‹ ValpériChapitre 4 sur 10 · II. G · texte numérisé non relu

II. G

les mystérieuses douceurs qu'éprouve l'enfant près de sa mère. Yis-à-vis des autres, ma nature n'était pas moins inflexible ni moins violente; mais, vis-à-vis d'elle, j'étais un homme transformé. Quand je parvenais dans ma soirée à prendre place à ses côtés sur un sofa , et à saisir au milieu de la foule le charme furtif d'un tête-à-tête, je sentais une joie qu'à aucune époque de ma vie je n'avais soupçonnée , une joie sans inquiétude et sans égoïsme, mêlée d'un attendrissement qui me jetait dans une indicible surprise. L'habitude me vint peu à peu de lui raconter mon existence, toutes mes actions et toutes les pensées dont mes actions émanaient. Je m'étais moqué maintes fois de l'expansion comme d'une des plus ridicules faiblesses de l'âme, et l'expansion remplissait tous mes entretiens avec elle C'était une si grande fête pour moi que son regard fixé sur le mien

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avec une attention souriante et rêveuse. Accoutumé aux intelligences incomplètes, je prenais, à me découvrir tout entier devant cette parfaite intelligence , un plaisir supérieur à tous ceux dont jusqu'alors j'avais eu l'idée.

Bientôt les conversations ne nous suffirent plus , et une correspondance s'établit entre nous. I ne correspondance ! J'aurais fait fouetter la maîtresse de Saint-Preux pour son intempérance épistolaire. J'avais en haine et en mépris toute femme traçant autre chose que fés quatre ou cinq mots nécessaires pour donner avec une plume un rendez-vous. Eh bien ! je me mis à recevoir tous les jours des lettres , et des lettres que j'attendais avec impatience , que je lisais avec émotion , enfui qui me faisaient écrire d'autres lettres à mon tour.

Je puis, madame , vous donner une idée de mon commerce bizarre avec la maréchale, et en même temps faire marcher, au lieu d'interrompre, l'histoire de ma vie. Pour cela, je n'ai qu'à transcrire quelques-uns des billets qui marquèrent les premiers temps de notre liaison.

La maréchale de S... au chevalier de Valpéri.

« Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier au soir chez la marquise de Fénil ? Comment s'est passé le souper du vicomte de Clingham? Les funérailles de lady Bling ont-elles été dignement célébrées ? Il faut que j'aille ce soir à la Comédie-Française avec lord Wilford et madame de Séloncey; ainsi je ne vous verrai pas aujourd'hui , à moins que vous ne soyez d'humeur à venir entendre les plaintes d'Ariane, qui seront très particulièment pénibles, je vous en préviens, car, dans

ce moment-ci, Ariane est jouée horriblement. En tout cas, chevalier, comme, à mon grand regret , je n'ai pas une place à vous offrir dans ma loge, tout espoir de causerie nous est interdit. Écrivez-moi donc pour que je sois au courant de tout ce qui passe dans un esprit où je m'amuse tant à regarder. »

Le clievalier de Yalpcri à la maréchale de S...

« Je ne suis point allé hier au soir chez la marquise de Fénil , parce que , en y allant , je me serais privé du petit billet que je viens de recevoir, et je n'aurais pas pu vous parler, grâce à l'idée ingénieuse qu'a eue cette spirituelle marquise de séparer les hommes des femmes à ses concerts. Pendant que vous écoutiez la grande baronne de Saverte chanter dans le haut de sa tête, et le gros comte de Randan chanter dans le bas de son ventre, j'étais couché sur un tapis, devant le feu de

Tessan , au milieu des Navarrois, dont j'entendais et ne suivais pas les propos.

» Je n'avais pas cette nonchalance au souper de Glingham. C'est moi qui ai prononcé le discours sur la tombe de lady Bling. Puisque vous me demandez des détails sur notre Cérémonie funèbre, je vais vous la raconter tout entière.

» A la fin du souper , Clingham s'est levé ; vous savez que sa langue d'ordinaire n'est point très déliée , le vin la rendait encore plus embarrassée que de coutume; cependant il est parvenu à se faire comprendre. Yoici à peu près ce qu'il nous a dit :

» — « Messieurs, quoiqu'on m'ait accusé d'avoir voulu couper la gorge à lord Bombrookc parce qu'il avait deux jockeys plus petits que mes deux jockeys Trick et Trinck, et deux

lévriers plus grands que mes deux lévriers Mab et Mob. Je n'ai point de vanité. Si c'était pour un de vous qu'elle m'eût quitté, je ne l'aurais point condamnée à mort ; mais elle s'est enfuie avec un danseur, si mal fait encore que je n'en aurais point voulu pour monter derrière ma voiture. Je propose donc qu'elle soit enterrée en effigie, et que chacun s'engage par serment à la tenir pour trépassée. Messieurs, tachez de bien saisir le sens de ce serment : il faut que lady Bling ne puisse plus avoir de sa vie un gentilhomme pour amant. C'est notre intérêt à tous cftri l'exige. Si elle venait offrir ses faveurs à quelqu'un d'entre vous, celui-là devrait lui dire: Arrière , ô spectre de lady Bling, rentrez dans votre tombe. Lady Bling a été enterrée chez le vicomte de Clinshain.»

lDJ

» Après ce discours, les funérailles ont

commencé. Notre amphitryon nous a conduits dans une grande pièce toute tendue de noir. Au milieu de cette pièce était une bière entr'ouverte. Lord Clingham nous fit prendre place silencieusement autour de la chambre mortuaire. Tout à coup une porte s'ouvrit , et deux laquais en grand deuil parurent, portant sur un brancard l'image en cire de lady Bling, toute couverte de fleurs et de diamants. Deux coussins de velours étaient de chaque côté de cette effigie : sur l'un on voyait plusieurs paquets de lettres attachés avec des faveurs noires ; sur l'autre étaient un ruban rose pâle, une longue mèche de cheveux blonds , un petit bouquet de fleurs fanées , et un portrait en médaillon. On déposa le brancard auprès de la bière. Puis une nouvelle entrée eut lieu ; un troisième laquais, toujours vêtu de deuil, vint par une autre porte, tenant entre les mains un trépied sur

lequel un brasier flamboyait. Lord Clingham prit alors les paquets de lettres en disant :

» —Presque toutes ces lettres m'ont été remises en secret, glissées sous des mouchoirs parfumés ou sous des éventails; je les brûle à la face de tous, pour faire honte à celle qui les a tracées.

» Et il jeta leslettres dans le brasier; puis il saisit les objets qui leur servaient de pendant, et il s'écria :

» — Périssent ces gages qui me font rougir ; car j'avais la faiblesse de les embrasser en tapinois, ainsi que des choses animées; qu'on me noie à présent, comme Clarence, et dans un tonneau d'ale, non pas dans un tonneau de malvoisie, si je passe dans un nouvel amour par de semblables fadaises.

» Et il jeta au feule ruban rose, la mèche de

cheveux , le bouquet fané et le médaillon.

» Onaccoraplitalors l'acte le plus important de la cérémonie. On ôta la figure de cire du brancard sur lequel elle reposait, et on la plaça dans la bière. Cette figure avait le costume exact que portait lady Bling dans une fête donnée à la cour d'Angleterre. On assure que Clingham a payé deux millions une parure qu'on lui a faite exprès pour ces funérailles , et qu'il a ensevelie à jamais avecle souvenir de son amour.

» La bizarrerie et la magnificence de notre hôte finirent par me mettre sous le charme. Il y avait dans cette solennité étrange , moitié bouffonne et moitié douloureuse, quelque chose de complètement en harmonie avec mon genre de gaîté. Je m'élançai près de la bière qui venait de se fermer sur l'image de lady Bling, et j'entamai une oraison funèbre ; com-

me on dit dans les romans, madame, je fnétincelant.

» Pendant que je parlais , Altimbras et Ferguse se glissèrent dans la salle du souper, d'où ils revinrent avec des verres et du vin de Champagne. On se mit à boire, et, quand on eut bu, on porta lord Clingham en triomphe. Puis Fèrguse, qui a pour manie de mettre le feu partout , ne put résister aux tentatives que lui offrait un beau brasier allumé dans le milieu de la chambre, il entreprit de brider le cercueil de lady Bling. On ne s'aperçut de l'incendie dont il se donnait le plaisir qu'au moment où un tourbillon de flammes nous obligea de quitter les lieux. En un instant la maison entière de lord Clingham fut sur pied ; tandis que les suites du passe-temps de Ferguse occupaient tous les gens du vicomte, nous quittâmes en bande

son hôtel, et alors, madame, eut lieu pour moi l'incident qui me semble aujourd'hui le plus piquant de cette soirée.

» Tessan avait amené chez lord Clingham un jeune seigneur étranger qui est un peu son parent. Valerio Semproni, le fils du comte Semproni, l'ambassadeur de Venise. Valerio est presque un enfant. Il a dix-huit ans à peine , et, j'en conviens, moi que vous avez assez souvent accusé de méconnaître toutes les beautés, même celles des femmes, il est singulièrement beau. Il a le type de la noblesse italienne, c'est-à-dire d'une lignée qui descend, non point de soldats et de fileuses , comme celles des gentilshommes du nord , mais de déesses , de rois et de demi-dieux. Sa famille, dit-on, a la prétention de se rattacher par les femmes à celle de César, qui était petit-fils de Vénus, comme chacun sait.

En vérité, Valerio peut soutenir qu'il a du sang de Vénus dans les veines. Son front souverain, ses yeux éclatants, sa bouche audacieuse et fine, tous ses traits empreints d'un orgueil païen, sont bien ceux sous lesquels put se montrer cette déesse, quand elle apparut à Paris, radieuse vision du monde antique, dans la triomphante lumière d'un ciel d'Asie.

» Toute la soirée, Valerio avait tenu son regard attaché sur le mien avec une expression de curiosité à la fois pensive et ardente. En revenant de chez Clingham, il se mit à mes côtés. Nous étions sortis à pied de l'hôtel , et nous marchions deux à deux ; Valerio ralentit le pas, de sorte que nous nous trouvâmes lui et moi un peu isolés de nos compagnons. Puis, tout à coup, il me serra le bras et me dit:

» — Si vous m'avez observé ce soir à souper, chevalier, vous avez pu voir qu'il n'est pas entré dans mon verre une goutte de vin ; ce n'est donc pas l'ivresse qui va mettre sur mes lèvres desparoles que vous trouverez bizarres. Chevalier, j'ai vu mon grand-père , l'amiral Semproni, dont les marins assuraient que le regard domptait le courroux de l'Adriatique, me menacer de sa malédiction, un jour que j'avais levé le poignard contre Tiburce Farnero,le fils de sa fille et mon cousin. L'expression qui animait son visage me laissa aussi insensible que la statue de marbre contre laquelle son bras de fer venait de me clouer , un Bacchus victorieux de Maffieri. Eh! bien, quand vous me regardez, un frisson singulier parcourt tout mon corps. Je me sens dominé par une puissance contre laquelle j'essaierais vainement de lutter. Et, ce qui me cause une profonde surprise, vous ne m'inspirez pas de

haine ; loin de la , je suis poussé vers vous par une irrésistible attraction.

» Ici Valerio s'interrompit un instant, puis il reprit d'une voix lente et grave :

» — Si Malipoli, que j'ai traité de fou, m'avait dit vrai... Tenez, chevalier, j'ai une demande à vous faire: promettez-moi que vous éviterez, autant qu'il sera en votre pouvoir, de vous rencontrer avec ma sœur Valeria.

• Tandis qu'il prononçait ces mots, un clique Lis d'armes et des cris se firent tout à coup entendre. Nos compagnons étaient aux prises avec le guet ; Semproni et moi, nous courûmes à leurs secours. Dans une bagarre qui dura quelques minutes à peine, et où la victoire, comme d'habitude, ne se déclara pas pour les soldats de la maréchaussée, le bel Italien reçut à la jambe un coup de baïon-

nette, et à la tête un coup de bâton, qui nous obligèrent à le porter sur nos bras jusqu'à l'ambassade de Venise. Nous avons envoyé ce matin savoir de ses nouvelles, il est au lit avec une fièvre assez ardente.

» Comment trouvez-vous, madame, ma nuit d' avant-hier? n'est-ce pas qu'elle est bien remplie, et que, dans sa dernière partie, elle contient un mystère des plus attrayants. Je brûle maintenant du désir de voir cette Valeria, qu'on me supplie d'éviter. Mais, ma foi, j'ai plus envie encore de vous contempler, vous qui êtes là vraiment, sans aucune métaphore de galanterie, le seul astre qui m'ait fait connaître une rêverie heureuse. Ainsi donc ce soir je ne m'inquiète point du jeu d'Ariane et je vais à la Comédie-Française. Si, en entrant dans votre loge, avant même de m'avoir vu, vous sentez quelque chose» on peut

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vous dire cela à vous, qui croyez au magnétisme, madame, ce sera mon regard, épiant depuis une heure votre arrivée, et s' élançant au devant de vous. »

La maréchale de S.... au chevalier de Valpéri.

€ Eh bien ! je l'ai vue cette Valeria dont il ne faut pas que l'existence rencontre la Nôtre , et je suis forcée de vous dire qu'elle est admirablement belle. Il n'a été question hier toute la soirée, chez lord Wilford, que de ses grâces superbes. Mais, ce qu'on ne peut comprendre, elle a Pair d'aimer l'homme dont elle est la fiancée. Or, cet homme vous le connaissez, c'est le duc de Nesmes. Oui, le duc Léopold de Nesmes, qui se fit une assez mauvaise affaire l'an dernier pour avoir renouvelé le passe-temps de M. de Charolais, c'est-à-dire tire sur des couvreurs, dans son château de Tournebaut. Avec ses grands yeux

noirs tout remplis de mystérieuses clartés, et sa bouche d'un pourpre impérial, si intelligente quoique si dédaigneuse, comment la Vénitienne a-t-elle pu s'éprendre de ce gentilhomme inepte, qui ne sait point même, dans des caprices sans frein, avoir de l'originalité ? Gomme j'aime à me rendre compte de tout, voici l'explication que j'ai trouvée.

v Valeria est possédée d'une passion. Elle aime d'un amour sauvage la distinction, et une distinction d'une seule espèce, la distinction patricienne. Je me suis aperçu que le visage de lord Wilford, où la noblesse de l'intelligence a empreint son caractère, lui était odieux. Le duc de Nesmes est le type du gentilhomme : main effilée, dans laquelle on ne peut concevoir autre chose qu'une garde d'épée, nez recourbé, comme il convient à la race qui de ses demeures avait

fait des nids d'oiseaux de proie, bouche mince et pâle, teint d'ivoire, larges paupières rayées de veines bleues, aucun des signes d'un illustre lignage ne lui fait défaut. Valeria l'aime donc, elle sera heureuse, assise au fond de sa gondole, aux côtés de ce noble époux, de jeter un regard froidement altier sur les beaux pêcheurs à face brune dont elle rencontrera les yeux ardents. Ce qui fait le fond du caractère de Valeria, c'est le mépris. Il lui faut un mari qui, d'instinct, éprouve toutes ses répulsions. Peu lui importe, du reste, que ce mari comprenne ou non les secrets de son âme, ce ne sont pas les joies expansives de la tendresse qu'elle cherche dans le mariage, ce sont les jouissances concentrées de l'orgueil.

«Voici bien des réflexions sur cette jeune iille, et pourquoi, chevalier? parce qu'elle

m'intéresse, vous savez à quels titres. Mais non, vous ne le savez point complètement encore. A ce bal chez lord Wilford était le comte de Malipoli. 11 est venu s'asseoir auprès de moi ; comme je connaissais son intimité à l'ambassade de Venise, je lui ai parlé de Valerio.

» — Valerio a toujours la fièvre, dit-il, quoique ses blessures soient guéries ; car sa fièvre ne vient pas des coups qu'il a reçus. Ce qui répand dans ses veines les ardeurs funestes dont il a tout le sang embrasé, c'estl'inquiétude.

» — Et d'où lui vient cette inquiétude ? m'écriai-je.

» —Du danger qui menace sa sœur Valeria, me répondit-il. Vous jugez si ma curiosité fut éveillée. Je pressai Malipoli de questions.

Tout ce que je pus tirer de lui, c'est qu'il existait de par le monde un regard qui pouvait faire trembler et pleurer, remplir d'orageuse ivresse, cette Valeria que les soupirs des orgues et la voix des meilleurs chanteurs, l'odeur de la mer et celle des orangers , enfin toutes les puissances de la vie, la musique, les parfums, les tempêtes, n'avaient jamais fait sortir un instant de sa triomphale insensibilité. Alors, chevalier, je pensai à vos yeux, qui savent passer d'une clarté de lune à un véritable éclat d'enfer. »

Le chevalier de Valpéri à la maréchale de S...

