CHAPITRE III
PREMIERS TRAVAUX DE VAN DYCK. — EXCI'HSION EN ANGLETEHRE.
Les débuts de Van Dyck, après qu'il eut obtenu, avec la maîtrise, le droit d'enseigner lui-même et de vendre des tableaux, sont naturellement la partie la plus obscure de sa biographie. On ne prend pas note des faits et gestes d'un homme inconnu. J'ai cependant quelques données positives qui me permettront d'éclairer ces heures matinales.
Le premier tableau exécuté par lui après sa réception existe encore et occupe, dans la même église, la place pour laquelle il avait été peint. C'étaient les Dominicains d'Anvers, qui le lui avaient demandé : la basilique a change de nom ; elle s'appelle maintenant l'église Saint-Paul. Le morceau, qui orne l'aile septentrionale, figure le Portement de ct-oix (1). Les personnages y sont pressés l'un contre l'autre, de manière à former un groupe trop compact : il semble qu'ils ne pourraient faire aucun mouvement.
{<) Hauteur: 2",40; largeur: i'^fil. « Si dislolse per6 Antonio dalla scuola del Rubens, e liensi cbe egli Tacesse all'bora nella chiesa di San Domenico il quadro di Cbrlsto, cbe porla la croce, caduto ginoccbione, con le Marte e soldati, cbe lo con< ducono al Calvario : la quale opéra ritiene la prima maniera del Rubens. » Bellori, p. 234.
Le Chris), tombé à genoux et appuyant sa main gauche sur une pierre, tourne vers Marie des yeux pleins de tristesse, plutôt que d'abattement et de douleur. C'est la seule expression qui anime son visage, où ne rayonnent ni la majesté du Dieu sauveur, ni l'indignation du prophète accablé par la sottise et la méchanceté des hommes. La mère aussi est une pauvre créature affligée, sans noblesse idéale. Quant à la croix, il est manifeste qu'un individu seul ne peut la porter : les gros troncs d'arbres, qui la forment, doivent peser plus d'un quintal. Le peintre encore naïf a voulu justiGer de cette manière la chute du Rédempteur. Pendant qu'un valet cherche à le relever, un licteur va le frapper avec la hampe de sa pertuisane : un autre soldat le gourmande, lui ordonne de continuer sa route.
Dans tout ce tableau, on sent l'effort d'un jeune débutant, qui lutte contre les difficultés de son art, qui cherche sa voie et n'est pas encore maître de son instrument. C'est un oiseau sur le bord de son nid, essayant ses ailes novices, n'ayant pas encore assez de force et d'expérience pour prendre son vol à travers le ciel.
Le personnage le plus remarquable est un sbire tenant une corde, vu de dos etcampéau premier plan pour attirerl'œil. Appuyé sur sa jambe gauche, la droite tendue en arrière, la main gauche levée au-dessus de sa tête et montrant à l'horizon le Calvaire, il a fourni au brillant élève l'occasion d'étaler son savoir analomique. C'est une véritable académie. Sauf une cotte militaire nouée autour de sa taille, il est complètement nu. Tous les muscles de ses bras, de son dos, de ses jambes, sont indiqués, mis en relief avec un soin excessif, pour montrer la science du corps humain que possédait l'auteur. C'est un détail de facture qui équivaut à un renseignement biographique : nous apprenons ainsi qu'Antoine avait étudié profondément l'anatomie et même qu'il était fier de son instruction.
Certains défauts de la main-d'œuvre trahissent encore l'inexpérience de la jeunesse : Tair manque, la perspective est imparfaite. La toile n'a pas ces beaux tons harmonieux, qui ont velouté par la suite les pages du maître délicat. Pour comble de malheur, la toile a beaucoup souffert : un restaurateur inepte, comme il en existe partout, l'a bariolée de fâcheux repeints. Les jambes en saillie du grand quidam sont enluminées d'un rouge trop vif (1).
Ce tableau prouve que l'auteur avait encore besoin des leçons de Rubens, pour fortiGer sa pratique et s'habituer à mieux composer.
