IT. — LE PASSÉ DU REMORDS
Tourné vers le passé le remords appartiendrait au groupe des fonctions mentales et des sentiments qui regardent en arrière ; le remords, le regret et le souvenir s’opposeraient donc à l'espérance, à l’attente, aux pressentiments et aux promesses comme dans la psychologie de GC. G. Carus l’âme épiméthéenne à l’âme prométhéenne ; car la conscience, comme Janus, a deux visages. Toutefois à trop insister sur ce rapprochement on s'expose à méconnaître la valeur morale et toute surnaturelle du remords. Certes, la vie intérieure, qui est pleine de ruses, excelle à intercaler entre le remords et le regret toutes sortes de transitions glissantes : nous avons beau multiplier les nuances à l'infini — comment déjouer les sophismes subtils d’une âme résolue à se dérober son propre secret ? Bien des regrets poignants passeront pour du remords au jugement de ceux qui se contentent de l’à-peu-près et qui n’ont jamais connu l’émotion morale ; le remords à son tour sera travesti en regret chez ceux qui ont peur de leur propre conscience ; Guyau, qui fait son possible pour «naturaliser » le remords, affirme que le regret d’une vocation manquée est parfois indiscernable de la souffrance morale (1). Le Regret — « desi-
(1) Op. cit., p. 221. Les « remords de vocation » sont fréquents chez certains obsédés : Pierre Janet, Les obsessions et la psychasthénie, 1, pp. 21-22 ; Névroses et idées fixes, II, p. 148, Cf. B. Jacob, Leïtres d'un philosophe, précédées de souvenirs par C. Bouglé (Paris, 1911), p. 128 : « Les moralistes classiques ont bien tort de dire que le remords ne résulte jamais que de fautes volontairement accomplies.., etc. » C’est vraiment jouer sur les mots ! 1
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derium » ! — ne diffère pas essentiellement du désir, mais il désire une chose passée ; de là la nuance de stérilité, de vaine et impuissante douleur qui s'attache à ce souhait à l’envers. Comme le temps est irréversible et que le passé diffère qualitativement du futur, loin d’être à ce dernier comme le négatif au positif ou l’image virtuelle à l’image réelle, on s'explique que regret et désir ne soient pas exactement symétriques : l'absence de ce qui n’est plus et l’absence des choses à venir ne représentent pas, même à distance égale, deux privations équivalentes. Pourtant le regret n’est pas nécessairement inguérissable ; et le désir à son tour enveloppe un besoin qui ne sera pas forcément satisfait. Le regret est donc bien, somme toute, une souffrance naturelle, On regrette un plaisir disparu, mais on se repent d’un plaisir suspect ; le regret voudrait prolonger; mais le remords voudrait anéantir; celui-là déplore un passé absent, celui-ci, au contraire, un passé qui n’est que trop présent. Le même mot sert, il est vrai, à désigner ces deux attitudes inverses de la conscience par rapport à un passé qui tantôt l’attire et tantôt la repousse ; on dit : regretter sa jeunesse ; et l’on dit : regretter une mauvaise action ; mais c’est un jeu de mots, car dans le premier cas, il s’agit d’un passé infiniment cher, et que nous voudrions éterniser, alors que dans le second, nous nous détournons avec horreur d’un passé abominable et qui devrait n'avoir jamais existé (1). Ou, si l’on veut à toute force exprimer le remords dans la forme du regret :
(1) Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, p. 11 : il s’agit « d'effacer le passé et de faire comme si le crime n'avait pas été commis... C’est donc son crime même que le criminel voudrait annuler... »
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ce que la mauvaise conscience « regrette », ce n’est pas la chose même, mais l’état qui précédait cette chose et que cette chose a détruit. Le malheur du regret est simplement dans l'impossibilité du retour au passé : le temps seul est coupable, mais non pas moi. Le tragique du remords réside en ceci que je suis moi-même l'artisan de cette impossibilité : entre notre innocence première et l’horrible présent, quelque chose s’est interposé qui est notre faute, notre libre mauvaise action. Le regret est un vide ; l’âme, dans sa nostalgie, crée une image illusoire de ce passé qu’elle ne revivra plus. Leremords, au contraire, est une présence, une présence obsédante et qui nous harcèlesans pitié ; loin de s’attarder complaisamment dans l'évocation de son passé, la mauvaise conscience fait tout ce qu’elle peut pour s’en débarrasser, car elle ne supporte plus ce revenant, ce témoin d’une détestable hérédité spirituelle. Il y a dans le regret une sorte de tendresse qui est profondément étrangère au vrai remords ; le regret invente spontanément une image de ce passé qui lui fait envie, et il suffit ordinairement d’un peu de philosophie pour dissiper ce fantôme ; dans le remords c’est le passé qui de lui-même et objectivement s’alourdit sur nos épaules ; impossible d’anéantir cette angoisse, d’en purger la conscience ; à l’optatif du regret le désespoir s’est substitué.
