CHAPITRE VII
DE VAN DÏCK A TRAVEnS L ITALIE. — PREMIER SUOITR NS LA \1LLE DE ItOHE ET SËJUUR A FLOBE.NCE.
Au mois de février 1622, Antoine van Dyck s'embarqua sur une felouque en partance pour Civita Vecchia, d'où il se rendit dans ta ville aux sept collines (1). Là, sa manière de vivre fut tout autre qu'à Gênes ; ce vaste musée, où se pressent les chefsd'œuvre, exalta son imagination et, occupé surtout à voir, à juger, à étudier les merveilles de l'art antique et de l'art moderne, il oublia un peu les amateurs, ne travailla que pour lui-même, pour perfectionner son dessin. H passa donc presque inaperçu, comme tous les hommes qui vivent dans la retraite cl la contemplation. La foule inattenlive ne s'occupe que de ceux qui cherchent ses regards.
La ville éternelle a sans doute bien des splendeurs, mats d'autres cités fameuses tentaient de loin, comme une vision, l'artiste né dans les brumes du Nord ; Venise surtout, sœur des grandes communes néerlandaises, unissant au même degré
(I) Walpole élait donc très mal renseigné, lorsqu'il disait ; Be made Uis first résidence in Qcnoa; fi-om%eH€e he went lo Venice (Il flt sa première résidence à Gênes, d"oû il partit pour Venise). BeiloH l'était plus mal encore en imprimant : Partitosi dalla patria, si fermii prima in Venezio.
l'esprit du négoce à l'amour des beaux-arts, préférant aussi l'opulence de la couleur aux sévères beautés du dessin. Un jour donc, après avoir étudié les merveilles de Rome, Van Dyck s'achemina vers les lagunes. Il croyait que les pages du Titien et de Paul Véronèse seraient pour lui pleines d'enseignements. Mais Florence se trouvai! sur sa roule : comment ne pas faire une halte dans la patrie de Michel-Ange, de Léonard et d'André del Sarto?
Cosme 11, qui aurait certainement accueilli avec honneur le grand élève de Rubens, était mort depuis quelque temps {au mois de février 1620), et Ferdinand il, son fils, âgé de douze ans, ne pouvait manifester encore des goûts d'amateur. Son oncle heureusement prit à cœur de le suppléer : il témoigna au voyageur la plus grande bienveillance et lui fit faire son portrait. Comme rétribution, il lui donna une bourse qui renfermait cent sequins d'or. Mais ce travail ne fut pour le peintre anversois qu'un intermède : sa grande occupation était d'examiner en connaisseur les toiles merveilleuses, les statues célèbres, qui ornaient les couvents, les églises et surtout la collection des grands-ducs.
Pendant qu'il lés étudiait, il se lia d'une manière intime avec Juste Sutlermans, peintre anversois établi depuis deux ans à la cour de Toscane : leur âge les rapprochait, aussi bien que leur lieu de naissance et leur talent : l'élève de Rubens allait avoir vingt-trois ans, son compatriote, vingt-cinq. Van Dyck ne peignit pas seulement le portrait de Suttermans, il grava son buste à l'eau-forte. Sur cette planche, on voit bien que le modèle était tout jeune. Ses petites moustaches et -sa légère barbiche sont poussées depuis 4>eu, avec la parcimonie des premiers feuillages : son abondante chevelure groupe au hasard ses boucles naturelles. C'est la figure d'un homme intelligent, doux et honnête. Il a de grands yeux rêveurs et pleins d'expression, que couronnent de noirs sourcils. Son nez cambré, son front modelé caprl'-
cieusement, ses pommettes saillantes, sa mâchoire effllée qui se dérobe, pour ainsi dire, composent un type original, ont quelque chose de fin, d'aimable et d'élégant. L'artiste porte une grande collerette plate, empesée, garnie d'une large dentelle. Le buste est assez terminé, mais le bas se perd dans la négligence et l'indécision d'une ébauche.
Comment ce peintre des Pays-Bas se Irouvait-il domicilié à Florence? C'est une histoire qu'il faut raconter, sa vie et ses œuvres étant peu connues hors de l'Italie ; sa manière n'a même été analysée, son talent apprécié par personne, quoique la facture de ses tableaux révèle un esprit original et une étonnante adresse de main.