« La plus extraordinaire des nuits que j'ai vu s'écouler jusqu'à présent, en comprenant cette nuit, dont je crois vous avoir parlé, où je me promenai sur un palanquin dans le parc de Valpéri enlacé à Zareb , vient de s'achever tout à l'heure , madame. Il n'y a qu'un

instant , une femme est sortie de ma chambre, et cette femme va dans quelques heures, quand le ciel, que j'aperçois encore grisâtre derrière mes carreaux , sera devenu d'un bleu joyeux baigné de lumière blanche, monter en costume de mariée dans un carrosse attelé de chevaux enrubanés. La fille du comte de Semproni , Valeria Semproni , qui épouse aujourd'hui le duc de Nesmes, a passé chez moi la veille de ses noces. Voici ce qui est arrivé :

» Tessan me conduit hier, dans la matinée, jusqu'à l'ambassade de Venise, où je vais savoir des nouvelles de Valerio. Un domestique m'assure que le malade est en état de me recevoir et me mène jusqu'à sa chambre. J'ouvre doucement la porte , un tableau inattendu frappe mes yeux. Valerio était endormi dans un grand fauteuil, et , assise auprès de

lui, une jeune fille, qu'il n'était pas difficile de reconnaître pour sa sœur, veillait sur son sommeil.

»Loin de songer à me retirer, je me décide à profiter de l'occasion qui me réunit à Yaleria; je prends silencieusement un siège et m'établis en face de la belle Vénitienne.

»11 y a dans les chambres de malades quelque chose de favorable au recueillement et au mystère. L'air, qu'aucun bruit ne frappe jamais, y a plus de mollesse et d'épaisseur ; les fioles, ces prisons de verre qui renferment des puissances bienfaisantes ou dangereuses, portent la pensée vers le monde occulte des laboratoires. Mon regard et celui de Valcria , dès qu'ils se furent rencontres , restèrent attachés l'un à l'autre par un lien formé subitement. Puis il me sembla que la jeune fille sentait une impression pareille à celle que lui

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aurait fait éprouver une ascension vers des hauteurs inconnues. Les voluptueuses terreurs du vertige m' apparurent dans ses yeux ; l'extase l'avait prise sur ses ailes et l'emportait.

» Un moment arriva toutefois où le vol merveilleux dont elle recevait l'impulsion vint à s'arrêter. Parvenue aux régions les plus élevées où puisse être portée une âme humaine, soit par les nuages de l'opium , soit par les rayons d'un regard fascinateur, elle subit dans tout son être une révolution soudaine. Un frisson parcourut son corps, ses paupières s'abaissèrent , le sang se retira de ses lèvres , et, sur son pâle visage, aussi immobile et aussi beau que celui d'une statue grecque, coulèrent des gouttes de sueur qui me rappelèrent ces sueurs du marbre dont l'antiquité avait si peur. Cet état ne dura pas long-

temps , la vie qui l'avait brusquement abandonnée rentra brusquement en elle. Des teintes vermeilles se répandirent sur ses joues, ses yeux se rouvrirent, elle se leva du fauteuil sur lequel elle était à demi renversée. Je reconnus qu'elle venait de s'endormir ; ce frisson , cette pâleur, cette défaillance soudaine , avaient marqué la transition qui de la veille des visionnaires conduit au sommeil des somnambules.

» Alors, tout endormie, elle s'avança vers moi, saisit ma main , l'appuya sur sa bouche, puis, se laissant tomber à mes pieds, posa sa tête entre mes genoux avec la volupté soumise et passionnée d'une esclave amoureuse. En ce moment, j'entendis un soupir douloureux sortant d'une poitrine oppressée. Je vis que Yalerio subissait dans son sommeil une funeste influence. Son beau front

était d'une pâleur livide, et ses ardentes prunelles se débattaient dans un convulsif effort contre un poids qui semblait peser sur ses paupières. Je ne voulus point prolonger la scène étrange qne j'avais provoquée. Je ne sais quelle série d'embarrassantes catastrophes aurait pu amener le réveil de Valerio ; satisfait de la découverte que je venais de faire, je pris Valeria entre mes bras, la remis doucement sur son fauteuil, et me retirai sans faire de bruit.

» A peine sorti de l'ambassade, je me souvins d'une conversation que j'avais eue la veille sur le magnétisme avec Malipoli. Le comte m'avait dit que 1 apuissance magnétique n'était astreinte à aucune condition d'espace , qu'il y avait maint exemple de magnétiseurs se faisant obéir, en dépit des distances, de l'être qui leur était soumis. La pensée

me vint d'éprouver mon empire sur Valeria, et cette pensée s'empara de moi avec une force toujours croissante.

» Je m'étais engagé à passer lasoirée chez Varville avec les Navarrois. J'allai rejoindre mes compagnons, mais je restai peu de temps avec eux. A onze heures, j'étais de retour dans mon logis. Je me revêtis d'une grande robe de chambre en velours violet, et je m'établis dans un fauteuil au coin de mon feu.

» Je savais que, malgré la maladie de Valerio, Valeria devait épouser le duc de Nesmcs dès que cette nuit, qui avait commencé déjà. aurait fini son cours. Je pensai combien il serait piquant de recevoir avant son époux les baisers de cette fière patricienne, qui se croyait destinée à porter l'honneur conjugal plus haut que le Cid ne portait l'honneur paternel. Je me dis qu'en ce moment elle ve-

nait sans doute de s'endormir, l'esprit agité, troublé, par le souvenir confus des émotions de la journée et par la prévision des émotions du lendemain.

» Le désir me prit d'envoyer au milieu de ses songes une puissance qui remuât tout son être. A l'idée que je pourrais voir ce spectacle merveilleux de l'existence occulte du rêve mêlée à l'existence sensible du monde réel , à l'idée que Valeria , entourée des vapeurs du sommeil comme d'un suaire , allait peut-être, sur un effort de ma volonté, se présenter soudain devant moi, mon intelligence, si ardemment éprise du mystérieux, s'exalta. Rassemblant tout ce que mon âme a d'énergie, tendant avec tant de force tous les nerfs de mon cerveau qu'ils me semblaient prêts à se briser, je désirai que Valeria, sielle était couchée, se levât tout endormie, franchît la distance

qui séparait sa demeure de la mienne, et vînt frapper à la petite porte dérobée par laquelle entreraient mes maîtresses, madame, si j'en avais.

» Au bout d'une demi-heure, que je passai tout entière dans ma conjuration, j'entendis un bruit qui me fit tressaillir. Un coup, qui avait l'air d'être donné par des doigts de morte, tant il était à la fois faible etvibrant, frappait ma porte secrète. Tout rempli de l'orgueil et de l'effroi qu'éprouve un magicien en voyant réussir ses sortilèges , je me levai et courus ouvrir.

» Valeriâ m'apparut, madame , enveloppée dans une mantille vénitienne. Je me reculai, elle entra dans ma chambre. Tous ses mouvements avaient autant d'assurance que si elle eût été éveillée, mais le désordre de sa toilette, la fixité de son regard, et par-dessus tout

quelque chose de surnaturel dans la légèreté deson pas, me prouvaient qu'elle était endormie. Je la fis asseoir sur mes genoux, j'étreignis ses mains que je sentis d'une moiteur brûlante, et, penchant ma tête vers la sienne, je murmurai tout bas :

» Valeria , chère fille , dis-moi ce 4ue je te fais éprouver?

» Elle me répondit:

» Tu me fais bien mal et bien peur ; pourtant je t'aime. Je t'aime à vouloir rester auprès de toi dans les lieux de ténèbres , de trouble et de feu dévorant, où tu habites. Je t'aime, comme ma nourrice Fepa m'a raconté que l'abbesse des Ursulines aimait le beau démon Téthial. Mon terrible amant, je suis ton esclave; brûle et déchire, si tu le veux, ce corps qui t'appartient. Toute plaie faite par toi me

donnera un élan de volupté plus fort que l'élan de la douleur.

»En prononçant ces mots, madame, elle avait l'expression du martyr, qui des tenailles embrasées et des scies sanglantes, de tous les instrumente de tortures, ne croit plus recevoir que d'âpres caresses, d'enivrants et furieux baisers. Je fus presque tenté d'imprimer ma dent sur l'épaule ardente et pâle que je voyais briller entre les flots désordonnés de ses cheveux noirs. Je la serrai convulsivement entre mes bras, et je fus son maître en effet jusqu'à cette heure, redoutée des amants et des fantômes, où toutes les paupières qu'appesantissaient les charmes, soit de la magie, soit de l'amour, sont dessillées par les doigts glacés du matin.

Vprès ce qu'elle m'avait donné, j'aurais été désolé que Valéria n'accomplit pas son

mariage avec le duc de Nesmes. Je souhaitai qu'elle retournât chez elle comme elle était venue chez moi, et mon vœu s'accomplit encore. Je la vis se dégager de mes bras , prendre sa mantille et disparaître.

» Qu'un souvenir obscur, mais embrasé et incessant, lui reste de cette nuit; que les heures passées avec moi dévorent toutes les autres heures amoureuses qu'elle aurait pu passer sur cette terre ! voilà, madame , ce qu'à présent je ne puis m' empêcher de désirer. Est-ce mal ? Oui, certes, me répondrez-vous , et d'autant plus mal, madame , que je n'aime pas Valeria ; que cette nuit me rend heureux , surtout parce que je vous la raconte ; qu'il y aura sans doute plus d'un instant ce soir où, en regardant les fleurs de votre éventail, je l'oublierai bien complètement.

Eh! bien, madame la duchesse, je vous assure que je ne me savais pas amoureux de la maréchale de S... Il serait plaisant que je vous parusse candide. Mon ignorance ne tenait guère à la candeur : elle venait de la persuasion où j'étais alors que je n'aurais jamais rien à démêler avec les joies, les tristesses, les langueur», les espérances, enfin n. 8

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les émotions innombrables de la passion qui rend l'âme humaine changeante comme un ciel de printemps. Je croyais mon cœur fermé d'une façon si impénétrable à l'amour que je regardais avec surprise, sans parvenir à le reconnaître, le sentiment qui s'y était glissé. La maréchale, qui, de son côté, n'avait jamais aimé, non pas comme moi par égoïsme et par orgueil, mais par des hasards de sa destinée ; la maréchale ne pouvait point m' éclairer sur ce que j'éprouvais. Nous nous livrions donc tous deux, sans arrière-pensée, au charme étrange et nouveau du commerce qui s'était établi entre nous.

Toutefois, malgré l'indulgence sans bornes qu'elle avait pour moi et le fond de tolérance excessive que lui donnait son intelligence de toute choses, la maréchale me

DU BABdlf Di' VAI.l'lîllI. ! I !

évèrem mt sur mon avrminv avec \aleria. Quand j<> la revis pour la pr<'ini<]v lois après la lettre que vous venez de lin; (c'était chez la princesse Pafenkin, le soir même du jour où je lui avais écrit), elle m'aborda d'un air sérieux :

— Vous vous trompez, chevalier, me ditelle, si vous croyez que c'est le côté bizarrement infernal de votre caractère qui me plait et m'attache à vous ; ce qui me séduit, c'est l'originalité de vos manières, et surtout de votre esprit. C'est ce don prodigieux d'intuition, qui, sur un mot, sur un regard, vous fait pénétrer jusqu'au fond d'une àme; c'est l'imprévu de vos discours, et la fantaisie naturelle qui préside à toutes vos actions. Oui, chevalier, voilà les qualités qui ont fait de moi votre amie. Ces qualités peuvent très bien être sép irécsde l'inquiétude orageuse

et malfaisante dont vous êtes tourmenté sans cesse. Votre gaîté douloureuse, vos plaisirs cruels, les féroces instincts de votre orgueil, m'affligent et pourraient presque m'irriter. L'amour du merveilleux, que vous ne m'accuserez point pourtant de ne pas ressentir, ne peut rendre excusable à mes yeux votre conduite envers Valeria.

Après ces paroles, je me recueillis pendant un instant, puis je repartis :

— Que voulez-vous? Si j'essaie de penser à Valeria avec un mouvement de repentir, je sens mon âme qui se refuse à tout regret. Elle peut par instants souffrir, mais d'une douleur stérile, qui la laisse brûlante et dure, d'une douleur maudite d'où n'est jamais né aucun retour vers ce que vous appelez le bien. Et cependant me voici tout rempli d'une tendre tristesse dont je pourrais

pleurer, parce que votre regard a pris une expression chagrine que je ne lui connaissais pas. Avez-vous le courage, auriez-vous le droit de m'en vouloir?

Les grands yeux de la maréchale répondirent comme je pouvais le désirer à ma question.

Une occasion se représenta bientôt où j'eus bien plus besoin encore que dans cette circonstance de tous les trésors de sa bonté. Je rentrais chez moi, par une matinée d'avril, après un repas d'officiers. Je montais mon escalier d'un pas léger, vêtu de l'uniforme élégant et splendide que portaient les houzards de Ramstadt, quand j'aperçus une femme tout en noir qui m'avait précédé de quelques minutes. Cette femme venait de sonner à ma porte ; au bruit de mes pas, elle

se tourna de mon côté, et je vis Louise, la fille du pasteur Brendt.

« Il est, disait Houdéisse, un genre d'apparitions cent fois plus odieuses que celles des morts auxquels on pense, ce sont celles des vivants qu'on a oubliés. Bien mal appris est l'ami, bien mal inspirée est la maîtresse, qui s'imaginent de venir brusquement ressusciter, en se montrant soudain à vous tout un passé que vous croyiez enseveli. » Houdéisse, dans la situation où je me trouvais, n'aurait pas éprouvé contrariété plus vive que ne le fut la mienne.

— Ma chère enfant, lui dis-je, que s'est-il passé dans votre vie? pourquoi avez-vous quitté votre père?

Elle me montra ses vêtements de deuil.

— Ah ! le vieux Brendt est mort, m'écriai-

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je; maïs votre cousine, comment n'ôtes-vous pas restée auprès d'elle? L'auriez-Vous également perdue? M. de Valpéri vous a-t-il renvoyée de son château? Qu'ètcs-vous venue faire ici?

Elle ne répondit à celte série d'interrogations, dont la dernière contenait tout l'esprit, qu'en fondant en larmes. Je la fis entrer chez moi, et pris place à côté d'elle sur un petit canapé. Puis, quand elle fut un peu remise, donnant tout à coup à mon regard, par un effort de ma volonté, sa plus trompeuse expression de douceur :

— Voyons, chère belle, fis-je d'une voix caressante, apprenez-moi ce qui vous est arrivé et ce que vous espérez; je me souviend rai toujours dubonheur que j'ai reçu devons.

Elle me repartit d'une voix entrecoupée de sanglots :

— Ce qui m'est arrivé , c'est de voir mourir mon père , et , quand son pauvre corps, qui a senti tant de douleurs, n'a plus été là pour me retenir, de me laisser emporter vers vous. Ce que j'espère, c'est un mot de votre bouche qui me ranimera; c'est un regard, c'est une caresse, qui me consoleront; car j'ai tant pleuré, tant pleuré, que ma vue s'en est obscurcie.

Je ne sais point si les larmes de Louise avaient obscurci sa vue ; mais je m'aperçus en ce moment qu'elles avaient laissé à ses yeux leur doux éclat.

Les caresses , de tout temps , m'ont été aussi faciles que la tendresse me l'est peu. Bientôt la fille de Brendt , tout-à-fait consolée , me raconta en détail sa vie, depuis le jour où je l'avais quittée jusqu'à celui où je la revoyais. Je sus comment son père était

DU BAHON DE VALI'KUI. 121

mort, dévoré, disait-elle, par des chagrins que lui faisaient de maudits livres. Elle m'apprit qu'à son agonie le pasteur, dans un transport de fièvre, avait déchiré un volume couvert de velours noir, que je reconnus pour être celui du Lucrèce où nous avions lu tous deux. Puis elle me parla de Geneviève. Elle me dit que, le lendemain du jour où Brendt avait été enterré, elle s'était décidée à prendre pour confidente de ses souffrances cette austère fille, "à qui jusqu'alors elle avait redouté de s'ouvrir. L'étonncment douloureux et la résistance de sa cousine quand elle lui avait annoncé la résolution où elle était de venir à Paris , les prières passionnées qui lui avaient fait gagner sa cause , elle n'oublia lieu. Ses discours furent même si longs que, tandis qu'elle parlait, deux heures s'écoulèrent, et je vis approcher l'instant d'un rendez-vous que j'avais avec Houdéisse. Je me

122 MÊMOIHES

levai en lui disant que j'étais obligé de sortir, et lui demandai si elle avait un asile. Elle me répondit que son cousin Fletmann l'avait adressée à une belle-sœur à lui , madame Marthe Fletmann , qui occupait un poste de confiance chez M. le président du Bouvard. Là-dessus je lui dis adieu, et je sonnai mon valet de chambre pour qu'il vînt me coiffer.

Tout en me regardant à la glace de ma toilette, pendant que Réséda faisait chauffer son fer et préparait sa poudre, je pensais au singulier état d'insensibilité où me laissaient toutes les larmes et tous les transports d'amour que je venais de causer, quand soudain mon drôle, qui avait le coup d'œil furtif et rapide, s'écria :

— Monsieur le chevalier, je vois un papier sur le sofa rose, à la place où mademoiselle Louise était assise tout à l'heure.

Et le maraud me tendit une grosse letlre sur laquelle était tracée d'une main aise écriture cette adresse : A Monsieur Fn'dcric Wcr~ dm , maître de violon, rue Gît-te Cœur, dans la maison du boulanger.

