‹ ValmyChapitre 10 sur 26 · VAL3CT · texte numérisé non relu

VAL3CT

98 TALMY

de conserver ses communications avec Montmédy, d'intercepter, de concert avec Ligniville, les convois qui venaient de Luxembourg et de Longwy, de former un corps de braconniers des Ardennes ^

Il ne disposait que de dix-neuf mille hommes. Mais ii avait, à la un d'août, ordonné à Duval, qui commandait le camp de Pont-sur-Sambre, de le joindre à Rethel vers le 7 septembre. Duval tira du camp de Pont-sur-Sambre le 68« régiment d'infanterie et le 2« bataillon de volontaires de la Haute- Vienne ; de Dunkerque, le 49<» de ligne et deux escadrons du 3° dragons ; de Valenciennes, quatre compagnies beiges ; de Douai, un détachement de deux cents artilleurs ; c'étaient, en tout, 3,050 hommes.

Mais ces secours ne suffisaient pas. U faut, écrivait Servan à Dumouriez, vous fortifier d'une partie de votre camp de Maulde et faire venir encore des places fortes du Nord tout ce qu'on pourra vous envoyer ; l'armée de Champagne doit tout absorber *. Beumonville reçut l'ordre d'amener à Rethel, vers le U septembre, un corps de dix mille hommes. D'autres renforts allaient quitter Châlons oùLuckner,aidé de Laclos et de Labourdonnaye, organisait une armée de l'intérieur. Mais Dumouriez les attendait sans impatience ; il se défiait des c braves fédérés et de leurs piques qui devaient faire merveille. Je ne désire de piques, disait-il ironiquement, qu'à la seconde campagne, lorsque nous poursuivrons les ennemis. Servan lui marquait que 2,400 hommes, armés et revêtus d'un uniforme, pariaient tous les jours de Paris, et le priait de tirer de Ghàlons quelques bataillons de nouvelle levée. Mais Dumouriez se contentait d'informer

^ Arch. guerre, Dumouriez à Servan, 5 et 6 septembre ; à Luckner, T), 7 et septembre ; Dillou, Compte rendu^ 13. Miaczynski, traduit l'uDiiée suivante devant le tribunal révolutionnaire, n'a donné que peu de détails sur son commandement de Sedan : c Dumouriez me montra des inc[uiétudes pour la ville de Sedan, menacée par les Prus» siens... j'ai formé la légion des Ardennes > (arch. nat., W, 271, doss. 31, p. 4]. C'est dans cette légion des Ardennes que servit, comme canonnier, la citoyenne Pochelat ; elle obtint le grade de souslieutcuaut ; la Convention décréta qu'elle avait bien mérité de la patrie et lui donna une pension annuelle de 300 livres [Moniteur du 29 juin 1793).

* Arch. guerre, lettres des 3, 4 et 8 septembre*

Luckaer de ses dispositions et de ses plans ; il ne comptait que sur ses renforts de Flandre, sur les secours de Eellermann, sur les vieilles troupes de ligne et sur les volontaires de 1791 . Une des cités les plus patriotiques de l'Est, Reims, dirigeait sur Grandpré un corps de huit cents grenadiers bien équipés et bien vêtus, mais sans expérience ; Dnmouriez les envoyait les uns à Sedan, les autres dans les gorges du Glermontois ^

La trouée du Ghesne-Populeux n'avait été gardée pendant quelques jours que par un faible détachement. Dumouriez, n'ayant pas assez de troupes pour fermer ce passage, y avait posté cent hommes d'infanterie et quelques dragons de la garnison de Sedan, pour figurer une défensive. Mais Duval fut exact au rendezvous. Le 7 septembre, au jour fixé par Dumouriez, malgré la pluie et le mauvais état des chemins, il arrivait, après une marche forcée, au Ghesne-Populeux, avec ses 3,050 hommes. Le général en. chef, tiré d'iuquiétude, félicita Duval et lui donna l'ordre de rendre la trouée de Noirvdl impraticable, en rassemblant, de gré ou de force, tous les paysans des environs, qui devaient, à grand renfort de pelles, de pioches et de haches, gâter les gués et les chemins et couper les ponts de la Fournelle •.

