II
pédanterie que tu imagines: on y rencontre, il est vrai, des gens que j'aimerais mieux ne pas y trouver ; mais ces gens-là n'y font point la loi. Allons, viens avec nous; ce soir la Solina doit y chanter et Spritberg y jouera. Parbleu, si tu veux prendre les choses par un certain côté , que je comprends tout comme toi, j'aime autant entendre hennir la jument noire de Tessan que d'entendre chanter la Solina et jouer Spritberg. Je ne te promets pas que tu t'amuseras. S'amuser ï c'est le mot sacré et le mot mystérieux. S'amuser! où s'amuse-t-on? Ah! si tu veux t' amuser et si tu trouves un moyen d'y parvenir, ne viens pas, mais dis-moi où tu iras, ce que tu feras, c'est moi qui m'attacherai à tes pas et qui t'adorerai comme un Dieu.
—Mon pauvre Vanille, repartis-je, la puissance me manque pour te faire trouver
le plaisir, que tu cherches comme la pierre philosophais. Or, la pensée que renferment tes paroles es! juste; qui n'a pas ce plaisir
en son pouvoir ne doit pas être par trop difficile sur les passe-temps qu'un lui propose. Je te suis donc chez la maréchale de S...
Le maréchal de S.... était mort il y avait près de di.v ans, et il s'étail marié à un âge où, disait-on, sa femme n'avait rien à redouter des droits que lui donnait le mariage. Le maréchal était un philosophe qui avait la passion de ressembler à Câlinât, avec lequel ni sa naissance, ni son mérite, ni sa carrière ne lui donnaient le moindre rapport. Il avait fui l'air empesté des cours, où la trop grande complaisance des favorites et de quelques ministres pour sa médiocrité lui avait fait gagner tous ses grades. La maison qu'il
avait établie à Paris était l'asile de tous les encyclopédistes. On y déclamait chaque soir contre les abus, on y vantait l'égalité, on y célébrait la loi naturelle; enfin, il y régnait un mauvais ton et un faux goût dont la maréchale de S..., alors presque enfant, ne put éviter entièrement l'influence. Elle continua, après la mort de son mari, à recevoir nombre de gens qu'elle aurait dû exclure. Un amour réel de la distinction, d'impérieux instincts d'élégance, l'empêchaient d'être dominée par les idées que représentait une fraction de sa société ; mais on ne peut nier qu'elle ne vécût hors du milieu où était marquée sa place. Elle n'allait jamais à Versailles, et il y avait au moins la moitié des femmes de la cour que l'on ne voyait point chez elle. Varville lui-même, malgré l'espèce de charme qu'elle exerçait sur lui, comme sur la plupart des hommes, la blâmait amè-
rement de ce qu'on rencontrait toujours dans son salon des êtres appartenant à des espèces entièrement inconnues.
J'entrai chez la maréchale de S.... au moment où la Solina achevait un grand air italien qui avait passionné l'assemblée. Rien ne m'ennuie comme les grimaces, les contorsions, enfin toutes les ridicules pantomimes auxquelles la musique donne lieu dans le monde. Les premières figures qui frappèrent ma vue, dans le salon où je pénétrai, me mirent d'une exécrable humeur. Golpier-Baleine se tenait dans l'embrasure d'une porte qu'il bouchait presque en entier, les yeux à demi fermés, la langue entre les lèvres, dans une pause de molle volupté. Le philosophe Drilet, un de ces personnages que la maréchale de S... n'aurait jamais dû laisser s'introduire chez elle, lançait des regards aupla-
fond et rejetait la tête en arrière dans une attitude d'enthousiasme sacré. J'aime le mensonge intrépide et formidable, cherchant des proies pour l'abîme dont il est un des enfants ; mais cette mesquine fausseté qui règne chez les gens du monde, cette fausseté dont toute l'ambition a pour but quelques niaises et innocentes duperies, cette fausseté de l'ignorant qui veut trancher du connaisseur, de l'insensible qui se donne pour passionné, me répugne toujours et m'irrite souvent. Je promenais mes regards avec colère sur une réunion de visages tous plus étrangers les uns que les autres à une expression naturelle, quand une femme s'avança vers moi, dont la figure n'avait rien d'affecté et cependant souriait :
Varville murmura tout bas à mon oreille :
— Yoici la maréchale de S...
