‹ ValpériChapitre 6 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

qui intervint tout à coup, veux-tu étrangler Hurza?

Le fait est que j'avais saisi le peintre par la gorge, et que je ne sais vraiment où m'aurait porté un mouvement de colère irrésistible et sans mesure, si Ton ne m'eût pas arrêté. La voix de Varville me fit recouvrer mes esprits. En vérité, j'aurais péché contre ma vengeance en tuant Rodrigue dans cet instant ; car il semblait en proie à toutes les douleurs dont une âme d'artiste , cette âme si bien disposée pour souffrir, puisse être déchirée. Sans doute il me prenait pour un fantôme sorti des nuages de son ivresse. Il avait la poitrine haletante, l'œil fixe, et la voix étouffée de l'homme qui lutte contre un songe.

— Retirons-nous maintenant , dis-je à Varville.

— Je veux être pendu , fit le Navarrois en s appuyant sur mon bras dans la rue , si je comprends le diabolique passe-temps que tu es venu chercher chez Hurza!

J'appris , le lendemain de cette scène , qu'une fièvre ardente s'était emparée de Rodrigue. Il avait des accès de délire , où il criait : Je suis un ivrogne, mon talent est mort, mes pinceaux sont de plomb, mes couleurs sont de la poussière ! Et il demandait à boire du vin de Syracuse.

Je révélai à la maréchale, qui fut informée de cet état, la manière dont je l'avais amené. Jamais je ne fus plus frappé que pendant cet aveu du vert orageux et sombre dont se teignirent les yeux de ma Zarté. Cependant l'amour l'emporta chez elle sur l'horreur que lui inspirait ma conduite et sur le sentiment de profonde bienveillance qu'elle avait conservé pour Rodrigue.

Mais je devais porter bien d'autres coups encore à cette passion qui m'était si précieuse, dont je suivais tous les mouvements avec tant d'anxiété. Incapable de supporter dans l'âme où je régnais l'apparence d'une rivalité de tendresse, quelle que pût en être la nature , je me pris d'une haine douloureuse et implacable pour tous les amis de la maréchale. Un surtout me devint odieux parmi les odieux, ce fut un homme que j'ai déjà nommé : lord Wilford.

DU IÎARON DE VALPÉRI. 279

Georges Trummer, comte de Wilford, avait profité de la vogue que les politiques et les philosophes anglais partageaient en France avec les charlatans italiens. 11 avait été si bien reçu à Paris, si fêlé, si adulé, qu'il avait acheté sur les bords de la Seine, pour venir y faire tous les ans un long séjour, ce château d« Paluau, dont le nomme rappelle tant d'ardeirtg soin cuirs. Je ne puis pas dire que* ges Trnmmcr manquât de ce qu'on nomme du mérite. Il en faut, comme dit le vulgaire, pour monter des derniers rangs aux premiers. Or, Trummer araïl passé d'un antre de la Cité à la Chambre haute. Mais c'était un de ces rires regardés par les Navarrois comme appartenant beaucoup moins à leur espèce qu'un nègre, un singe, un cheval ou un jockey. Ministre populaire, longtemps orateur applaudi delà Chambre basse, il avait tiré sa gloire, fait ses délices, de ce sentencieux ba-

vardage, de cette orgueilleuse criaillerie, de ce désœuvrement déguisé , qui constituent en Grande-Bretagne la vie politique. Eh bien ! ce n'était point là ce qui me répugnait encore le plus dans lord Wilford. Je lui aurais passé la turbulente vanité d'une besogne qui m'était si complètement étrangère , s'il n'avait pas eu la prétention de s'entendre aussi à l'existence que je menais. Georges Trummer voulait trancher du grand seigneur. Il était prodigue et débauché. Or, je ne sais rien qui allât moins bien que la prodigalité et la débauche à sa nature sans audace, sans élégance et sans grandeur. Au jeu, il avait l'air d'un financier qui risque une banqueroute; dans un festin, il avait l'air d'un drapier en goguette. .

Lord Wilford m'eût souverainement déplu , quand il n'eût jamais été pour moi le sujet

d'un ennui; jngez, madame, de l'horreur qu'il m'inspira lorsqu'il devint la cause de nos plus âpres irritations et de nos profonds chagrins. C'était un homme dont je ne pouvais certes pas être jaloux. Lorsque je le connus, il avait plus de soixante ans, et ses façons avec la maréchale éloignaient toute idée d'amour. Mais il existait entre ma maîtresse et lui une amitié qui me blessa bien vite.