Vers l'année 1590 trafiquait sur les draps, dans la ville d'Anvers, un marchand de Bruges nommé François Suttermans, qui avait quitté très jeune sa ville natale pour se fixer au bord de l'Escaut, où il s'était marié avec une noble demoiselle de Louvain, appelée Ësther. Il appartenait lui-même à une famille blasonnée, qui allait s'éteindre, car il en était le dernier représentant; mais la source près de tarir devint tout a coup plus abondante, le nouveau ménage n'ayant pas procréé moins de treize enfants, dix garçons et trois filles. Un des garçons, Matbias, se rendit célèbre comme musicien; quatre autres pratiquèrent la peinture, d'abord notre Juste, puis François, qui, après avoir étudié sous les yeux de Juste, alla prendre les leçons de Van Dyck et imita complètement sa manière ; Jean et Corneille enfin, devenus peintres officiels de la cour impériale, au service de laquelle ils moururent. La famille Suttermans, menacée un moment de destruction, renaissait dans la gloire et la lumière.
Juste vint au monde en 1597 et fut baptisé sous les voûtes de Notre-Dame le 28 septembre. Dès que ses facultés se développèrent, il manifesta un goiit prononcé pour le dessin, et Guil-
laume de Vos, ayant remarqué ces indices de talent, pria son père de l'envoyer chez lui ; le jeune garçon entra dans son atelier en 1609, l'année même où les parents de VanDyckIe conûaient à Henri van Balen. Juste fit des progrès rapides, qui étonnèrent bientôt son maître et les connaisseurs. D'après les données chronologiques que nous avons sur les premiers temps de sa vie, cet apprentissage dut néanmoins l'occuper sept ans. Or, son père François étant lié d'une manière assez intime avec Rubens, des motifs particuliers (un engagement écrit peut-être), interdirent probablement au jeune homme d'aller compléter son noviciat chez le grand coloriste. Un jour enfin, sentant qu'il était maître de son pinceau, armé pour les luttes de la gloire, il voulut partir, voir le monde, et prit le chemin de Paris.
Dans la capitale de la France, un artiste dont la famille était, comme la sienne, originaire de Bruges, François Fourbus le jeune, peintre de la cour et le plus habile portraitiste de l'Europe septentrionale, lui ouvrit sur-le-champ son atelier. Juste travailla deux années entières sous sa direction, apprit à moins empâter sa couleur, à faire courir son pinceau |sur la toile, à obtenir le relief par une habile indication des plans, à saisir et exprimer les caractères, à reproduire les costumes avec un soin minutieux, pour charmer et captiver les dames. Ce supplément d'instruction lui fut, sans le moindre doute, très utile. Si l'on en croyait Baldinucci, son mérite croissant et les beaux tons qu'il prenait sur sa palette auraient même excité l'inquiétude et la jalousie de Fourbus. Cette anecdote a été si souvent répétée, appliquée à tant de maîtres illustres, que, pour y ajouter foi maintenant, on voudrait quelques preuves. N'a-t-on pas, contre toute vraisemblance, accusé Rubens de la même faiblesse à l'égard de Van Dyck? Il faut avouer cependant que le pinceau de Juste obtenait des intensités, des magnificences de couleur, aux-
quelles Pourbus n'atteignit jamais. Un moment vint où Suttermans désira travailler seul, mais ce désir était bien naturel, et il pouvait quitter son second maître sans avoir eu à se plaindre de lui.