Au sud du Ghesne-Populeux, entre le défilé de Noirval et celui de Grandpré, Golomb, colonel du 2^ régiment de dragons, occupait le poste de la Groix-aux-Bois avec deux bataillons d'infanterie, un escadron de ses dragons et quatre pièces de canon. Il devait élever des retranche-

^ Servan à Dumouriez, 3, 4, 8 septembre ; Dumouriez à Servan, 6 septembre [arch. guerre) ; Dumouriez, Mém.^ I, 279. DilloD, aux Isiettes, renvoyait de même les bataillons et les corps francs c il lui faut absolument des bommes habillés, armés et en éiat de manœuvrer » (Babeau, Lettres d'un député de la municipalité de Troyes, 1874, p. 7, 7 septembre 1792). On a prétendu que Dumouriez avait reçu dans l'ÂTgonne des renforts de volontaires de 1 792 et de fédérés; sa correspondance prouve qu'il n'en est rien ; il écrit le 6 septembre qu'il attend toujours 6000 nommes qui doivent arriver de Paris, le 7 que « pas un homme armé ne Ta joint depuis qu'il est à Grandpré >, le 8 qa'il « entend beaucoup parler de secours et ne voit pas arriver on seul homme * .

s Dumouriez à Duval (arch. guerre, 8 septembre).

100 VALMT

mcnts, faire des abatiset rompre, en avant de sa position, le chemin de Briquenay et de Boult-aux-Bois. La droite de son détachement s'appuyait au ruisseau de Longwé ei sa gauche, à celui de Noirval.

Le reste des troupes occupait la position de Grandpré, et, du Ghesne-Populeux à La Ghalade , une chaîne d'avant-postes établis en pleine forêt, rattachait Textrème gauche de Tarmée de Dumouriez à l'avant-garde de Dillon, par Marcq, Ghâtel, Apremont et le chemin romain.

L*ardeur des soldats était grande et Dumouriez assure qu'ils le secondaient parfaitement. Lorsqu*il parcourut son camp dans Taprès-midi du 9 septembre, ses soldats Tentourèrent en grand nombre et le prièrent instamment de les mener au feu. Le général, écrivait Westermaun à Danton, « ne cesse de travailler et il est impossible de prendre plus à cœur les intérêts de la patrie. Il a fait renaître la confiance. Chaque jour il va d'un camp à l'autre et parle aux soldats, s'occupe de leurs besoins, organise l'état-major de l'armée et se prépare au combat. Toutes les troupes attendent avec la plos vive impatience ce jour, comme le dernier des despotes, sans consulter le nombre de leurs ennemis, et paraissent bien décidées de vaincre ou de périr sur le champ de bataille ; je ne puis vous dépeindre le courage de cette armée '. »

II. Dumouriez pensa, durant quelques jours, que les Prussiens avaient le dessein de mettre le siège devant Metz et de prendre leurs quartiers d'hiver dans les Trois- Evêchés. S'ils avaient eu l'intention de marcher sur Paris, u'auraient-ils pas, môme pendant l'investissement de Verdun, détaché quinze ou vingt mille hommes qui se seraient emparés des gorges du Glermontois ? Pourquoi restaient-ils immobiles dans leur camp de Regret, sinon parce qu'ils attendaient la reddition de Thionville ? Kel-

» Arch. p:iierrc. Dumouriez à Duval, à Biron (9 septembre) ; Mém,^ I. '2Î1'.* et 2r>8 ; lettre de Westermann, du 10 septembre, datée de (irundpré (l*judlionime, Révol, de Paris, XIII, p. 491) ; Babeau, Lettres d'un député de la municip, de Troyes^ 9.

1 02 TALHT

Jusqu'au dernier moment, il s'imagina que l'armée prussienne ne l'attaquerait pas dans les gorges de TArgonne.

Il n'avait garde néanmoins d'abandonner ces précieux défilés : si je les quitte, déclarait-il, et si l'ennemi s'en empare, nous sommes perdus. Mais ne pouvait-il, tout en restant maître de l'Argonne, assaillir les. flancs de la c grande armée »? Il projetait donc de se porter par la rivière d'Aire en avant de Saint-Dizier, pendant que Beurnouville viendrait de Rethel à Villers-en-Argonne ou à Revigny et que Kellermann marcherait de Ligny sur Bar-le-Duc ; « nous déboucherons tous à la fois, en rapprochant nos colonnes et nous nous trouverons plus de soixante mille hommes pour aller à la rencontre des Prussiens ; je flanquerai leur droite ; Kellermann se mettra à leurs trousses et leur fermera leurs derrières ; ils auront les Parisiens en tète, et au diable s'ils en réchappent I »