Épris de la parole sous toutes ses formes, lord Wilford aimait la conversation comme la harangue. Or, pleine d'un juste dédain pour les laborieux épanchements qu'ont avec le papier les femmes auteurs , et cependant possédée d'un esprit qui demandait à s'ébattre , la maréchale prit plaisir aux jeux où l'attirait une intelligence complaisante. La société dont l'avait entourée son mari , le guerrier philoso-

phe, ne la disposait point au mépris pour les opinions et les pensées de Georges Trummer. Elle vit souvent l'orateur anglais et se fit une habitude de le voir. Lord Wilford , de son côté, subit l'influence de cette grâce qui était un enchantement, de cet esprit qui répandait du bonheur. Peut-être même sentait-il ses idées s'élever, prendre de l'indépendance et de l'imprévu, au contact de cette nature si distinguée et si vive. Je ne sais quelle circonstance s'offrit où il trouva moyen de donner à la maréchale une véritable preuve de l'attachement qu'elle lui avait inspiré. Enfin, madame de S..., quand j'intervins dans sa vie , comptait lord Wilford parmi ses amis les plus dévoués, et n'en parlait qu'avec une certaine onction de reconnaissance.

Quelques lettres, que je prends presque au

hasard, madame, vous montreront la singulière aversion que cet homme avait éveillée chez moi, et vous feront connaître en même temps quelles passions ont causé les plus grands dragée de ma vie.

La maréchale de S... au chevalier de Valpcri.

« Hier, après votre départ, Tristan, je suis restée dans un accablement mortel. A quelle injuste colère vous vous êtes livre ! Nous passons ensemble sans un importun, des heures qui nie troubleraient, si j'étais dévote, dans ma croyance en une autre vie, tant elles étaient remplies d'un bonheur parlait. Et parce qu'au moment où nous allions nous séparer, sur les minuit, lord Wilford, dans l'intervalle d'une soirée dont il sort à un souper auquel il se rend, vient careser quelques minutes avec moi des choses les plus indifférentes , vous oubliez toutes nos joies d'il y a un instant ,

les baisers dont nos lèvres sont encore chaudes, les élans dont frémissent encore nos cœurs, et vous sortez l'œil embrasé, le visage pâle, sans me jeter un regard d'amour. Vous sentez, m'avez-vous dit plusieurs fois , que la nature de lord Wilford est hostile à la vôtre : je le veux bien ; tous ses discours vous ennuient et toutes ses manières vous blessent, d'accord; mais quel est l'homme, mon Tristan, qui ne vous ennuie pas, ne vous blesse pas et ne vous soit pas hostile forcément en se sentant exécré de vous? Il y a trois jours, c'était Drillet qui vous causait des accès de rage ; avant-hier, vous m'avez fait un crime d'avoir souri à un bon mot de Précour. Vous n'aurez point de repos que vous ne m'ayez isolée de tous ceux qui avaient quelque attachement pour ma personne, ou trouvaient quelque plaisir dans mon entretien. Quel instinct funeste, Tristan, vous

pousse à cette tyrannie qui choque toutes les lois de la nature ? Pourquoi cette préoccupation constante d'êtres auxquels vous ne devriez point songer? En vérité, j'ai peur parfois que la haine ne l'emporte sur l'amour dans la passion qui vous vient de moi.»

Le chevalier de Yalpcri à la maréchale de S....

« Je l'aurais tué , votre ami , quand il a baisé ma chère main pâle. Et c'est justement, ma Zarté, parce que j'étais si heureux, parce que je voyageais sur les rayons de vos yeux verts dans des pays de délices, que l'arrivée de ce butor a jeté le désespoir et la colère dans mon cœur. Oh ! quelle fureur il m'a inspirée lorsqu'il s'est assis à vos côtés, sur le petit sofa où je venais de vous serrer contre mon sein , et s'est mis , avec un accent de tendresse, à traiter des plus intimes détails de votre vie ! Je l'aurais maudit , lorsqu'il

n'eût fait que s'asseoir respectueusement en face de vous et vous entretenir de quelques nouvelles banales. Quoi! Grildy, tu veux que je t'aime, et tu prétends m'empêcher de haïr tous ceux qui me disputent la possession d'une partie de toi-même , de cet adorable esprit , ma lumière, ma récréation , ma douceur, dont je ne suis jamais rassasié. O mon amie ! pourquoi avez-vous cette indolence de répandre dans le monde, sur tout ce qui vous approche , le charme de votre pensée ? que n'avez-vous le courage et la patience de tenir emprisonnés quelques heures ces trésors dont j'aurais tant de bonheur à jouir seul ? Ma Grildy, soyez-en bien convaincue, ce sont des sots tous ces gens que vous rencontrez , qui se font les uns aux autres des réputations d'esprit et rient de ce qu'ils disent entre eux. L'amour comme je le conçois, et comme tu peux le comprendre aussi, ma Zarté, c'est

l'accouplement de deux intelligences qui , divinisées toutes deux , planent radieuses et solitaires sur un inonde dont elles ne font plus partie. Crildy, ma bien-aimée, ma maîtresse, méprise-les, ne leur réponds plus, ne vis plus que pour notre passion. »