Ces remarques nous aideront sans doute à comprendre pourquoi le remords, qui est le contraire du regret, s'oppose également au souvenir. Assurément le remords suppose la mémoire comme sa condition la plus générale, en ce sens que pour avoir mauvaise conscience il faut avoir bonne mémoire. Mais quel souvenir monstrueux et passionné que le remords !
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Au lieu que nos souvenirs sont des images strictement localisées dans la conscience, le remords est une sorte de souvenir cancéreux, un souvenir qui accapare toute la place, qui veut être seul et qui intéresse non plus telle portion superficielle et régionale de mon expérience, mais la totalité de la personne et son essence la plus intime ; le remords est un souvenir absolument privilégié qui, né à la suite d’une certaine expérience partielle, absorbe bientôt la vie tout entière, qu'il désorganise par son hypertrophie. Le voilà bien installé, chevillé à notre âme avec la fixité inexorable des grandes passions ; beaucoup d'hommes portent ainsi en eux-mêmes leur douleur comme un amour secret qu'ils cultivent avec une sorte de délectation cruelle ; tout semble fait pour cette douleur et rien ne saurait l’extirper. Maïs surtout le remords est encore bien plus que souvenir ; car le souvenir est le retour non pas du passé luimême (en quoi se distinguerait-il alors de la perception présente ?) mais d’une image de ce passé. Le remords, au contraire, n’est pas reproduction, mais survivance ; ce qui cette fois survit, c’est le passé lui-même (ipse) ou, si l’on peut dire, l’événement en personne. L'événement, disons-nous, et non point son double ou sa réplique ; car la réalité de la mauvaise action ne délègue aucune image pour la représenter ; c’est elle qui directement figure dans la jeune conscience, elle qui se prolonge et s’attarde parmi les vraies perceptions modernes. Le souvenir, en effet, se rapporte à un événement qui ne dépend pas de moi et dont je puis seulement évoquer l’idée ; le remords au contraire, à une mauvaise action dont toute la réalité est mon œuvre et où par conséquent l'effectif ne se sépare pas du notionnel : le péché
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fut une réalité extérieure dont toute la signification était intérieure, et vice versa le remords du péché est une image qui est un fait ; se le rappeler, c’est le revivre, le refaire ; en sorte que la mauvaise conscience se sent pour ainsi dire, pécher continuellement. C’est, à notre avis, l'essence même du remords que cette continuation d’une faute qui ressuscite littéralement, qui à tous moments se renouvelle dans mon cœur. Il n’y a donc ici aucune différence entre la matière et le représenté : c'est la mauvaise action qui se transporte telle quelle, toute vivante et brûlante, au milieu de notre présent. Entre la faute originale et son remords, quelle est donc la différence ? La différence est justement dans cet anachronisme paradoxal d’un passé qui s’éternise et qui refuse de mourir ; le remords n’est ni le passé (puisqu'il est la faute elle-même, tenaillant notre conscience) ni le présent (puisqu'il nous apporte déjà une ancienne tradition de souffrance et de péché) ; en réalité il faudrait un troisième mot pour désigner ce passé dérisoire qui existe encore et quise cramponne à nous comme un hôte insolite et opiniâtre. Car si les souvenirs sont des traces du passé, le remords est bien le passé en nous. De là vient ce que j'appellerais volontiers le parasitisme du remords ; le remords vit de nous bien qu'il soit nous, il habite notre présent comme un intrus, un visiteur indiscret qui épie, pour les tourner en dérision, tous nos bons mouvements. La mauvaise conscience est une conscience hantée.