Il me sembla que le nom de Werden me rappelait un lointain souvenir. J'ai la mémoire d'une merveilleuse énergie : au bout d'un moment je parvins a ressaisir tout ce que je savais sur ce Werden. Le violoniste de la rue Gît-le-Cœur, qui était neveu de Fletmann , se trouvait un peu parent du vieux Brendt. Il avait connu Louise à Reims, où il enseigna le plain-chant aux chanoines pendant une année, et Louise m'avait dit que tous les dimanches il lui apportait un gros bouquet du jardin d'un de ses disciples ; en un mot, il s'était formé entre la fillette et le musicien une sorte de liaison conduite de

part et d'autre avec la sentimentalité germanique. Quelque innocentes que fussent ces amours, j'en avais pris l'aveu assez mal, car, le passé aussi bien que l'avenir, mon appétit de domination réclame tout de l'âme qui lui est livrée. Puis je les avais oubliées avec Louise elle-même. En cet instant, elles se représentèrent soudain à mon esprit avec une bizarre vivacité. J'ouvris la lettre, elle était signée de Pierre Fletmann, et voici ce qu'elle contenait :

« Mon neveu , j'envoie près de ma bellesœur, Louise, la fille du vieux Brendt. Son bonhomme de père s'était aperçu qu'elle vous revenait , au temps où vous étiez à Reims , il est donc très à croire qu'elle va tout-à-fait vous tourner la tête à présent; car elle est devenue une fort belle femme. Si cela arrive, épousez-la. Je sais bien qu'elle n'a pas

DU BARON DE VAI.rrêRÏ. 125

un sou et que vous n'avez qu'un violon. Or, dit le soldat : Tu ne te nourriras jamais d'un violon , quand même tu en mangerais les cordes. Mais le soldat dit aussi : C'est aux plus gueux à faire le plus d'enfants ; ils laissent le môme héritage à tous. A ce compte, vous pouvez vous marier. Enfin vous verrez Louise, et cela vous décidera plus que ma plume , qui ne va pas trop bien, car de ma main droite , comme vous savez, le pouce est absent; il est parti avant son maître grâce au coup de feu des Français, d'où il résulte que je n'ai point grand plaisir à faire l'exercice de la plume d'oie. Adieu, mon neveu. »

J'eus à peine terminé cette lettre que je sentis la flamme dans mes yeux et le mouvement dans mon cœur. Cette créature qui , l'inslant d'avant, ne m'avait inspiré qu'un accès d'humeur, bien vite dissipé par l'indif-

126 MÉMOIRES DU BARON DE VALDÉrj.

férence , me faisait connaître de violents transports, maintenant qu'elle se présentait à moi avec l'idée d'un être qui pouvait me la disputer. En ce moment je n'aimais pas Louise plus que je ne l'aimais il y a quelques minutes; mais, dans l'indignation et la terreur où me jetait la pensée qu'on pouvait me ravir ma proie, je lui aurais dit les plus tendres paroles qui soient jamais sorties de lèvres amoureuses, et, quant à M. Frédéric Werden, je l'aurais étranglé avec les cordes de son violon.

— Réséda ! m'écriai-je , cours sur-lechamp Place -Royale, chez M. le président du Bouvard, tu demanderas madame Marthe Fletmann , tu lui donneras cette bourse de ma part, et tu lui diras que ce soir, à neuf heures, j'entends qu'elle vienne me parler.

Avanl neuf heures j'étais chez moi ; pour ne pas manquer à mon rendez-vous avec la gouvernante de M. le président du Bouvard, j'avais quitté les Navarrois réunis chez Houdéisse à l'instant où l'on délibérait sur les projets de plaisir les plus fous.

Madame Marthe ne me lit pas attendre , et, dès que j'eus jeté un regard sur elle, je fus

sûr d'avoir entre mesmains l'instrument que je désirais. Deux petits yeux d'un gris clair où étaient blottis la ruse, l'intérêt, toute une couvée de passions mesquines, une bouche mince où siégeait le sourire discrètement cynique de l'entremetteuse, un nez et un menton infernalement crochus , voilà les traits que me montra , en ôtant sa capuce , la digne belle-sœur de Pierre Fletmann.

— M. le chevalier, me dit-elle, ades façons si généreuses qu'il est impossible de ne pas lui être dévoué; j'attends qu'il daigne m'apprendre ce que je puis faire pour son service. Il m' est arrivé aujourd'hui une petite parente..

— Ma bonne , fis-je en l'interrompant , vous avez l'intelligence rapide, c'est précisément de cette petite parente qu'il s'agit. Dites-moi, vous a-t-elle parlé d'un M. Werden qui est musicien ?

DU BARON DE VALl'KAI. 129

— Non, monsieur, depuis qu'elle est arrivée, c'est-à-dire depuis hier soir, la pauvre créature n'a guère fait que pleurer et je n'ai pas pu en tirer un mot ; mais je connais M. Werden, c'est un grand jeune homme qui été comme hiver a toujours un habit noir si mince qu'on n'ose pas le toucher de peur qu'il ne se déchire; seulement l'été il met à son habit un bouquet de violettes. Je sais que mon beau-frère, Pierre Fletmann,et Geneviève, la nièce du vieux Brendt, voudraient faire épousera Louise ce triste hère. Je crois qu'on n'a même pas parlé à la pauvre enfant decebeau projet de mariage, et qu'elle ignorait tout-à-fait le contenu de la lettre où Fletmann me dit d'avertir Werden de son arrivée.

— Quoi, Werden serait-il averti déjà ?

— Oui, M. U chevalier, j'ai obéi à thon h. «j

beau-frère , ne sachant point quel illustre protecteur avait Louise ; mais M. le chevalier peut être tranquille , si ce Werden lui déplaît, quand il viendra, au lieu de trouver le joli minois qu'il s'attend à voir, il trouvera visage de bois, comme on dit : on ne lui entrebâillera seulement pas la porte.

— Ma mie , vous laisserez entrer M. Werden, et n'aurez point l'air de vous mêler en aucune façon de ce qui se passera entre lui et la fille de Brendt ; mais vous observerez tout. Louise ne fera pas une démarche dont vous ne me rendiez compte et n'écrira pas une lettre qui ne soit remise entre mes mains. Et maintenant , adieu ; songez bien à cette dernière prescription : pas un billet qui ne doive passer sous mes yeux, n'importe à quelle personne il soit adressé.

En achevant ces mots, je jetai une poignée

de louis dans le tablier de la vieille et la poussai dehors.

Le lendemain d'assez bonne heure ïessan arriva chez moi; les Navarrois avaient décidé la veille qu'ils se donneraient le plaisir d'une chasse aux/lambeaux. Comme la société, dans ses fêtes, aimait par-dessus tout l'impromptu, c'était à la nuit prochaine qu'on avait mis l'exécution de ce projet.

— Tu conçois, me ditTessan, que nous ne songeons pas à chasser la nuit comme nous chasserions en plein jour. Nous voulons, dans une monstrueuse mascarade pleine de grandeur et de périls, — car le diable m'emporte si nos chevaux ne nous rompent pas le cou en courant dans les ténèbres à travers les fossés etles branches, — nous voulonsfaireune chasse qui rappelle la fameuse chasse infernale des Allemands; celle qu'AJtimbras espérait ton-

jours voir passer, quand il errait en brigand dans les forêts de la Bohême. C'est toi que nous avons choisi pour représenter le roi des chasseurs infernaux ; il faut que d'ici à ce soir tu t'organises un costume effrayant, superbe et gothique, comme ceux des cavaliers qui galopent sur les tapisseries de nos châteaux. Nous serons tous dignes de toi. Nous dépoudrons nos cheveux , nous prenons les épées de nos arrière -grands-pères , nous remplaçons nos chapeaux par des barrettes avec des plumes si longues qu'elles ne pourront jamais passer même sous les arbres de haute futaie, nous armons de hallebardes tous nos piqueurs.

— Enfin, mon cher, m'écriai-je, vous courez après l'originalité et la folie d'un galop plus ardent encore que celui dont vous courrez après le cerf, et je crains bien que vous ne

les attrapiez point, car c'est là le gibier qu'on est le moins sûr d'atteindre. Toutefois comptez sur moi, je serai des vôtres et vous ferai honneur.

En effet, je m'arrangeai de façon à satisfaire tous les désirs des Navarrois. La nuit commençait à peine à tomber, et déjà l'on m'avait préparé le plus fantasque costume qu'eût jamais éclairé, je ne dis point la lumière du soleil, mais la lumière même de la lune. J'essayais devant une glace un manteau écarlate, où tout un poème était écrit en arabesques d'or, quand Réséda vint m'annoncer que la respectable Marthe Fletmann demandait à me parler ; j'ordonnai qu'on l'introduisit. Dès qu'elle fut devant moi, elle tira de son sein une lettre que j'ouvris avec précipitation. Voici ce que contenait cette lettre, adressée par Louise à sa cousine Geneviève :

13/l MÉMOIRES

« Ma chère cousine,

) Par une grâce bien inespérée de Dieu, un peu de calme m'est venu tout-à-1'heure ; je profite de ce calme pour t'écrire. Je veux te dire, sans te rien celer, tout ce que j'ai fait de puis mon arrivée à Paris. Je me suis d'abord rendue, en descendant du coche, chez madame Marthe Fletmann. Il était onze heures du soir quand j'ai frappé à la porte de M. le président du Bouvard. M. le président achevait son souper, et madame Marthe était auprès de lui. On me fit attendre quelques instants dans une grande salle à peine éclairée, où il n'y avait que quelques vilains bustes noirs; puis un domestique fort poli vint me chercher, m'annonçant que M. le président permettait à madame Fletmann de me recevoir devant lui. Alors, j'entrai dans une petite chambre, aussi basse que la mansarde où je

DU BARON DE YALPJilU. 183

couchais au château , mais tout ornée de peintures jusque sur le plafond, et où l'on ne s'entendait point marcher, tant le tapis qui en recouvrait le plancher était doux et épais. M. le président ne s'était pas encore levé de table ; il mangeait, sur une assiette dorée, des confitures que lui servait madame Marthe. M. le président est si gros qu'il tenait a lui tout seul la moitié de sa petite chambre. Sa vue est tellement basse qu'il m'appela ma jolie blonde, quoique mes cheveux sans poudre tombassent en tresses brunes autour de fiion visage. Du reste, il a l'air d'un digne homme ; il parle peu, et tout ce qu'il dit est plein de bonté. Madame Marthe m'embrassa sur les deux joues, me donna les plus tendres noms, et m'assura que j'allais être très heureuse auprès d'elle. Mon bonheur ne commença point ce soir-là: je passai toute la nuit à pleurer. Le lendemain matin, dès

qu'il fut jour, je me levai pour aller chez lui. Il demeure dans un quartier qui est à l'opposé de celui qu'habite M. du Bouvard. Je me perdis vingt fois avant de trouver son hôtel. Enfin, je parvins à mon but ; mais le suisse, auquel je demandai M. le chevalier, me dit qu'il était sorti. Je voulus toutefois monter son escalier, décidée à l'attendre, quand j'aurais dû me coucher à sa porte. Au moment où je tirais sa sonnette, j'entendis derrière moi un bruit qui me fit trembler de tout mon corps ; car j'étais sûre d'avoir reconnu son pas. En effet, c'était bien lui qui arrivait vêtu d'un uniforme vert et rouge, dans lequel il aurait séduit une reine. Hélas ! je dois l'avouer, ce ne fut point de la joie qui parut sur ses traits lorsqu'il m'aperçut. Au contraire, ses yeux prirent en me regardant une expression presque méchante, et il m'adressa une foule de questions d'une voix si

brève et si dure que je me mis à sangloter. Alors, il me sembla qu'il éprouvait un regret ; son ton se radoucit, son regard devint caressant, et il me conduisit jusque dans sa chambre, où il me fit asseoir à ses côtés. Là, je passai quelques heures d'oubli et de contentement. Il m'interrogeait avec bonté et écoutait toutes mes réponses ; il avait sur le visage cet air, avec lequel il me ferait marcher à l'échafaud, de tendresse impérieuse et agaçante. Mais tout à coup il se leva, et ses traits changèrent : mon amoureux avait disparu, et il n'y avait plus auprès de moi qu'un beau monsieur plus occupé de sa personne que de la mienne.

» — Ma chère petite, me dit-il, nous allons être obligés de nous séparer; car j'ai, pour tout à l'heure, avec un de mes amis, un rendez-vous que tu me faisais oublier.

» Et il sonna son valet de chambre. M. Réséda entra, tenant à la main son rasoir, son plat à barbe et son fer à friser. 11 me reconnut bien , quoique par respect pour M. le chevalier il ne me dît pas bonjour. Je me retirai toute honteuse, sans que celui dont quelques paroles m'eussent fait tant de bien daignât m'adresser un seul mot indiquant qu'il espérait me revoir, ou du moins qu'il penserait à moi. Aussi je rentrai chez madame Fletmann le cœur si gros que je faillis me trouver mal de mes efforts pour m'empêcher de pleurer. Je ne pus ni goûter ni souper; j'allai me coucher dès que cela me futpossible. Je m'endormis de fatigue, quoique j'eusse les yeux tout remplis de larmes qui les brûlaient. Ce matin, je me suis réveillée du réveil des malheureux, accablée du jour qui commençait comme d'un fardeau. Madame Fletmann est entrée dans ma

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chambre et m'a parlé avec beaucoup de douceur ; mais j'ai trouvé à peine assez de force pour lui répondre. Elle m'a dit qu'elle allait monter son déjeuner auprès de moi et me forcer à le partager avec elle. Peu s'en est fallu qu'elle n'ait été obligée de me faire manger comme un enfant. Notre déjeuner se composait de deux tasses de café; je trempais mes doigts dans ma tasse en place de mouillettes. Quand notre repas a été fini , elle m'a demandé si je voulais sortir ou bien m'occu- P<t. .Te l'ai priée de me donner de l'ouvrage, pour ne pas être obligé d'aller au dehors. Elle m'a apporté alors des mouchoirs à marquer. Eh bien ! le croirais-tu ? moi qui pourtant ne suis point paresseuse et qui aimerais à reconnaître, en me rendant utile, les bontés qu'on a pour moi, dés qu'elle m'a eu laissée seule, je me suis couchée, sans pouvoir ni vouloir faire œuvre de mes mains. Et j'étais

iliO MÉMOIRES

là, forces brisées , courage abattu , me faisant pitié à moi-même en rêvant de lui , quand j'entendis frapper doucement à ma porte. Je me levai brusquement, rougissant bien fort d'être surprise dans l'état où j'étais. Madame Fletmann parut, amenant avec elle un jeune homme, que d'abord je ne reconnus pas. Ce jeune homme était pourtant un de nos parents, et surtout un de nos bons amis ; c'était Frédéric Werden.

» Le pauvre Frédéric a souffert beaucoup, j'en suis sûre, depuis qu'il nous a quittés. Tu dois te souvenir qu'il n'avait pas le teint très vermeil ; mais tu ne peux pas te faire une idée de sa pâleur. Ton visage à toi, ma Geneviève , qui es si blanche , semblerait avoir la couleur d'une pomme d'api auprès du sien. Toutefois, je ne l'ai point trouvé laid. Ses cheveux, qu'il a toujours l'habitude de

ne point poudrer, ont pris une singulière épaisseur, et, dans l'ombre qu'ils répandent autour de son visage, ses grands yeux bleus jettent une douce lumière ; j'en conviens , j'ai été heureuse de le voir. Quant à lui, je me suis aperçue tout de suite qu'il m'aimait de la même façon qu'autrefois. 11 m'a rappelé la vie que nous menions à Reims : nos promenades du dimanche, et les soirées où il venait jouer du violon avec mon père. Mon pauvre père ! en parlant de lui, il a versé deux grosses larmes ; je lui ai redit alors le mot que lui adressait le digne homme qu'il regrettait : — « Mon cher garçon, la bonté est logée dans ton cœur comme l'harmonie dans ton violon. » — Werden n'a pas eu besoin de rester bien longtemps avec moi pour reconnaître que la mort de mon père n'était point la cause unique de ma tristesse. Il m'a demandé, avec un intérêt qui m'a attendrie.

de quel autre malheur je souffrais, et il ne s'est point fâché quand j'ai refusé de lui apprendre la cause de ma douleur. Il m'a dit que, malgré la joie dont le comblerait le pouvoir de me donner quelques consolations, il respecterait mon secret; qu'un mystère qu'il me plairait de ne point lui révéler n'ôterait même rien de son amour; car il m'a parlé de son amour, oui, ma chère cousine, et quoique ce mot sur ses lèvres ne me parût, pour ainsi dire, point ressembler à ce qu'il est sur d'autres lèvres, il me fit éprouver cependant une sorte de plaisir. Enfin, Geneviève, voici la vérité : la visite de Frédéric m'a été salutaire ; j'ai senti, quand il m'a eu quittée, un peu de bien-être et de repos. Mais qu'il vienne, lui, et me dise une seule des paroles qu'il sait, me lance un seul des regards dont il dispose, mon pauvre cœur deviendra un brasier où s'abîmera le souvenir de

DU BARON DB VALP1ÎBI. 1/jtf

Werden avec tous mes autres souvenirs.

» Adieu, ma chère cousine Geneviève, toi qui es pieuse, prie pour moi ; car je crois parfois vraiment que je suis sous une pillty sance infernale.

» P. S. J'avais Une lettre de Pierre pour Frédéric ; mais je ne sais où ni comment je l'ai perdue, i

— il M. Werden n'est pas revenu de la journée ? dis-je à la vieille Marthe, dès que j'eus terminé la lecture de cette missive.

— Non, M. le chevalier, me répondit-elle.

— Et que fait Louise à présent?

— Quand je l'ai quittée, comme il n'était pas encore nuit, elle travaillait, la fenêtre ouverte, devant un pot de faïence bleue, où die

lkh MÉMOIRES

avait mis un gros bouquet que M. Werden lui a laissé.