Le chevalier de \ alficri à la maréchale de S....

« Grildy, je t'aime trop, je souffre, je suis fou. Ce matin , j'ai lu quelques pages de Suétone. Je me suis trouvé semblable, dmis le monde de mon amour, aux empereurs romains dans le monde de leur puissance et de leurs richesses. Pour satisfaire aux inquiètes ardeurs où me jette ma haine de toute limite dans la jouissance, je ne sais plus qu'inventer.

» In des Césars, las de n'user des pièces

d'or que comme les autres hommes, faisait entasser, dans une chambre de son palais , tous les trésors enfouis dans ses coffres; puis, se dépouillant de ses vêtements, se mettant entièrement nu, essayait avec l'or d'un accouplement étrange et monstrueux. Un semblable délire ne m'étonne pas. Hier, tu t'en souviens, tout à coup, après avoir jeté sur tes yeux verts deux baisers de feu , et, dans une rapide extase, contemplé ton visage avec toute la force de mon regard , je laissai tomber ma tête sur tes genoux et je me mis à pleurer. Je versais des larmes d'inquiétude et de désir. J'éprouvais une soif brûlante de ta vie , que je ne savais comment apaiser. Dans ces instants où tout ce qui d'ordinaire est phrase vide de sens, métaphore banale, devient réalité pour moi ; où je sens une vraie flamme qui me consume , de vrais traits qui m'ouvrent le cœur, comprends-tu ce que j'é-

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prouve, Grildy, s'il arrive à certaines pensées de traverser par hasard mon cerveau ?

» 11 est un homme dont je ne veux même point parler. Quand il y aura sur son corps, j'espère que ce sera bientôt , et du plomb, et de la terre , et du marbre, son souvenir remuera encore la haine au fond de moi. Mais, toujours sans le compter, cet être qui va devenir un fantôme , combien me trouble jusqu'à la folie dans la possession de mon trésor !

» Tout à l'heure, j'ai empêché Tyvarlan de rendre un service au baron de Précour , parce que je souffrais encore du sourire qu'il avait obtenu de vous l'autre soir. Qui vous approche me cause une douleur indicible. Toutes les fois qu'un homme vous parle, je voudrais avoir la mort dans mon

regard, comme j'ai la rage dans le coeur. » il i»

La maréchale de S... au chevalier de Valpéri.

« Hier au soir, je me rappelais la lettre que j'avais reçue dans la journée, et certes cette lettre plaidait avec puissance en ta faveur. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de blâmer ce que tu appelles les inquiétudes et les folies de ta passion. Mais, tu le sais, quand tu exerces une cruauté , n'importe envers quelle créature, toute mon âme souffre et prend le deuil. J'ignore quel gerire de supplice tu infligeais à lord Wilford, chez la princesse Pafenkin , en le mettant sans cesse en contact avec le marquis de Linton, j'ai seulement compris que tu étais un bourreau bien habile et bien implacable. Trois fois dans la soirée Wilford m'a semblé prêt à s'évanouir. 0 mon Tristan ! que ne peuxtu dégager ton amour de tes ressentiments ! Pourquoi suis-je condamnée à voir s'allumer

tant décolère, luire tant de malice infernale, dans ces yeux qui savent être si doux , si tendres, si pleins de caressantes langueurs ! Mon ami, mon cher bien, tu crois que c'est un mouvement d'affection pour tes victimes qui me' pousse à te prier les mains jointes d'abandonner tes tortures. Sans doute , il y a eu et peut-être il y a encore en moi de la bienveillance pour lord Wilford. Mais, dismoi, est-ce cette bienveillance, que maintenant je suis à peine sûre d'éprouver, qui rend mon regard humide et mon cœur triste quand je te vois déchaîner une si effrayante haine contre lui. Mon amant, c'est de vous que je voudrais écarter ce souffle de méchanceté dont vous souffrez le premier, j'en suis bien certaine; car il rend votre front brûlant et tarit dans vos yeux ces larmes amoureuses que ma bouche seule devrait sécher. Mon àme, pourquoi t'inquiéter avec tant de

passion de gens auxquels je songe si peu ? Pourquoi dépenser dans des emportements stériles les forces qui devraient être uniquement consacrées à notre amour? Tristan, si je remplis votre cœur comme vous me l'avez répété si souvent, devez-vou s y trouver tant de place pour des choses qui me sont étrangères? »

Le chevalier de Valpéri à la maréchale de S..»

