DISCOURS
De Mgr. Pibbbb GIRAUD, Archevêque de Cambrai.
« Cest une bonne et heureuse pensée, N. T.
C. F., que d'avoir rapproché et associé les idées de charité , de religion , de fête municipale, en choisissant pour l'inauguration de cet édifice restauré et agrandi, l'époque où l'illustre église et la noble cité de Cambrai rivalisent de zélé pour célébrer la solennité de leur auguste patronne !
0 Qu'y a-t-il, en effet, de plus religieux tout ensemble et de plus populaire que la charité ? N'estce pas aux sources de la foi que cette divine vertu puise ses inspirations les plus sublimes, au foyer des croyances que s'allume et s'épure sa flamme céleste, et le peuple peut-il être convié à une fête plus sympathique à ses besoins que la consécration d'un asile où il trouvera des mères pour ses enfants , des secours pour ses pauvres , des remèdes pour ses malades , et , ce qui vaut mieux encore , des conseils qui éclairent son inexpérience, des encouragements qui consolent ses douleurs , des exemples qui élèvent et perfectionnent ses mœurs par la persuasion douce et puissante qu'exerce sur les cœurs des hommes la sainte image de la vertu ?
» Elle n'est pas moins digne des suffrages de tous les hommes de bien , sincèrement dévoués à l'amélioration matérielle et morale des classes souffrantes , cette autre pensée de rassembler sous le même toît, de ranger sous la même direction, de confier aux mêmes mains toutes les œuvres diverses par lesquelles une charité aussi ingénieuse que féconde s'éfforce d'égaler les prévoyances aux nécessités, les consolations aux misères. Pieuse concentration des remèdes de Ta me et des remèdes du corps ; trésor universel de bienfaisance qui justifierait mieux encore que cette fameuse bibliothèque d'Alexandrie l'inscription de Panacée de tous les maux qu'un burin reconnaissant graverait au frontispice de ce monument, ou pour mieux dire de ce temple élevé à toutes les faiblesses et à toutes les souffrances de l'humanité, faiblesse de l'âge, faiblesse du sexe, faiblesse de la condition , faiblesse de la santé , faiblesse de l'intelligence !
» Je viens de nommer dans un seul mot , la salle d'asile, la fondation des Boursières, l'ouvroir, les petites écoles, la dispensation des médicaments qui sauvent le malade et du bouillon qui réconforte le convalescent... J'allais ajouter la crèche, cette récenje et dernière invention de la philantropie chrétienne , et qui n'a pu se révéler qu'au cœur d'une mère ; la crèche ,
doux souvenir et fruit béni tout à la fois du plus tendre et du plus profond de nos mystères qui , protégeant la vie à sa source même, recueille le nouveau-né au sortir du sein maternel , comme elle reçut autrefois le Sauveur du monde, le place sous la garde des anges du Ciel et des anges de la terre, lui assure ces soins délicats, cette sollicitude de tous les instants qu'il ne peut attendre de sa pauvre mère , forcée de demander à un travail assidu avec son pain de chaque jour le lait qui doit nourrir l'enfant de sa tendresse. Ai-je trop présumé , Messieurs , de votre dévouement à tout ce qui est bon , à tout ce qui est humain , en laissant échapper ce regret , ou plutôt ce vœu de mon cœur ? Non , je sais à qui je le confie, dans quelles ames conpatissantes je le dépose. Votre sensibilité me répond qu'elle ajoutera ce dernier trait à la perfection de votre ouvrage.
» Et qu'on n'objecte pas que donner toutes ces extensions à l'établissement, c'est s'écarter de la pensée du fondateur, c'est détourner, au profit d'œuvres qu'il n'a pas même prévues , des libéralités affectées à un service spécial. Une pareille objection n'aurait de valeur qu'autant que ce service souffrirait quelque dommage de l'emploi d'une partie de la dotation au développement de l'institution primitive. Mais si d'une part les conditions posées par le bienfaiteur sont scrupuleuse-
ment observées , et si de l'autre , grâces à une gestion consciencieuse et intelligente , le pieux trésor s'est grossi par de prévoyantes épargnes, n'est-il pas d'une bonne et sage administration de faire servir cet accroissement de ressources à la satisfaction de besoins nouveaux qui se rapprochent par leur nature de l'esprit de la première fondation ?
» Administrer ainsi les deniers de la bienfaisance, ce n'est pas innover, c'est perfectionner; ce n'est pas dénaturer une œuvre , c'est l'agrandir et la compléter. Après qu'une source a suffisamment abreuvé l'héritage , peut-on se plaindre qu'elle est détournée de son cours, parce qu'on laisse dériver vers les terres contigûes la surabondance de ses eaux , pour y verser la fraîcheur et la fertilité ? Je dis plus , appliquer de la sorte les fruits d'une prudente économie , c'est entrer dans la pensée même de l'institution , c'est quitter la lettre qui tue pour l'esprit qui vivifie; c'est interprêter les internions du fondateur dans le sens le plus conforme à ses vues bienfaisantes et le plus honorable à sa mémoire ; c'est réaliser une conception qui n'eût pas échappé à son amour du bien , s'il eût été contemporain de notre époque et témoin des conditions nouvelles que le tems a faites à nos sociétés présentes.