Je me décidai sur-le-champ. J'ordonnai qu'à dix heures une calèche, attelée de six chevaux de poste, vînt me prendre, Place- Royale, à l'hôtel de M. le président du Bouvard. Les Navarrois devaient se réunir vers minuit derrière Versailles; mon équipage de chasse était déjà parti pour l'endroit du rendez-vous; je pouvais très bien y être moimême à l'heure indiquée, et trouver moyen de passer auprès de Louise assez de temps pour détruire en son âme tout ce qu'y avait fait naître M. Werden.

Je me revêtis à la hâte du costume dans lequel je devais conduire la chasse de la nuit ; puis je m'élançai en voiture et partis au galop pour la Place-Royale. Sans m'inquiéter de la surprise que causait aux do-

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mestiqucs de M. du Bouvard ma barrette aux $1 unies extravagantes, mon manteau écarlate, ma longue épée, enfin tout mon étrange accoutrement , avec cette manière superbement fantasque dont j'ai toujours traité la vie, je me fis mener à la chambre de Louise. C'était une petite chambre, au troisième étage, dont la fenêtre s'ouvrait à travers un toit ; mais toute remplie du charme de fraîche et caressante élégance qui est inséparable d'une demeure de jeune fille.

Il faisait presque nuit : Louise rêvait devant sa croisée entr' ouverte. Je me glissai doucement auprès d'elle et lui donnai un baiser sur le front, avant qu'elle se fût aperçue de ma présence. Elle poussa un léger cri ; puis, quand elle m'eut regardé, passa la main sur ses yeux, croyant sans doute être le jouet

d'un songe.

ir. 10

— Ma chère Louise, lui dis-je alors tout bas, je ne suis pas une vision, tu es éveillée ; je suis ton amant, ton amant qui vient te serrer dans ses bras avant de partir pour une folle fête, où il ira, ton image dans le cœur. Aie du bonheur , ma bien-aimée, tu sens la chaleur que je t'apporte sur mes lèvres. Ma pauvre enfant, tu as souffert : oublie, oublie ! Je t'aime , vis toute ta vie en ce moment !

Vous devinez, madame, de quelle manière Louise me répondit. L'heure qui s'écoula entre nous ne fit point un pas qui ne fût marqué par une caresse ou un soupir. Quand arriva pour moi l'instant de la quitter, je crus que son âme allait me suivre ; car son âme était bien plutôt sur ma bouche que dans son sein.

Cependant mes chevaux piaffaient dans la rue, le temps me pressait, et mon cœur me

DU BARON DE VALP&U. i!\l

pressait aussi, impatient d'aller battre au dehors triomphant et libre. Je serrai Louise contre ma poitrine dans une dernière étreinte, descendis en courant son escalier, me précipitai dans la rue, et criai aux postillons, en montant dans ma voiture, de brûler le pavé.

Minuit sonnait à peine quand j'arrivai au rendez-vous, tous les Navarrois cependant étaient déjà réunis. Mous étions dans un rondpoint, à l'entrée d'un grand bois. Le tronc et les premières feuilles des arbres étaient éclairés par les flammes rougissantes des torches, leurs cimes se baignaient dans la lumière argentée de la lune; les chiens aboyaient, les chevaux hennissaient, les sons du cor s'envolaient joyeux à travers les airs; nos livrées étincelaient, et nos costumes de ballades s'accordaient avec la nuit d'une façon merveilleuse. Je fis cabrer sous moi un beau

cheval noir, à la crinière nouée par des rubans écarlate et or, qu'un page tout habillé de rouge venait de m'amener. Puis, je levai la main, toutes les fanfares retentirent, et la chasse commença. Emporté dans les ténèbres par une course infernale sous des branches, à travers des fossés, au milieu d'une forêt retentissante d'accords divers et bizarres; bravant le danger, sentant le mouvement dans chacun de mes sens, le cœur plongé dans l'ivresse d'une récente victoire, j'avais, madame, toute la joie que je croyais pouvoir tirer de cette vie.

Pendant près de quinze jours, je m'occupai de Louise fort nonchalamment, ©'une part, les continuelles entreprises de plaisir où se jetaient les Navarrois, de l'autre, la préoccupation de plus en plus tendre et vive que me causait la maréchale de S...., firent que je cessai presque entièrement de songer à la pauvre créature. La vieille Marthe vint

plusieurs fois me demander ; mais, comme deux fois de suite elle n'avait eu rien à réapprendre, si ce n'est que Louise était triste, rêvait beaucoup et ne parlait pas, je ne la reçus plus.

Un jour, cependant, on me dit qu'elle se présentait encore et insistait pour me voir. Dans le moment où cela me fut annoncé, le prince de Besons me donnait des bâillements horribles en me racontant un ballet. J'accueillis une affaire qui allait sans doute me débarrasser de lui. Besons prit congé de moi, en çflet, avec un discret sourire, dès qu'il eut regardé la vieille, dont le visage laissait facilement deviner les fonctions, et je me trouvai seul avec madame Fletmann .

— Eh bien ! ma mie, fis-je d'une voix indolente, qu'avez- vous à me dire sur cette petite? Si vous me prenez pour un amoureux,

vous vous trompez ; je tiens à ce qu'elle se conduise sagement; je ne veux pas que M. Werden ou tout autre lui conte des sornettes; mais je n'entends point pour cela passer mon temps à m'occuper de chaque larme qu'elle répand et de chaque soupir qu'elle pousse. Je vous avouerai qu'en ce moment je la crois très incapable de songer à une galanterie, et cela me suffit. A moins qu'il ne soit survenu quelque changement dans sa vie depuis le soir où je l'ai quittée, je suis décidé à ne point me troubler la tète. Sans doute elle est toujours telle qu'elle était la semaine dernière, ne voulant voir personne, et ayant le mauvais goût d'aimer mieux s'entretenir avec elle-même qu'avec vous, ô digne Marthe !

— Que M. le chevalier veuille parcourir cette lettre, me repartit la vieille, et il verra

qu'à l'âme d'une fille le diable lui-même ne connaîtrait rien. Louise n'est plus ce qu'elle était il y a quelques jours, un changement, et un grand changement, s'est fait dans sa vie; M. Werden...

— Allons, vieille bavarde, cette lettre, m'écriai-je dans un accès de colère, et, s'il y a lieu, je vous interrogerai après.

Marthe me remit la lettre suivante, qui était encore adressée à Geneviève :

« Ma chère cousine,

» Tes vœux sont sur le point d'être exaucés. Je crois que je vais épouser Frédéric Werden. Je dis encore: je crois, et pourtant Frédéric a passé autour de mon doigt hier soir, comme anneau de fiançailles, une bague qui a appartenu à sa mère ; c'est qu'il y a quelqu'un dont je suis toujours l'esclave, que

je suis décidée à fuir, mais qui pourra me reprendre quand il le voudra, n'importe en quel lieu et sous quelle protection il me trouve, quand môme je serais au temple, mon premier-né entre mes bras et mon époux à mes côtés. Toutefois, il est une chose à laquelle je suis maintenant bien résolue : c'est a ne point solliciter, de l'homme généreux qui me prend pour femme, le pardon d'un nouveau retour vers celui qui m'a tant de fois trompée. Frédéric connaît à présent ma vie aussi bien que toi. Dans l'adorable miséricorde de son amour, il a versé sur mon front des larmes qui en ont effacé toute trace de baisers défendus. Je serais la plus misérable des femmes si je venais demander à mon fiancé un second baptême de pleurs pour me laver d'une nouvelle souillure. Nous ne pouvons point dire deux fois les mois sacrés de douleur et de ten-

dresse que Frédéric et moi nous avons échangés. Ainsi donc, s'i/ le veut, je serai encore à lui ; mais je ne serai plus ensuite à personne.

» Ma Geneviève, je t'écris pour t' annoncer une bonne nouvelle, et je t'afflige par des paroles qui à coup sûr te font pitié, qui te font peut-être horreur. C'est que j'ai peur, ma bonne cousine, je tremble comme je tremblais le soir, quand nous étions enfants, après cette prière où il est dit que le malin va nous tendre des embûches. La protection du Tout-Puissant et de la Sainte- Vierge, sous laquelle je me mettais, ne suffisait point à me rassurer; l'idée du malin, qui était là, que je ne voyais point et qui m'épiait, me faisait frissonner entre mes draps. Et parfois, Geneviève, t'en souviens-tu, comme nous couchions dans la même alcôve, je m'avan-

DU BARON DE VALP1ÏRI. 155

çais sur le bord du lit et je prenais ta main.

» Ah! chère cousine, en ce moment, donne-la moi encore à presser cette main qui me rassure. Adieu, ma bonne Geneviève, aime-moi, pense à moi, prie pour moi. »

J'avais à peine achevé de lire cette lettre que je courais déjà vers la Place-Royale. Au moment où ma voiture s'arrêta, je vis sortir de l'hôtel du président du Bouvard un homme dont je connaissais à peine les traits, mais qu'à sa tournure et à son habit je reconnus pour Frédéric Werden. En quelques minutes je fus à la chambre de Louise. La fille de Brendt arrangeait dans un vase de terre un gros bouquet de lilas que venait sans doute de lui apporter son fiancé.

Dès qu'elle m'aperçut, elle pâlit et ses jambes chancelèrent. Je m'élançai vers elle et la soutins. Puis, je la conduisis jusqu'à un

vieux fauteuil en tapisserie, où je la fis asseoir. Quand elle fut assise , je pris à mon tour un escabeau , me mis devant elle de façon à ce que ses genoux fussent entre les miens, et, saisissant ses mains que j'étreignis doucement :

— Louise , vous qui prétendiez m' aimer, lui dis-je, est-ce ainsi que vous m'abandonnez? Louise, je sais tout. J'ai rencontré Werden tout à l'heure qui vous quittait. Parce que vous ne m'avez point vu ces jours-ci, vous avez cru que je ne songeais point à vous; je surveillais toutes vos actions , et j'apprenais, hélas! quelle chose mobile est votre cœur. Louise, moi je t'aime et t'adore, et ne veux point qu'une autre âme frémisse sur la bouche où mon âme a frémi.

En prononçant ces mots , je la regardais avec l'expression la plus ardente et la plus

tendre, la plus passionnément éprise et la plus doucement fâchée que pussent prendre mes yeux. La pauvre créature fondit en larmes , puis, tout à coup, par un mouvement d'amoureux vertige, qui me fit tressaillir de joie , sans m'adresser une seule parole , elle appuya ses lèvres brûlantes sur les miennes, et laissa tout son corps se glisser en frémissant dans mes bras. Alors je lui dis à voix basse , en demandant à chaque mot que je prononçais de tomber sur son cœur comme une goutte de feu :

— Tiens, Louise, laisse là ces fiançailles, foule à tes pieds ce faux bonheur qu'on te présente et reviens à moi , ton amant , le seul être qui puisse te donner les vraies délices de cette vie. Ma Louise, si tu le veux, ce soir tu entendras frapper a la porte de cette petite chambre, et cela voudra dire que

je serai là amoureux comme cette nuit dont tu te souviens, notre première nuit d'ivresse. Demain , ma passion , le sort fera ce qu'il voudra de nos deux existences; mais nous aurons connu des plaisirs dont une éternité de douleurs ne pourrait point détruire la trace au fond de nous.

Le soir, madame, à onze heures, Louise m'ouvrait sa porte. Ce qui se passa dans mon cœur, pendant les instants où elle se livra tout entière à moi , est le plus affreux des mystères. Louise aurait expiré d'eifroi et de douleur si elle avait pu voir les pensées qui se succédaient sous mon front. Je me rappelle un moment où la lune , car le ciel de cette nuit était un ciel magnifique de printemps, pur, éclatant, sans un seul nuage, se trouva en face de notre croisée et sembla venir coller à la vitre son visage de morte.

DU BARON D£ VALPKRI. 159

Louise alors, dans un transport d'ivresse, ne vit pas ce morne témoin de nos amours; mais mon regard à moi l'aperçut, et je crus que j'échangeais des signes d'intelligence avec la livide apparition.

Vis-à-vis la créature vivante, toute remplie d'émotions terrestres , qui tremblait à mes côtés de la lièvre du plaisir, je me sentais uubbi impassible, aussi glacé, aussi plein d'existence inconnue et surhumaine, que ce fantôme des deux.

Lorsqu'arrivèrent les premiers rayons du jour, Louise , que j'allais quitter, passa ses bras autour de mon cou et me demanda si je l'aimais. Son visage, en cet instant, tout baigné des souriantes clartés du matin , est resté dans ma mémoire avec l'expression d'anxiété amoureuse dont il était animé. Je la contemplai longtemps, et quand je me fus

bien assuré qu'elle m'appartenait maintenant pour toujours, que sur sa bouche brûlée par les baisers , dans ses yeux affaiblis par les larmes voluptueuses , il ne pouvait plus y avoir de place pour une parole de repentir, pour une pensée de devoir, je m'écriai du ton de la légèreté la plus insouciante :

— Si je t'aime, ô ma belle! je crois pardieu te l'avoir prouvé. A présent , laisse-moi partir ; il fait beau, et je dois aller essayer de grand matin un équipage de chasse.

Les bras de Louise se desserrèrent , et , sans prononcer un seul mot , elle laissa tomber sa jolie tête sur son oreiller. Moi je m'habillai à la hâte et je partis.

J'aime à faire succéder aux nuits sans sommeil des jours de violents exercices : à la fatigue, comme1 à toute chose, j'ai besoin de

DU BARON DK VAI.rïlU. 101

lancer un défi. J'allai donc en effet au bois de Boulogne essayer l'équipage dont j'avais parlé à Louise. Je rentrai chez moi à dix heures. Réséda, quand j'arrivai, m'avertit que Marthe m'attendait :

— Que me voulez-vous ? dis-je brusquement à la vieille, qui en effet s'était établie dans mon cabinet.

— Monsieur le chevalier, s'écria-t-elle , mademoiselle Louise s'est asphyxiée !

J'allai à mon secrétaire , j'en tirai une grosse bourse et la remis à Marthe :

— Tenez, fis-je d'une voix impérieuse , mais calme , voici pour les frais que cette mort va vous causer; et maintenant netirezvous.

Toutefois, quand je fus seul, je m'aperçus,

en me regardant machinalement dans la glace qui fermait la devanture du meuble où mon argent était enfermé, que j'étais d'une prodigieuse pâleur. .

Et je songeai à la maréchale de S..., je me sentis un désir immense de la voir. A midi je me présentai à sa porte. Elle était sur une chaise longue , en peignoir, au fond de sa chambre à coucher. Elle me tendit sa petite main blanche et douce que je baisai avec respect et ardeur, puis je regardai son pied, son adorable pied , qui reposait entre les

poils soyeux d'un épagneul, dans une mignonne pantoufle de velours cramoisi, et tout mon cœur se remplit de tendresse.

Alors je pris la parole, et je lui racontai en détails , sans omettre un seul des faits qui s'étaient passés et en moi et hors de moi, toute mon histoire avec Louise.

— Vous-même, dit la maréchale quand j'eus terminé mon récit, vous ne savez point peut-être si, en venant me raconter cette affreuse aventure , vous obéissez à un désir orgueilleux de vous parer à mes yeux de votre crime, ou à un besoin qui me toucherait de trouver auprès de moi le soulagement mystérieux de la confession. Et pourtant ma sévérité ou mon indulgence dépend du mouvement qui vous amène.

— Vous avez raison , répondis-je à la maréchale, je ne sais à quelle impulsion je cède

quand je suis entraîné auprès de vous. Je cherche un mot qui puisse rendre cette espérance de paix et ce besoin d'expansion qu'éveille en moi votre pensée, je n'en trouve pas. Ou plutôt.., tenez, m'écriai-je tout à coup après un moment de silence, éclairé d'une lumière subite , j'en trouve un qui rend tous ces sentiments et bien d'autres sentiments encore qu'un regard de vous me fait éprouver; madame, je vous aime. Je ne me croyais point destiné à dire jamais du fond du cœur cette parole dont, j'employais, mais dont je ne comprenais point la magie. Eh! bien , je m'étais trompé. Madame , je vous aime.

Ces mots, dont l'acccntétonna mes propres oreilles, avaient cessé de vibrer, et la maréchale ne me répondait point. Elle restait la tète baissée . ses yeux verts perdus dans la

rêverie, immobile de tout son corps, excepté de son cher petit pied qu'agitait un mouvement nerveux. Tout à coup, elle releva la tête, et, attachant sur moi ce regard merveilleux dont elle illuminait sa parole :

— Réfléchissons, dit-elle, avant de franchir le seuil auquel nous sommes parvenus. Nous ne reviendrons certes pas tels que nous y serons entrés des régions où nous nous engagerons ensemble. Vous, chevalier , vous êtes aventureux : les orages vous plaisent , vous vivez de l'inquiétude. Moi , j'aime au contraire le repos ; je fuis les émotions avec autant de soin que vous les cherchez. Nous n'avons envie ni l'un ni l'autre d'une galanterie, et, d'ailleurs, je ne me trompe point à votre accent, je le dis sans crainte de tomber dans la présomption ou dans la duperie, c'est bien une passion que vous m'offrez; et

DU BARON J)ii VAUMiRI. 167

une passion dans une àini1 telle que la vôtre, mon clier chevalier, c'est un palais aux flancs (h; l'Etna ou du Vésuve. Permettez-moi donc Al réfléchir. Tenez, de grâce, éloignez-vous maintenant.