« Voici pourquoi le marquis de Linton faisait tant souffrir lord WilCord :

» Il y a cinq ans, Georges Trummer entretenait mademoiselle Clary, la plus célèbre et la plus belle des danseuses de Londres. Le marquis de Linton, qui était alors sir Frédéric Milway, simple officier dans les gardes, criblé de dettes, pourvu d'un frère aîné et ne recevant pas une guinée de l'oncle dont

il a aujourd'hui le nom, le titre et la fortune, le marquis de Linton , ou donc pour être plus exact sir Frédéric, avec ses cils roux, ses yeux de faïence , sa grande taille osseuse et son indigence decadet, se fil aimer passionnément de la Clary. Un soir que lord Wilford allait se délasser de ses travaux parlementaires chez la danseuse, il aperçut sous un lit, qu'il regardait avec l'œil du maître, une botte à l'écuyère. 11 tira la botte et il eut grand tort , car il amena, en la tirant, un officier des gardes qui avait non-seulement des bottes, mais une cravache. Sir Frédéric Milway était de fort mauvaise humeur, et de s'être caché sous un lit, et d'être arraché si cavalièrement de son asile. Il leva la cravache qu'il tenait à la main et en cingla le visage de l'honnie d'État. Lord Wilford riposta par un soufilet appliqué, de

sa large main plébéienne sur la joue de l'officier.

» Le marquis de Linton n'est un homme d'esprit en aucune façon, ni comme l'entend lord Wilford, ni même comme je pourrais l'entendre moi ; mais, en suçant le lait de lady Milway, la fille des héroïques Corfooks, et en courant à cheval sur la béquille du vieil amiral Milway, dans les noires galeries peuplées d'armures de son château paternel, il en avait appris assez pour savoir comment se conduire dans le cas où il se trouvait. Il signifia donc à lord Wilford qu'il eût au plus vite à soutenir un combat avec lui, et un combat sans quartier.

» Ici, madame, je vais vous dire sur-le-champ ce qui est le mot de toute l'histoire: Georges Trummer est un poltron. Il s'était abandonné

à un mouvement de colère. Le cœur lui fit défaut quand il se trouva au milieu du péril où ce mouvement l'avait porté. 11 refusa à sir Frédéric la satisfaction qu'il exigeait. Alors, Milway saisit un poignard turc dont un ambassadeur oriental avait fait présent a la Clary, l'appuya sur la gorge de Wilford, et lui déclara qu'il allait mettre fin dans une chambre d'actrice aux jours du plus grand orateur de l'Angleterre, s'il n'obtenait point la réparation qui peut seule venger d'un soufflet.

» Georges Trummer offrit de faire toutes les excuses imaginables. Les propositions furent îvjelées avec un implacable dédain. Enfin une idée, d'une bizarrerie toute britannique, telle qu'il en passe dans ces cerveaux-là seulement qu'entourent les vapeurs de la Tamise, traversa l'esprit du gentilhomme anglais. 11 conduisit Trummer vers le secrétaire auquel se mettait la Clary pour répondre aux

billets galants, lui plaça une plume entre les mains, et lui dicta ce billet :

« Moi , Georges Trummer, comte de Wil- » ford, reconnais, à sir Frédéric Milway, le

» droit de me donner ou me faire donner,

» quand il lui plaira , un soufflet , comme

» châtiment d'une injure qu'il a reçue de moi,

» et que j'ai refusé de réparer en homme de

» cœur. »

» Quand sir Frédéric eut ce billet, il le mit précieusement dans sa poche et se retira.

» Cinq années se sont passées sur cet événement. Sir Frédéric qui, pendant ce temps, a perdu son frère aîné et son oncle, est devenu marquis de Linton , pair d'Angleterre , et possesseur de tout un quartier de Londres. Dans sa terre de Linton , il a tué beaucoup de renards ; on prétend qu'à Londres , avec les pluies d'or qui tombent à sa volonté,

il a causé de grands ravages dans nombre de ménages bourgeois et môme dans quelques nobles maisons; enfin , il a songé très peu à lord Wilford. Mais lord Wilford ne l'a point oublié ; vous avez pu juger par vous-même de l'eflet que produisaient sur ce politique si superbe les souvenirs attachés à la longue et terne figure de son noble compatriote.