» Chaque siècle , en apportant au monde
son tribut de perfectionnement et de progrès, lui apporte aussi un tribut de souffrances et de misères. Chaque phase sociale, en faisant passer sous nos yeux un aspect jusque-là ignoré de la triste humanité , nous découvre en même tems une nouvelle plaie, et nous demande un appareil nouveau pour la guérir.
Qui doute que la grande aine de l'immortel Vander-Burch , dont le nom si noblement représenté dans cette enceinte , remplit tous les cœurs cambrésiens d'un sentiment de vénération, de reconnaissance et d'amour, qui doute que cette ame généreuse , si intelligente sur les nécessités du pauvre, eût compris l'opportunité de la salle d'asile , l'utilité d'une école pour l'enfance , d'une salle du travail pour les jeunes ouvrières que leur âge, leur indigence et leur innocence même expose à tant de séductions? Ah! loin que son regard soit offensé des formes nouvelles que revêt une maison dont il fut le créateur et le père, il me semble le voir du haut des Cieux où ses vertus l'ont couronné, sourire avec complaisance à cette heureuse transformation de son ouvrage et étendre sur elle sa main vénérable pour la bénir l
» C'est donc sous les plus consolans et les plus saints auspices que s'ouvre avec les annexes et dépendances qui le complètent et le terminent , cet établissement modèle , unique peut-èlre dans
son genre, dont se glorifie à bon droit la ville de Cambrai et que seraient fi ères de posséder les cités les plus riches en institutions charitables. Et c'est vous, mes très chères Sœurs, qui êtes appelées à le desservir , vous que l'on aime à trouver partout où il y a des larmes à essuyer , des pauvres à évangéliser , des souffrances à soulager , de jeunes cœurs à préserver du vice , dignes filles de Vincent-de-Paul qui , comme votre glorieux père, embrassez toutes les œuvres de miséricorde dans rétendue de votre charité, et comme lui savez aimer , savez vous donner , ce n'est pas dire assez , savez vous dévouer et vous immoler sans mesure. Heureux choix, également honorable pour nos zélés administrateurs et pour votre saint institut, et que la faveur publique vient d'accueillir avec des démonstrations si touchantes dans cette marche triomphale où toute une ville s'est levée pour vous servir de cortège jusqu'au seuil de votre nouvelle résidence , comme si elle eût voulu consacrer Je suffrage administratif qui vous en met en possession par la sanction du suffrage populaire. Déjà chargées du soin des élèves Boursières qui restent le premier et k le principal objet dé la fondation, vous allez désormais remplir tous les ministères que réclament ses applications diverses. Plus fortes et plus heureuses par votre nombre et surtout par votre union , vous
vous partagerez les mérites avec les services; vous pourrez, au besoin, vous suppléer dans vos emplois , et votre tâche vous deviendra plus légère par le concours mutuel que vous vous prêterez et par cette émulation de l'exemple qui soutient et encourage toute grande communauté dans l'accomplissement des devoirs. On vous verra passer tour-à-tour de l'ouvroir à l'asile, de l'école au dispensaire , tour-à-tour donner aux plus faibles le lait de la piété, rompre aux intelligences plus avancées , le pain de la doctrine , exercer les filles de Sion à manier l'aiguille et les ciseaux , à travailler la laine et le lin comme la femme forte , surveiller les fourneaux où s'apprête la modeste réfection de l'indigent , ou le laboratoire où se préparent les médicamens salutaires.
»> Voilà bien le travail : mais au milieu de tant de fatigues, le délassement nécessaire à vos fidèles servantes, à vos généreuses épouses, qui le leur donnera, Seigneur? Vos autels, Dieu des vertus, vos autels, le pieux oratoire qui doit ses ornements aux offrandes prélevées sur le trésor de leur pauvreté , cette chapelle bénie à la décoration de laquelle l'art sagement compris et interprêté n'a voulu concourir que pour offrir à la piété un attrait de plus. Oui, mes Sœurs, c'est le pavé du sanctuaire que vos pieds aimeront surtout à fouler; c'est à l'ombre du tabernacle que vous vien-
drez chercher le repos et le rafraîchissement de vos ames ; c'est dans le secret de la face de Dieu que vous viendrez verser vos peines , retremper vos courages et puiser la force de renouveler sans cesse , de perpétuer sans fin votre premier sacrifice. Que le monde ne s'y trompe point. Nous le proclamerons bien haut pour l'honneur éternel de notre foi ; toute la vertu de ces ames d'élite ne se soutient que par la grâce du tabernacle et de la table sacrée. Otez l'autel et la victime toujours vivante et toujours immolée qui s'y dévoue comme nouriture, et puis essayez de faire une fille de la charité. En vain nos frères séparés qui nous envient cette création sublime , mais exclusivement catholique, ont demandé ce chef-d'œuvre à leur église, pour effacer de son front l'opprobre de sa stérilité; tous leurs efforts ont échoué, pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas notre sacrifice, parce qu'ils s'obstinent à ne voir que la figure là où nous adorons la vérité.
