‹ ValpériChapitre 9 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

gonie et le délire n'ont jamais joué plus terrible scène que celle dont je fus alors le témoin. D'abord, un éclair d'enthousiasme illumina les yeux de Hurza. Cette flamme de fournaise dévorante et gigantesque, dont l'art embrase le cerveau où il fond ses statues, s'alluma tout à coup dans les yeux du peintre. Puis, je ne sais quelle pensée funèbre l'abattit comme un vent d'orage abat une lueur d'incendie. Le regard de Rodrigue se remplit de désespoir. Une tristesse profonde et sans mesure y répandit les ténèbres. Enfin cette tristesse disparut aussi et fit place à une terreur aiguë, haletante, insoutenable, hors de la vie, hors même du songe; la terreur du cerf que poursuit la meute du chasseur infernal ; de l'enfant qui se réveille au milieu de la nuit la main serrée entre des doigts de spectre; du mourant qui, le prêtre à son chevet, sa famille autour de lui , l'hos-

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tie sur les lèvres , sur les joues les larmes et les baisers de ses enfants, ne peut se soustraire au rayon glacé d'un œil de fantôme.

Rodrigue m'avait reconnu.

— Ah! s'écria-t-il , encore celle affreuse puissance !....

Il ne put en dire davantage ; une livide écume envahit sa bouche ; ses paupières s'ouvrirent dans un effort convulsif, découvrant une prunelle sanglante et comme détachée de son orbite, puis retombèrent pour ne plus se soulever. Le mouvement nerveux qui faisait frissonner tous ses membres s'éteignit, et son corps, devenu une masse inerte , vint rouler à mes pieds.

A T instant même où expirait Rodrigue, la maréchale „ que T.... avait rencontrée en route, entrait avec le médecin dans le salon.

Rodrigue étendu sur le plancher, la bouteille vide, mon attitude victorieuse, lui apprirent ce qui venait de se passer. Ah ! le regard qu'elle lança sur moi me jeta tout ce qu'elle avait dévie. Son cœur, où sans doute la nouvelle de mon arrivée avait déjà produit un violent désordre , ne put supporter le coup inattendu qui le frappa.

— Madame la maréchale perd connaissance, s'écria T...., c'est sans doute un évanouissement.

Je me souvins du sort des Zartés, et je compris que c'était la mort.

Tandis que des domestiques relevaient le corps de Rodrigue , on déposa ma maîtresse sur un sofa. Je m'agenouillai à ses pieds/ et, sans souci des gens qui nous entouraient , je couvris ses mains de mes baisers, je me pen-

chai sur son visage. Mouvement étrange, madame, dernier trait qui vous peint toul'î ma nature :

— Grildy, mon àme, ma Zarté , mon seul bien, mon seul espoir, ma vie, dis-je, ni'aimes-Lu ? m'aimes-tu ?

Voilà les mots qui me vinrent en cet instant. Et je crois, est-ce un jeu de mon esprit? (oh! non, je veux qu'elle l'ait dit, je suis certain qu'elle l'a dit), et je suis sûr donc qu'il sortit des lèvres de ma maîtresse celte suprême parole :

— Oui, Tristan, oui, je t'aimais, et t'aime.

Et comment se fait-il , madame , que je sois vivant après l'avoir vue mourir ? J'ai voulu

me tuer ; mais c'est là un de ces mystères qui ont tout-à-fait vaincu ma raison : je n'ai point pu entrer dans le trépas. La nuit qui suivit la mort de ma maîtresse, je vidai un flacon d'opium. Mon cerveau ne fut même point ébranlé, et le matin un valet de Malipoli me remit un billet qui contenait ces mots :

« Vous ne pouvez ni avancer ni reculer l'heure où vous aurez accompli votre destin. »

Quand cette heure viendra-t-elle ? madame , je l'ignore; mais je crois avoir suffisamment accompli mon destin, quels que soient les crimes et les douleurs dont il ait été chargé.

Après la mort de ma Zarté, j'ai fait du mal encore et beaucoup de mal. Toutefois, je borne ici mes confessions ; d'abord, parce que j'aurais peu d'événements à raconter

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qui ne vous fussent connus ; sans amours cachées et sans haines mystérieuses, hardiment consacrée au mépris public de toute chose, ma vie, dans ces derniers temps, n'a eu de secrets pour personne, à plus forte raison \ vous, qui connaissez dans ses moindres détails et ses plus intimes profondeurs la cité européenne que forment à Vienne, à Saint- Pétersbourg, à Versailles, ce qu'on nomme les gens du monde; el puis, madame, parce que la fatigue et la tristesse me prendraient à faire marcher mes souvenirs dans une* tence où les chers yeux verts ne brillent plus.

Vous qui avez des yeux noirs pleins de triomphante lumière et d'obscurité voluptueuse, vous dont le regard si célèbre a daigné s'arrêter sur moi, dites, avais-je raison d'avancer, en commençant ce reçu, que nulle franchise ne pourrait jamais être comparée à la mienne?

FIN DES AVENTURES «le TI. le baron de Valpéri,

fanM pur H~f la présidente de Merton.

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