J'aimerais faire son portrait; le ferai-jr? A sortir son image de mon cœur j'éprouve un incroyable déchirement. — Tenez, madame, je supposerai que vous l'avez comme. Je parlerai de chacun de ses traits comme s'il était gravé dans votre mémoire ainsi que dans la mienne. Si je m'écrie : Ah ! ses chers yeux verts ! vous ne me direz pas : Mais il fallait me prévenir qu'elle avait les yeux verts.
Elle avait ce soir-là, madame, dans sa toilette, ces deux couleurs qui lui allaient si Lien : le vert pâle et le rose. Sa robe éiait vert pale; les rubans qui se mêlaient aux anneaux poudrés de sa chevelure étaient d'un rose tendre et gai. Dès que je l'eus saluée, elle me fit signe de m'asseoir à côté d'elle sur un petit sofa qui était inoccupé, et de cette voix que j'entends encore :
— Chevalier, fit-elle, on m'a raconté de vous des choses qui m'ont plu infiniment ; j'ai voulu à toute force vous connaître. Tout à l'heure , quand je vous ai abordé , vous aviez le front chagrin ; je vais vous dire pourquoi : vous êtes plein d'indulgence pour les vices, mais les ridicules vous assassinent. Plus qu'aucun de vos compagnons, vous avez besoin des mouvements impétueux , des grands caprices, qui varient, précipitent et quelquefois brisent le cours de la vie. Nos allures régulières dans le plaisir vous sont insupportables, et quand des passions, qui vous semblent simaussadementchétives, empruntent à l'affectation, pour se produire, le secours de son enflure factice, vous éprouvez un dédain poussé jusqu'au courroux. Avouez que la figure du comte de Golpier vous donnait des mouvements de fureur. Je m'amusais des sentiments qui se' peignaient
sur votre visage pendant que vous le regardiez.
Cette justesse d'aperçu produisit sur mon esprit une singulière impression.
— Si vous désirez me connaître, repartisse à la maréchale, je vois, madame, que votre désir sera vite accompli. Car, pour savoir , vous n'avez qu'à regarder. Mais vous m'inspirez à votre tour une bien vive curiosité, qu'il me sera peut-être très malaisé de satisfaire. Toutefois, il est une chose dont je suis certain dès à présent : c'est que vous ne ressemblez à aucune femme.
Puis, après un instant de silence, pendant lequel je demandai à ma coquetterie de houzard une mine agaçante, qui cependant ne cessât point d'être respectueuse :
— Tenez , madame , m'écriai-je, je sais
7/l MÉMOIRES
maintenant un gré immense à mes amis de m'avoir conduit près de vous. Je puis dire le mot sacré de Varville : « Je m'amuse.»
En ce momentun jeune homme s'approcha de la maréchale.
— Est-ce que Rodrigue ne viendra pas ce soir ? lui dit-il.
— Rodrigue, répondit-elle , est ici: le vicomte de Clingham voulait avoir une longue conférence avec lui, pour un portrait mystérieux qu'il désirerait devoir à son pinceau; je les ai enfermés tous les deux dans mon appartement, afin qu'ils pussent parler en liberté. Tenez, ajouta-t-elle au bout de quelques secondes, leur conférence est terminée, car je vois paraître Rodrigue.