Bientôt ce plan hardi s'empara de l'imagiiuition de Dumouriez, il ne voulait plus attendre le renfort de Beurnouville. Il faut, écrivait-il à Servan, saisir l'occasion au toupet, car, comme vous savez, elle est chauve par derrière. Vainement les Prussiens montraient en cet instant (les tètes de colonnes à Yarennes et à Glermont. Duniouriez n'envisageait dans ce mouvement qu'une feinte de Brunswick; il croyait le gros de l'armée royale engagé sur la route de Bar-le-Duc. Il fit venir Duval sur la hauteur de Marcq (4 septembre), et le remplaça au Ghesne-Populeux par le maréchal de camp Dubouquet, « vieux routier, comme Dietmann, et honnête homme, mais sans de grands talents * ». Il avait ravitaillé Sedan et Mézières qu'il abandonnait, selon son expression, à la grâce de Dieu. « Je ne connais, disait-il, aucun corps dans cette partie pour entreprendre un siège : Glerfayt

^ Cette opinion de Dumouriez est confirmée par Dampierre « Du~ bouquet, nul pour les talents militaires, et qui ne sait que bavarder > (Dampierre à- Danton, revue de la Révolution française, 14 juillet 1885, p. 36-37). Dubouquet élait auparavant colonel du 49* régiment d'infanterie et avait été nommé provisoirement maréchal de camp par Dumouriez (lettre à Servan, 29 août}. Il reçut le brevet de lieutenantgénéral le 8 octobre.

404 YALMY

en avaut, à moins d'être bien en forces et d'avoir reçu le secours de Flandre.

On ne croirait pas en lisant les Mémoires du général, qu'il ait si tard démêlé la vérité. A Tentendre, il aurait attendu de pied ferme les ennemis et connu tous les mouvements de Brunswick par ses espions et ses éclaireurs. Sa correspondance prouve au contraire que les Prussiens surent le tromper sur leurs desseins. Les yeux tournés vers le camp de Regret que le gros des envahisseurs ne quitta que le 40 septembre, Dumouriez ne voyait pas Hohenlohe, Kalkreuth, Glerfayt marcher sur Grandpré par des chemins différents. Il ne voyait pas Tavantgarde prussienne se diriger lentement vers Sommerance, en face de ses avant-postes de Saint-Juvin. Il ne voyait pas le corps de Kalkreuth et les Autrichiens de Glerfayt s'approcher sourdement et à pas de loup du défilé de La Croix-aux-Bois. Sa sécurité fut si profonde que le 11 septembre il quitta son quartier-général et se rendit à Sainte-Menehould. Il s'entretint avec Dillon; il visita les postes de la côte de Biesme et des Islettes; il passa la revue des troupes; durant tout un jour, il resta loin du gros de son armée ^

Le lendemain, 12 septembre, Dumouriez était de nouveau à Grandpré. Il apprit dans la journée que les Autrichiens s'étaient emparés, presque sans coup férir, du défilé de La Groix-auxBois ; sa ligne de défense était rompue ; les ennemis qu'il se flattait de tenir en échec, allaient le déborder sur son flanc gauche, lui couper la retraite, le forcer à mettre bas les armes!

III. Pendant que Kalkreuth prenait les devants pour se joindre au corps autrichien de Glerfayt, le duc de Brunswick restait dans son camp de Regret. Il attendait des nouvelles plus positives des mouvements de Kellermann et ne voulait se mettre en marche qu'après l'arrivée des Austro-Hessois.

Le général Kohler, posté à Haudiomont, observait

* Il ne dit pas un mot de ce voyage dans ses Mémoires; cp. arch. guerre, Dumouriez a Luckner, 11 septembre; Galbaud à Servan, 11 septembre ; Buirette, Hist, de Sainte- Menehould^ II, 602.

