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je l'adressai à la maréchale, et je chargeai un petit paysan de le porter en toute hâte au château de Paluau, en disant qu'il attendait une réponse. Puis je me mis à ma fenêtre d'où l'on découvrait la Seine murmurant et frémissant sous les brumes du matin. Je songeai, en contemplant le ciel terne, le feuillage affaissé, l'herbe noyée de pluie, l'eau limoneuse, tout le paysage morne et triste qui se déroulait devant mes yeux,* à l'engagement que je venais de prendre. Je ne le regrettai point. En ce moment l'idée de la mort ne me faisait éprouver qu'un sentiment de calme et puissante ironie.
Mais tout à coup mon messager revint, il tira de sa blouse une lettre, je reconnus l'écriture qui donnait à mon âme des défaillances. La maréchale me répondait :
« Je t'aime et t'appartiens. Si tout ceci ne
m'avait point enfiévrée, je courrais vers toi. Ma main pale est sur tes lèvres, mets-y le baiser dont tu me parles. Je t'aime. Demain je quitterai mon hùte ; après-demain, à cinq heures, je serai là, où nous avons eu et où nous retrouverons tant de bonheur. »
XXÏX
Certes, madame, j'eus des jours de jouissance indicible, des heures brûlantes et rapides comme des baisers; mon amour, plus mêlé que jamais à mon sang, plus fort que jamais dans mon cœur, me donna des voluptés sans bornes; mais la haine qu'une parole avait fait naître en moi avait grandi au lieu de mourir. Plus j'adorais ma
Zarté, plus j'exécrais celui qui m'avait fait souffrir dans ma passion. J'avais songé à tuer Rodrigue ; il me semblait par instants que le sang de cet homme serait le meilleur baume à verser sur la plaie chaque jour plus envenimée et plus profonde dont j'étais rongé; mais pour lui donner la mort, qui aurait seule satisfait à ma vengeance, il m'aurait fallu l'appareil de tortures dont disposait un tyran du monde antique : le taureau d'airain du roi d'Agrigente ou l'arène peuplée de tigres des Césars.
J'avais tué déjà, et partant je connaissais le trépas, dont les lois du duel permettent de disposer. Atteint par une balle bien ajustée ou par un coup d'épée donné vaillamment, un homme tombe comme un épi, sans convulsion, sans souffrance, d'une façon qui a
presque de la douceur. Si ce n'était ce dernier regard effrayé et menaçant qu'il attache parfois sur vous, à peine s'aperccvrait-on qu'on a jeté une âme dansla nuit. Je ne devais donc point provoquer Rodrigue ; d'ailleurs Rodrigue, je le crois bien, n'aurait point répondu à ma provocation. Je vous l'ai déjà dit, il n'aimait les armes que pour les peindre. Tous les mots qui font frémir le sang seraient peutêtre entrés l'un après l'autre dans ses oreilles sans parvenir à réveiller son cœur.
Je coneiis donc le projet d'une vengeance assortie à cette nature sans force, et plus terrible toutefois que celle dont usent entre eux les hardis. Si, pour tordre des membres, déchirer des veines, épuiser goutte par goutte tout le sang d'un corps, je n'avais point d'instrument, ce n'était point à l'intelligence qui avait inventé le supplice du
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vieux Brendt que les moyens de torturer une pensée jusqu'aux transports et aux défaillances devaient être inconnus. Un jour je priai Varville, qui avait été lié avec Rodrigue de Hurza, de me conduire à l'atelier de son ancien compagnon.
Une sorte de turban assez crasseux autour de la tête et sur le corps une robe de chambre déchirée, Hurza travaillait ou du moins tenait un pinceau quand nous entrâmes chez lui ; mais ses yeux qu'animait un éclat qui n'avait rien de commun avec l'étincelle de l'inspiration, et sa démarche chancelante, quand vers nous il s' avança, me firent deviner la manière dant il avait employé sa matinée. Varville me pressa le bras et me montra d'un regard furtif un amas de bouteilles mal cachées derrière un chevalet. J'abordai Rodrigue de l'air le plus ouvert et le plus cordial
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que je pus donner à mes traits. J'examinai tous les tableaux. Il en est un qui me mit la rage au cœur.