Pendant dix-huit mois, Juste s'évertua librement et soutint à Paris la gloire de l'école flamande. Une occasion s'oifrit alors de partir pour les régions fortunées que courtise le soleil. Cosme II appela des bords de la Seine à Florence quelques tapissiers Tameux, qui devaient orner de tentures son vestiaire. Ils étaient de nationalité française, et non pas flamands, comme on serait tenté de le croire. Parmi eux se trouvait un nommé Pierre Fèvre, qui contribua personnellement et par son fils, non seulement à la fondation, mais à la prospérité de notre célèbre manufacture des Gobelins. Juste, impatient de voir l'Italie, se mil en route avec eux, ayant d'ailleurs l'intention de pousser jusqu'à Rome. Lorsque les voyageurs furent arrivés sur les bords de l'Amo, les tisserands de haute lisse apprirent au grand-duc qu'ils avaient amené avec eux un jeune peintre, qui donnait les plus brillantes espérances, mais voulait continuer son chemin, commencer dans la ville des Papes ses études méridionales. Il y avait alors une race d'amateurs passionnément épris du beau, s'occupant des œuvres d'art comme d'une affaire sérieuse et mettant à profit toutes les circonstances pour satisfaire leurs nobles aspirations. Les œuvres charmantes ou imposantes, qui brillaient autour d'eux, leur formaient comme un monde idéal. Cosme II appartenait à cette classe d'élite : malade depuis longtemps, il oubliait ses douleurs et sa fin prochaine en contemplant de radieuses images; le peintre Filippo Napoletano travaillait même dans sa chambre, près de son lit, à ûgurer sur la toile toutes sortes de gracieuses inventions. Le prince désira non seulement que Juste Suttermans lui fût présenté, mais voulut le voir peindre, et,
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comme il était au milieu de ses compagnons, il le pria d'exécuter devant lui le portrait du plus âgé, qui était Pierre Fèvre : l'artiste flamand se tira si bien de cette épreuve, que son travail excita l'admiration de Cosme, de toutes les personnes présentes et même de Filippo. Les éloges enthousiastes du coloriste inspirèrent au grand-duc et à l'archiduchesse, sa femme, la résolution de ne point le laisser partir. Le couple intelligent lui offrit donc de le loger, de le nourrir, de lui donner vingt-cinq écus par mois d'honoraires et de lui payer en outre séparément chaque tahleau qu'il exécuterait pour eux. Comment ne pas agréer des conditions pareilles, qui étaient en même temps un honneur et une assurance contre les lubies du destin? Juste accepta l'hospitalité dans le palais ducal, et son existence, depuis ce moment, ne fut qu'une sorte de triomphe perpétuel. A peine voyait-il, de loin en loin, quelque nue projeter une ombre sur sa route! Il vécut paisible , joyeux et honoré , comme un Prince Charmant au milieu d'un conte de fées. L'empereur, le pape, les rois et les grands seigneurs se disputaient ses travaux. Les grands-ducs de Toscane le traitaient en ami et recevaient constamment des lettres, où on les suppliait d'autoriser leur peintre à venir passer quelque temps dans une cour étrangère, pour y figurer le souverain, sa femme, ses enfants et les personnes d'élite groupées autour du trône. Sultermans, on peut le dire, a été le plus heureux de tous les artistes connus. Et, chose singulière, le tableau qui a commencé sa haute fortune existe encore : il se trouvait, pendant la seconde moitié du dix-septième siècle, chez le marquis Barlolomeo Corsini, habitant de Florence, et il est resté depuis celte époque dans l'hôtel de la famille (1). Il serait curieux de l'étudier,
(1) J'ai eu ce renseignement trop tard et n'ai pu en proRter, l'année dernière, pendant mon séjour k Florence : il m'est Tourni par l'excellente Histoijv des lapitseries itatiennes, que vient de publier H. Eugène Uikntz : ■ Pierre Fèvre, dit-il, était parisien : en lui sepersonnîlla, pendant près d'un demi-siècle, la fabrication des tapisseries de Flo-
pour voir comment procédail alors l'auteur : l'influence de Fourbus le jeune doit y dominer.
Sutlermans avait, du reste, comme Van Dyck, l'usage du grand monde, une politesse de manières, une distinction de langage, une recherche et une élégance de costume, qui le faisaient bien accueillir dans la haute société, qui facilitaient toutes ses relations avec les princes, les souverains et les dignitaires de l'Église. Les classes supérieures de la population anversoise paraissent avoir eu, à celte époque, une fleur de délicatesse, que deux siècles d'oppression, de haine et de sourdes rancunes unirent par étouffer.