ORANOPRé 105

encore la route de Metz. Il reçut le 8 septembre Tordre de se porter par Verdun, Senoncourt et Ghaumont sur Bar-le-Duc. Il emmenait avec lui les dix escadrons, de son régiment, deux bataillons de fusiliers et une batterie volante. Il laissa sur une hauteur, en avant de Ghaumont-sur-Aire, un bataillon de fusiliers, deux escadrons et deux canons qui devaient couvrir sa retraite ; il mit le second bataillon de fusiliers, avec quatre canons, sur une hauteur près de Téglise ; il fit camper près de la route les huit escadrons qui lui restaient. De là, il envoya de tous côtés des détachements en reconnaissance : deux cents cavaliers sur Bar-lc-Duc, cent autres sur Saint- Mihiel, cent autres sur Ligny. Il sut bientôt que Tavantgarde de Kellermann avait traversé Ligny le 8 septembre. Dès lors il était évident que Tarmée du Gentre prenait la route de Bar-le-Duc et de Revigny pour se porter par ce long détour au secodrs de Dumouriez. Mais Brunswick calculait justement qu'avant l'arrivée de ce renfort, le grand coup serait frappé, et Dumouriez débusqué de TArgonne *.

Gependant les Austro-Hessois, chargés de masquer les Islettes, arrivaient sur les bords de la Meuse. Les Autrichiens de Hohenlohe-Kirchberg avaient quitté leur camp de Richemont le 10 septembre; ils campèrent le 11 à Gonflans, et le 12, à Etain. Le landgrave de Hesse était depuis le 8 à Grand- Bras.

Brunswick jugea qu'il était temps de porter sur Grandpré le gros de l'armée prussienne. Le 10 septembre, entre sept et huit heures du soir, il réunit à Glorieux les généraux et les chefs d'état-major, et, dans une petite grange qu'éclairait à peine une seule lumière, il dicta les ordres de marche; nous gritfonnions, dit le prince royal, au petit bonheur et en pleine obscurité*.

Le 1 1 septembre, l'armée royale s'éloignait de son camp de Regret, en quatre colonnes. La pluie tombait à flots ^ Dur pour lui-même afin d'être dur pour ses soldats, le

1 Minutoli, der Feldzug, 208-209.

* Rémin,^ 155.

' Ferten^ il, 364 ; lettre de Breteuil : < Le temps ne favorise pas la marche d'aujourd'hui, la pluie a tombé fortement toute la nuit et continue. >

roi de Prusse n'avait pas mis de manleau. Les comtes de Provence et d'Artois qui raccompagnaient, n'osèrent se montrer plus douillets que lui; ils partirent légèrement vêtus, mais on voyait à leur mine qu'ils afFrootaient la bourrasque à contre-cœur; ils éiaient transpercés, remarque le prince royal, et offraient à nos regards un aspect lamentable. Un émigré s*indigna de la cruauté de Frédéric-Guillaume. Laisser mouiller ces augustes personnages, les exposer sans manteau à une pluie battante! Vit-on jamais un spectacle plus désolant! Il exhalait sa colère en présence de Goethe, a Que lui répondre, dit le poète; Taurail-on consolé en lui remontrant que la guerre est une mort anticipée qui rend les hommes égaux et impose à tous, même aux plus grands, la fatigue et le danger?* »

L'armée prussienne longeait la lisière orientale de la forêt d'Argonne et traversait la bande de pays resserrée entre la Meuse et TAire. Elle campa, le 44 septembre, a Malancourt et le lendemain à Landres, en face de Tavantgarde française. Un détachement livra près de Glermont un heureux combat. Le lieutenant d'Auerswald, des hussards de Wolfradt, attaqua soudainement une troupe de Français qui venaient des Islettes et allaient au fourrage. Vingt hussards du 5® régiment, égarés dans un épais brouillard, furent faits prisonniers. Une compagnie de grenadiers du 6® régiment d'infanterie qui se laissa cerner dans les jardins de Glermont, se rendit à discrétion. Leurs armes, restées sur le pavé de la ville, furent envoyées par les habitants au camp de la côte de Biesme*.

Mais ce petit engagement ne décidait rien. Bans tout le pays du Glermontois, comme une semaine auparavant en Lorraine et dans le Verdunois, l'armée prussienne n'avait trouvé que des villages à peu près vides. Les vieillards seuls étaient restés. On leur demandait s'ils aimaient la Révolution, et tous répondaient qu'ils détestaient l'ancien régime et que la seule idée du rétablisse-

* Goethe, Camp, de France ^ 61 ; Rémin,, 155. « Minutoli, der Feldzug, 206 ; Dillon, Compte-rendu. 22-23 ; Gobert, Mffm. {djch.. guerre); Buirette, Hist. de Sainte- Menehould^ II, 602.