» D'ailleurs, l'histoire que je viens de vous raconter n'est pas encore la seule cause qui rende le marquis de Linton si odieux à lord Wilford. Tessan , de qui je tiens tout ce que je vous ai appris, m'a révélé hier, au moment même où nous partions pour cette soirée que Wilford a dû trouver si longue , une aventure dont je suis ravi. La marquise de Séloncey est au mieux avec Linton. Il y a vingt ans , madame de Séloncey n'eût peut-être pas attiré l'attention de Georges

Trummer, ou certainement n'aurait reçu de lui qu'un hommage passager. Maintenant elle exerce sur ce vieillard un incroyable empire. Perveines nous rapportait

l'autre jour qu'il avait vu Wilford rougir, pâlir et chanceler, parce que madame de Séloncey causait trop longtemps chez Golpier- Baleine avec l'abbé de Nidal.

» Il paraît que ce malheureux barbon sait ou du moins soupçonne , depuis quelques jours, la liaison de sa maîtresse avec Linton : jugez donc à présent du supplice qu'il a subi hier au soir. Il voyait le dernier charme de son existence sur le point d'être anéanti ; et

par qui? par l'homme qu'il avait déjà des raisons si puissantes de maudire. Indépendamment du bonheur de haine assouvie, de vengeance satisfaite, que je ressentais, il y avait, je l'avoue, quelque chose d'agréable ,

de savoureux , pour ce que mon esprit a de toujours mauvais , dans ce spectacle. Un homme doué de ce qu'on appelle une intelligence supérieure, possédant une âme vivante et sensible, tourmentée, et tourmentée dans les parties les plus intimes de son être, par une sorte de brute ; car, hormis un certain sentiment de l' honneur martial, il n'y a rien dans Lin ton qui le distingue des sangliers qu'il tue. Je me plaisais à contempler le contraste du visage mobile et passionné de Wilford avec la face froide et pétrifiée de son rival. Celte nature qui souffrait n'a pas plus de ressemblance avec la mienne que celle dont venait la souffrance ; mais c'est une nature humaine, vraiment humaine, comme celle du vieux Brendt et de Frédéric Werden. J'ai eu de grandes joies... »

Les expressions d'amour les plus brûlantes et certes les plus vraies terminaient cette lettre. Mais pouvaient-elles racheter le mal l'ait par les phrases cruelles jusqu'au délire dont elles étaient précédées ? Quelle inspiration fatale, allez-vous penser, madame, me poussait, moi qui connaissais si bien la maréchale, à mettre devant son esprit tout ce

qui pouvait l'affliger et l'irriter? Un des mystères de la passion que j'éprouvais pour cette étrange et adorable créature, c'était le besoin incessant, vis-à-vis d'elle, d'une franchise aux extravagantes témérités. Pas une pensée ne naissait dans les coins les plus obscurs et les plus lointains de mon âme qu'elle ne connût à l'instant. Où son cher regard n'avait point jeté de rayons, je sentais un insupportable malaise.

Cette lettre lui causa une profonde dou- / leur ; cependant elle sembla mêla pardonner. Mais bientôt eut lieu l'événement qui décicLa de nos amours et de sa vie.

Un soir quenious nous quittions tout remplis de tendresse;" après avoir passé ensemble de ces heures dont la rapidité et les délices nous confondaient, elle me dit :

— Mon bien-aimé Tristan, tu sais comme

DU BARON DE VALPliM. 303

j'évite tout ce qui peut te causer une colère même injuste, un chagrin même déraisonnable ; mais je suis obligée demain d'avoir à souper lord Wilford. Son souverain vient de le rappeler; il m'a écrit qu'avant de partir pour l'Angleterre il me demandait de lui indiquer un jour où il put venir me faire ses adieux. Je lui ai répondu de venir demain. Du reste, ajouta-t-elle en souriant, même si tu trouves au-dessus de tes forces de passer la soirée en notre compagnie, nous ne serons point en tête-à-tête, car j'ai invité la marquise de Séloncey.