L'examen attentif des œuvres de Sutlermans justifie l'admiration des contemporains, accuse la postérité d'aveuglement et d'injustice. Son souvenir, qui brille à peine comme une lampe des morts, devrait rayonner comme une grande lumière. Où trouver une plus belle page que le portrait du prince danois Christian V, fils de Frédéric III, conservé au palais Pitti? C'est un jeune garçon, âgé tout au plus de quatorze ans et figuré jusqu'à la ceinture. Ses longs cheveux châtain clair tombent librement autour de sa tête : à droite et à gauche, ils forment deux touffes naturellement bouclées ; par devant, ils cachent entièrement le front et laissent seulement entrevoir les sourcils, coiffure désavantageuse au suprême degré pour le modèle et pour l'artiste ; mais le talent du maître anversois a triomphé de tout. A côté de cette masse sombre, l'orbite charnu de l'œil ressort vivement, et plus vivement encore étincellent les yeux d'un bleu foncé, qui regardent le spectateur. Le nez est un peu fori, les lèvres sont épaisses et protubérantes. Ce n'est pas un bel enfant,
rence. » H tenait beaucoup k s& nationalité, car il fait généralement suivre son nom du mot Porisierutf. Baldinuccî, par négligence ou par suite d'une Tante d'impression, t'appelle bitammeatPicaerFever.
c'est un admirable porirail : on croirait voir le sang circuler sous la peau des joues et dans les lèvres d'un rouge ardent. Les cheveux sont peints avec une facilité, une légèreté dignes de Rubens : qu'un souffle passe, ils vont voltiger au vent.
Le costume aussi est une merveille d'exécution. Christian V porte une armure en acier, rayée de bandes d'or ciselées qui ont la plus grande magnîGcence. Un large col en mousseline, bordé de guipure, couvre ses épaules, descend même sur le haut du bras ; une écharpe blanche et bleue est jetée en sautoir sur la poitrine. Cet équipement, d'une richesse prodigieuse, est traité avec une vigueur, une splendeur, qu'on n'a jamais surpassées.
La couleur profonde, brillante, séduisante et moelleuse, a tous les genres de qualités. Rien de plus vrai et, en même temps, rien de plus somptueux; celle même de Van Dyck perdrait à côté, parce qu'elle est plus systématique et moins naturelle. Ici la vérité s'allie à toutes les recherches,, à toutes les magnificences, à toutes les délicatesses de l'art, sans leur faire la moindre concession. L'empirisme et l'idéalisme sont identifiés, un problème presque insoluble a été résolu.
Le clair-obscur est d'une habileté merveilleuse, qui atteste une science consommée : il donne à tout un relief, dont l'œil est saisi de loin, émerveillé de près, communique à chaque forme le degré de saillie qu'elle doit avoir.
Personne n'a mieux fait, ni Antoine Mor, ni Van Dyck, ni Rubens, ni Titien, ni Paul Véronèse; personne peut-être n'a su réunir tant d'éclat à tant d'harmonie. El ce qui met le comble au mérite de l'ouvrage, c'est qu'il n'existe rien d'analogue : dans son aspect, dans sa facture, dans son ensemble et dans ses détails, le portrait de Christian V est un travail unique. Oja peut chercher, faire le tour de l'Europe, on ne trouvera aucune œuvre pareille.
Considéré en lui-même, le tableau défie la critique; mais l'ar-
dent soleil ilaliea a rendu le fond un peu trop sombre. Les procédés actuels de la peinture à l'huile ne supportent pas une chaleur de trente-cinq degrés à l'ombre. Cette température fait bouillir les huiles et les vernis, carbonise les matières colorantes, soulève et gerce la surface, y produit des cloques nombreuses : au bout d'un certain laps de temps, la peinture est cuite comme si on l'avait chauffée dans un four. Le tableau devient une sorte de plaque noire, ou l'on distingue seulement les parties les plus claires, qui forment des taches : le reste se perd dans une demiobscurilé ou dans une nuit complète. Maint ouvrage d'Annibal Carrache est ainsi devenu la proie des ténèbres; quelques morceaux du Titien échappent presque au regard. Rubens lui-même, le lumineux Rubens, qui faisait tant de calculs, prenait tant de peine pour faciliter la vision, succombe parfois sous l'atteinte d'une atmosphère embrasée. Son portrait de la Galerie des Offices semble avoir passé à travers la flamme (1). Il y a bien longtemps qu'on aurait dû remarquer, signaler cet effet déplorable, que les artistes auraient dû s'en préoccuper, chercher d'autres moyens techniques; on n'a rien vu, rien compris. Les chaleurs extrêmes ont continué leur œuvre funeste, et nous aurons à en constater plusieurs fois les ravages. Les procédés de la vieille école, empruntés aux Flamands, ont bien mieux résisté à l'action dévorante du soleil : l'auteur du Spasimo, Léonard de Vinci, Jean Bellin le poète et Cima da Conegliano son émule, double honneur de l'ancienne peinture vénitienne, ont bravé les dieux de l'Érèbe, gardé l'aspect naturel de leurs couleurs, la transparence de leurs ombres, la netteté de leurs contours.