Je me levai et fis quelques pas en arrière , mais sans cesser de fixer sur elle le plus suppliant et le plus amoureux des regards.

— Ce soir, ajouta-t-elle en me tendant la main avec cette grâce de coquetterie innée qu'elle avait dans toutes ses actions, elle qui méprisait tant la coquetterie, ce soir je veux vous voir chez la princesse Pafenkin.

Je sortis, ne sachant pas encore quelle résolution prendrait la maréchale, mais sentant que j'étais aimé. Je traversais les Tuileries d'un pas léger, sous un ciel prinlanier, clair, joyeux, repassant dans mon esprit tous

les événements de ma journée , réfléchissant à cette singulière condition de ma pensée, qui jamais ne s'épanouissait plus souriante et plus fraîche que lorsqu'elle avait ses racines dans quelque douleur ; enfin, je marchais en jouissant du beau temps, de ma philosophie et de mon amour, quand j'aperçus, au détour d'une allée, un habit rouge qui s'avançait vers moi. Je reconnus le comte de Malipoli : la mine du seigneur italien était aussi triste que son costume était radieux.

— Qu'avez-vous, cher comte? lui dis-je, avez-vous manqué quelque conjuration, ou une de vos cornues en éclatant aurait-elle blessé votre digne élève Murtius? La dona Febbricosa est-elle reprise par ses douleurs de poitrine? Le signor ltalo aurait-il cassé sa basse ? Est-ce que le diable vous a fait mauvais visage? Vos traits sont empreints d'une

douleur solennelle, et là bourse de votre perruque est de côté.

— Hélas ! M. le chevalier, me repartit le comte, il est arrivé un plus grand malheur que tous ceux dont vous venez de faire l'énumération, et c'est un malheur auquel vous n'êtes pas étranger. Le plus beau couple qui ait jamais existé n'est plus : Valerio et Valeria ont cessé de voir cette lumière qui était heureuse de les caresser. Valerio vient de rendre à l'instant son dernier soupir entre mes bras, et moi seul je sais la cause de cette mort. Au moment où le pauvre jeune homme a ressenti au cœur la douleur qui l'a enlevé, sa sœur expirait brûlée par une passion inconnue à tous, excepté cependant à vous, M. le chevalier, au fond du château de Tournebaut, un des châteaux du duc de Nesmes. L'existence de Valeria et celle de Valerio

étaient liées l'une à l'autre, elles se sont brisées en même temps. La douleur du comte Semproni est affreuse, et cependant il ne sait que la moitié de son infortune ; car tout le monde, excepté moi, ignore encore le trépas de la duchesse de Nesmes. Ah! chevalier, que de maux vous causez ! dans quel chemin bordé de tombeaux vous vous avancez ! Mais à votre tour peut-être, ô implacable et inhumaine nature! connaîtrez-vous les grandes souffrances, puisque vous aimez. Je ne m'expliquais point comment une femme avait pu dompter votre cœur ; Murtius, qui n'est pourtant qu'un butor, a découvert que votre souveraine n'était pas une femme. Alors, je comprends l'amour d'une Zarté avec...

Ici, le comte de Malipoli s'interrompit en frappant le sol de son pied et son visage de son poing.

— Istrhot, dit-il, c'est-à-dire l'esprit du bavardage , sYsi niché sur le bout de ma langue. Il faut que je parle , et que je parle toujours, en dépit des ordres souverains qu'il est si périlleux d'enfreindre. La vieille Mafra , ma nourrice , passait pour se changer souvent en pie ; c'est d'elle que je tiens , bien sûr, cette maudite intempérance de langue. Au reste , monsieur le chevalier , n'attachez point de valeur à mes paroles ; car la douleur m'égare aujourd'hui.

En achevant ces mots, le comte de Malipoli me salua et s'éloigna de moi à grands pas , sans me donner le temps de lui adresser une seule question.

Je me répétai une à une toutes les phrases qu'il avait prononcées. Je songeai à Valerio et à Valeria ; puis leur mort me rappela celle de Louise , et les trois jeunes ombres que ,

dans le même jour, j'avais envoyées aux enfers me semblèrent marcher à mes côtés.

Mais , telle est la monstrueuse singularité de ma nature, ce cortège, au lieu de m' affliger et de m' effrayer, me causait une sorte de jouissance altière. Puis, au sentiment de fierté que m'inspiraient ces trépas dont j'étais la cause , venait s'ajouter un sentiment plus étrange encore de criminelle volupté. Le charme de verdure , de soleil , de printemps, en un mot , le charme de vie qui pénétrait de toute part en moi , me semblait relevé par les pensées de mort auxquelles il se mêlait dans mon esprit. Enfin, autre source d'exaltation , les dernières paroles de Malipoli , qui , malgré leur bizarrerie et leur incohérence , se présentaient à moi avec une prodigieuse puissance de vérité, me ramenèrent vers ce mystère dont mon âme , pour prendre vraiment son vol , a toujours besoin de sentir sous elle

DU RARON DE VALPÉRÏ. 173

les profondeurs. Rarement j'ai réuni plus d'ivresses : aux philtres, que j'avais déjà bus à longs traits, du merveilleux et de l'orgueil, s'en joignait un nouveau pour moi , dont les premières gouttes enchantaient mon cœur et mes lèvres , le philtre de l'amour.

Je rentrai dans mon logis; je dînai avec Tyvarlan, Iloudéisse et Perveines; je fus joyeux. Je déclarai le vin de Champagne d'un blond plus agréable que les cheveux de lady Bling dont on parlait beaucoup, parce qu'elle venait de les dépoudrer, à la suite d'un nouveau caprice qui lui avait fait remplacer son danseur par un philosophe. Mais , à propos d'une charmante émeraude enchâssée dans une bague que Perveines portait au doigt , je dis qu'aucun vert , celui de la mer , celui des pierreries , celui des feuilles , celui des roseaux , celui du gazon , ne valait le vert de certains yeux.

Vous avez vu récemment, madame, la princesse Pafenkin à Saint-Pétersbourg. C'est vous, je crois, qui l'avez trouvée faisant donner une correction à un esclave, parce que le pauvre hère n'avait point su improviser un sonnet. Vous connaissez ce bel-esprit moscovite. A l'époque dont je vous parle, madame de Pafenkin était a Paris et recevait beaucoup. Le

fondde sa compagnie était un amas depoètes et de philosophes qu'elle avait l'art d'évoquer de tous les galetas de la capitale. A cette tourbe se mêlaient quelques personnes de qualité, dont les unes s'étaient rapprochées de la princesse par des manies littéraires semblables aux siennes ; les autres , par des relations indispensables de société; et d'autres, enfin, par un esprit de curiosité railleuse : les Navarrois étaient dans cette dernière classe.

La puissance d'attraction que le crime ou la vertu exercent sur certaines natures, le mauvais goût l'exerçait sur la princesse. Il ne s'introduisait pas dans un coin obscur du inonde un usage ridicule qu'elle ne parvînt à l'établir chez elle. Il y avait quelques années, on avait imaginé dans la société de finance une manière de soirée qui s'appelait un café. MM. Turcaret ou Mondor faisaient démeu-

1)1! BARON DE \ AM'KIll. 177

bler leur appartement de réception. Ils plaçaient au bout d'un des salons un comptoir, où s'installait leur femme en costume de marchande. Puis, les petits-maîtres de leur compagnie s'habillaient en garçons de café : veste blanche, tablier, serviette sous le bras, et, dans ce bel équipage, circulaient autour d'une quantité de tables, réparties dans tous les autres salons. M. Drillet, je crois, qui avait été l'amant d'une financière philosophe, poète et même un peu astronome, avait raconté à madame de Pafenkin une de ces délicieuses soirées. Aussitôt la princesse n'avait rien eu de plus pressé que d'organiser un café chez elle. Quand même le plus cher de mes intérêts ne m'aurait pas conduit ce soir-là chez madame de Pafenkin, je m'y serais encore rendu ; car tous les Navarrois s'étaient promis le plaisir de voir Golpier-Baleine, qui était un des amis

de la maîtresse du lieu , voltiger autour d'elle ii. 12

en veste de basin , portant des cafetières et des corbeilles.

Quand j'entrai chez la princesse avec mes compagnons de table , le café était dans tout son mouvement. Nous allons saluer madame de Pafenkin, assise devant un comptoir en bois de rose, dans un déshabillé de nankin, entre deux ou trois poètes en vestes et en tabliers , qui faisaient bien les plus sales garçons de café qui se soient jamais promenés la serviette à la main. A quelques pas du comptoir, Tessan, Ferguse, Varville et Puy-Cénis étaient installés autour d'une table ; ils nous appelèrent et nous firent place à côté d'eux.

— Eh bien ! demandai-je à Varville, où est Golpier-Baleine? Je ne prends rien qui ne soit servi par lui.

— Golpier-Baleine , me répondit-il , a un

DU BARON DE VALPIîRI. 179

succès fou; tout le monde l'appelle; il est obligé d'user de sa serviette pour s'essuyer le front; mais, tiens, le voici; regarde-le, et dis ensuite si tu regrettes d'être venu à cette soirée?

En effet , Golpier-Baleine s'avançait vers nous dans le plus précieux des accoutrements. Sa veste de basin, étroite et courte comme celle d'un jockey, découvrait un bloc de chair dans lequel vingt bourguemestres auraient pu se tailler des ventres ; mais, si curieux que fût ee personnage , il ne m'occupa guère en ce moment ; car à son bras s'avmçuit , svelte, gracieuse, avec son charme d' enchanteresse et sa légèreté d'ombre, celle qui portait ma fortune dans son regard , la maréchale de S...

— Monsieur le comte, cria Vanille à Golpier, de grâce, un peu de café et quelques

croquignoles par ici. De pauvres gentilshommes, auxquels vous avez pardonné, veulent tenir de vous leur nourriture. Perveines, toi dont M. de Golpier n'a jamais eu à se plaindre, intercède pour nous, et attire sa cafetière bienfaisante de notre côté.

— - Messieurs, repartit le comte, je ne puis vous servir qu'après avoir placé madame la maréchale.

J'aperçus, à une table voisine de la nôtre, une place vide près d'un légiste anglais qui était sourd, et d'une grande dame espagnole, la marquise de Forlas, qui , depuis trois ans qu'elle était en France et allait tous les soirs, tantôt au spectacle, tantôt dans le monde , n'était point encore parvenue à savoir un mot de français. Cette place me parut la meilleure que la maréchale pût occuper, et je m'empressai de la lui indiquer. Mais à l'in-

stant où, tout frémissant de bonheur, je m'établissais auprès d'elle, le philosophe Drillet,. qui l'avisa, vint, vêtu comme Golpier, lui parler d'un discours qu'il faisait, pour l'académie de Dijon, sur l'amour de la patrie. Je me retirai au mil?eu d'un éloge de Léonidas, qui menaçait de durer plus longtemps que la défense des Tbermopyles. J'aurais bien pu interrompre Drillet en le prévenant que je l'enverrais rejoindre son héros s'il ne mettait pas fin à son bavardage; mais, outre que ces manières, je le savais, étaient très mal veiiuco de la maréchale, je voyais que mes yeux verts étaient décidés à ne rien laisser échapper encore du secret de ma destinée. La maréchale écoutait, dans une nonchalante rêverie , les paroles du philosophe. Appuyée sur son joli bras, elle regardait couler toute cette eau claire de l'air distrait dont une naïade suit le cours d'un ruisseau.

Je venais de me rasseoir à côté de Varville, qui, disait-il, commençait à sentir un besoin impérieux d'un nouveau passe-temps, quand un garçon de café s'avança vers nous, portant un attirail tout différent de ceux que Golpier-Baleine et ses collègues avaient portés jusqu'alors : au lieu de la cafetière d'argent et de la corbeille d'osier, cet officieux serviteur tenait un paquet de plumes, un rouleau de papier, et une machine d'une forme équivoque, que nous reconnûmes tous avec horreur pour un encrier.

— AH ! çà , s'écria Vàrville d'une voix sourde , mais énergique, dans sa passion pour les plumes, l'encre et le papier, la princesse veut-elle qu'on en mange ? Qu'allons-nous faire de tout ce bagage ?

— Mon cher, répondit Tessan, il faut que chacun de nous paie son écot par un sonnet.

— S'il en est ainsi , interrompit brusquement I'LTguse, je mets le feu aux chaises!

— Ma foi , dit Puy-Cénis, s'il ne s'agit que d'ofiïir à la princesse un sonnet, je donnerai de çrand cœur dix louis à un des pauvres diables qui fourmillent ici, pour qifil me le fasse; je réunirai une politesse à une bonne action.

Tandis qu'on devisait ainsi à notre table, madame de Pafenkin elle-même s'approcha de nous avec la physionomie la plus gracieuse, et d'un ton mielleux :

— Messieurs , fit-elle, nous allons nous livrer à un divertissement des plus piquants. Chacun va l'aire un portrait , ou le sien , ou et lui d'une des personnes qui sont ici. On a déjà fait des portraits chez moi, à Saint-Pétersbourg, dans une soirée encore plus nom-

breuse que celle-ci : nous étions trois cents. Tout le monde a écrit ; il y a eu trois cents portraits dont on n'a pas passé une ligne ; c'est la plus charmante soirée que j'aie vue de ma vie.

— Si jamais le tzar ou la tzarine condamnent cette femme-là au supplice, dit Varville, quand elle se fut éloignée, et lui laissent le choix de son genre de mort, elle voudra être noyée dans une tonne d'encre ou écrasée sous des manuscrits. Eh quoi ! Valpéri, tu te mets à écrire?

J'écrivais en effet , car un caprice m'avait pris que je satisfaisais sur-le-champ. Au milieu de tous ces gens qui allaient tourmenter leur cervelle pour exprimer, dans un but de vanité puérile, des idées recherchées et fausses, la pensée me vint, dans un but d'amour, délaisser sortir de mon cœur quelques-uns des

sentiments dont il était rempli. J'écrivis sur un morceau de papier , en gros caractères : Portrait de lu maréchale de S.., et, sous cette inscription , ces lignes dont j'ai gardé la mémoire :

« Je vous aime, madame, et si je vous aime, croyez-le , c'est parce que je vous connais bien. Quoique tout le monde sente le charme de la maréchale de S.., peu de gens la comprennent. Comme elle a la paresse d'être spirituelle, il s'est rencontré quelquefois des sots qui ont été tentés de la prendre pour bel-esprit. Rien, cependant, n'est plus loin de sa nature que ce que l'on appelle le belesprit , car jamais il n'y a eu une pensée cherchée dans sa cervelle , une expression ciudiée sur son visage, une parole affectée sur sa bouche. Le fond de son caractère est une excessive tolérance, une manière natu-

relie et douce d'entrer danstoutes les choses du monde. Voilà pourquoi fourmillent autour d'elle tant de personnages à prétentions et à ridicules. On a dit souvent qu'elle était gaie. C'est une erreur : son humeur serait mélancolique bien plutôt que joyeuse. Elle a de la sérénité, ce qui ne ressemble guère à de la gaîté. Toute femme, a dit un poète un peu musqué, c'est le marquis de L.., mais poète pourtant malgré son musc, toute femme répond à une fleur. La fleur qu'elle me rappelle, c'est cette fleur bleue du bord des ruisseaux qui a l'attraction, le mystère, le calme et la rêverie de l'onde qu'elle regarde couler. Madame, je vous aime... »

Je pliai le papier sur lequel je venais de tracer ces mots et je le remis en secret à la maréchale ; puis je jetai ostensiblement , dans un chapeau que l'on passait pour re-

cueillir les élucubrations de l'assemblée, un autre papier. sur lequel j'avais trouvé moyeu, tout en Taisant cette amoureuse esquisse, de tracer un portrait de la princesse Pafenkin , H mi portrait, ma foi! à faire une magnifique enseigne pour sa maison, si elle voulait décidément la changer en café ; un portrait où la couleur n'était point ménagée.

« La princesse Pafenldn est la plus grande » merveille de ce Nord où tant de merveilles » éclatent, belle comme Cléopâtre, spirituelle » comme Voltaire, etc. »

Cependant, jeparvins à m'asseoir auprès de la maréchale, pendant qu'on lut tout haut les portraits. C'était au philosophe Drillet , qui venait de quitter sa veste de basin pour reprendre son habit noir, qu'avait été confiée cette lecture. En général, on s'était peint soi-même. Quelques-unes de ces coraposi-

lions de société sont restées d'une façon singulière dans ma mémoire. Ainsi, par exemple, le portrait de la comtesse de Faville, qui débutait ainsi:

« Je n'ose pas me dire jolie, mais je me » trouve ravissante. » — Et celui de la vieille marquise de Grive : « Sans doute je ne suis «plus belle, mais à coup sûr j'ai de l'es- » prit. » — Et, enfin , celui de l'incorrigible Golpier-Baleine :

« J'étais né pour être femme. J'adore » les artifices de la coquetterie et m'y entends » mieux que mainte belle. »

Toutes ces phrases ridicules me charment ; je me les redis avec complaisance parce que leur souvenir est lié à un des meilleurs souvenirs de ma vie. Tandis que cette prose extravagante se débitait à nos oreilles, nous échangions, la maréchale et moi, ces regards, d'un côté pleins d'ardeur et d'espérance, de l'autre

pleins de langueur et de promesse, qui sont les premières et les plus délicates, les plus exquises caresses de l'amour. Entre ces jolis doigts efïilés et blancs, depuis quelque temps j'avais aperçu et lorgné deux ou trois fois un petit billet; tout à coup, dans un moment où aucun œil ne nous épiait, elle glissa ce billet dans ma main. Alors je ne songeai plus qu'à sortir. Je saisis un instant dans lequel Drillet venait de suspendre sa lecture pour boire un verre d'eau sucrée, et je gagnai la porte de l'hôtel de la princesse Pafenkin. Dès que je fus dans la rue, je m'arrêtai sous un réverbère, et dépliai le précieux papier que j'avais caché dans mon gant ; voici ce qu'il contenait :

Portrait de M. le chevalier de Yalpéri.