Au lieu de presser sur mes lèvres la main de ma maîtresse , en la remerciant des tendres ménagements qu'elle prenait pour m'éviter un mouvement de dépit , je m'éloignai brusquement à ces paroles , le cœur soudain envahi par un sombre courroux. Rentré chez

moi , je ne me couchai point. Je me promenai dans ma chambre en proie à une sorte de fièvre , décrochant les épées qui étaient suspendues à la muraille, et m' abîmant à plaisir dans de sanglantes rêveries. Vers le matin, j'écrivis à la maréchale ; vous devinez ce qu'était ma lettre : une confusion de mots amers et passionnés , empreints également d'extravagance. Je fis porter cette lettre à son adresse dès que je le pus ; puis je fis mettre à la plus légère de mes voitures les plus rapides de mes chevaux , et je partis pour Versailles, où les Navarrois donnaient un grand repas. Je passai la journée entière entre des cervelles échauffées et des bouteilles pétillantes. Je bus, me querellai , cassai des verres, brûlai des chaises. Je retournai le soir à Paris avec tous mes compagnons de table.

Les carrosses qui portaient notre bande

traversèrent la rue où demeurait la maréchale. Je vis à la porte de ma maîtresse l'équipage de lord Wilford. Une inspiration soudaine, née sans doute d'un élan de rage, s'empara de mon esprit. Les convives de Versailles formaient , en comptant les Navarrois, une trentaine de gentilshommes désœuvrés, fort en peine de la façon dont ils passeraient leur soirée ; je proposai d'aller chez le marquis de Linton établir des parties de jeu.

— Mais tu ne sais donc point, me dit Varville, que Linton est malade pour avoir bu trop de Porto , et que c'est môme là ce qui l'a empêché de venir à notre repas d'aujourd'hui?

— A moins que Linton ne soit mourant,

repartis-je, le jeu le fera sortir de son lit.

D'ailleurs, en vrai Navarrois, j'adore l'inat- II. 20

tendu i l'absurde , l'impossible , voilà pourquoi je propose d'aller jouer chez Linton, qui e9t en ce moment malade, plutôt que chez Besons, chez Tessan, chez Perveines, ou chez tout autre homme bien portant. Cela me divertira de voir le combat de la passion avec la maladie. Je parie que Linton, en robe de chambre et en coiffe de nuit , viendra nous tenir tête à tous dès qu'il entendra parler de cartes et de dés. Allons, messieurs, chez

Linton.

On répéta de toute part : — Chez Linton.

Et, au bout d'un instant, nous envahissions le logis du gentilhomme anglais.

Linton étant un des joueurs les plus effrénés que j'aie jamais connus, et joueur souvent malheureux , il avait besoin de toutes les guinées et de tous les billets de banque

qui garnissaient toujours son portefeuille et sa bourse pour subvenir aux énormes dépenses où sa manie l'entraînait. Quelquefois iiK'ine, la bourse et le portefeuille, si bien remplis qu'ils étaient, finissaient par se vider. Alors Lin ton , au lieu de se retirer, jouait tout ce qu'il pouvait imaginer déjouer, sa tabatu re, les anneaux de sa bourse , les diamants et les rubis incrustés dans la garde de son épée. Dans la fournaise où s'abîmaient ses richesses, il eût souhaité de pouvoir jeter jusqu'à sa vie.

Il y jeta un soir quelque chose de plus précieux , et voici comme : Il avait été l'amant de la belle duchesse de Sommarquet. Un seul gentilhommeà la cour d'Angleterre doutait de l'aventure ; c'était le mari de la dame.

Ce mari, des plus jaloux et des plus dangereusement jaloux, voulait à toute force savoir

à quoi s'en tenir sur sa situation conjugale. Il pressa le galant de l'instruire. Linton fit à toutes ses questions l'unique réponse d'un gentilhomme en pareil cas : « ,11 ignorait entièrement ce dont on voulait lui parler. » Alors, le duc eut recours à cette manœuvre : il se fit le compagnon de Linton. On plaisanta beaucoup de cette liaison ; il ne s'inquiéta point des plaisanteries. Il jouait souvent avec son nouvel ami , et jouait toujours fort gros jeu. Un soir, qu'il venait de lui gagner toutes les guinées de dix coffres-forts et tout l'ameublement de trois hôtels , il lui proposa brusquement de jouer les lettres qu'il avait reçues de la duchesse de Sommarquet; Linton était dans une véritable ivresse , il accepta la proposition. Il tira d'un secrétaire placé derrière lui les lettres de la femme dont jusqu'alors il avait défendu l'honneur, perdit toutes ces lettres, et les remit entre les mains de l'époux.