Des effigies qui dataient de la même époque semblent avoir été bien supérieures. Une note des manuscrits du conseiller François Mois, que possède la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, contient en effet ce renseignement curieux : « J'ai tu dans cette ville d'Anvers, dit l'auteur, deux portraits peints par Van Dyek, qui ont été depuis longtemps transportés en Pologne, derrière lesquels on voyait écrit en français : Peinl par moy Antoine van Dyek 1618, aetat. 19. Ces portraits furent copiés, avant leur départ pour la Pologne, et les copies sont demeurées ici (2). »
Van Dyek poursuivit ses études chez Rubens deux années encore, peignant tantôt pour lui-même, tantôt pour son maître, pro-
(\ ] Le premier tableau de Van Djck a été gravé par Corneille Galle ; on lit au bas de l'estampe :
Et bojulam sibi crucem, exivU in cum qui dicUur Calvarix tocum (Et, se chargeant de sa croix, il partit pour le lieu que l'on nomme Calvaire).
AiUontu* van Dyek pinxit. — Antverpix. — Cornélius Galle scu^sit,
(2) François Mois était un amateur passionné des beaux-aris, né ft Anvers le 32 jan- Tier 1722, mort dans la môme ville en (791. U avait réuni uneimporlanle collection de tableaux, d'estampes et de livres, et rassemblait en outre avec le plus grand soin tous les documents qu'il pouvait se procurer sur les peintres flamands. Il les accompagnait de jiotes critiques, où il prit la peine de redresser les innombrables erreurs commises par Descamps dans ses deux ouvrages. Il rédigea aussi une description minutieuse de toutes les églises d'Anvers. Ces renseignements Tormèrent peu à peu quatorze volumes, dont Ù.X consacrés à Rubens. Ils Turent achetés en 1814, à la vente d'un nommé Vinck, pour la Biblothèque royale de Bruxelles.
filanl chaque jour de l'enseignement incomparable que lui communiquait la vue seule du travail de Rubens. Il songeait à partir pour rilalie, lorsqu'une circonstance imprévue le retint. Pierre- Paul ayant passé un acte avec les Jésuites d'Anvers pour décorer les voussures ou pendentifs de leur nouvelle église, le 29 mars 1620, il y fut stipulé que le chef d'école, après avoir dessiné luimême les esquisses des trente-neuf tableaux, se ferait aider dans l'exécution par ses meilleurs élèves et notamment par Van Dyck. Antoine seul est nommé. L'ouvrage devait être fini dans les derniers jours de l'année, ou au commencement de l'année suivante. Pierre-Paul recevrait en payement 7,000 florins, qui réunis aux 3,000 que les Pères lui devaient déjà pour les deux grands tableaux du maître-autel, feraient 10,000 florins, somme dont l'intérêt lui serait payé à 6 1/4 du cent jusqu'à l'entier acquittement de la dette. Le Père Jacques Tirinus, supérieur de la maison professe, pour encourager Van Dyck au travail, promit de lui commander un tableau d'autel, desliné au même édifice (1). Le brillant élève de Rubens, ayant acceplé l'engagement pris en son nom, ne put s'acheminer vers l'ilalic. Mais, stimulé sans doulc par le désir de voir la Péninsule, il expédia rapidement sa tâche et l'eut terminée dès la fin d'oclobre.
L'érection de cette église était pour les Jésuites d'Anvers, et même pour l'ordre entier, une sorte de triomphe. C'était le premier monument chrétien dédié au chef de leur compagnie, à saint Ignace de Loyola ; Rubens avait dessiné le plan de la façade, qui existe encore, qui est son œuvre principale en fait d'architecture. Il avait exécuté pour le maître-autel deux tableaux que l'on devait faire alterner, de six mois en six mois. Et maintenant toute son école, toute cette ruche sans égale travaillait pour'en
(I) L'acte passé avec RuLcns a élé trouvé dans les archives des Jésuites d'Anvers, quand on en Ut l'invcntuire, après l'aliolilion de l'ordre par Clément XIV, le H juillet 1773.
décorer les voùles. EnGn, quand tous les aménagemenls inlérieurs furent terminés, Jean Malderus, évèque d'Anvers, consacra solennellement l'édifice, le 12 septembre 1621. Une plaque de marbre noir, encastrée dans le portail, contenait cette inscription chronographique en lettres d'or :
CHRISTO DEC, VIRGINI DEl'PAB^,
BEATO IGNATIO LOÏOL.£,
SOCIETATIS AUTHOBI,
SENATCS POPCLUSQUE ANTVERPIENSIS,