« M. le chevalier de Valpéri est amoureux. «Celle qu'il aime l'attendra demain chez elle » à trois heures. »

XXTII

11 n'est pas, dans cette journée de bonheur, un incident que j'aie oublié. Je me souv ions de T habit dont je me vêtis et du uœud que j'attachai à mon épée. Kn traversant le salon rose qui précédait la chambre à coucher de la maréchale, j'entendis la voix que j'aimais tant répondre à une grosse voix nasillarde, qui était celle de l'abbé T... En effet, l'abbé

T..., le plus insipide, le plus pesant, le plus prétentieux des économistes, était installé auprès de celle que j'avais un si vif désir de voir seule. Elle n'avait pu se soustraire à cette visite. Eh bien! le visage de l'abbé T.., que j'aurais dû prendre en aversion, est resté d'une façon agréable dans mon esprit, car rien de ce qu'a éclairé ce jour ne peut m'être odieux.

Quelle charmante expression de tendresse, de désolation et de moquerie prirent ses yeux verts quand elle me le montra, ce gros abbé, établi vis-à-vis d'elle au fond d'un fauteuil, son mouchoir et sa tabatière sur ses genoux! Et au bout d'une heure presque entière, où elle ne répondit que par des monosyllabes et des demi-sourires à une dissertation sur l'économie politique chez les Anglais, quel regard de joie triomphante fut

échangé entre nous, lorsqu'il prît soudain le parti de se lever ! quelle mine adorablement gracieuse elle lui fit! Je trouvai vraiment qu'il était trop récompensé de son départ.

Quand nous fûmes seuls ( c'est un sacrilège, madame, que de raconter ces choses-là avec tant de vérité ) , je m'élançai sur un tabouret qui était auprès du sofa où elle était à demi couchée. 11 y eut entre nous un moment de silence ; puis elle se souleva lentement, et se pencha vers moi, m' attirant par ses yeux qui se chargeaient de langueur ; puis sa bouche s'approcha de la mienne. Il me sembla que je franchissais des abîmes sur des ailes de feu. C'est qu'en effet j'étais transporté dans les régions, inconnues pour moi, de l'amour: elle venait de me donner un baiser.

La courtisane et la femme chaste, celle ii. ta

qui engage une heure de sa vie, et celle qui met au jeu sa vie tout entière, sont les seules qui donnent le premier baiser.

Dès qu'il nous fut possible de parler :

— Eh bien ! dit- elle, me voici à vous. Vous m'avez raconté la mort de Louise, ce matin j'ai appris la double mort de Valerio et de Valeria ; mais je vous aime, et nul fantôme ne peut m' écarter du chemin où me pousse mon, amour.

Je portai ses mains pâles à ma bouche, et , dans le baiser que j'y imprimai, je tachai de mettre tout ce que mon âme renfermait de passion ardente et de respect sacré. Nous vîmes s'envoler entre nous une heure douce , enivrante, insaisissable comme le parfum d'un gros bouquet d'héliotropes, de violettes et de muguets , qui était sur sa cheminée ;

puis il fallut nous séparer et nous réjjgftfrr à puiser toute la soirée l'un sans l'autre; car elle était obligée, ce soir-là-mcine, d'aller souper chez lord Wilford a\ec la marquise de

Séloncey.

En la quittant, je me dirigeai vers le logis de Tessan , où tous les Xavarrois devaient se rassembl r. Mes compagnons étaient déjà réunie (juand j'arrivai, et venaient de décider (pi* ils souperaient ensemble cliez Tessan , d'où ils ne sortiraient point de la soirée. Ils étaient fort bruyants et se prétendaient gais. Varvitte avait amené dans son carrosse trois bayadères, que le comte de Bellis, qui revenait de Pondichéry, lui avait prêtées. I p pari s'était engagé entre d'Elfe et lui pour sa\ oirqui l'emporterait en grâce, de ces l

i véritable* ou des bayadères de l'Opéra. Le chevalier d'Elfe \enait d'arriver avec trois

émules de Camargo , qui faisaient les moues les plus dédaigneuses en examinant la peau brune et les narines percées des filles de l'Inde, tandis que celles-ci attachaient sur elles le regard doux et profond de leurs grands yeux de gazelles.

Tessan , avec une hospitalité orientale , fit donner à tous ses hôtes des robes de chambre; et, vêtus comme des personnages de Paul Véronèse, les Navarrois prirent place sur des sofas, savourant le café et les sorbets qu'apportaient, dans des tasses de Chine et des verres de Venise , de petits laquais travestis en négrillons.

Puis lesdanses commencèrent. Les Indiennes exécutèrent, sur le rhythme monotone d'un air religieux qu'elles chantaient ellesmêmes , un pas qui par sa lenteur provoqua les éclats de rire des prestes nymphes de

T Opéra. Toute l'intelligence des Navarrois ne put leur foire goûter cette danse primitive. Rose, Julie et Flore n'eurent point plus tôt rendu à leurs regards les pirouettes accoutumées, qu'ils déclarèrent le pari jugé. Vanille, qui avait eu la témérité de tenir pour les Indiennes , fut condamné à envoyer le lendemain chez d'Elfe sa calèche bleue, avec son attelage de chevaux aubère et Trinn , son jockey.

Après cette décision, on se leva en tumulte. Vanille, qui, malgré sa défaite, continuait à proclamer la grâce des bayadères bien supérieure à celle des danseuses de l'Opéra, se retira avec elles dans un coin du salon. En faisant placer deux à ses côtés, la troisième à ses genoux, il se mit à jouer avec leurs colliers, dans une pose de nabab. . . Besons ne put résister au désir d'essayer avec

Rose un pas que nous l'avions empêché de danser au théâtre de Trianon. Flore attaqua Perveines sur son aventure avec la comtesse de Golpier. Julie prit Tessan à part pour lui demander une parure de rubis. Altimbras et Ferguse firent des armes. Enfin tous les Navarrois se trouvèrent occupés.

Moi, j'aperçus dans un boudoir, par une portière entr' ouverte, une table où étaient posés un encrier de cristal et du papier parfumé. Je courus sur-le-champ à cette table. Et au milieu des bruits de toute espèce, éclats de rire, sons de violons, cliquetis de fleurets, qui arrivaient dans mon asile, j'écrivis ces mots à la maréchale de S.... :

« J'ai votre voix dans les oreilles, votre regard devant les yeux , votre baiser sur les lèvres; je sais à peine où je suis : j'aime. L'amour est un jardin enchanté, dont les mer-

veilles nous entourent partout, dont les arbres, les fleurs et les oiseaux nous suivent, dont les gazons s'étendent sous nos pas. Qu'est-ce qu'on m"a\ ail donc appris du paradis perdu? Ah ! maître jaloux du ciel, tii as beau mettre une épée de feu à la porte de ton Éden, on peut encore y pénétrer. Madame , quelle puissance et quelle félicité je vous dois! En ce moment, vous n'êtes point là; mais quelle source cachée d'ardentes délices dans cette pensée que la passion veille au fond de votre cœur comme au fond du mien, que demain j<" retrouverai et le feu de vos lèvres, et la douceur de votre parole, et l'infini de votre regard ! Moi, qui mettais tant d'orgueil dans mon isolement, combien je préfère, à la volupté silencieuse dontje m'enivrais en me regardant marcher seul , les élans do joie que j'éprouve quand je viens tout à coup à caresser, dans mon souvenir,

la petite main blanche qui va maintenant me guider! Madame, où me guidera-t-elle? je l'ignore, et à tous les charmes qui me ravissent cette ignorance ajoute un charme de plus. »

Dernièrement, madame, à neuf heures du matin , je courais à Versailles, où j'avais pris rendez-vous avec Bcsons pour une partie de chasse. Attiré par un air de printemps, j'eus la funeste idée de pencher la tête en dehors de ma calèche. Mon regard rencontra une maison blanche à la terrasse bordée de vases bleus , qui se détachait entre deux massifs

de feuillage. J'ordonnai à mon postillon de reprendre au galop la route de Paris , et je rentrai chez moi le cœur gonflé, les yeux pleins de larmes , le cerveau chargé de pesantes vapeurs. Cette maison , madame, c'était une douloureuse apparition de mon passé. Des jours plus remplis que des siècles, et plus rapides que des minutes, se sont écoulés pour moi dans cette retraite que j'aurais dû incendier.

Dans les premiers temps de mon amour, chaque soir, au tomber de la nuit , un carrosse brun amenait la maréchale vers cette demeure, où j'étais arrivé déjà, l'attendant avec des élans d'adoration. A onze heures, nous regagnions ensemble Paris, d'habitude au fond d'une calèche demi-ouverte , serrés l'un contre l'autre, les mains enlacées, le sein comme les vases où se brûle l'encens, pleins de parfums et de feu.

Certes , madame , cette maison blanche , dont la vue m'a été si cruelle, est une tombe qui renferme un être que vous n'avez point connu. 11 y a eu une époque de ma vie où mon propre cœur était pour moi un pays de découvertes , où je sentais des sources d'eau vive sortir du rocher , où une seconde existence, toute de passion et de tendresse, s'épanouissait au fond de l'existence ingrate et superbe dont jusqu'alors je m'étais glorifié. Toutefois, ma transformation n'était point telle que les instincts de mon ancienne nalure fussent anéantis. Dans le monde de mon amour, dans le monde charmant qu'éclairait son regard , je n'avais pas une pensée qu'elle ne pût lire, et qui fit jamais briller dans ses yeux autre chose qu'un éclair de joie ou une larme d'attendrissement ; mais , dans le monde des hommes , dans le monde qui vit sous le soleil, j'apportais la même humeur

dangereusement hostile à tous et à tout. Je n'en veux pour preuve qu'une seule aventure, qui se rattache d'une manière singulièrement fatale à des aventures que vous connaissez déjà.

Le célèbre compositeur Pierre Kramdel était à Paris et y remportait des succès prodigieux. Du plus froid et du plus inerte des instruments, le clavecin, il avait fait un instrument plein de vie , rappelant tantôt les sons cristallins d'une fontaine, et tantôt les bruits orageux de l'Océan ; tintant comme la clochette suspendue au cou d'une chèvre, ou résonnant comme la timbale attachée aux flancs d'un coursier; enfin une vraie machine enchantée d'où sortaient, au gré de sa fantaisie, séparément ou ensemble, toutes les voix de la création. Pierre Kramdel , après avoir joué dans quelques réunions particu-

lières, entreprit de donner un grand concert dans la salle de l'Opéra. Ce concert devait avoir lieu le dimanche, à deux heures de la matinée.

La veille de ce jour, il se trouva que la maréchale fut obligée de manquer à notre rendez-vous accoutumé. J'allai passer la soirée, avec tous les Navarrois, chez Césarine, la maîtresse de Besons. Césarine demeurait en face de l'Opéra, et, tout autour de ses fenêtres , régnait un balcon suspendu au-dessus de la rue. Échauffés par le vin de Champagne et le punch qu'ils buvaient depuis deux heures , quelques Navarrois imaginèrent , vers les minuit, d'aller prendre l'air sur ce balcon. Tout a coup ils nous appelèrent, pour nous rendre témoins du spectacle bizarre qui venait de s'offrir à leurs yeux.

Toutes les avenues de l'Opéra étaient en-

combrées d'une foule compacte qui bivouaquait en plein air. Un nombre incroyable de jeunes gens étaient rangés à la queue les uns des autres. La plupart causaient debout ; quelques-uns dormaient sur des chaises , et plusieurs prenaient leur repas sur des tables placées au milieu des rangs. Un valet, qu'on envoya aux informations, vint nous apprendre que cette colonie était composée d'amateurs de musique , décidés à conquérir , par une veille d'attente, leurs places du lendemain au concert de Kramdel.

Une pensée subite me traversa l'esprit :

— Ne serait-il pas amusant, dis-je aux Navarrois, d'enlever à tous ces gens-là le plaisir qu'ils se promettent ? Si demain nous allions tous en loge à l'Opéra, et, à l'instant du plus grand recueillement , si nous partions d'éclats de rire qui transporteraient

d'une sainte indignation ces fanatiques partisans de Kramdel ? Les cris à la porte ! s'élèveraient de toutes parts; alors nous prendrions les bancs de notre loge, et, au milieu des trépignements, des injures, des clameurs de toute sorte, nous engagerions avec le parterre une mêlée qui mettrait pour longtemps en fuite le dieu de l'harmonie.

Ici, madame, permettez-moi une réflexion sur moi-même. La musique qu on entend d'habitude dans le monde me semble une chose ridicule, qui, suivant la disposition de mon esprit, me donne des fteqèfl d'hilarité ou d'hnmenr: unis la vraie musique, celle qui fait venir à la bouche les mois de divin et <!<• céleste: que les hommes mettent, avec la paix, la lumière, la beauté, au nombre des biens dont ils composent leur félicité d'outre-tombe, me cause presque toujours une douloureuse

impression. L'irritation , ardente comme la brûlure d'un tison, empoisonnée comme la piqûre d'un reptile, que cause à une âme , mortellement atteinte de colère, un regard de tendre tristesse, une expression de reproche doux et pénétrant , voilà ce que la musique me fait connaître.

Les Navarrois me ravirent en adoptant ma proposition. Le lendemain, à deux heures précises, au moment où les derniers entrés achevaient de prendre leur place, et où le silence commençait à régner, je m'établis avec tous mes compagnons dans la loge la plus vaste et la plus apparente de l'Opéra.

Ce fut sur le parterre que je promenai mes premiers regairds. Pour avoir dans sa bourse la pistole qui était le prix le plus modique d'entrée, plus d'un, parmi les jeunes gens aux yeux ardents et au teint pâle sur lesquels

errait ma vue, avait dû supprimer la veille un de ses repas, ou mettre sesmeilleurs bas de soie en gage, ou se refuser la joie d'un chiffon donné à sa maîtresse. Le parterre était rempli de jeunes chevelures et de vieux habits. Une bande placée sur les premiers rangs attira mon attention d'une façon particulière. Ceux qui la composaient étaient évidemment les compatriotes de Kramdel; ils avaient l'apparence minable et la physionomie enthousiaste des musiciens germaniques; sur leurs fronts étaient empreints à la fois les cicatrices de la misère et les baisers de la poésie. A l'instant où Kramdel parut , des applaudissements qui firent trembler la salle éclatèrent à trois reprises ; puis, tout à coup un silence, comme celui qui succède à ces explosions, non point accablant et glacial, mais rempli d'excitations et d'ardeurs, s'établit dans l'assemblée.

Kramdel venait de s'asseoir à son clavecin. Un dernier frisson parcourut le public , puis un recueillement religieux et une attente passionnée se peignirent sur tous les visages. C'était le moment que guettaient les Navarrois : à l'instant où les premiers sons du clavecin s'envolèrent comme des sylphes qui vont commencer leurs danses aériennes dans l'atmosphère vide de bruits , Altimbras apostropha Ferguse avec un immense éclat de rire.

Quand le roi de Perse plongea son épée entre les bandelettes sacrées qui couvraient les fîancsdu bœuf Apis et jeta le dieu tout sanglant sur le pavé de son temple, il ne put pointexciter plusde furieuse indignation, plus de douloureux courroux, que n'en causa ce rire imprévu. Tout le parterre se tourna vers notre loge en criant : A la porte. Et lorsque,

au lieu de nous retirer ou de rentrer dans le silence, nous réprimée de plus belle nos éclats de rire, la rage ne connût plus de mesure. !)e^ projectiles improvisés, des cannes qu'on brisai l en morceaux, des clés, des pièces de cuivre, et, passion étrange de l'art, jusqu'à des pièces d'argent, jusqu'à des montres, fondirent de toutes parts sur nous. Tous les la- ;iv!s et les bancs qui étaient dans notre volèrent sur le parterre. Enfin, après une guerre de traits, on en vint aux luttes corps à corps. Tandis qu'une partie des fanatiques du parterre escaladait notre loge, une autre envahissait les couloirs. Les \av;irrois, attaqués de tout côté, mirent l'épée à la main et firent rouler, les uns dans la salle, les autres sur le pavé des corridors, plusieurs des assaillants; puis, au plus fort du combat. Tyvarlan, Altimbras,Ferguse et moi, nous élançant debout sur le bord de notre loge,

nous jetâmes nos noms à nos ennemis.

Ce fut notre dernier défi et la fin de la bagarre. La garde arrivait : nous frayant un passage à travers la foule, nous parvînmes à gagner la rue. J'appris le soir même que le concert n'avait pas eu lieu. Pierre Kramdel avait reçu un banc à la tête. Nos amateurs de musique en étaient pour leur nuit passée à la belle étoile.

