CHAPITRE lil
Dans quel philtre, dans quel vin,
[dans quelle tisane Noierons-nous ce vieil ennemi ?
(BAUDELAIRE, l'Irréparable.)
La mauvaise conscience nous est apparue comme une tristesse inconsolable. Mais tout de suite nous devinons que si la mauvaise conscience pouvait guérir, elle aurait le choix entre deux itinéraires opposés. La mauvaise conscience, disions-nous, souffre d’une faute qui ne se décide ni à lui échapper complètement, ni à lui appartenir sans réserve. De deux choses l’une : ou elle ira jusqu’au bout de l’objectivité, ou bien elle réussira à défaire son ouvrage ; elle détruira le malheur de l’irréversibilité soit en revenant au passé, soit en oubliant ce passé le plus possible, en faisant que la douleur se guérisse elle-même par une espèce d’'homæopathie. J’appellerai Pénitence l’ensemble des remèdes «allopathiques », c’est-à-dire la médicamentation spirituelle qui a pour but d'annuler par leur contraire les effets de l’objeclivation et d'accomplir en sens inverse le trajet parcouru par la conscience malheureuse. Maïs peutêtre vaut-il mieux aller jusqu’à l'extrémité du
malheur, le laisser en quelque sorte mürir pour qu'il devienne inoffensif ; l’objectivité, qui est dangereuse tant qu’elle reste ambiguë, perd en malignité quand elle se déclare franchement — car l'excès se neutralise lui-même. Le mieux évidemment eût été de demeurer dans l’inconscience du plaisir pur; mais puisque nous ne pouvons plus coïncider avec nous-mêmes, autant atteindre tout de suite le comble de l’objectivité ! La sagesse nous proposera donc, pour tenir lieu de pénitence, des solutions d’oubli qui ressemblent beaucoup à celles de l’art ou de la connaissance spéculative. Voici donc ce que nous voudrions savoir : entre l’oubli qui est immoral et la réparation qui est impossible, entre ces deux solutions inverses, et qui toutes deux volatilisent le problème plutôt qu’elles ne le résolvent, n’en existe-il pas une troisième qui le prend corps à corps au lieu de l’escamoter ? La mauvaise conscience est-elle efficace ? La mauvaise conscience est-elle vertueuse ?