Après l'efûgie de Christian V, peut-être faut-il mettre en seconde ligne un tableau qu'on voit à Londres dans la collection
(I] Ce tableau a été gravé par i.-B. Meunier, de Bruxelles, avec un talent supérieur, pour le troisième centenaire de Kubens.
Grosvenor, appartenant au marquis de Westminster (n" 8) ; il ne la décore pas depuis Longtemps, car il fut acheté à Rome en 1868. C'est le portrait d'une jeune femme, debout, vue à micorps et de trois quarts, tournée vers la droite, ravissante créature au port plein de dignité, aux beaux yeux noirs qui regardent fièrement le spectateur, d'une distinction aristocratique dans toute sa personne. Ses traits ont une régularité admirable; son front d'une pureté sculpturale, son nez charmant, ses grands yeux d'un dessin parfait, que couronnent des sourcils peu marqués, sa bouche gracieuse, son menton délicat, font rêver même l'indifférence. C'est comme une promesse de bonheur qu'un si poétique visage. Les cheveux, arrangés à la Sévigné, ne tombent pas directement sur le front, comme l'exigerait l'observation rigoureuse de cette mode ; les petites mèches, qui parlent de la raie horizontale, se dirigent vers les tempes, où elles forment deux touffes légères; les autres cheveux, soigneusement bouclés, composent plus loin deux touffes abondantes, deux grappes splendides. Un nœud de rubans, rouge et vert, s'épanouit comme une fleur étrange à la base du chignon. Les extrémités de la chevelure déroulent leurs anneaux bruns sur les épaules. Deux grosses perles blanches s'arrondissent sous le lobe des oreilles et d'autres perles semblables dessinent une voie lactée autour du cou. Le maintien de la belle inconnue est ferme, comme celui d'une personne habituée à subir les regards du monde. Pour costume, elle porte une magnifique robe pourpre, somptueusement brodée, avec des manches très coquettes : une large dentelle borde le haut du corsage. On ne voit qu'une main, la main droite, qui attache une rose pourpre au-devant de la taille : ornée d'un bracelet de perles fines, elle est très élégante de forme et très moelleuse de ton.
C'est donc un chef-d'œuvre de la nature qui a inspiré un chef-
d'œuvre du pinceau. Quelle lutle à soutenir, quel problème à résoudre et quelle gloire de triompher! Or, Suttermans a triomphé. Si l'image inspire le regret de n'avoir pas connu le modèle, ce regret même prouve que le charme en a passé presque tout entier sur la toile.
La facture, comme celle du Christian K, est extrêmement originale. Elle rappelle le style de François Fourbus le fils, ses tons mats, son habileté à rendre les étoffes, les joyaux, tous les détails d'un costume, mais elle est plus ferme et plus profonde. Il y a je ne sais quelle vigueur dans la touche, dans l'ensemble de la main-d'œuvre, que n'aurait pu obtenir le coloriste brugeois. Le fond du travail, qui est flamand, a subi une légère influence italienne : cette action l'a modifié, enrichi, pénétré de lumière, sans l'altérer. Le dessin a une netteté extrême, etFaspectmat de la couleur achève de faciliter la vision : l'œil s'empare avidement de ces belles formes, qui semblent venir le chercher (I).
