PAT ES
Ge soir (1), il faisait très mauvais temps, mes habits étaient traversés par la pluie; mais il fallait que ma fureur se passât, rien n’était capable de m’arrêter. Aussi malgré le coup de feu que je venais de recevoir et la pluie qui tombait à verse, me fallut-il aller au cimetière d’Ivry à travers champs. Étant arrivé dans ce cimetière, accablé de fatigue, je cherchai inutilement à déterrer un mort; je fus obligé de retourner à la caserne où J'arrivai à 3 heures du matin, dans un état déplorable. Le deuxième coup de feu que j'essuyai au Montparnasse ne m’atteignit pas. Il m’eût été très facile de briser où d’emporter les machines dressées contre moi, puisqu'il m'est arrivé plusieurs fois d’en désarmer, mais jamais cette pensée ne m'est venue, ces machines ne me causaient aucune terreur, Il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer des chiens, ils n’ont jamais cherché à me faire du mal.
« Le 15 mars 1849, étant sorti du Luxembourg à 10 heures du soir, pour aller à un rendez-vous qui m'avait été donné, mon malheur voulut que je passasse près du cimetière Montparnasse; je fus poussé à y entrer comme à l’habitude et c’est en escaladant la clôture que je fus blessé; je crois que si cette fois la machine m'eût manqué, je ne serais retourné de ma vie dansun cimetière; cependant je n'en suis pas certain... »
La machine du cimetière avait fait une explosion terrible. Bertrand recut vingt-huit projectiles dont vingt-trois atteignirent les vêtements, cinq pénétrèrent dans son corps, trois à la hanche droite et deux aux jambes. Malgré la gravité de ses blessures, Bertrand put prendre assez lestement la fuite pour n'être pas aperçu par les gardiens.
Il parvint jusqu’à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce où il se fit admettre dans le service de Baudens Il faillit avoir des accidents de tétanos. Comme de graves accusations pesaient sur Jui, il passa dans le service des consignés où il reçut les soins de Marchal de Calvi.
(1) Les dépositions qui eurent lieu au Conseil de guerre fixent la date de cette soirée à la nuit du 3 au 4 décembre 1848.
pe
Marchal de Calvi sut capter la confiance de son malade. II obtint de lui cette confession écrite que nous mettons si largement à contribution dans cet exposé. Il est regrettable que éminent chirurgien du Val de-Gràco n'ait pas été dans cette circonstance un précurseur de nos psychiâtres modernes et n’ait pas pris une véritable « observation mentale » du sujet qu'il avait la rare fortune d'étudier.
Quoi qu'il en soit, Bertrand passa en Conseil de guerre Île 10 juillet 4849, devant le deuxieme Conseil, présidé par le colonel Mausselon du 24° léger. De la lecture des débats (rapportés par Pierre /accone, Histoire des bagnes) se dégage nettement la physionomie et l’allure de cet homme que le public appelait avec horreur le Vampire.
L'accusé est d’une taille ordinaire, le front découvert, ses cheveux sont blonds et ses yeux d’un bleu clair; il porte de petites moustaches bien soignées. Il est tres pâle, et paraît être en proie à une souffrance intérieure qu’il essaie de dissimuler Il paraît intelligent, plein de bonhomnie et de douceur ; il parle avec calme et sang-froid. Il est à peine remis de ses blessures : ses béquilles sont posées à côté de lui sur le banc des prévenus.
Il était sergent à la 3° compagnie du 2 bataillon du 74° de ligne, caserné au Luxembourg. Ses fonctions de secrétaire du trésorier lui permettaient de ne pas répondre aux appels et de s’absenter sans autorisation. Sa conduite au régiment était tres régulière, il passait pour un bon sous-officier.
On lit Pacte d'accusation. A l’interrogatoire, Bertrand répond eu avouant les faits qui lui sont reproches, mais en passant sous silence les actes de perversion sexuelle. Il répond posément, d’une façon que l’on sent préparée.
Voici, comme exemple, la fin de l'interrogatoire.
Le Président. — Il est bien extraordinaire que vous cherchiez toujours à assouvir votre passion sur les morts et jamais sur les êtres vivants ? |
Bertrand. — C'est une maladie chez moi. Depuis que je suis à l'hôpital, Je n’en ai pas eu d’atteinie, mais je ne sais si je serai complètement guéri quand je sortirai de cette affaire.
RÉ RN A le, ‘is
Ho
Le P. — Un témoin a dit dans l'instruction que le cadavre d’une jeune fille avait été #4chonné. Est-ce que vous attaquiez les cadavres avec les dents ?
B. — Non, Monsieur le Président, Je n’ai jamais fait usage de mes dents. Le témoin a voulu dire que les corps déchirés par le couteau mal affilé ou par mon sabre laissaient dans les deux parties séparées des déchirures incorrectes qui faisaient comme si les rats avaient mordu ces parties.
Le P. — Lorsque vous ouvriez ces cadavres, ne plongiezvous pas les mains dans l’intérieur.
