‹ ValpériChapitre 8 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

possède, et il communique au maître de cette maison sa sagesse surhumaine. Le grand roi indien Bochus, qui surpassa de beaucoup Salomon , avait eu le bonheur d'avoir une de ses concubines aimée par le serpent des femmes. Le docteur Martini àBergame, et l'usurier Inspruck à Vienne, ont dû leur merveilleux savoir au commerce qu'entretenaient avec le serpent leurs servantes Bettina et Judith. La fille du comte Albertus de Monte- Pulliano, cette fameuse Alberta qu'on appelait Àlberta au front d'argent

A coup sur, ce n'était point un enfant semblable à ceux que baptisent les prêtres et qu'emmaillottent les sages-femmes. 11 ne criait pas, et ses yeux, au lieu d'être fermés

DU BAllOiN DE VALPERI. 33(J

©u errante comme les yeux des nouveuunés, étaient ouverts, fixes et animés dune expression sagace. J'appelai Saint-Hildebert, pour qu'il vînt le contempler. Quand le chevalier l'eut bien regardé, il s'écria :

— PeiiY-lu penser dans ton cœur que ce soit la Le fils d'un homme ? Il faut suivre les prée.yv-, du Manuel : Celui dunt la maison sera honorée par un fils du sergent ne saura traiter u\ee trop de respect un être d'immortelle origine. C'est son maître , c'est le seigneur de son àme qui entre chez kii. . . .

Aussi mon parti est pris, j'emmène en France Tristan, Djirah etZareb. Je crois, si les entrailles du faon ne m'ont point menti , «me Djirah ne doit pas tarder à mourir; mais tu as raison, Saint-Hildebert , les deux

esprits resteront sur la terre plus longtemps que moi.

— Tiens, regarde, dit Saint-Hildebert , le ciel est si transparent cette nuit qu'on voit dans sa septième hauteur les astres qui président à la destinée des esprits. Zareb sortira de son corps quand le fils de Djirah atteindra sa vingt-deuxième année, et le fils de Djirah

Ces fragments si étranges et si incomplets, madame , sont tout ce qui avait rapport à moi dans les papiers soustraits aux flammes. Depuis le moment de son arrivée en France, le baron de Valpéri , dans ses Mémoires , ne prononçait même plus mon nom. Ses écrits devenaient une sorte de traité magique, sem-

blable à celui de maître Alkaphrobidius , où étaient consignées d'innombrables recettes pour composer des philtres et maintes formules d'évocation.

Mais voici comment ces mystères prirent soudain une immense autorité sur mon esprit. « Zareb sortira de son corps le jour où »le fils de Djirah atteindra sa vingt-deuxième «année. » En lisant ce fragment, je me souvins que le lendemain même , à midi, je devais avoir vingt-deux ans. Le lendemain, j'entrai donc dans la cabane du serpent, au moment 011 l'horloge du château sonnait son douzième coup; sur l'herbe où se dressait jadis Zareb, il n'y avait plus qu'un corps sans mouvement d'où la vie venait de s'en aller. Je me précipitai dans le jardin en m' écriant:

— Qui suis-je donc?

Mais, si nombreuses et si remuantes qu'eus-

342 MÉMOIRES DU BARON TXE VÂLPÊ*RI.

sent été les pensées qui s'étaient succédé dans mon cerveau depuis mon arrivée à Valpéri, je n'avais pas oublié la maréchale de S... Quand j'eus jeté un dernier coup d'œil dans les papiers du baron, je demandai ma chaise de poste et je repris la route de Paris.

Voici la lettre qu'à Paris je trouvai chez moi :