Rodrigue y avait représenté un concerta la façon flamande. Dans une chambre aux chaudes tentures et aux meubles luisants, éclairée, comme un intérieur de Metzu ou de Terburg, moitié par la lumière ardente d'une grande cheminée, moitié par la lumière blafarde que laissaient pénétrer d'étroits car reaux, une femme jouaitdu clavecin, entre une grande fille blonde qui chantait et un petit homme à moustaches brunes qui soufflait dans une longue flûte; un rêveur, vêtu à l'espagnole, écoutait ces musiciens au coin du feu, en caressant du bout de sa canne la toison blanche d'un petit chien. Je reconnus la femme qui était au clavecin ; elle n'était que trop facile à reconnaître. C'était bien le grand œil
vert qui m'ouvrait tous les royaumes du rêve, et la taille que je croyais toujours sentir entre mes bras, et le col qu'avaient rougi mes baisers. Le soir du jour où je vis ce tableau, la maréchale se mit à son clavecin. À peine en eut-elle tiré quelques accords, qu'elle s'écria, venant tout à coup à me regarder :
— Tristan, mon Tristan, qu'avez-vous ?
Mon front était plus pâle que la main dont elle le caressa.
Mais, dans l'atelier de Hurza, mes traits ne trahirent rien ; toute la tristesse et tout le courroux restèrent en moi. Varville me fit regarder pendant longtemps et loua beaucoup un tableau où Rodrigue avait peint le comte de Gharolais s' amusant à tirer sur ses couvreurs. Le fait est que c'était une peinture destinée à être appréciée par un Navar-
rois. Vêtu d'une robe de chambre à grands ramages, d'une couleur tendre; coiffé avec une suprême élégance ; le visage un peu pale, par suite, sans doute, d'une nuit de plaisir, le comte prenait des mains d'un petit nègre, dont l'une des épaules servait de mon loir à une perruche, une belle carabine toute damasquinée d'argent. Je n'eus pas besoin de regarder la date de ce tableau pour m'apercevoir que c'était un des plus anciens de Rodrigue. L'oisiveté du gentilhomme de nos jours, grosse de bizarres caprices, y était comprise et rendue avec une vigueur depuis longtemps éteinte dans son talent. Cette peinture me fit mal encore : le regard qui avait eu assez d'intelligence pour pénétrer si bien le mystère des âmes désœuvrées et fantasques de mes compagnons n'avait-il point dû pénétrer aussi les secrets de l'âme à la fois active et rêveuse de ma maîtresse?
Et je contemplai le concert de nouveau ; je trouvai l'expression de ma Zarté aussi bien saisie que celle du comte de Charolais. Du reste, les deux toiles qui me montraient si douloureusement un esprit étranger, embrassant deux côtés de mon existence , portaient le chiffre de la même année. L'époque où celle que j'aimais avait laissé un autre œil que le mien interroger sa vie m'était ainsi révélée d'une façon brutalement précise , qui augmentait l'intensité de ma douleur.
— Monsieur de Hurza , m'écriai-je tout à coup après un voyage autour de l'atelier, nous sommes venus vous voir à pied, Vanille et moi , et il fait un soleil à mettre à sec l'Océan ! Ne pourriez-vous point nous faire donner à boire? La vue d'une bouteille me réjouirait plus en ce moment que celle de la plus belle femme du monde !
Une expression de plaisir se peignit sur le visage de Rodrigue ; jetant là ses pinceaux , comme un homme que le travail assassine , il courut au chevalet derrière lequel étaient rassemblées les bouteilles. Au bout d'un instant, nous fûmes tous les trois le verre en main.