Ainsi tout s’éclaire. Le remords est la lutte contre une survivance — ou plutôt il est cette chose même qui survit. Là où le regret et la mémoire essaient de retenir, le remords voudrait au contraire dissoudre,
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Pourtant le remords se souviendra, quoi qu'il fasse. Cette impuissance est sa marque propre et, si l’on peut dire, sa signature. Mais en morale n'est-ce pas justement le superflu qui est le nécessaire ? Le remords est le plus stérile, le plus inefficace, de tous les sentiments humains. Telle n’est certes pas la douleur du regret qui est, je l’ai montré, la réaction sentimentale du moi contre une absence ; le regret n’est pas l’absence elle-même, mais un commencement de victoire sur l’absence ; comme l'émotion, qui est en apparence un dérangement et en réalité une réadaptation, les vœux et les regrets ne sont au fond qu’un moindre mal : c’est une douleur qui sert à quelque chose. Le regret n’est donc, comme je l’ai dit, qu'un remords timide, un remords sans désespoir et sans tragédie. Schopenhauer remarque ceci (1) : la crainte, le regret et la « deïsidémonie » ne doivent pas être pris pour du remords ; d’absurdes préjugés nous adressent souvent des reproches qui pastichent les avertissements de la conscience ; toute balourdise ou bévue laisse après soi une sorte de rancœur ; ce sont là remords de pauvres, remords au rabais et pleins d’indulgence pour eux-mêmes, regrets apitoyés enfin, mais non remords. Naturellement il faut s'attendre à ce que l’évolutionnisme associationniste, scandalisé par cette douleur surnaturelle, s'offre à la dériver de la « crainte du châtiment » (2) ou de quelque forme de dégoût. Assurément le dégoût qui suit certains excès contrefait à
(1) Preisschrift über die Grundlage der Moral, Frauenstædt, IV, p. 172.
(2) Déjà saint Paul distinguait nettement Conscience et
crainte du châtiment : S1ù &v&yxn brordoceofur, où mL6vov Bd TAV pYAv, ÉAAX ka Bud Tv auvelônorv (Rom. XIII, 5-6).
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s’y méprendre le remords ; on dit : « irisle animal post coitum ». Pourtant le remords est tout autre chose. Comme dit Montaigne savoureusement, la chasteté « que les catarrhes nous prêtent et que je dois au bénéfice de ma cholique, ce n’est ni chasteté, ni tempérance. Nous appelons sagesse la difficulté de nos humeurs. (1) ». Quant à la crainte du châtiment, elle est antécédente et non point, comme le remords, rétrospective. Ne croyons donc pas à ces généalogies, si rassurantes soient-elles ; le meilleur moyen de ne pas épaissir le mystère de la mauvaise conscience, c’est de l’expliquer pour lui-même, sans le déduire ni du souvenir, ni du regret, ni d'aucun sentiment naturel. Au regret, au souvenir la mauvaise conscience ajoute quelque chose d’absolument nouveau, un geste contre-nature et qui fait violence à tous nos instincts ; la mauvaise conscience se donne tort spontanément à elle-même. C’est cette agression qui est proprement irrationnelle, Et je sais bien que la mauvaise conscience ne s’avouera pas forcément coupable si on le lui demande : mais dans son « for intérieur » elle se reproche une certaine chose, quelque soin qu’elle apporte à se la dérober, à ne pas la connaître ; elle est honteuse, inconsolable, pleine d’amertume et de regrets inextinguibles. La mauvaise conscience fait ce miracle, étant à la fois juge et partie, de se condamner elle-même (2) : en réalité elle fait là quelque chose de tout simple, et qui ne nous paraît héroïque que parce que nous l'avons
(1) Cf. Pierre Charron, De la Sagesse, II, 3 : « L’assagissement ou amendement qui vient par le chagrin, le dégoût et faiblesse n’est pas vray ni conscientieux, mais lasche et catarrheux. »
(2) Juvénal, XIIIe Saiire : « … se judice nemo nocens absolvi-
{ur » (vers 3).
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d’abord dédoublée. En d’autre termes, et c’est le mot de tout, le remords est douleur, douleur pure et même, si l’on peut dire, la douleur en chair et en os. Si c’est là une mémoire, il faut avouer qu'aucune mémoire n’est plus totale, plus concrète, plus « vécue » que le remords ; aucune — sauf peut-être (si elle existe) celle que les psychologues appellent mémoire affective, et qui est aussi un transport du passé, expérimenté dans toute sa plénitude et son individualité vivante ; imaginez permanente cette résurrection qui, dans la mémoire affective, s'opère exceptionnellement, par bouffées discontinues ; représentez-vous d’autre part que le passé du remords n'apporte même plus avec lui cette nuance de pittoresque, cette historicité en un mot qui nous permet de le dater et de le reconnaître pour passé : il est toute souffrance, c’est-à-dire. présent. Souffrance paradoxale s’il en fut! La douleur physique naît d’une violence faite à la nature, le remords d’une concession à cette même nature; je souffre bien souvent de n'avoir pas souffert! Parce qu'il est souffrance le remords appartient à l’ordre des faits, el non pas à l’ordre du pur savoir ; il prélude aux grandes réformes, aux conversions effectives de la volonté, et l’on peut sans doute lui appliquer ce que C. A. Vallier écrit, en termes si émouvants, de la loi morale (1) : ce n’est pas le seul mystère au monde ; mais c’est le seul mystère inutile à l’explication du monde !
(1) A. Vallier, De l'intention morale (Paris, 1883), pp. 42-43.
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