•Si vous pouviez voir mes yeux, Tristan, ils vous diraient ce que je ne parviendrai jamais à traduire par des mots, l'inébranlable résolution où je suis de rompre un lien qui m'a trop meurtrie. Je ne vous quitte

pas pour rentrer dans le monde. Vous me reprochiez avec indignation le bien faible plaisir que j'y rencontrais quelquefois. Soyez tranquille, le pâle attrait que pouvait m' offrir le monde est mort pour moi, comme tous les autres attraits de ma vie. Maintenant si mon siècle, ma nature, l'éducation que je me suis donnée, tout en moi et hors de moi, ne m'écartait point de la pensée religieuse, je m'enfermerais dans un couvent. La paix profonde et désolée de ces ports où n'entrent que des nefs brisées, destinées à ne plus tenter les flots, se fût merveilleusement accordée avec l'état de mon âme. Mais ne nous arrêtons pas à ce songe ; je suis philosophe, ou plutôt, comme vous me l'aviez dit dans un de ces jours trop ardents pour moi, puisqu'ils m'ont brûlé le cœur , je suis Zarté. Je ne serai point infidèle à la terre, dont je n'ai jamais rougi d'être fille. Comme ce ciel

pour lequel je ne la quitterai pas, elle n'a point seulement des joies, elle a aussi des vertus qui lui sont propres. La bienfaisance vaut la prière pour faire rentrer le repos dans les esprits que l'inquiétude des grandes passions a ravagés. Il est un homme sur qui, sans le vouloir, j'ai attiré les plus épouvantables malheurs; un homme, une des gloires de l'art, que vous avez changé, Tristan, en une sorte d'idiot, ne pouvant plus faire un pas dans la vie sans être en péril de se briser. Je veux être l'appui de cet homme dont j'ai causé la ruine. Je me retire à Paluau, que me cède lord Wilford, et je m'y retire avec Rodrigue de Hurza. Je consacrerai tout ce qui me reste de force à soigner cette pauvre créature. Mon bonheur était égoïste, mon désespoir sera généreux ; c'est là ce qui me console, autant que je puisse être consolée. »

Sft6 MEMOIRES

Si bien que vous m'ayez compris, madame, vous ne pourrez jamais vous imaginer, et la douleur, et le courroux, qui fondirent sur mon âme à la lecture de cette lettre. Ce qui existait en moi d'impérieux et de méchant, avait donc irréparablement froissé ce que l'esprit de ma Zarté renfermait de bon et de digne. Ma maîtresse m'échappait, et de quelle manière ? en jetant le défi aux plus intraitables de mes passions. Quand elle n'eût fait que me quitter , n'eùt-elle pas avec mon amour désespéré mon orgueil?

En me quittant elle se consacrait à Rodrigue. Ma haine , comme un dragon blessé , vomissait du sang et du feu. J'ordonnai surle-champ qu'on mît un nouvel attelage à ma chaise de poste-, et je partis pour Paluau.

Ce fut au déclin d'un jour d'automne que j'atteignis l'ancien château de lord WilforcL

J'entrai dans une grande cour plantée de marroniers jaunis où ma voiture roula sur (tes feuilles mortes. Je reconnus le domestique qui courut à ma portière: c'était le v.ilrl qui d'habitude me portait les lettres de la maréchale. Cet homme me dit que sa maîtresse avait été faire une promenade dans les environs, et, croyant sans doute donner une preuve d'intelligence, m'engagea vivement à l'attendre, m'assurant que dans une heure au plus elle serait de retour.

Je descendis de voiture en annonçant qu'en effet mon intention était d'attendre madame la maréchale. On me conduisit dans un vaste salon donnant par deux portes vitrées sur un parc rempli d'eau et de verdure. Je m'approchai d'une de ces portes, et j'aperçuB au bond d'un bassin, sur un banc éclairé par les derniers rayons du soleil, deux hommes: Tua,

vêtu de noir et vermeil, portant sur tous ses traits l'enseigne de la santé ; l'autre, pâle et affaissé, à l'œil mourant, dans une robe de chambre à fond rose. L'homme à l'habit noir était le docteur T..., le plus célèbre médecin du siècle ; l'homme au vêtement rose était Rodrigue de Hurza.

Je m'approchai de ces deux personnages : le docteur T... , que j'avais rencontré plusieurs fois chez le prince de Besons, vint au devant de moi en souriant; Rodrigue, au bruit de mes pas, releva la tête et me regarda d'un air hébété.

— Eh bien ! docteur, dis-je à T... , c'est donc vous qui avez entrepris de rendre aux arts un de leurs plus brillants favoris ? Gomment se porte votre malade? A en juger par ses traits, je crains qu'il ne vous soit bien difficile de le sauver. Dans ses yeux où bril-

laient tant de clartés d'intelligence , c'est à peine s'il y a un rayon de vie maintenant.