On peut, sans sortir de Florence, apprécier les obligations de Juste envers son second maître, François Fourbus le jeune. Le portrait du sculpteur FrancoviUa donne une idée exacte de sa manière, quand il peint le mieux et dans son système personnel (Galerie des Offices, n° 164). C'est une image excellente, pleine de vérité, d'entrain et de caractère. Ce brave homme à barbe blanche regarde sur la gauche d'un air narquois. Son beau front, aux lignes régulières, annonce un talent supérieur. Il y a beaucoup de finesse dans la bouche, dans les yeux, dans tous les traits. L'exécution dénote une facilité extraordinaire, une science accom-
(I) La mâme collection renferme le portrait du chevalier NicoUini, par Suttermans, acheté aussi à Rome en 1868. C'est une œuvre moins atlrujante, qu'on a d'ailleurs placée beaucoup trop haut. La loile aune forme octogone, tandis que l'autre est quadrilatérale. La main droite étendue semble montrer quelque choie. On ne peut nier que cette télé basanée, aux cheveux noirs, aux moustaches en croc, soit bien peinte : l'exécution a un bel aspect, l'œil regarde, les traits sont vivants ; mais la distance paraisse dans une certaine mesure le jugement du critique.
plie. Les cheveux et la barbe semblent naturels. La couleur est mate, fruste, appliquée sobrement, et couvre à peine la toile. C'est la manière spéciale de l'artiste, qui l'érigeait en novateur, après les empâtements du seizième siècle.
Quant à son élève Suttermans, on ne peut guère le juger qu'en Toscane. Le palais Pitti renferme treize tableaux de sa main, la Galerie des Ofâces en contient neuf. Lorsqu'il s'en trouve ailleurs, personne ne les reconnaît, sa manière étant demeurée jusqu'ici un arcane. Un des plus curieux, des plus importants, parmi ceux qu'on voit à Florence, est l'image du fameux Galilée. Comme peinture, elle a un grand mérite, elle montre la science, la hardiesse du pinceau unies à l'amour de la vérité, à l'habitude de l'observation. La couleur étant brûlée à demi, on ne voit presque pas le costume : le grand col frippé, tortillé, avec l'indifférence d'un savant pour sa toilette, apparaît seul dans l'obscurité. Les ardeurs du soleil italien ont donc augmenté l'énergie du clairobscur, mais en respectant la face, dont elles n'ont voilé, assombri aucun détail. Et les saillies des chairs, les plans du visage sont indiqués avec une force admirable. On peut donc étudier sans obstacle et sans effort ce miroir d'une âme supérieure, et là encore on est guidé par le talent du peintre, si bien guidé même que son tableau a la valeur d'une esquisse morale. Examinez ce large front aux tempes creusées, ces oreilles protubérantes, ces cheveux gris en désordre, celte barbe mal peignée, cet œil sincère et intelligent, qui regarde le ciel comme pour y découvrir les lois des mouvements planétaires : c'est le portrait d'un grand homme et d'un honnête homme. Partout se révèlent la droiture et la bonté. Le penseur que nous montre cette toile pouvait être faible, maladroit, essayer de conjurer la haine et d'apaiser l'envie, s'agenouiller même devant elles en perdant toute dignité : il n'était ni fourbe ni vaniteux, ni méchant ni
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iU VAN DTCK ET SES ÉLÈVES.
corrompu. Son image répond avec exactitude aux différents traifs de soD caractère.
Soit que l'on examine la facture de l'œuvre, soit que l'on en considère et analyse l'expression morale, on peut dire sans crainte que personne n'a mieux peint.
Baldinucci raconte que ce tableau fui commandé à Sultermans vers l'année 1636, par un admirateur français du génie de Galilée. Or, la sentence qui le condamnait à une prison perpétuelle avait été prononcée le 21 juin 1633. Le portrait, par suite, dut être exécuté dans la villa d'Arcetri, où le pauvre mathématicien passa le reste de ses jours. II est bien remarquable assurément que Galilée, après tant de tribulations, eiàt gardé cet air de placide bonhomie. La nature ne l'avait point créé pour la lutte : ingénu, doux et sans orgueil, il s'humiliait devant la persécution et demandait grâce. Il renia humblement ses découvertes, dans les termes qu'on voulut, pour satisfaire l'Inquisition : « Moi, Galilée, dans la soixante-dixième année de mon âge, étant constitué prisonnier et à genoux devant Vos Ëminences, ayant devant les yeux les saints Évangiles que je touche de mes propres mains, j'abjure, maudis et déteste l'erreur et l'hérésie du mouvement de la terre. » Quand on lui permit de se relever, il n'eut pas le mouvement d'indignation que lui prête la légende ; il n'était pas homme à frapper ainsi la terre du pied, et à prononcer les paroles dramatiques : E pur si muove ! Loin de commettre une noble imprudence, il dut quitter modestement la salle, conduit par les sbires du Saint-OfCce. Le pauvre grand homme s'estimait heureux d'avoir échappé à la torture et de ne pas avoir en perspective l'affreuse agonie du bûcher.