-B. (Toujours avec impassibilité et sur le ton le plus calme). — Oui, colonel, j'y mettais les mains pour en arracher les entrailles et souvent j'allais jusqu'aux régions supérieures d’où j'arrachais le foie. (Mouvement d'horreur dans l'auditoire.)
Le P.— Mais de semblables actes devaient vous faire horreur à vous-même ? Est-ce que vous n’éprouviez pas un sentiment qui vous fit comprendre toute l’énormité odieuse de vos actes ?
B. — Oui, certainement, et plus que tout autre j'éprouvais ce sentiment, mais je ne pouvais m'empêcher de recommencer au péril de ma vie. Ainsi je savais que la machine existait pour m’alteindre et me donner la mort, je n’en ai pas moins franchi le mur. Une autre fois la machine a raté. J'aurais pu la prendre et l'emporter, mais je me suis contenté de la démantibuler d’un
coup de pied. Je suis entré dans le cimetière où j'ai déterré
plusieurs cadavres; c'était un soir qu’il faisait une nuit profonde, le temps était horrible. Il pleuvait et tonnait tres fort. En sortant du cimetière de Montparnasse, je me suis rendu au cimetière d’Ivry où j'ai commis les mêmes actes et je suis rentré au Luxembourg vers 3 ou # heures du matin.
Le P. — Est-ce que jamais vous ne vous êtes demandé à quoi servait cette destruction de cadavres déjà anéantis ?
B. — Quand ma maladie se déclarait, j'éprouvais, sans m'en rendre compte, ce besoin de détruire.
Le P. — Et cette maladie vous prenait-elle souvent ?
B. — Environ tous les quinze jours; elle S'annonçait par des maux de tête.
Ni —
Le P. — Éprouyiez-vous les mêmes désirs en voyant des animaux morts ? | B. — Non, mon colonel, je n’éprouvais rien.
Le P.— Depuis que vous êtes à l'hôpital, avez-vous éprouvé ces affreux désirs.
B. — Non, mon colonel, et je suis sûr maintenant d'en être complètement guéri. J'avais vu des cadavres froidement... sans trembler...-Je n'avais vu mourir personne, Depuis que je suis à l'hôpital... plusieurs de mes camarades sont morts près de moi. Ah! je suis guéri, car aujourd’hui, j'ai peur d’un mort. (Vive et profonde sensation.)
Marchal, de Calvi, fit la plus longue et la plus intéressante déposition. Il lut un extrait de la pièce publiée in extenso apres sa mort, par Tardieu (1). Cetextrait ne mentionnait pas les actes de dépravation sexuelle dont l'accusé s’était rendu coupable. Marchal y fit allusion en termes voilés dans la suite de sa déposition. Il nia les faits de nécrophagie soupçonnés par le professeur Pajot. Enfin il esquissa en quelques phrases la discussion médico-légale de ce cas avec l’évidente intention de mettre hors de cause la responsabilité de Bertrand.
Le professeur Pajot soutint ensuite que certains lambeaax de cadavres avaient été mâchonnés avec les dents.
Après l’audition de quelques autres témoins, notamment des gardiens de cimetières, le réquisitoire du capitaine Hennezel ct les plaidoiries de M° Robert Duménil et Cartelier, défenseurs, le Conseil de guerre rendit son verdict.
En application de l'article 360 du code pénal, le sergent Bertrand fut condamné à un an de prison, maximum de la peine.
À la lecture de l’arrêt, Bertrand resta impassible, un léger sourire seul effleura ses lèvres.
Que devint ensuite cet homme ?
Il déclara au D° Lunier que, grièvement blessé, il ne pourrait rentrer dans l’armée en qualité de simple soldat comme il en
(1) TaRDIEU : Des attentats aux mœurs, 1878.
2 He
avait le droit, sa condamnation purgée, et qu’il partirait à l'étranger.
Il accomplit sa peine à la prison de Belle-Isle-en-mer. Puis ?.…. Voilà ce qu’il serait extrèmement intéressant de savoir. La guérison fut-elle complète? Bertrand ne présenta-t-il jamais par la suite de troubles mentaux graves ?
Quelques indications sur son caractère. Je les reproduis textuellement d'après sa confession : "
« Dans ma jeunesse, je me plaisais à contrarier tout le monde, il fallait peu de chose pour m'irriler; mais ma colère était tout de suite passée; je ne me suis battu, je crois, que deux ou trois fois, j'avais toujours peur de faire du mal à mon adversaire.
€ Étant arrivé au régiment, mon habitude de me moquer des autres et de les contrarier en tout m’attira deux affaires sur les bras. J’allai sur le terrain bien résolu de me battre et quand j'ai pris une résolution, il est bien difficile de m’emypècher de la mettre à exécution; cependant les témoins firent si bien que le duel n’eut pas lieu. Il en fut de même à la deuxième fois. Arrivé sur le terrain, je n’avais plus ni colère, ni haine, je me serais battu froidement, mais pour le point d'honneur seulement, et sans chercher à faire trop de mal à mon ennemi. Maintenant encore, comme dans ma jeunesse, je m'emporte et je m’enflamme outre mesure en diseutant, je veux toujours avoir gagné.