GRANDBBÉ 407

ment de la dlme leur faisait horreur. Ils affirmaient unanimement que leur bien-ôtre matériel s'était augmenté, qu'on les avait délivrés d'impôts écrasants et de ces droits de garenne et de chasse qui ruinaient leurs champs, que les grands domaines du prince de Gondé étaient devenus la propriété des paysans, qu'il n'y avait plus de gens riches, mais que, dans vingt ans, tout le monde vivrait à son aise ^

Docile à l'appel de Dumouriez, la population valide du pays s'était retirée dans les bois de l'Argonne avec tous les vivres et les fourrages qu'elle pouvait emporter *. La malveillance de ces gens-là, écrivait le secrétaire du roi de Prusse, nous enlève la paille, la saine nourriture et toutes les ressources qui pourraient diminuer nos maux *. Les alliés sentaient de plus en plus le péril de leur entreprise et l'impuissance de leur tactique contre cette sourde et tenace résistance qu'ils n'avaient pas prévue. On pouvait battre l'armée française, on pouvait pousser jusqu'à Paris, mais dompterait-on jamais la nation? Soumettrait-on jamais les esprits? Tous les Prussiens, du général au simple soldat, s'étonnaient que cette révolution si nouvelle et de si fraîche date fût réellement populaire et que ses principes eussent pris en si peu de temps au cœur des populations d'assez fortes racines pour résister désormais à tous les orages. « Vous verrez », osait dire un paysan du Glermontois à un officier, « nous n'avons qu'un plan et qu'un but, employer tous les moyens pour vous rendre votre subsistance difficile », et le Prussien qui rapporte ce propos, ajoute tristement que le paysan avait raison*.

L'armée royale arriva devant Grandpré, exténuée de lassitude, de froid et de faim. Durant ces deux jours plus funestes qu'un combat, la pluie n'avait pas cessé un seul

1 Témoin oculaire, II, 50.

* A l'approche des alliés, dit Dampmartin [Mém,^ 302), les campagnes soat désertes et les villages abandonnés ; les habitants, représentés comme favorables à l'ancien régime, cherchent un refuge loin de leurs foyers.

^ Lombard, Lettres^ 316.

^ Témoin oculaire, II, 55.

instant*. Il semble, s'écriait Lombard, qu'elle se fasse un jeu de nous suivre dans nos mouvements, il suffit de nous mettre en marcbe pour qu'elle tombe aussitôt, c'est notre destinée depuis Coblenz * I Tous les narrateurs de l'expédition ne se rappellent qu'avec effroi les chemins qu'ils ont trouvés dans cette argileuse Champagne. On n'avançait, selon le mot de Goethe, qu'avec de grandes souffrances*. Pas un rayon de soleil, rapporte un lieutenant, n'égayait notre courage enfin brisé par de nombreuses fatigues, etdès lors, jusqu'à la fin de Texpédition, nos misères devaient s'augmenter en proportion croissante^ Dès la première marche, raconte Minutoli, les voitures de vivres et même quelques pièces d'artillerie de l'avantgarde restèrent embourbées toute la nuit sur la route de Montfaucon et ne nous rejoignirent que le lendemain; si Tavant-garde rencontrait de pareils obstacles, qu'on ju^re de l'état où le reste de l'armée trouvait les chemins-! Laukhard, le mousquetaire du régiment de Thadden, assure qu'il pataugea le lu et le 14 septembre à travers la boue la plus horrible « comme font les porcs », et que, sans son extrême fatigue, il aurait déserté et passé aux Français*. La pluie pénètre le sol, mandait le secrétaire de Frédéric-Guillaume, et transforme tout ce pays en un vaste marais ; le pain n'arrive pas à l'heure fixée; les chevaux épuisés succombent par centaines, les ambulances se remplissent de malades ^ L'émigré Dampmartin confirme le témoignage de Lombard ; la disette, dit-il dans son style emphatique, laisse bientôt percer des symptômes effrayants ; quelques animaux , hors d'état de suivre

* Cp. le mot de Fersen dans son bulletin au roi de Suède [Fenen, II, 374) : les grandes pluies qui sont tombées depuis quinze jours.