— Hélas ! repartit le docteur, je ne me flatte point de rendre jamais à M. e Hurza ce qu'il a perdu. Son génie est déjà retourné aux quatre éléments, comme dit M. de Voltaire ; mais son existence est encore à lui , et j'espère que mes soins, secondés par l'admirable dévouement de madame la maréchale , viendront à bout de la lui garder. Il faudra seulement qu'aucun accident, aucune imprudence, soit du malade, soit des gens qui l'entourent, ne vienne nous traverser. Savezvous, monsieur le chevalier, quelle est l'idée fixe de ce pauvre homme célèbre , qui exprimait avec son pinceau tant de gracieuses pensées ? c'est de boire , et de boire à la bouteille de Sganarelle, non point aux fontaines aimées des Muses. Or, un accès d'ivresse le

ferait mourir, et mourir dans d'horribles souffrances. L'autre jour, je ne sais comment, il parvint à dérober et à vider un demi-flacon de vin d'Alicante : ah ! si vous aviez vu pour quel délire il quitta son insensibilité ! Il demandait à grands cris une palette, des pinceaux, un chevalet. Voulant , avant tout , le calmer, je fis mettre devant lui tout l'attirail nécessaire pour peindre. Quand on eut satisfait son désir, ce fut d'abord un élan de bonheur ; puis il fut pris d'une crise de larmes. Chevalet, palette, pinceaux, il touchait tour à tour chacun des objets qu'il avait demandés, et, en les touchant, il versait des pleurs qui vous auraient attendri, monsieur le chevalier, car elles m'attendrirent moi-même, et vous savez qu'un médecin n'a pas un cœur de jeune fille. Les yeux de madame la maréchale étaient humides.

Frémissant d'une inspiration soudaine que

m'envoyait ma haine, j'interrompis le docteur :

— Et vous pensez, m'écriai-je, que le corps épuisé de Rodrigue ne pourrait pas, une seconde fois, soutenir une émotion de cette nature?

— J'en suis sûr, reprit le médecin.

— Docteur, fis-jc alors d'un ton d'insouciance, est-ce que vous ne sauriez point où est en ce moment la maréchale?

— La maréchale, j'en suis certain, a été jusqu'à Fontaine-Fleurie, qui est une source dans un petit bois, tout près d'ici, dont elle fait souvent le but de ses promenades. Si vous voulez rester auprès de mon malade , monsieur le chevalier, je connais parfaitement les sentiers qui mènent à Fontaine-Fleurie , où j'ai été souvent déjeuner sur l'herbe avec

lord Wilford, j'irai trouver la maréchale dans sa retraite pour la prévenir de votre arrivée.

J'assurai le docteur que je ne quitterais pas un instant son malade. T... partit alors, et je restai seul avec Rodrigue de Hurza.

( J'appelai soudain un domestique, je dis que j'avais besoin de me rafraîchir. Au bout d'un instant, on posait un flacon et un verre sur une table du salon où j'étais d'abord entré. Je pris le bras de Rodrigue, qui se laissa faire, et je le conduisis dans ce salon. Le domestique qui avait apporté le flacon s'était retiré; j'étais maître de ma proie.

D'abord, je montrai d'un geste à Rodrigue le vin, dont l'ardente couleur changeait en or le cristal qui l'enserrait. C'était un vin de Chypre, d'un blond si lumineux et si

chaud, qu'il semblait avoir gardé un rayon du soleil sous lequel il avait mûri. Les yeux du malade s'animèrent, et sa main, par un brusque mouvement, se porta vers le flacon. Je prévins son désir : remplissant à pleins bords le verre, je le tendis à Rodrigue en lui disant :

— Tenez, buvez et jouissez, voilà qui vaut mieux pour ressusciter votre esprit que toutes les drogues dont on vous empoisonne depuis un mois.

fîurza porta la liqueur à ses lèvres avec une incroyable avidité. Après le premier verre, il en vida un second, puis un troisième. En quelques secondes le flacon fut a sec.

Derrière les grilles des loges d'aliénés, sous les rideaux des lits de moribonds, l'a-

Page 1