‹ ValpériChapitre 7 sur 10 · II. 2i · texte numérisé non relu

II. 2i

— Mylord, repris-je, ne m'avez-vous point entendu? il faut que je vous parle sur le champ et sans témoins ; c'est de votre honneur qu'il s'agit.

— Monsieur, répondit enfin lord Wilford, d'une voix qu'il s'efforçait vainement de rendre digne et assurée, je ne vois pas entre vous et moi quel mystère pourrait exister auquel fût attaché mon honneur.

— Lord Wilford ne se souvient donc pas que je suis lié avec le marquis de Linton?

A ce nom, l'émotion de Trummer devint si visible, que le malaise général causé par cette scène de scandale insolite fut porté à son comble. La marquise de Séloncey tira un flacon de son sein, s'approcha un fauteuil, enfin prit toutes ses mesures pour s'évanouir. Gabre, Précour et Biblat se retirèrent dans

une embrasure de croisée. Indignés, suppliants, teudres, furieux, désolés, les yeux de la maréchale me lancèrent un regard qui m'eut dompté, si mon cœur en ce momeui n'eût pas été d'airain et de feu.

—Je vous suis, monsieur, me ditWïlford.

T'emmenai le malheureux ministre dans une pièce à peine éclairée, qui communiquait par une porte entr'ouverte avec une antichambre où l'on entendait des voix de laquais. George Trummer me montra cette porte avec un geste de terreur ; j'allai la fermer, puis, me plaçant en face de lui :

— Vous connaissez, lui dis-je, les habitudes de lord Linton ; vous savez par l'histoire de lady Sommarquet, qu'il joue et perd quelquefois autre chose que des guinées. Voici ce que je viens de lui gagner tout à. l'heure.

Et je remis entre ses mains les lettres de la marquise de Séloncey. Wilford parcourut un de ces billets. Pendant sa lecture, une expression de désespoir éclata sur tous ses traits, sa bouche s'entr'ouvrit comme pour gémir, et deux grosses larmes coulèrent sur sa face vieillie. Mais sa lecture unie, par un violent effort sur lui-même, il reprit un peu de calme, et, donnant enfin à sa voix comme à son regard cette dignité dont il désirait m'écraser depuis si longtemps :

— Monsieur, fit-il, c'était de mon bonheur qu'il s'agissait : vous venez de voir des larmes qu'il m'a été impossible de contenir , mais vous me trompiez tout-à-1' heure en me disant que mon honneur était en jeu. Si l'honneur a quelque chose à faire dans ceci, ce n'est pas en ce qui me regarde, ni même en ce qui touche la malheureuse créature

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dont vous venez de vous faire le délateur; c'est l'honneur de lord Linton et le vôtre qui est compromis, monsieur. Oui je préfère ce que je viens de subir aux tourments honteux qui me rongeraient si j'étais à votre place en cet instant.

— Tout beau, tout beau, lordWilford, repris-je alors avec un accent moqueur, ne parlez donc point d'honneur si haut. Un politique comme vous devrait mettre plus de prudence dans ses pensées, moins de hâte dans ses discours. Vous qui aviez tant d'eiïroi il n'y a qu'un moment, vous vous êtes rassuré bien vite. Les affaires dont je vous parlais ne sont pas encore terminées ; je n'ai point gagné qu'une partie au marquis de Linton. Tenez, j'ai dans ma poche autre chose que des billets galants. Voici un billet qui est bien à moi, et que je vous prie de regarder , mais que je ne vous confierai point.

En prononçant ces mots, je mettais sous les yeux de Georges Trummer le témoignage de sa lâcheté.

— Je ne sais point, s'écria lord Wilford éperdu, quel intérêt vous pousse à me persécuter d'une façon si cruelle; j'ignore ce que vous attendez de moi, par quelles actions ou par quelles paroles je puis me racheter de votre vengeance , faire tomber votre courroux. Mais ma vie vous appartient et sera réglée désormais par votre seule volonté.