Un mois après cette singulière partie, la duchesse de Sommarquet mourut d'une maladie de langueur, au fond d'un vieux château où son mari s'était confiné avec elle. Mais les mœurs du marquis ne changèrent en rien. 11 s'abandonna plus que jamais au train désordonné du jeu.

Linton était bien réellement couché, quand on pénétra dans son hôtel. Un valetde chambre avait essayé de nous barrer le passage, en prétendant que son maître avait été condamné par les médecins au plus absolu repos. J'entrai presque de force dans la chambre du malade.

— Holà ! marquis , m'écriai-je , si vous dormez , réveillez-vous. Nous allons mieux que la faculté chasser le mal qui vous tientlanguissant. Allons, donnezl'ordre qu'on nous éclaire et qu'on dresse des tables, nous

apportons des cartes, et des bourses bien sonnantes, et des portefeuilles qui regorgent de billets. Enfin nous vous amenons le jeu, il marche avec nous, comme Bacchus avec les nymphes. Voyons, marquis , fêtez votre Dieu.

Mes paroles'eurent un plein succès. Linton se mit sur son séant et appela ses valets pour qu'on nous apportât des flambeaux. Il déclara qu'il se sentait trop faible pour se lever ; mais il demanda qu'on fît une partie sur son lit. Ses draps , transformés en tapis de jeu , se couvrirent de pièces d'or.

Assis sur sa couche, le visage blême , vêtu d'une camisole et coiffé pour la nuit , Linton provoquait, chez tous ceux qui l'entouraient , des accents de bruyante gaité. Il restait, lui, le front impassible, l'œil fixe et

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flamboyant. Je sentis que le lit et la ÉèpSC ajoutaient à l'excitation du jeu une excitation particulière , et j'épiai l'instant favorable pour exécuter mes desseins.

Cet instant vint bientôt. La fortune, qui d'abord avait semblé propice à Linton, se mit tout à coup contre lui et le combattit avec unacharnementincroyablc. Au moment où le gentilhomme anglais, exaspéré , me parut prêt à jouer ses trésors, ses titres, ses chevaux, sa maîtresse, son àme et son corps , je priai Tessan, qui venait de lui gagner deux mille puînées, de me céder sa place.

— Allons, s'écria Linton , mon destin est donc de coucher 'demain sur le pa\é! Valpéri contre moi dans ce moment, Valpéri qui me gagnerait quand la fortune en personne tiendrait mes cartes! Eh bien! soit

cependant, le sort en est jeté, je tiens contre Valpéri.

— Mon cher marquis, lui dis-je, ce n'est pas de l'or que je veux vous enlever. Vous souvenez-vous de votre partie avec le duc de Sommarquet ?

— Oui, certes , répliqua Linton, et pourtant, Dieu me damne ! cette partie-là n'est pas ce qu'il y a de plus honnête dans ma vie. J'aimerais autant l'avoir oubliée, et que tout le monde l'eût oubliée aussi. Eh bien ! fit-il après un moment de silence, eh bien ! malgré l'indignation que je me suis inspirée à moi-même, je crois, vrai Dieu! que, dans une situation semblable, j'agirais d'une semblable façon. Le duc de Sommarquet avait un regard si provoquant, et le démon du jeu criait si haut dans mes oreilles ! Je perdais comme ce soir, chevalier, et, tenez, le duc de

Sommarquet me regardait comme vous

— Marquis, repris-je, faites apporter le tiroir de votre secrétaire où sont les billets galants; prenez-y les lettres de madame de Séloncey, et jouez-les moi contre dix mille louis, savonnés et lavés dans de l'eau de rose, comme ceux dont se sert le beau vicomte de Lany.

Linton , sans me répondre, sonna son valet de chambre , demanda le tiroir dont je parlais, et, après en avoir tiré silencieusement un paquet de lettres qu'il compta, me dit:

— Chevalier, je suis à vos ordres : le jeu m'entraîne, et ma conscience d'ailleurs souffre moins de cette partie que de celle où j'ai perdu les billets de lady Sommarquet. Madame de Séloncey est veuve , donc point d'é-

poux qui lui ménage une maladie de langueur. La suite la plus fâcheuse de l'action que je vais faire, c'est la peine qu'à présent j'éprouverai sans doute àtrouverdes maîtresses dans le monde. Ce ne sera point tentant, n'est-ce pas, pour les femmes qui ne veulent point être compromises de me prendre pour amant? Mais, bah ! pour qui sont faites les filles d'affaires, comme dit l'auteur de la Princesse de Babylone ? Pour nous permettre de nous passer des femmes à réputation. Je méditais depuis longtemps d'en finir avec les amours dans le monde. Eh bien ! j'en finirai cette nuit.