« Depuis que je suis à l'hôpital, J'ai eu plusieurs disputes ; quand on me poussait à bout, oubliant mon mal, je sautais vivement à bas de mon lit, et je crois que si la force ne m'eût manqué, j'aurais frappé. |
« J'ai toujours aimé les femmes à la folie, je n’ai jamais permis à qui que ce fût de les insulter en ma présence. Dans tous les endroits ou j'ai été, j'ai toujours eu pour maîtresses des femmes jeunes et aimables que je savais contenter et qui m'étaient très attachées, puisque plusieurs d’entre elles, quoique de familles assez bien, voulurent quitter leurs parents pour me suivre. Jamais je ne pus m adresser à une femme mariée.
« Les propos pouvant alarmer la pudeur me déplurent toujours, et toutes les fois que dans une société dont je faisais partie une conversation de ce genre s’engageait, je faisais tout mon possible pour la changer. Ayant été élevé très religieusement, j'ai toujours défendu et aimé la religion, mais sans fanatisme.
« Dans toutes les villes où j'ai été en garnison, les bourgeois que je fréquentais habituellement m'ont toujours vu partir avec peine. Au régiment, j'étais aimé de mes inférieurs à cause de ma douceur et estimé de mes supérieurs et de mes égaux pour ma franchise et ma manière d’agir.
« J’ai toujours aimé l’agitation et le changement ; je ne pouvais rester tranquille; les revues, les prises d'armes, les promenades militaires et les manœuvres, qui déplaisent tant aux autres militaires, faisaient mon bonheur, parce que jy trouvais le moyen d'exercer mon activité. 6 - &« Avant ma maladie, j'avais une force musculaire assez considérable, surtout beaucoup d’agilité ; cette derniere se développait encore dans mes moments de monomanie. Jamais je n'ai su ce que c'était que de reculer devant le danger. Aussi, j'ai échappé bien des fois comme par miracle à une mort certaine.
« J'ai toujours aimé la destruction ; étant jeune, mes parents ne voulaient rien m'acheter parce que je brisais tout. Dans un àgs plus avancé, je n’ai jamais pu conserver un objet tel qu’un couteau ou un canif plus de quinze jours sans le briser; ainsi, il m'arrive quelquefois d’acheter. une pipe le matin et de la casser le soir ou le lendemain. Étant au régiment, il m'est arrivé, quand j'étais un peu pris de boisson, de détruire en rentrant dans une chambrée tous les objets qui me tombaient ‘sous la main.
« Je n’ai jamais aimé l’argent et je ne conçois pas même qu’un individu puisse l’aimer, aussi je n'ai jamais pu ramasser un
“centime ; au contraire, j'ai toujours eu des dettes ; c’est ce qui est la cause de la colère de mes parents contre moi. Quand J'avais de largent, ce qui m'arrivait fréquemment, il était autant à mes amis qu’à moi.
€ Des mon enfance on remarqua en moi une grande tristesse : mais, elle ne s’emparait de mon âme qu’à certains moments du jour, quelquefois même à plusieurs jours de distance; à part cela, j'étais très gai. Je n’ai jamais été malade. »
Le sergent Bertrand commit en somme de nombreux actes de nécrosadisme. Plus tard, ils se compliquèrent de nécrophilie, Mais, s’il faut en croire Lunier, d'après les déclarations que lui fit Bertrand lui-même, ces actes de nécrophilie auraient été rares. Il ne s’en serait produit que trois, au dire de cet auteur.
On discuta beaucoup, en 1849, sur la prédominance de Ja « monomanie destructive et de la monomanie érotique » comme l'on disait alors avec la terminologie et les idées d'Esquirol. Je reproduis la lettre très explicite par laquelle Bertrand lui-même vint contredire, à l'appui des théories de Marchal de Calvi, les assertions de Michéa, formulées dans son étude parue dans l'Union médicale du 17 juillet 1849.
« L'Union médicale est dans l'erreur quand elle dit que je n’ai déterré qu’un seul cadavre d’homme. Ce cadavre, dit le journal, était celui de M. Desroches, âge de quarante-deux ans. Il se trompe encore sur ce point; car, dans la nuit du 6 au 7 novembre, au lieu de celle du 5 au 6, je n’ai déterré qu'un seul cadavre, celui de M®° Desroches, jeune femme noyée et dont le corps était très bien conservé. Cette femme n’avait pas plus de vingt” cinq à vingt-six ans ; ce qui prouve que le D' Pajot n’a pas pris des notes bien exactes; car dans son rapport, il lui donne aussi quarante ans.
« Il est certain aussi que j'ai déterré plus de cadavres d'hommes que de femmes au cimetière de Montparnasse. Je ne sais pourquoi le directeur de ce cimetière n’a pas jugé à propos de remplir les mêmes formalités pour les exhumations d'hommes que pour celles des femmes. Mais si les employés de ce lieu sont de bonne foi, ils diront qu’ils ont trouvé, toutes les fois qu’ils ont fait une descente au cimetière, de six à dix corps
‘d'hommes déterrés dont quatre mutilés.
« Le premier avait reçu plusieurs coups d’un levier qui se trouvait là par hasard. Le deuxième avait reçu un coup de