous sa forme la plus aiguë. C’est le crime lui-même qui est notre supplice (1). Le remords ne fait donc pas partie d’un appareil de sanctions postiches accrochées, pour ainsi dire, du dehors à une loi sans rapport dans notre vie ; la loi ici descend

(1) Sénèque, Ep. 97 : « Prima illa et maxima peccantium est pœna peccasse… Sceleris in scelere supplicium est. » Cf. Ep. 81 : « Virlutum omnium pretium in ipsis est. : recte facti fecisse merces est.» Voici les textes où Sénèque parle de la mauvaise conscience : Leïtres à Lucilius, n° 43, 81, 97, 105.

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de son piédestal pour vivre en familiarité avec nos sentiments et nos actions (1) ; c’est une loi vulnérable ct dont la destinée est mêlée inextricablement à la mienne. De là la délicatesse singulière et toute vivante de la loi morale. L’erreur n’atteint pas les lois de la pensée ni l’échec les lois de la nature, mais au contraire l'échec et l’erreur expriment que c’est l'individu qui nécessairement se brise contre une loi inviolable ; avec ou sans notre consentement la loi aura le dessus. Notre faute, elle, atteint directement la loi morale ; elle la rend moins belle, moins immaculée, moins forte; nous pressentons que la mauvaise action de quelqu'un engage et compromet déjà dans une certaine mesure l’avenir même de la loi ; le péché d’un seul fera peut-être qu'il y ait moins de confiance et d'espérance parmi les hommes. Ce serait beaucoup dire, sans doute, que de prétendre avec les mystiques que l’univers entier est suspendu à notre décision, que Dieu même a besoin de notre collaboration ; pourtant n’est ce pas l’une des singularités profondes de la vie morale que cette croyance de l’agent à la valeur et au retentissement cosmiques de son action ? Car il y a dans les résolutions d’une volonté quelque chose de solennel, d’infint et de presque religieux qui est étranger aux démarches de l'intelligence. L’erreur est une affaire moins « importante » que la faute, tout nous le dit; car si nous nous refusons au péché le diable même ne peut rien, tandis que si nous succombons il y aura peut-être dans le monde moins de courage et de sainteté. C’est pourquoi les défaillances d’un homme

(1) Georg Simmel, Das individuelle Gesetz (Lebensanschauung, 1918, 4e essai). :

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respecté ont à nos yeux quelque chose de désespérant et qui nous fait douter de tout ; nous sentons que par la faute d’un seul la vie a un peu moins de valeur qu'avant et notre foi morale ne guérira peut-être pas de cette blessure. La loi qui punit est donc la même qui souffre, et l’on peut dire sans exagération que nos péchés crucifient perpétuellement l'idéal.

Le remords est donc bien une vraie punition — ce n’est plus là, comme dans le cas de l'erreur, une manière de parler; et pourtant le remords n’est que le prolongement organique, l’exaltation intérieure de la loi blessée, c’est-à-dire de la mauvaise conscience ; car la loi n’est pour ainsi dire, que l’aspect exotérique de la conscience ; le même qui est conscience au-dedans représente la loi par son côté objectif, en sorte que l’une peut être dite le revers de l’autre. Le remords naît de la mauvaise action aussi naturellement que la fièvre d’un état infectieux ; et cependant — le sens commun ne s’y trompe pas, le remords naît exprès pour nous châtier ; il ne résulte pas fatalement du péché bien qu'il lui soit intimement apparenté ; mais au contraire il y ajoute quelque chose de nouveau, une certaine souffrance gratuite, et si contingente que les chrétiens l’ont toujours considérée comme un averlissement du Saint-Esprit. Mais le propre de la sanction est de survenir après l’acte accompli pour Jui donner le sceau de la vertu ou du péché, pour accorder ou refuser l'investiture morale. On sait quelle importance la société attribue à ces actes secondaires qu’on appelle : validation, consécration, ordination, et sans lesquéls les actes « primaires » n'eut aucune valeur juridique ou religieuse, aucune existence définitive. La sanction morale ne serait-

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elle à son tour qu’une formalité superstitieuse, une vaine cérémonie de légalisation ? Tout indique, au contraire, que le pécheur ne souffre pas « pour être en règle », mais parce que vraiment il le mérite ; la moralité conséquente ne se surajoute pas à la moralité antécédente comme un rite secondaire à une action véritable : la Conscience est aussi primaire, aussi spontanée, aussi « morale » que l’Intention.

La conscience est primaire parce qu'originale, mais la conscience vient après l’action. Si le remords n’est qu’une inflammation de la conscience ou, comme je l’ai montré, une conscience critique, on pourra dire que la conscience en général — celle qui n’est pas encore « cuisante » — s’annonce déjà comme une sanction virtuelle, chronique et latente. La conscience c’est pour ainsi dire le remords en veilleuse. Joseph Butler distingue une conscience avant et une conscience après (« antecedent or directive », «subsequent or reflective ») (1) »; à la conscience rétrospective, beaucoup de philosophes se plaisent à opposer un certain sens moral {«conscientia praemonens ») qui serait l’organe des maximes pratiques et qui, par une inspection instantanée des cas scrupuleux, nous soustrairait aux collisions de devoirs. Le « Sens moral », s’il existe, est à la sensibilité morale comme la justice préventive à la répressive ; d’où il suivrait qu'il y a une certaine conscience morale qui n’est pas douloureuse et qui garde encore le contrôle du futur. Disons-le tout de suite : cette

(1) Sermons, Ed. J. B. Bernard (London, 1900), pp. 1-48. Cf. Escobar, Liber theologiae moralis (Lugduni, 1656). Examen III : « Conscentia partim se extendit ad opera nostra praelerita, ea accusando tanguam male facta, aut tanquam recle gesia commendando ; partim vero ad opera futura, dictando uirum agenda vel omittenda sint. »

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anticipation morale n’est pas la conscience — si du moins on distingue, comme nous l’avons fait, entre la véritable conscience et une sorte de « conscience intellectuelle pratique » qui n’est qu’une réflexion sur le plaisir. La conscience spéculative, bien qu’étrangère au temps, peut être dite « antécédente », car elle sert à entreprendre, à calculer et à prévoir ; c’est une conscience féconde, pleine de sages propos et de fructueux enseignements, une conscience qui sait avant de savoir puisqu'elle peut tout comprendre. Comment une telle conscience serait-elle jamais prise au dépourvu ? La conscience morale, elle, arrive toujours en retard ; c’est une victime du temps ou, comme dit très bien Lipps, un « instinct tourné en arrière ». Mais il arrive parfois que la douleur morale soit une simple douleur naissante et qu’elle ait pour cause non pas un acte déclaré, mais une mauvaise intention ; elle aura l’air dans ce cas de précéder l’action et, bien qu'au fond toujours rétrospective, la conscience ici ressemblera au sens moral; les avertissements qu’elle nous donne peuvent encore nous servir pour les œuvres et, si l’on peut dire, pour notre contenance, mais non plus pour l'inspiration ellemême — car il est déjà trop tard ; cette conscience-là n’est antécédente qu'en surface ; au dedans elle est déjà une mauvaise conscience, car déjà il n’est plus temps de prévenir sinon la faute elle-même, du moins la pensée de la faute ; les pensées impures, qui sont rapides comme l'éclair, nous ont surpris avant que le sens moral ait pu se mettre en garde. Une conscience qui précède non seulement les œuvres, mais la pensée des œuvres, n’est donc pas une vraie conscience morale, mais un simple discernement que n’effleure jamais la promiscuité de l’action.

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