Aussi ne tinrent-ils point l'affaire pour terminée. Le lendemain matin, pendant que je déjeunais, Réséda vint m'avertir que deux hommes de très mauvaise mine, qu'il avait essayé de mettre à la porte, demandaient impérieusement à me parler. Me souvenant de ma provocation de la veille, j'allai trouver sur-le-champ les visiteurs. Urne sembla que la tournure de l'un d'eux m'était déjà connue. Le personnage qui me rappelait un vague

souvenir était un jeune homme élancé, à la chevelure inculte d'un blond terne et aux grands yeux bleus d'une singulière limpidité; son compagnon, véritable type germanique, tenait de l'étudiant et de l'ouvrier: il avait les épaules carrées d'un tonnelier de Nuremberg et le visage tapageur d'un écolier de Gœttingue. Ce fut ce demi-manant qui m'adressa la parole :

— Nous venons voir, me dit-il . si vous êtes disposé ce matin à soutenir votre arrogance d'hier. Le sort a chargé mon camarade de vider notre querelle ; et c'est vous qu'il a choisi pour adversaire parmi vos compagnons.

— Quoique jusqu'à présent, répondis-je, je me fusse imposé la loi de ne me battre qu'avec des gens de ma condition, comme j'ai été le provocateur dans cette affaire, je

voudrai bien me mesurer avec votre ami. Quelles sont ses armes ?

— La vieille rapière germanique , repartit mon interlocateur. Il y a dans le fiacre qui est en bas , sous la garde du brave Ratten , deux épées qui vont peut-être paraître un peu lourdes à vos mains de marquis ; mais , que voulezvous, ce sont-lànos armes et nous ne les changerons point pour vous , mes beaux messieurs.

— Vos discours, repris-je, me donnent déjà le regret d'avoir affaire à des gens de votre sorlc. Trêve de grossièreté, s'il vous plaît , j'accepterai toutes les armes qu'il vous plaira de choisir. Allez m'attendre sur la route de Versailles, à une portée de fusil de la barrière; j'irai vous rejoindre dans une heure, et je vous conduirai à un champ où nous pourrons nous battre avec sécurité.

Ces deux personnages congédiés , j'allai

trouver Yarville et Tessan. Nous montons tous trois dans une calèche à six chevaux , et nous parlons au galop pour le lieu du rendes-wus avons-nous franchi la bar-

que je dislingue un fiacre arrêté au fond du chemin : c'était bien le fiacre des allemands. Mes deux visiteurs du matin étaient en compagnie d'un troisième quidam,

mal to1 ,; les trois amis se

promenaient en fumant sur la route.

— Si i'n -Cénis était ici, me dit Varville quand il eut /eux sur mon adversaire et ses témoins, il ne se déciderait point à vider une affaire avec ces gens-là avant de les avoir fait e* passer.

— Eh! ma foi, s'écria Tessan, je serais

• ie lui donner raison. On ne me targiM ia point de délicatesse exagérée. Si je ne me suis point mesuré a\ec des requins,

comme Tyvarlan, maintes fois, comme notre cher marquis d'Altimbras , je me suis débattu entre les pâtes des ours, et j'ai croisé, comme tous les Navarrois , le couteau avec le boutoir des sangliers. Mais , je le déclare , ours et marcassin me semblent moins répugnants que ces messieurs. L'idée d'enfoncer la pointe de mon épée entre les plis d'une chemise malpropre ou d'envoyer une balle dans une chevelure mal peignée me semble insupportable. Je ne sais rien qui soit d'un plus bel effet que du sang sur de la dentelle , et d'un effet plus repoussant que du sang sur des haillons. Tiens , mon cher chevalier , tu es le premier homme , dans une situation semblable à la tienne , qui au lieu d'envie m'ait inspiré de la compassion.

Cependant, nous arrivons auprès de nos adversaires; nous descendons de voiture et

nous marchons côte à côte avec les Allemands, dans un petit sentier qui conduit au champ dont j'ai parlé déjà.

Ce champ était tout près de la maison qui abritait mes amours avec la maréchale de S... C'était un préau séparé d'un blé par un ruisseau d'eau limpide ; j'étais venu , il y avait quelques jours, m'y promener avec elle. Son regard avait plané avec le mien sur les horizons tranquilles qui l'environnaient de tout côté. Dès que nous fûmes en ce lieu, mon adversaire ôta avec précaution un vieil habit noir tout râpé et le posa sur une pierre ; je jetai à terre un habit écarlate , dont les broderies étincelèrent entre les grandes herbes de la prairie. Puis on nous donna les deux rapières germaniques. Ces épées d'étudiants étaient mal trempées; à la première passe , une des lames se brisa , et notre combat se trouva forcément interrompu.

Mes témoins proposèrent sur-le-champ d'employer les armes que nous avions sur nous ; les témoins adverses ne voulurent point y consentir. Leur ami, dirent -ils, n'avait jamais manié que la rapière; ils retourneraient à Paris pour remplacer la lame brisée. Yar ville et Tessan, voyant leur résolution inébranlable, mirent, avec une dédaigneuse politesse, notre voiture à la disposition de l'un d'eux , pour qu'au moins la suspension du combat fût la plus courte possible. Un des Allemands s'élança dans notre calèche , et nous restâmes sur le terrain , attendant son retour.

J'ai encore présent à l'esprit le tableau que nous formions alors. Tessan , mettant la main à sa poche, y avait découvert un jeu de cartes qu'il avait emporté par mégarde, la veille, d'un tripot où il s'était laissé égarer. Aussi-

tôt , avec un éclat de rire, il avait proposé à Varville et à moi une partie de lansquenet. La proposition avait été acceptée; et, accroupis sur l'herbe, nous nous étions mis à jouer, sans plus nous occuper de notre situation. Mon adversaire et son témoin, quoiqu'il n'y eût aucune trace de faiblesse sur leurs physionomies, ne partageaient point notre insouciance; même celui qui avait porté, le matin, la parole, le personnage aux allures d" tudiant , avait en ce moment sur son visage une certaine gravité. Assis au bord du ruisseau, auprès de son compagnon, qui effeuillait machinalement une grande rcine-iuargueritc, il s'entretenait avec lui dans a langue germanique aux accents sonores et profonds. Ouelques-uns des mots qu'ils prononçaient venaient à nos oreilles : j'entendis une fois le mot patrie, une autre fois le mot d'dmc, une autre fois le mot de mère, puis une

autre fois, enfin, un nom de femme qui me rappela de soudains souvenirs. Mais ce n'était pas dans un moment pareil que mon orgueil m'eût permis d'accueillir l'émotion, quand l'émotion eût été aussi familière qu'elle était étrangère à mon cœur. « C'est bien un homme que je vais tuer, me dis-je tout bas. » Et, sans une distraction d'une minute, je soutins ma partie de lansquenet.

Enfin l'Allemand qu'avaient emporté nos chevaux revint , tenant à la main deux nouvelles rapières de combat qu'un de ses amis lui avait prêtées en répondant de leur solidité, mise déjà maintes fois à l'épreuve. Notre duel reprit et ne dura pas longtemps. 11 ne servit à rien à mon adversaire d'avoir entre ses mains l'arme de son pays , je lui enfonçai dans la poitrine la pointe d'une des épées germaniques. 11 alla tomber au bord du ruis-

seau : quelques gouttes du sang qui sortait de sa blessure tachèrent les pétales de la marguerite qu'il avait effeuillée.

— Dis donc , chevalier, me cria Vanille, nous avions oublié de demander son nom au pauvre diable que tu viens de tuer.

— Son nom nous intéressait fort peu , reprit Tessan , puisque ce n'était certainement pas un nom de gentilhomme.

— Messieurs, dit d'une voix grave et émue un des Allemands , c'était le nom du plus honnête, du plus loyal , du plus candide et duplus dévoué des hommes. Notre ami s'appelait Frédéric Werden , et je suis sûr qu'il y avait plus d'âme dans son violon que dans vos poitrines.

— Éloignons-nous, Valpéri, fit Varville, tu viens de tuer un violon , nous serions peut-

être obligés de tuer une basse et une clarinette ; nous ne sommes pas chargés de donner un concert à Pluton.

Avant de suivre les deux Navarrois, je jetai un dernier regard sur l'homme que j'avais tué. Maintenant que son nom m'était connu , je me souvins du jour où je l'avais entrevu une première fois ; je savais à quelle amie il avait pensé avant de mourir, et je comprenais pourquoi il m'avait choisi pour adversaire. Ses yeux ne parlaient plus ni de sa haine , ni de son amour , la mort seule les occupait; envahis déjà par les ténèbres, ils s'ouvraient grands et fixes sous le ciel, sans échanger un seul rayon avec le jour.

Le jour était magnifique : les délais causés par la quête de la rapière avaient fait que notre combat, engagé à midi, ne s'était terminé qu'à cinq heures. Le ciel était baigné de la lu-

mière à la fois la plus éclatante et la plus douce. Des chants d'alouette partaient des blés. La verdure des prés , qui commençait à se voiler d'ombre, faisait éprouver aux yeux

une impression de bien-être et de fraîcheur.

— Qu'il ferait bon en ce moment à courir le cerf! ditTessan.

— Ah! fit Vanille, avec un bâillement mélancolique, il ferait bon surtout à être amoureux. Je trouve le temps à l'idylle. Quoi ! Valpéri, tu nous quittes?

— Oui, mes très chers, j'ai une idylle dans \o voisinage.

Je parlais avec un sourire ; mais avec quelle ardeur de passion sérieuse je pensais à la maréchale !

Dans le bas de notre chère maison était un petit salon bleu percé de quatre fenêtres, qui donnaient les unes sur une cour sablée et entourée de plates-bandes, les autres sur un jardin tapissé de gazon et voilé de tout côté par des rideaux de feuillage. Arrivée déjà depuis quelques instants , c'est dans ce salon qu'elle m'attendait. Elle était assise sur

un petit sofa, au milieu d'une lumière charmante. Un de ses pieds divins, serré dans un soulier gris de perle, effleurait le parquet, l'autre se cachait sur le sofa dans les plis de sa robe rose ; son col, d'une blancheur transparente et d'une élégance aérienne, comme le col de la fée d'un lac, était penché avec sajolietêtesurdes coussins à brillantes fleurs, et ses grands yeux vert sombre dirigeaient leurs longs regards vers la porte. A peine fus-je entré que je me couchai à ses genoux.

— 0 Grildy ! ma chère Grildy, m'écriai-je, source de ma vie, clarté de mon âme, que je t'aime, que je suis heureux, ma Grildy...

— Il faut, madame, que je vous dise d'où venait ce nom de Grildy. Madame de S... était Écossaise ; Grildy était un lutin du vieux château de W... où elle était née, qu'on soupçonnait véhémentement d'avoir eu une liai-

son intime avec une de ses grand'tantes. Cette grand'Lante, marraine de la maréchale, sans se soucier du scandale, avait voulu qu'aux noms catholiques de Jeanne-Marie- Catherine, l'héritière de \Y... joignît le nom païen de (Irildy. Cette histoire m'avait charmé.

— Quelle heureuse idée à eu ta grand' tante! disais-je quelque fois à ma maîtresse; je suis sûr que Grildy était le plus aimable des lutins ; que le tronc d'arbre où il logeait renfermait un délicieux boudoir: quil sentait meilleur qu'une rose, était plus léger qu'un zéphyr, plus élégant qu'un jeune courtisan, et plus spirituel qu'une vieille fée. Voilà un patron bien préférable à tous ces saints qui ont passé leur vie entre les serres sanglantes de la douleur ou sous la main pesante de l'ennui. Ce nom-là t'a porté bon-

heur; ma Grildy, quel joli lutin vous êtes! Votre pied est si petit et si léger qu'il ne fait point de bruit, je suis sûr que votre taille souple et frêle pourrait s'enrouler dans un calice de fleur, et vos yeux verts sont bien de ceux que les rêveurs voient sourire à travers les feuilles.

Mais pour en revenir à l'histoire de ma vie que je vous racontais :

— Ma Grildy, m'écriai-je donc, sur ces mains que pressent tes mains (et ne renouvelle point cette caresse, elle me ferait mourir d'amour) , que viennent de presser tes lèvres, il y a eu du sang tout à l'heure.

Alors nos combats de la veille et mon duel du jour avec Frédéric Werden, je lui dis tout. Sans cesser d'être amoureux, son regard prit cette expression de tristesse qui ne me

faisait éprouver aucun regret de l'action même qu'il me reprochait, mais m'attendrissait jusqu'aux larmes sur la douleur dont il était l'interprète. J'embrassai son petit pied el le bas de sa robe. Je cherchai, pour les lui prodiguer, les paroles les plus ardentes et les plus passionnées. Quand son front eut repris son expression sereine :

— Et cependant, ma belle, lui dis-je, que devraient vous faire , après tout , les souffrances et la mort des hommes, vous qui êtes une Zarté?

— lue Zarté, que veux-tu dire?

— Quoi! ma Grildy ignorait qu'elle était une Zarté? eh ! bien, je vais lui apprendre son origine, que moi-même je connais d'hier seulement :

— Tu as vu , mon amour, l'épais Murtius,

le disciple de Malipoli. En rentrant chez moi la nuit dernière , je heurtai contre un lourdaud qui marchait d'un pas chancelant dans la rue. Ce lourdaud était Murtius, Je me réjouis aussitôt que je l'eus reconnu ; car c'était à son élève que Malipoli avait fait l'honneur de cette découverte sur vous, dont j'avais oublié, ma charmante, de vous parler. C'était Murtius qui avait démêlé dans ma Grildy une Zarté. J'espérais que le candide Allemand , troublé par les fumées du vin, serait plus facile à dépouiller de ses secrets que l'Italien son maître : — Salut au seigneur Murtius! m'écriai-je avec le ton d'un homme qui sort d'un joyeux repas ; il est, je parie, en belle humeur, car il vient de souper avec des vins de France? Voulez -vous me permettre, mon cher Murtius, de vous offrir le bras? Parbleu ! je trouve en vous un frère, puisque vous voilà comme moi battant le pavé dans la nuit , avec la

DU BARON DE VALl'ÉRI. 231

bonne gaîté de la bouteille sous le cerveau. Les buveurs de tous les pays ne forment qu'une seule Camille; appuyons-nous l'un sur l'autre, digne Murtius. Murtius se recula en arrière, et me considérant d'un air respectueux, comme celui d'un paysan à qui son seigneur propose de trinquer avec lui , et effare comme celui d'un bourgeois qui aperçoit l'ombre d'un gourdin sur le mur d'une ruelle: — Jamais, dit-il, je n'oserai vous donner le bras. — Et moi, repris-je alors avec violence, je veti\ que vous me le donniez. Puis, d'après le; mouvement de terreur qui devenait de plus en plus visible, me décidant à changer tout-à-fait de méthode pour en venir à mes fins : — Voyons, Murtius, lis-je de ma rois la plus impérieuse, il faut que tu me répondes sur-le-champ, à moi qui pourrais te faire sauter en éclats comme le feu fait sauter une cornue, sur toutes les questions qu'il

me plaira de t'adresser. Et d'abord qu'est-ce qu'une Zarté? — Eh! mon seigneur, mon maître, ne le savez-vous point mieux que moi, vous qui êtes le prince de la science? — Que je le sache ou non, que t'importe? je t'ai interrogé, réponds : — Eh! bien, voici la définition de la Zarté, telle qu'elle est donnée dans le manuel de maître Alkaphrobidius, qu'on faisait apprendre par cœur aux élèves sorciers de première classe , à l'école souterraine de Nuremberg : Les Zartés sont les anciennes dryades, hamadryades, etc., enfin les esprits qui séjournaient avant la loi nouvelle dans les arbres, les fontaines, tous les asiles de la nature. Les Zartés, depuis dixsept siècles, vivent dans des corps humains, d'où l'on a remarqué que d'habitude elles sortaient par des trépas subits et violents. Comme les Zartés deviennent de plus en plus rares, on croit que le principe de vie qui

est en elles, évidemment bien supérieur par • tout le reste à celui qu'ont reçu les hommes, n'a point son immortalité. Suivant le docte Meroëz , les Zartés pouvaient former une population d'environ un milliard d'intelligences, qui , maintenant , ont presque toutes disparu ; car de savants calculs établissent qu'il y en a tout au plus deux cents répandues dans des enveloppes mortelles sur les différents points du globe, et qu'il n'en reste pas plus de six cents attendant au fond de leurs anciennes retraites, les chênes, les saules, les sources, le moment de venir à leur tour s'agiter et s'éteindre dans une forme humaine. Les Zartés sont faites de lumières ; elles comprennent tout, n'engendrent point de mal, et craignent la souillure ; mais elles n'ont jamais adoré un dieu. Il y a des signes pour reconnaître un arbre ou une fontaine qui abritent une Zarté. Les arbres à Zarté ont

d'habitude les feuilles transparentes et l'écorce traversée par des veines nombreuses ; ils ont un charme particulier pour les peintres, pour les poètes, pour les fous, pour les vrais sages, pour les malades, et pour les gens qui ont dans le cœur un sérieux amour. Les fontaines à Zarté ont à leur surface une légère teinte d'azur; leur onde fait disparaître en un instant du visage toute trace de larmes; elles répandent un charme qui s'adresse aux classes de gens dont nous avons déjà parlé. Quant aux Zartés incarnées, on a remarqué qu'elles avaient les cheveux blonds, le col élancé, les yeux verts, les lèvres pâles, le pied d'une petitesse merveilleuse, les doigts minces, les ongles rosés ; qu'elles ressentaient rarement des passions, mais en inspiraient souvent, et de très fortes; qu'elles étaient d'une très grande propreté et d'une sobriété extrême ; qu'elles achetaient partout leur

bienvenue par une humeur constamment affable et une gaîté tempérée, qui de blette ni ne fatigue jamais. Murtius débitait, avec l'accent précipité et monotone d'un écolier, ces paroles que j'écoutais dans une sorte d'extase , quand un homme, sans chapeau et la perruque en désordre, vint tout à coup se jeter Bor lui, et s'écria en le secouant par la gorge : « Malheureux ! je t'entends commettre des indiscrétions qui nous feront trouver un jour, toi et moi, rôtis comme pour un repas d'anthropophages. Je reconnais à ta voix que tu es ivre ; j'étais bien sur que tu avais été boire avec cet ivrogne de Pink. J'ai couru chez ce vieil âne , qui a eu à peine la force de m'apprendre que tu venais de le ■ quitter. Alors je me suis élancé sur tes traces, et je vois que j'arrive encore trop tard. N'as-tu pas assez des enivrements de la science? faut-il que tu sois encore obligé de

recourir à ceux du vin? Allons, marche devant moi , misérable ! Si ce n'était par amitié pour ton père, je réduirais ta grossière enveloppe aux proportions d'un fœtus , et je t'enfermerais dans un bocal , non pas dans un bocal d'eau-de-vie, mais dans un bocal de vinaigre. Allons, marche, odieux balourd. » Et le comte de Malipoli, que tu as reconnu , disparut avec son disciple. Cette parade , ma chère âme, ne" m'empêcha point de rêver sur ce que je venais d'apprendre des Zartés. Cela me plaît que tu sois une Zarté, ma Grildy ; et moi, que suis-je?