* Lombard, Lettres^ 305.

3 Gœlhe, Camp,, de France, 60 : « unter grossen Leiden •.

* Sirautz, art. cité (à partir du 8 septembre) : « Kein Sonnenschein erheiterle mehr den durch viele Beschwerden endlich gebeugten Muth ; vielmehr sleigerten sich bis Ende des Feldzuges die Widerwârtigkeiten, so zu sagen, in zunehmender Progression. ■

5 Minutoli, dcr Feldxug^ 206-207 : « die Wege auf eine fast unbegreii'liche Weise verdorben », et Gaudy, 12 : « Marsch... âusserst beschwerlich ».

« Laukbard, III, 141.

' Lombard, Lettres^ 316.

GRANDPRâ 4 09

leurs maîtres, et les raisins qui n'étaient point encore parvenus à la maturité, fournissent des ressources aussi tristes que funestes ; ces nourritures malsaines portent après elles les germes de la corruption; une maladie contagieuse éclate avec violence et bientôt appesantit ses ravages *.

On espérait trouver au camp de Landres un peu de repos et de réconfort. Mais, comme toujours, les équipages avaient été retardés par le mauvais temps, par la boue, par la crainte des Français. L'infanterie prussienne, harassée, rendue, dut, de sept heures du soir à minuit, subir une épouvantable averse. On fit des « feux d'enfer »; on y jeta tout ce qu'on avait sous la main, les chaises, les bancs, les tables, jusqu'à la chaire de l'église de Landres. Mais ces brasiers, dit le mousquetaire de Thadden, ne suffisaient pas à nous protéger contre le vent et la pluie. Enfin, au milieu de la nuit, les bagages arrivèrent. On dressa les tentes ; elles offrirent aux soldats le môme abri misérable qu'à Praucourt '. Les uns passèrent la nuit à les maintenir, pour qu'elles ne fussent pas emportées par l'orage ; les autres, manquant de paille et n'osant s'étendre sur la terre boueuse, s'assirent sur leurs sacs ou leurs gibernes. Le diable soit de cette guerre, s'écriait-on; pourquoi nous sommesnous mêlés à des querelles qui ne nous regardaient pas ; la révolution est l'œuvre de Dieu, les patriotes font sa volonté et les émigrés ne sont que des coquins I Gœthe, qui s'efforçait de garder sa sérénité, dicta quelque temps au secrétaire Vogel des observations sur les couleurs, mais la pluie perçait la toile de sa tente et mouillait le papier ; il s'estima fort heureux de passer la nuit, comme à Praucourt et à Bras, dans la voiture du régiment de Weimar : nuit terrible, écrivait-il plus tard en un passage de son récit qui révèle ses propres anxiétés et celles de ses compagnons, car nous étions entre ciel et terre, en face de l'ennemi qui pouvait à tout instant sortir de ses remparts de forêts et de montagnes!

Au lendemain de cette nuit affreuse (13 septembre).

^ Dampmartin, M^m., 302.

« Cp. sur le camp de Praucourt Invasion prussienne^ 215-216.

440 VALMT

les soldats sortirent de leurs tentes « comme les truies de leurs étables » et vraiment, dit Laukhard, ils étaient aussi sales que ces animaux, lorsque la porcherie n'a pas été nettoyée pendant six semaines. L*armée entière nomma ce camp qui n'était qu'un cloaque, le Drechlager ou le camp de la Grotte*.

IV. Cependant, au milieu de la rafale et des misères de ces fangeux bivouacs, le plan combiné par Brunswick s'e;xécutait de point en point. De toutes parts, sur le front des positions françaises, avaient lieu les démonstrations destinées à tromper Dumouriez. Nos soldats, sortant de leurs taillis et de leurs baraquements, faisaient face à Tadversaire, soit à Fléville, soit à Marcq, soit au Morthomme et à Briquenay. Mais, pendant que Tattention de Dumouriez était absorbée par la défense de Grandpré, les Autrichiens se saisissaient du passage de la Groix-aux-Bois.