Quand la mort l'eut soustrait, le 8 janvier 1642, à la haine des Dominicains et des Jésuites, ces deux ordres féroces toujours unis pour combattre la civilisation moderne, Vincenzio Villani,
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élève el admirateur de Galilée, ayant eu besoin d'écrire au lilléraleur français, lui demanda incidemment, par aifection pour son maître, ce qu'était devenue son image. Le savant lui répondit qu'il la considérait comme une des choses les plus précieuses dont sa demeure fût ornée, mais que, si le duc de Toscane n'en possédait pas un double, il serait disposé à lui en faire présent. Viviani communiqua au souverain cette offre généreuse, qu'il ne pouvait manquer d'accepter. Le tableau arriva peu de temps après dans la ville de Florence, où il est resté depuis.
D'autres ouvrages de Suttermans, au palais Pilti et à la Galerie des Offices, arrêtent pour ainsi dire le visiteur malgré lui, comme par un elfel magnétique, et s'animent peu à peu sous le regard. Tel est un personnage de la seconde collection, qui porte un vêtement bizarre et somptueux, aux couleurs voyantes {n° 192). Le catalogue dit que c'est un costume suisse : l'étoffe de soie jaune, les crevés blancs, les aiguillettes rouges ont l'air d'une fanfare du pinceau : on les découvrirait, dans une plaine ouverte, à une demi-lieue. La collerette rabattue, mais empesée, forme un triple étage de mousseline et de dentelles. Cet accoutrement singulier habille un homme vigoureux, à la face large, à la lête puissante, à la mine résolue. Les cheveux bouclent naturellement, des moustaches et une barbe touffue garnissent le bas du visage ; mais les joues sont rasées. Quel type frappant, original ! Quel beau travail de physionomiste, exécuté d'une main ferme et hardie, où se dessine tout un caractère, et quel modèle pour un habile romancier I Walter Scott en eût fait son profit : le personnage aurait quitté sur-le-champ la toile pour entrer dans quelqu'une de ses inventions immortelles el y jouer un rôle aussi vrai que dramatique.
Le spectacle change, mais l'attrait continue. Voici maintenant la princesse Claudia, vue jusqu'aux genoux : elle avait pour père
tS6 VAN DTCK ET SES ÉLfiTBS.
Ferdinand I" de Médicis, pour mari l'archiduc Léopold d'Autriche, dont elle étail la seconde femme. L'artisie exécuta son portrait en 1652, pendant un séjour d'une année qu'il Ot à Inspruck. L'image honore son pinceau, mais comme cette femme distinguée, sérieuse, intelligente, venait en aide à son talent ! Et comme elle est bien posée ! Des boucles abondantes parent sa tête nue, encadrent son front très haut et très blanc, sa figure ovale d'un type allongé : elle réfléchit, elle pense à beaucoup de choses, d'un air calme et digne. Ses mains élégantes et délicates révèlent aussi une nature supérieure. Elle est debout, la main droite appuyée sur une table, tenant un mouchoir de la main gauche. Sa belle robe de velours noir, très simplement ornée de broderies d'argent, atteste un goût parfait ; un joli col de guipure, aussi simple que la robe, forme autour du cou une élégante corolle ; une longue guirlande de perles descend jusqu'au-dessous de la ceinture. Derrière elle, une grande draperie de brocart d'or, très pâle, fait ressortir ses belles formes. Peut-on rêver une plus noble, une plus charmante compagne des bons et des mauvais jours, gracieuse dans la joie, forte dans l'adversité ? Quel artiste a mieux peint, a mieux rendu les qualités morales et intellectuelles, en même temps que l'aspect physique ?