— Toi, tu es mon amant, mon bien-aimé, mon souverain, me dit la maréchale, en posant sur mon front ses lèvres ardentes. Et il y eut pour nous joie infinie.

Mais un événement arriva dans notre vie amoureuse , amené par je ne sais quel hasard de pensée, par quel mouvement fortuit de passion, qui faillit détruire notre bonheur et laissa des traces profondes au fond de nos âmes. Nous étions, un soir d'orage, dans la chambre violette, la chambre de notre maison d'amour réservée aux plus brûlantes

délices que l'amour puisse donner. Un air étouffant circulait autour de nous, et de grands éclairs qui embrasaient d'une lumière pâle les profondeurs du jardin entraient par les fenêtres ouvertes. Grildy était couchée toute blanche sur un sombre lit de damas ; j'embrassais son pied nu et je la regardais avec des yeux plus chargés que le ciel de langueurs accablantes et d'électriques ardeurs. Une pensée s'offrit soudain à mon esprit, qui s'était présentée déjà, mais qu'à des heures d'une plus joyeuse ivresse , d'une félicité plus limpide, j'avais repoussée comme un hôte fatal, et que dans cet instant de passion troublée, fantasque, douloureuse à force d'être violente, un mauvais destin me fit accueillir.

Je me demandai non pas si une bouche s'était jamais posée sur cette bouche de rose et de

flamme dont un seul mouvement faisait un appel à tous mes sens ; non pas si un regard avait jamais contemplé d'aussi près que le mien ces yeux verts où toute mon unie se perdait : rien qu'en approchant de mon cerveau, de telles pensées l'auraient brûlé. Je me demandai si l'ombre même du bonheur qui m'éblouissait avait existé pour un autre, si quelque libre commerce d'esprit, quelque familiarité de cœur, avait jamais permis à un homme de connaître, seulement de deviner, les biens dont la possession m'enivrait, Et je mesouvins de cet élan instinctif de haine et de colère que j'avais ressenti le soir où j'avais vu Rodrigue de Iïurza sortir de la chambre à coucher de la maréchale. Je me rappelai, entre cet homme et ma maîtresse, un échange de mots et de regards qui m'avait souvent blessé.

— Grildy, dis-je brusquement, je vais vous

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faire une question dangereuse, absurde et cruelle, que je m'étais promis de ne jamais vous adresser...

— Et à laquelle, interrompit la maréchale, par un de ces mouvements de divination merveilleuse qui excitaient chez moi des transports d'adoration, je m'étais promis, moi, de ne jamais répondre ; vous allez me demander si j'ai aimé?

Je la regardai sans remuer les lèvres, dans une anxiété silencieuse.

— Eh bien! fit-elle, d'un son de voix grave et recueilli, la passion sans discrétion et sans mesure qui vous a arraché cette demande m'arrache, en dépit de nos engagements, la réponse que voici : Suivant le monde, je n'ai pas eu d'amant ; je n'ai pas aimé, suivant ce que vous m'avez appris de l'amour ; mais un homme m'a aimée, et j'ai

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éprouvé pour lui le sentiment auquel je me croyais uniquement destinée. Mon esprit était souvent amusé, mon cœur touché quelquefois, et je restais toujours, mon Tristan , dans ce calme rêveur de naïade d'où vous m'avez tirée.

— Un homme vous a aimée, m'écriai-je avec violence , et vous avez souffert son amour, vous y avez presque répondu ! Je sais quel est cet homme, c'est Rodrigue dellurza. Quoi! un être, et un être que j'ai vu, a pu connaître une des paroles qui renouvellent la vie dans mon cœur, découvrir un coin du royaume qui fait ma joie, ma puissance, ma grandeur, ma bonté, ma folie !

Et je me penchai sur elle dans un accès de rage et de souffrance tel, que je sentis l'esprit delà mort entrer en moi, m'animer, et un moment me rendre prêt à l'anéantir. Puis, je nie

rejetai brusquement en arrière, et, me laissant tomber aux pieds du lit sur lequel elle reposait , je me mis à verser des larmes qui me semblaient le sang d'une double blessure faite par un fer brûlant et un dard empoisonné. Rien ne pouvait porter un coup plus meurtrier et plus douloureux que ces emportements de farouche extravagance à cette âme adorable où ne s'éteignait jamais , sous le souffle des plus orageuses tendresses, je ne sais quelle douce clarté de raison.

Elle aussi pleurait; et comme par hasard , au milieu de nos sanglots , je vins tout à coup à la contempler, je m'aperçus qu'elle avait sur ses traits une beauté nouvelle pour mon esprit et pour mes yeux , elle dont je croyais connaître toutes les beautés. Une tristesse surhumaine, une tristesse d'une profondeur mystérieuse comme les tristesses de

la nature, comme la voix désolée d'une fontaine au fond d'une forêt , comme le regard mourant d'une fleur emportée par un cours d'eau, était répandu sur son visage, et, à travers la plus accablante expression de la douleur, éclatait cependant une expression d'amour qui , dans mon cœur et sur mes lèvres, faisait remonter toutes les flammes de la passion. Je m'élançai vers elle ; la saisissant entre mes bras , je couvris tout son corps des baisers les plus amoureux et les plus fous, les plus sensuels et les plus chastes, les plus doux e1 les plus cruels, qu'ait jamais pu mettre sur ma bouche l'ivresse d'une jalousie à brûler l'aine, d'un désespoir à la déchirer et d'une tendresse à l'inonder de parfums. Une heure s'écoula tout entière en transports que nous ressentions avec la même violence : mais d'où une seule parole de consolation ne s'échappait point. Nous avionsl'airde demander

la mort du bûcher aux flammes de notre passion. L'instant qui nous sépara nous trouva également perdus d'amour et de douleur.

A peine fus-je rentré chez moi, que j'écrivis à ma maîtresse. Et ma lettre, la voici :

« Je souffre de maux dont je n'avais point l'idée; la douleur me fait une blessure, et quelle blessure! dans cette partie nouvelle de moi-même qui était toute sensibilité et tout amour. Voici mon rêve détruit, mon illusion disparue, les merveilles de ce jardin qui marchait avec moi anéanties. Et pourtant, Grildy, je t'aime; tes yeux verts sont toujours là devant moi, qui m'attirent, plus "vivants , plus puissants , plus magiques qu'ils ne me Font paru jamais. Mais la source où je puisais est empoisonnée ; mon amour sera désormais uni à une haine aussi violente , aussi tyrannique, aussi emportée que lui.

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(irikly, vous qui connaissiez cette impérieuse loi de mon esprit , qui , des âmes mêmes dont je me joue, me fait exiger une passion exclusive, une adoration que ne combattent ni l'avenir, ni le passé, comment avez-vous po croire à un bonheur véritable pour moi dans un bien qu'un autre a soupçonné? Ah ! Grildy, je te haïrais si ce nouveau supplice était possible à mon âme , où sont entassées déjà tant de tortures. Mais lui! quelle exécration je lui voue! Tout ce qu'il y a en moi de méchanceté inventive , de dureté implacable , de cruauté étrange, tout ce qui rend ma pensée m tnstrueuse pour ma propre intelligence, il le sentira , je me le suis juré. Ah ! Grildy , ma Zarté, je t'aime! seulement, ne crois plus que ce soit de cet amour qui ressemblait à une fontaine limpide où nous nous mirions ensemble. Je t'aime d'un amour comme le ciel d'hier, avec des espaces pleins de ténè-

bres et des éclairs qui laissent voir des profondeurs enflammées. Cet état de sérénité dans lequel tu me plongeais , qui me faisait songer au don de vie immortelle attaché jadis par le destin aux couches des déesses antiques , je ne le connaîtrai plus. Je t'aimerai avec mon inquiétude et mes fureurs, mes joies sans sourires et mes tristesses sans larmes , enfin , avec mon ancienne nature que vous aviez domptée , Grildy, et qui vous menace à présent comme elle me menace • moi-même. »

Dès que le jour fut levé, je fis porter cette lettre chez la maréchale, puis j'ordonnai que l'on sellât le plus rapide de mes chevaux , et j'allai courir dans la campagne. A cinq heures de l'après-diner, je me rendis à notre maison de la route de Versailles. Au moment où je franchissais la grille, un domestique

me remit un billet que j'ouvris avec précipitation. Le voici :

« Aujourd'hui je ne puis point vous voir ; demain, à quatre heures, vous aurez une lettre de moi. »

Le lendemain j'étais invité à diner chez la princesse de Fedland, la sœur du prince de Ramstadt, le colonel de mon régiment. D'abord j'avais résolu de manquer à cette invitation , il me semblait que la vue d'une figure souriante d'étranger me donnerait des accès de fureur. Puis, à l'heure même où ce dîner devait avoir lieu , comme je rêvais au fond d'un grand fauteuil , mon regard se porta par hasard sur une petite mitaine rose que j'avais laissé traîner sur ma cheminée. Cette mitaine me rappela une série de sentiments passionnés et de scènes heureuses. Je l'avais prise un matin à ma maîtresse , après un en-

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tretien où tous deux nous avions ri des gages d'amour.

Ce gai et charmant objet ramena un rayon de soleil dans le monde alors ténébreux de ma passion : avec les ombres s'envolent les fantômes. Je reconnus la chimère de mes tourments. Sans doute il y avait une haine que mon cœur garderait; il y avait un homme que je punirais, et punirais d'un châtiment terrible ; car je ne pardonnerai jamais , même une folle souffrance el une colère injuste, à celui qui me les aura causées; mais devais-je me punir moimême, en ravageant les régions enchantées où m'avait transporté son amour ? Pourquoi rien changer à ma manière d'adorer ma maîtresse ?

Telle était la confiance profonde, inébranlable, la foi de diamant qui m'avait été scel-

lée au fond de l'âme par cet être supérieur, qu'aucune de ses paroles n'était pour moi le sujet d'un doute. Comme il arrive après les états d'abattement , un accès de joyeuse ivresse pénétra subitement dans mon cœur à ces pensées. Je résolus d'aller chez la princesse de Fedland , et je me parai avec le plus grand soin.

Après un dîner où je n'eus l'air de ne songer qu'au but de Varville, s'amuser; comme je quittais l'hôtel de la princesse, je trouvai Réséda qui m'attendait avec la lettre que m'avait promise la maréchale; vous jugerez, en la lisant, des transports où elle me jeta.

« Ah ! la douleur, je la connais maintenant. Quelles larmes vous avez fait couler de mes yeux, Tristan, de mes yenx que des larmes n'avaient jamais brûlés ! Vous avez changé mon âme et mon corps. Mon pre-

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raier, mon unique amant, il est à présent une ivresse de sens et de cœur que je sais , que je n'oublierai plus, des frémissements du sang et de la pensée que votre nom me causera toujours. Mais, vous me l'avez dit, votre rêve est détruit. Vous ne pouvez plus nf aimer de l'amour qui faisait ma joie et la vôtre. Eh bien! j'ai pris une résolution, et vous comprendrez, vous à qui ma nature est si connue , combien cette résolution est inébranlable. Tristan, je ne veux plus vous revoir ; votre rêve est détruit. Ah ! cruel ! quelles clartés et quels parfums , quels enchantements nous avez dissipés! je le pleure votre rêve, qui était le mien , mais je sens qu'il ne peut renaître. Il y a des mots qui font un ravage semblable à celui du poison , qui entrent dans l'esprit, comme le venin dans les veines, pour n'en plus ressortir jusqu'à ce qu'ils aient achevé leur œuvre de destruction; ces

mots, vous les avez prononcés. Je ne veux pas , je ne puis pas être aimée comme vous m'aimeriez désormais. Ce qui nous donnait à tous deux un si incroyable bonheur, c'était cette perfection suprême de notre tendresse, cette profonde estime de nos deux natures l'une pour l'autre : voilà qui est anéanti. Maintenant , vous auriez pour moi cette passion emportée et farouche , qui rend tremblantes et serviles les âmes qu'elle tient sous sa loi. Tristan, que penseriez-vous de votre Zarté si elle acceptait une semblable passion? Non, je ne vous reverrai plus! Ah! la douleur, la douleur, les larmes!., que vont devenir, en se séparant, nos deux vies qui s'étaient confondues ? Quel être terrible vous serez, vous si cruel, si implacable, quand vous errerez à travers le monde avec la souffrance et la rage d'une blessure toujours ouverte au fond du cœur! Et moi, quels

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changements m'apportera le malheur! que fera-t-il de ce soin ire qui réjouissait ta vue, et de ce regard qui reposait ton âme? Ah! comme je connais aujourd'hui la douleur ! »

A peine eus-je lu cette lettre que je courus chez la maréchale. Un domestique m'apprit qu'elle était partie le matin pour le château de Paluau, un château que lord Wilford possédait sur les rives de la Seine, à vingt lieues de Paris. J'étais habillé comme pour un bal : j'avais des souliers, des bas de soie, et, je m'en souviens, à la boutonnière de mon habit rouge pâle étaient attachées deux grosses roses blanches.

En cette tenue, je me fis conduire à la poste. Je m'élançai sur le premier cheval venu, et, un guide à mes côtés, qui faisait claquer son fouet, je sortis de Paris à francétrier. Comme je traversai les boulevards

dans ce singulier équipage, j'aperçus Varville et Tyvarlan qui se promenaient à pied. Ils me crièrent quelques mots que je n'entendis pas. Le ciel était chargé de nuages obscurs, et le vent humide qui annonce la pluie me soufflait au visage. Mon cheval allait ventre à terre, et quel mouvement emportait mon cœur !

\ minuit, par une pluie battante, j'arrivai à un petit village qui est à peine à un quart de lieue du château de Paluau. Je fis ouvrir les portes d'une misérable hôtellerie. Je me chauffai à une grande cheminée dans une cuisine, où était couché et ronflait un valet d'écurie. Puis on me conduisit à une chambre délabrée, dont le principal orne-

ment était une chauve-souris attachée par un clou à l'une des murailles. Dans ce réduit, où je ne dormis point, je passai une nuitdont le souvenir rallume la fièvre au fond de mon cerveau ; enfin arriva l'instant où un jour gris parut derrière les vitres étroites de ma croisée. Dès que la clarté fut venue, je relus la lettre de la veille, et, sur chaque mot, je laissai tomber une larme, qu'accompagnait dans mon cœur un élan de douleur et de tendresse.

Cette lecture terminée, je descendis dans le bas de l'auberge pour me procurer de quoi écrire un billet. Je revins avec un peu d'encre boueuse, une feuille de papier sale et une mauvaise plume qui s'écrasait entre les doigts. Alors je me mis à une petite table de bois blanc , et voici ce que j'écrivis :

« Grildy, nous avons échangé des paroles sacrilèges et folles. Écoute-moi : je t'aime plus, et mieux, que je ne t'ai jamais aimée. Je t'adore et te respecte. Si je tenais entre mes mains ta petite main pale, j'y déposerais un baiser où tu sentirais tout ce que j'ai pour toi de fervente tendresse et d'infini dévouement. Consulte de nouveau ton âme, sans souci de l'arrêt aveugle que ton premier mouvement t'a dicté ; et si tu m'aimes réellement, sois pour la seconde fois ma maîtresse ; sinon, aie la bonne foi et le courage de me le dire. Moi aussi, j'ai pris ma résolution, je te montrerai que tu étais vraimentma vie, en cessant d'exister alors que tu n'existeras plus pour moi. Adieu, Grildy, j'attends votre décision sans faiblesse ; mais que je te le répète encore, je t'aime et t'aime. »

Quand j'eus terminé ce billet, je le pliai,

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