Je tournai mon regard du côté où se portait le sien, et j'aperçus un homme , jeune
encore, qui avait en lui du gentilhomme et de l'artiste. Rodrigue de Ilurza , vous le savez, madame, était d'une famille noble de Hongrie. 11 servit queque temps en Allemagne ; mais la vie militaire ne lui convenait pas; ainsi qu'Altimbras le lui dit un soir à souper, dans un accès de brutale franchise, il n'aimait les armes qu'en peinture. Rodrigue était une de ces natures si méprisables , quoiqu'elles soient souvent le partage de gens qu'on dit de génie, chez lesquelles l'action et la pensée ne se répondent jamais. Rempli d'amoureux caprices pour tout ce qui est élégant et hardi, il jetait sur ses toiles les cavaliers les plus fringants; vous connaissez sa Sérénade? Un hidalgo, debout sur un cheval noir tenu par un page aux vêtements écarlates, embrasse une petite main couleur de lis sortant d'une jalousie. Derrière lui, on voit un groupe de musiciens, éclairés par une fantasque lumière
de lune. A ses pieds, est étendu un homme, dont le front, d'une pâleur argentée , trempe dans une flaque de sang d'un rouge sombre: sans doute un malencontreux interrupteur du concert qui a repris son cours. Celui qui savait si bien sentir et rendre le charme terrible de cette musique et de ce sang, de cette nuit de meurtre et d'amour, celui-là aurait dû savoir mettre dans la vie un peu de la poésie audacieuse qu'il répandait dans son tableau.
Eh bien ! c'est là ce qu'ignora toujours Rodrigue. Avec les dehors du plus étourdi des gentilshommes et l'esprit du plus aventureux des poètes, il avait le cœur de ce philosophe genevois qui a été laquais. Au fond de lui était quelque chose de timide et de honteux, qu'il cherchait en vain à cacher. Par instants , il croyait s'acclimater dans le monde du bruit et du mouvement. Il s'aper-
cevait bientôt qu'il y souffrait ; il le quittait pour la solitude. Non point pour cette féconde solitude, où le poète et l'artiste trouvent des inspirations qui les renouvellent ; mais pour cette solitude ingrate et malsaine , où vont se perdre les âmes débiles et faciles à effaroucher. Un orgueil sans puissance , une inquiétude sans grandeur, tourmentaient Rodrigue , et troublaient, tarissaient même en lui les sources du talent.
J'avais déjà entendu parler de Hurza, quand je le vis pour la première fois. On aurait pu ne point me le nommer, je l'aurais reconnu. Pour un observateur attentif, il y avait dans toute sa personne quelque chose qui blessait également l'intelligence et les yeux. Une expression furtive d'embarras, de défiance , de crainte , se laissait surprendre sans cesse dans son regard, qu'il cherchait à
empreindre d'une expression martiale. Enfin, aux contours déformés de son visage , se trahissait le vice par lequel s'achevait sa ruine : Rodrigue de Hurza était ivrogne. D'abord, il avait voulu aimer le vin d'une passion vaillante. Il avait vidé ses premiers verres avec de joyeux compagnons, dans le tumulte des festins ; puis , en se retirant des orgies pour lesquelles il s'était senti le cœur trop faible , il avait conservé un goût que la solitude rend le plus dégradant de tous les goûts. Ses amours avec la bouteille , en cessant d'être celles de Don Juan , étaient devenues les amours de Sganarelle. Au lieu de s'enivrer à notre manière , il s'enivrait à celle de nos valets. Cette honteuse habitude ne se
Vous devez trouver, madame , que je vous parle bien longtemps de Rodrigue : je suis loin d'en avoir fini avec lui. Ce soir-là , je
sentis au cœur un sentiment de souffrance, en pensant que la chambre d'où il sortait était la chambre a coucher de la maréchale.
•St
La maréchale me fit connaître un état de Pâme que je me croyais destiné à ignorer. Moi qui étais obligé de mettre toute moi intelligence à deviner ce qu'on entendait par bienveillance et par tendresse; moi qui n'avais jamais senti près d'une femme que dos instincts de domination implacable et de sualisme emporté , auprès d'elle je compris