Le vin que nous buvions était un de ces vins puissants des pays chauds, qui faisaient rouler les bacchantes au fond des forêts antiques , pêle-mêle avec les satyres et les tigres. Vanille, qui cependant avait une renommée de buveur, se débattit assez mal contre l'ivresse, et Rodrigue, qui avait déjà bu, se laissa entièrement dompter par elle.
Quand je vis mon ennemi dans ce honteux état où votre corps et votre âme sont à la merci du premier qui veut les tourmenter , je rapprochai ma chaise de la sienne ; puis ,
lui frappant sur l'épaule et attachant sur lui le regard par lequel les magnétiseurs font pénétrer leur pensée dans le sommeil de l'être qu'ils fascinent , je lui dis :
— Rodrigue, votre talent est mort ; vous êtes un ivrogne. Si vous n'étiez pas aussi un poltron, vous prendriez un pistolet, vous l'appuieriez sur ce front où les vapeurs du vin ont étouffé toutes les idées, fait évanouir tous les rêves, et vous quitteriez cette vie dont vous ne pouvez plus rien tirer. Je vois là , derrière vous, les bustes de Michel-Ange, du Titien , de Véronèse , de Salvator-Rosa , de Caravage ; ne vous sentez-vous pas mourir de honte et de douleur aux souvenirs que vous rappellent ces fiers visages ? Ces soldats de l'art aimaient comme vous, comprenaient mieux que vous l'ardente poésie de la chair des courtisanes et de la liqueur des raisins ;
mais, ni de la femme, ni de l'amphore, ils ne faisaient un tombeau pour leur âme, dont ils ne prodiguaient la puissance qu'aux œuvres immortelles de leurs pinceaux. Sans doute il y a eu des heures de votre jeunesse où vous ambitionniez une place parmi ces maîtres : voyez, cœur faible, cervelle paresseuse, combien vous êtes loin d'eux. La terrible loi de l'existence des artistes, c'est qu'elle est honteuse alors qu'elle est sans gloire ; qu'elle fait pitié , alors qu'elle n'excite point l'envie. Rodrigue, votre vie est honteuse et me fait pitié ; car, chaque jour, l'impuissance vous frappe d'une nouvelle dégradation. Votre esprit désert n'est plus traversé que par les ombres des pensées qui le peuplaient jadis !
Et, prenant par ta main llurza.qui me sui- \\i l'œil fixe et en silence, dans un état semblable à celui de la vision , je le conduisis
devant le tableau qu'il achevait alors.
Le sujet de ce tableau était la mort du cardinal Lamproni , le plus voluptueux des prélats , le plus beau des princes romains , qui , piqué mortellement par une couleuvre dans les délicieux jardins de sa villa des bords du Tibre, voulut mourir aux sons de la musique.
— La rougeur de la honte, m'écriai-je, devrait paraître sur vos joues sous celle du vin, quand vous regardez une semblable toile. Votre cardinal Lamproni a aussi bien l'air de mourir en écoutant l'homélie d'un confesseur qu'en prêtant l'oreille à des accords de hautbois et de mandoline. Il n'y a rien sur son insipide visage qu'une teinte de plâtre qui ne rappelle aucune des couleurs dont se revêt la chair, soit morte, soit vivante. Sa belle-sœur et sa maîtresse, cette bizarre prin-
cesse Savana, qui avait, dit-on, rétabli la mode de nourrir les lamproies de corps humains, est mystérieuse comme les poupées qu'on envoie de Paris à Londres pour donner une idée de nos modes. Il n'y a point dans cette œuvre un seul souffle de vie ; c'est un amas de lignes incorrectes et d'inertes couleurs ; pas une pensée n'y rayonne , pas un rêve ne s'y cache !....
Au moment où je prononçais ces mots, j'aperçus dans le coin du tableau, à l'extrémité du groupe des musiciens, une Zingara qui jouait de la viole. Cette Zingara était placée de façon à ce qu'on ne vît point son visage ; mais je reconnus certains traits empreints avec une égale puissance dans mon esprit et jusque dans ma chair...
— Qif as-tu donc, chevalier ? cria Vanille