Ges engagements livrés aux Prussiens par la première armée de la Révolution, ne sont racontés nulle part d'une façon complète et 11 faut entrer dans le détail. C'est le 8 septembre que commence la véritable campagne de l'Argonne, Kalkreuth, devançant le gros de l'armée royale, avait quitté son camp de Marre et s'était porté vers Montfaucon. Le 9 septembre a lieu la première escarmouche. Suivi de quarante hussards et d'autant de dragons, Kalkreuth marche sur Epinonville ; il ne rencontre que des chasseurs à cheval qui se retirent derrière l'Aire. Le 10, il entreprend une nouvelle expédition ; il franchit le pont de pierre d'Apremont à la tète de huit cents cavaliers et de deux bataillons de fusiliers ; il longe la rive gauche de l'Aire et reconnaît de loin le camp de Marcq et de Saint-Juvin. Le 44, il abandonne son camp de Montfaucon, se dirige sur Remonville et fait sa jonction avec l'Autrichien Glerfayt qui s'est avancé jusqu'à Nouart. Le 42, il se porte sur Briquenay, entre la Groix-aux-Bois et Grandpré. Mais au moment où son in-

» R^min. ; Minutoli, der Feldzug, 213; Lombard, Lettres, 316; Goethe, Camp, de France^ 63-64 et 69 ; Témoin oculaire, IL 55-57 et 62 ; Laukhard, 111, 141-142 et 145.

h M VALMY

Le môme jour, Hohenlohe, parlant d'Ivoiry, faisait sur Marcq une grande reconnaissance. Suivi des hussards de Kôhler et de Wolfradt, il passa TAire au gué de Fiéville. L'impétueux Nassau-Siegen se jeta, l'un des premiers, dans la rivière, gravit les pentes escarpées de la berge, mit en fuite les vedettes françaises et poussa, avec Hohenlohe, Massenbach et le colonel de Prittwitz, au delà de Cornay, assez près du plateau de Marcq. Mais, à la distance de hui( cents à mille pas, une troupe d'infanterie française, soutenue par quelques pièces de canon, s'avança contre les assaillants. Les hussards eurent ordre de la charger : ils furent reçus par un violent feu de mousqueterie et par quelques volées de canon; ils tournèrent bride et repassèrent précipitamment la rivière; la retraite, dit Massenbach, s'opérait dans un désordre qui lui donnait les apparences de la fuite. Hohenlohe craignit môme un instant d'ôtre coupé du gros de l'armée : un autre corps d'infanterie, sorti de Saint- Juvin, faisait mine de se porter vers Fléville et menaçait son flanc droit. Le prince s'empressa de gagner la hauteur de Sommerance, entre Fléville et Saint-Juvin, au sud de Landres. Ce fut là que campa l'avant-garde prussienne *.

Ces deux attaques du 4 2 septembre, tentées par Hohenlohe et Kalkreutb, étaient fort honorables pour les troupes françaises. On avait éprouvé, reconnaît Caraman, une résistance de mauvais augure. Les Prussiens ne méprisaient plus leurs adversaires. Partout, dans la moindre escarmouche, les soldats de Dumouriez tenaient tête à l'assaillant. Les chasseurs à cheval tiraient de loin des coups de fusil sur les hussards de KÔhler; on les voyait à sept ou huit cents pas, épauler leur carabine, viser tranquillement l'ennemi, faire feu et disparaître aussitôt. Lorsque le prince Louis-Ferdinand*, emporté par sa folle

Remarquons, à propos du lieutenant Gauvain, qu'il se fit tuer l'année suivante en défendant avec héroïsme contre nos troupes le Faustburg, près de Stromberg.

1 MinutoU, der Feldzug, 210-211 ; Massenbach, Mém.^ I, 59, note ; Renouard, 184.

- C'est le 14 septembre qu'eut lieu cette échauffourée racontée par Goethe et par le prince royal. Louis-Ferdinand, né le 18 novembre

4U YALMY

avaient le dessein d'attaquer le défilé du Chesne-Popule'.ix. «Je crois, écrivait- il à Dillon, que cette attaque n'est qu'une feinte pour attaquer la trouée du Chesne. » Il semblait avoir oublié complètement le passage de la Groix-aux-Bois. Soudain, dans Taprès-midi de cette journée du 12 septembre où il se vantait d'avoir repoussé ses adversaires sur tout son front, il apprenait que La Groix-aux-Bois était au pouvoir des Autrichiens ^

* Arch. guerre, Dumouriez à Dillon et Dillon à Luckner, 12 septembre ; Mém, de Gobert ; Dillon, Compte rendu, 24-25 et 77-78.

Page 1