Le marquis de Linton achevait à peine de prononcer ces paroles que je lui gagnais les lettres de madame de Séloncey.

Il attacha sur moi quelques instants le re-

gard avide, désespéré et* audacieux du joueur qui se raidit contre la perte :

— Jouons encore, fit-il, je jouerai ce que vous voudrez. Demandez-moi de l'or ou des paperasses, des gages d'amour ou des titres de fortune , les cheveux de mes maîtresses ou des contrats de rente , je jetterai au hasard des cartes tout ce qu'il vous passera par l'esprit de souhaiter.

— Écoutez-moi, mon cher marquis, répondis-je d'une voix fort calme, vous connaissez lord Wilford ? vous souvenez-vous d'une rencontre qui eut lieu entre vous et lui chez miss Clary?

— Comme Georges Trummer est bien en cour, j'avais résolu de garder sur cette rencontre un profond secret, et je croyais avoir suivi ma résolution ; mais je soupe parfois ,

et, après le jeu, rien de plus perfide que les soupers. Une nuit que je buvais trop, j'aurai tout raconté à des gens qui ne buvaient pas assez. Connaissez- vous tous les détails de l'aventure, chevalier ?

— Tous, repartis-je.

— Alors j'y suis ; c'est encore du papier que vous allez me gagner. Par haine ou par affection pour Wilford, vous voulez avoir en votre puissance le billet qui pourrait le déshonorer.

— Je veux ce billet.

— Eh bien ! jouons-le.

Linton sonna de nouveau son valet de chambre, et lui donna des instructions. Au bout de quelques minutes, le valet reparut, portant entre ses mains un coffret. Le mar-

quis ouvrit le coffret et en tira un portefeuille en peau de chagrin qu'il ouvrit également Dans ce portefeuille, il prit un petit billet soigneusement plié, et me dit en me le montrant :

— Voici le précieux papier. Allons, chevalier, contre quoi vais-je jouer l'honneur de lord Wilford ?

— Contre vingt mille louis , répondis-je.

En quelques secondes le billet de Georges Trummer rejoignit dans ma poche les lettres de la marquise de Séloncey.

A peine fus-je muni de ces gages, que, sans répondre à Linton qui me sommait de lui tenir tête pour une nouvelle partie , écartant tout le monde sur mon passage, je courus à l'hôtel de la maréchale de S...

Il était plus de minuit. On venait de soulier, les convives de ma maîtresse étaient réunis dans un petit salon bleu, où, sur un sofa placé à cùlé d'un clavecin, j'avais passé bien des heures les plus nonchalantes et les plus occupées de ma vie. Ces convives étaient, outre lord Wilford et la marquise de Séloncey,un économiste, M. Diblat, face vul-

gaire et importante, flanquée de deux oreilles d'âne ; un diseur de riens, le baron de Précour, petit homme gros et joufflu, dont les pantalonnades de salon m'inspiraient autant d'irritation que de dégoût; enfin, un cousin de la maréchale, le chevalier de Gabre, visage brun, fort mal accommodé parles coups de sabre, mais honnête, martial et éclairé d'une belle lumière, ardente et sombre, par l'œil unique qui lui restait.

Mon arrivée fit événement dans ce petit cercle. J'avais l'air d'un spectre ou d'un meurtrier; d'un homme qui est descendu dans la mort ou qui vient d'y faire descendre quelqu'un. Mon visage, que j'aperçus en passant devant une glace, était d'une pâleur de lune. Comme le repas donné dans la journée par les Navarrois était un repas militaire , je portais dans tout son bizarre et éclatant

attirail l'uniforme étranger de mon régiment. Ma pelisse écarlate et or, couleur de la flamme et du sang, flottait sur mon dolman d'un vert bronzé, et un large sabre, bondissant dans un fourreau d'acier, accompagnait d'un bruit farouche chacun de mes pas. La maréchale attacha sur moi un regard qui m'interrogeait avec fierté. Je la saluai froidement et, me dirigeant vers le comte de Wilford :

— -J'ai à vous entretenir, mylord,lui dljje, d'affaires secrètes et'urgentes.

George Trummer savait fort bien qu'il n'avait pas en moi un ami. Sans se rendre un compte exacte des mouvements de mon esprit, il comprenait la répulsion qu'il m'inspirait, et souvent même en ressentait une toute semblable contre moi. Ses yeux me regardèrent avec une expression à la fois hautaine et effrayée :

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