> Vous la fréquenterez aussi avec amour , cette maison de grâces et de prières , vous , élèves privilégiées , qui demeurez toujours les filles ainées de la fondation , et vous précieuse jeunesse , qui partagerez avec elles, dès vos plus tendres années, le bienfait inappréciable d'une éducation chrétienne. Vous y viendrez sanctifier vos études par la piété , comme votre piété elle-même s'éclairera
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et se fortifiera par vos études. Là , à la vue de ce marbre dont un ciseau réparateur s'occupe à faire disparaître les mutilations exercées par des mains impies , et qui vous présente les traits chéris et vénérés de celui qui fut votre père avant même que vous eussiez vu le jour , vous ferez monter jusqu'au Ciel les vœux d'une pieuse reconnaissance. Vous chanterez avec le prophète : Mon père et ma mère m'avaient délaissée , mais le Seigneur m'a recueillie dans sa main et ni'a réchauffée sous son aile. Là , en présence du Dieu qui écoute toujours les prières de l'innocence, vous implorerez sa bonté pour vos dignes institutrices, vos mères selon la grâce, qui vous initient par leurs leçons et par leurs exemples à la vie de l'intelligence , à la vie morale , à la vie divine, mille fois préférable à cette vie terrestre que vous avec reçue de vos mères selon la nature ; vous l'implorerez pour ces hommes dévoués, prodigues envers vous, de leur temps , de leur vigilance , de leurs soins assidus comme de leurs affections ; pour ces respectables magistrats qui , à tous les degrés de la hiérarchie administrative , ont coopéré par leur initiative ou par leur sanction , à la prospérité nouvelle de cet établissement, et pour nous même, si la tendresse paternelle et pastorale que nous ressentons pour vous, nous donne quelque droit à vos prières.
» Ah! plus (Tune fois sans doute, chères enfants, à la pensée de toutes les faveurs dont vous êtes les heureux objets, avec un cœur sensible comme on le possède à votre âge , plus d'une fois vous vous êtes surprises à déplorer votre impuissance d'acquitter jamais la dette de la reconnaissance. Ah ! vous ne connaissez donc pas la riche rémunération que le Dieu de l'Evangile a placée dans les mains des pauvres et des petits pour payer le bien qui leur est fait ! Oui , toutes faibles et pauvres que vous êtes , vous pouvez égaler , surpasser en générosité vos bienfaiteurs; vous pouvez leur donner plus que de l'or , plus que tous les biens qui se mesurent par le tems ou se limitent par le nombre , vous pouvez leur donner, quoi? mes petits enfants, vous qui n'avez rien , le Ciel !
a Elle est donc grande la puissance de la foi , aussi grande que la puissance de la charité ! Vous en avez, N. T. CF., sous les yeux un témoignage qui parle plus haut que tous les discours. Depuis que cette maison a été fondée, que de monuments élevés à la gloire et à l'ambition mondaines sont tombés en poussière ; que de trophées renversés, que de souvenirs éteints , que de noms oubliés à qui pourtant l'immortalité avait été promise ! Et ce superbe édifice bâti pour servir d'asile à l'innocence et au malheur est encore debout, et les voûtes de ce sanctuaire frémissent encore des
accents religieux de nos hymnes et de nos cantiques, et la mémoire de Vander-Burch y est encore aussi vivante qu'aux premiers jours , bien que deux siècles entiers aient déjà pesé sur sa cendre. C'est que de toutes les grandeurs qui sollicitent l'admiration des hommes, il en est deux seulement de solides et de durables : La charité qui ne meurt point , et la vérité de Dieu qui est éternelle l
» O vérité ! ô charité! vous êtes les deux colonnes qui portent le monde. Il tombera quand vous cesserez de le soutenir. Que nos esprits s'éclairent donc toujours de votre lumière, que nos coeurs brûlent toujours de votre feu. Vérité, charité ! vous vous résumez admirablement dans cette adorable sacrifice , mystère de foi , mystère d'amour , que nous allons offrir comme bénédiction dernière, comme suprême consécration de cette grande cérémonie. Mais comme nous l'offrons pour tous, vous voudrez tous, N.T.C. F., unir vos pieux tributs de vœux et d'actions de grâces à l'oblation de l'hostie sainte. Je vais les récueillir dans la coupe sacrée pour les présenter au Très-Haut avec les dons mystiques. Puissentils monter comme un encens d'agréable odeur jusqu'à son trône sublime, jusqu'en la présence de sa souveraine majesté , et redescendre sur nous de ces hauteurs divines en rosée de grâces et de faveurs célestes.
» Ainsi soit-il. »