— Mylord, répondis-je avec la plus grande hauteur, j'étais bien aise de vous voir souffrir et rougir devant moi, parce que je vous hais, d'une haine fort injuste peut-être, mais que ma conscience , très différente de celle des autres hommes, ne me défend point de satisfaire. Maintenant j'exige de vous une

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seule chose, et je vous laisserai ensuite régler à votre fantaisie une vie dont je ne m'occuperai certes plus. Demain vous quittez la France ; je veux que vous preniez l'engagement de ne jamais y revenir et de n'entretenir aucun commerce avec un seul de ses habitants. Voilà , mylord , ce que je veux et ce que j'obtiendrai de \ >us. Ce billet dont je ne me dessaisirai jamais , mais qu'à ce pri\ je ne montrerai à personne, m'en répond.

Lord Wilford prit sur-le-champ l'engagement que je lui demandais, et nous reparu mes ensemble dans le salon. On comprend ce qu'y fut l'entretien après lu scène qui venait d'avoir lieu. Au bout de quelques instants, lord Wilford demanda sa voiture et proposa d'un ton glacé à la marquise de Séloncey de la reconduire chez elle. 11 était

dans sa manière d'être avec la maréchale , surtout à la veille d'une longue absence, qu'il s'approchât d'elle et lui baisât la main en lui adressant ses adieux. Un regard qu'il jeta furtivement de mon côté , au moment où il allait suivre ses anciennes habitudes de tendresse, l'arrêta dans un mouvement commencé. Il se retira brusquement pour se soustraire à l'embarrassante bizarrerie de sa situation, se hasardant à peine à regarder l'amie qu'il ne devait plus revoir et n'osant saluer personne. Biblat, Précour et Gabre se mirent en devoir de s'en aller également.

— Partez avec tout le monde, je le veux, me dit ma maîtresse à l'oreille, d'une voix brève; demain vous recevrez une lettre de moi.

Au moment où je rentrais dans mon logis, l'esprit encore tout rempli de mon audacieuse cruauté, on me remit une lettre que venait d'apporter un exprès; cette lettre était de Pierre Fletmann,le valet de chambre du baron de Valpéri. Fletmann m'annonçait que son maître à l'agonie aurait probablement rendu l'âme avant d'avoir pu me faire ses adieux.

Une crainte violente s'empara de moi. Si le baron, pensais-je , allait emporter dans sa bière le secret qui a fait le tourment de toute ma vie? Je sais qu'il écrivait des mémoires ; mais ces mémoires, un de ses caprices peut les avoir anéantis , et d'ailleurs , est-il expression écrite qui puisse remplacer cet accent et ce regard de mourant, où j'espérais saisir la vérité. J'adressai , à la hâte, un billet à la maréchale, pour lui annoncer le fait nouveau qui survenait dans mon existence ; puis j'envoyai quérir des chevaux de poste, et je pris au triple galop la route de Valpéri.

Le lendemain de mon départ , à la tombée de la nuit, j'entrais dans la cour du château. Je me trouvai au milieu d'une grande confusion : les domestiques couraient de tous les côtés.

— M. le chevalier, me dit Fletmann en se

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précipitant à ma rencontre, suivez-moi, si vous voulez recevoir le dernier soupir de M. le baron. Aujourd'hui, dans la matinée, son état a semblé s'améliorer ; mais, depuis deux heures, il est en proie à un vrai délire, et, m ce moment, il souffre une crise si forte qu'il va, je crois bien, s'en aller.

Je suivis Fletmann en grande hâte, et j'arrivai sur ses pas à la chambre du baron. Là, se passa une affreuse scène.

A. demi enveloppé dans une robe de chambre qui laissait voir ses jambes et sa poitrine nues, le baron était assis devant son secrétaire. Sur ce secrétaire était placé un flam-

lU allumé, dont il se servait pour brûler drs papiers épars autour de lui. 11 s'interrompait par instants dans cette tâche pour pousser des cris de souffrance et prononcer quelques paroles comme celles-ci :

— Encore une page que l'inquisition ne saisira pas. Brûlez , brûlez , papiers maudits. La stupide folie de passer son temps à ramasser des preuves' pour ses juges ! Oh ! les exécrables paperasses ! elles ne brûlent point. Les archers vont venir, ils les trouveront , et elles crieront contre moi.

Je me souvins que M. de Valpéri avait comparu devant l'inquisition. Fletmann m'avait autrefois conté cette aventure , quoique son défaut ne fût point d'être conteur. Je compris que le baron, dans son délire, se croyait près d'être livré une seconde fois au terrible tribunal , et qu'affaibli par les ans, il ne sentait plus dans son cœur ce courage que Fletmann m'avait vanté, ce courage indomptable qui avait défié les bourreaux et triomphé des juges. Une expression de profonde épouvante régnait sur ses traits ; quand il m'aperçut ,

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cette expression devint plus frappante encore. Et Bilder et don Formontez , avant d'entrer dans la mort, avaient attaché sur moi des regards moins lugubrement effrayés que l'étaient les siens en ce moment.

— Ah ! s'écria-t-il , ce n'est donc point l'inquisition, c'est lui qui me réclame.

Et tendant les bras avec horreur, comme pour me repousser, il tomba en arrière. Je courus à lui , son visage était contracté , mais immobile. Rien ne brillait plus dans ses yeux , rien ne battait plus dans sa poitrine : j'avais un cadavre devant moi.

J'aidai Pierre Fletmann à placer le corps inanimé du baron sur le grand lit à noires colonnes qui occupait le fond de la chambre, puis j'ordonnai qu'on me laissât seul , et, rassemblant tous les papiers qui avaient échappé

au feu , je tâchai de reconstruire ces mémoires, dont j'avais songé tant de fois,

C'était une difficile besogne. Une suite de récits, que leur bizarrerie rendait déjà obscurs, devenaient presque inintelligibles par les lacunes dont ils étaient semés. Cependant, à force d'ardeur et de patience , je parvins à embrasser dans son ensemble, sinon dans ses détails, l'étrange vie qui venait de s'achever. Mon fatigant travail fut loin d'éclaircir complètement le mystère dont j'avais l'esprit irrité. Même au papier, qu'il avait pourtant rendu dépositaire de bien redoutables secrets, le baron de Valpéri avait craint de parler de moi. Voici, dans l'ordre le plus exact et le plus commode qu'il m'ait été possible de leur donner, les fragments qui m'ont paru traiter de ma naissance.

Fragments.

Le chevalier de Saint-IIildebert était un gentilhomme français de mon ordre, qui habitait Pondichéry. Notre passion commune des choses occultes avait formé une liaison intime entre nous. Il venait me voir sans cesse dans la villa que je m'étais bâtie sur les bords de la baie du Bengale. Souvent, le soir, nous passions de longues heures à raisonner sur nos âmes et celle de la nature, en regardant la lune mirer sa face pâle et sérieuse dans les flots de l'Océan indien. Un jour que nous faisions au bord de la mer une de nos promenades d'habitude, il me dit :

— Je trouve, Valpéri, que ton intelligence

et ta parole sont lourdes, depuis quelque temps, comme les brises brûlantes qui tombent et meurent autour de nous sur ces grandes masses d'eau. Tu t'occupes trop de cette fille à la taille de couleuvre et aux yeux de gazelle que le gouverneur t'a donnée ; les emmes ne sont bonnes pour le sage qu'à parfumer quelques heures de la nuit. Il ne faut pas que leur charme ait sur notre vie plus d'influence que le charme du rêve. Je crois , mon ami, me pardonnent la science, l'étude, toutes les divinités austères dont nous sommes les prêtres, je crois, mon ami, que tu es amoureux.

— Si je n'étais qu'amoureux! répondis-je; mais je suis jaloux. Depuis quelques jours, Djirah

Eh bien ! je l'ai vu , je l'ai examiné , c'est

le serpens muUerum, celui qui s'est glissé dans l'Éden , voilà le rival que me donnait Djirah.

— Il y a, dit Saint-Hildebert, dans le manuel de maître Alkaphrobidius, un article qui concerne les gens auxquels ton aventure arrive.

Et, me laissant au clair de la lune, il prit la lampe pour aller à la bibliothèque. Au bout d'un instant, il reparut le manuel ouvert entre les mains.

— Écoute, fit-il , et il lut :

« Celui dont l'épouse ou la maîtresse est séduite par le serpent que l'on appelle le serpent des femmes doit se réjouir, au lieu de s'affliger, s'il est sincèrement épris du grand art magique ; car la science peut entrer chez lui. Le serpent des femmes se laisse enfermer dans la maison habitée par la créature qu'il

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