Baldinucci, ami intime de Juste, rapporte qu'il tenait beaucoup à reproduire le maintien des personnages, o II me dit, il n'y a pas longtemps, que chaque individu a son habitude de corps, une manière de se tenir qui lui est propre, et que, si on veut le retracer fidèlement, il importe beaucoup de rendre sa contenance. Cherchant cet effet de propos délibéré, il n'était pas surprenant qu'il atteignit son but. Une anecdote, dont il me fit lui-même le récit, prouve à quel point il réussissait. Ayant exécuté dans la ville de Gênes le portrait d'Ollavio Pallavicini, quelques amateurs eurent l'idée d'en cacher le visage sous un linge, pour le montrer
a d'autres et Toir si on reconnaîtrait le modèle, rien qu'en examinant son attitude : personne ne s'y trompa. Des effigies de dames lui procurèrent à Mantoue le même succès, et tout le monde, à Ferrare, dit le nom du cardinal Cibo, sans apercevoir ses traits (1). » Le grand peintre flamand était donc un observateur parfait de la nature, et même un observateur systématique.
Une Sainte Marguerite assise, tenant dans ses mains un livre et une croix, ne laisse pas de rappeler la facture précieuse, très finie, un peu archaïque, du premier maître de Sutlermans, Corneille de Vos. C'est un charmant petit tableau sur cuivre, peint à la façon des miniatures. La studieuse ermite n'éprouve aucune tristesse : amplement drapée dans des étofifes jaunes, blanches^ bleues et amarantes, elle considère même gaiement le spectateur. Pourquoi fuit-elle le monde, cette belle brune aux traits avenants, aux magnifiques yeux noirs, dont l'épaisse chevelure semble caresser le visage ? Le monde ferait ses délices d'une si opulente nature, ofierle comme une proie aux passions ardentes. Un ciel roux, nuageux et sombre, rehausse par ses nuances amorties les chairs splendides et le brillant costume de l'aimable anachorète. La couleur charmante, la touche fine et moelleuse du tableau séduisent le regard. Aussi l'administration l'a-t-elle couvert d'une glace, comme une œuvre d'élite.
Les seules influences que l'on remarque dans les œuvres de Suttermans sont donc celles de Corneille de Vos et de François Fourbus le jeune. La dernière se trahit encore sur le beau portrait de Ferdinand 11, grand-duc de Toscane, prince mineur quand Juste arriva aux bords de l'Âmo, mais qui ne tarda pas à devenir son protecteur. Ce beau garçon ne parait pas avoir plus de vingtdeux ans; il a un front magnifique, d'une blancheur et d'une pureté idéales, un teint de jeune fille, et porte les cheveux courts,
H) Kotitie de'Profetsori del dùegtiOyi. XW, p. g».
à la Titus. Une énorme fraise tuyautée, empesée, se hérisse autour de son cou. Le personnage est solidement posé sur ses reins. Une armure splendide, en acier poli, ornée partout de bandes damasquinées en or et de moulures du même métal, lui sert de costume. Elle est peinte avec un soin extrême, avec une adresse prodigieuse, comme aurait pu le faire Fourbus lui-même. Le prince se détache sur un fond brun et sombre, un fond nu, sans aucun accessoire. Cette œuvre habile, excellente, sufGrait pour placer l'auteur au premier rang des porirailisles.
Quant à l'opinion qui en fait un vassal, un imitateur de Van Dyck, elle n'a pas plus de valeur qu'une étourderie. N'ayant jamais vu aucun tableau du maître, je l'ai reproduite de confiance, d'après un auteur moderne que je croyais bien renseigné (1). Elle se dissipe comme un brouillard devant les productions de l'artiste. 11 n'y a aucune simïUtude entre les manières des deux peintres. Suttermans avait son domaine, un style original, des allures indépendantes. 11 ne devait rien au fils du marchand de soie, il ne pouvait rien lui devoir. Plus âgé de deux ans, il avait déjà frayé sa rouie, donné à son talent sa forme et ses caractères, quand il se trouva en rapport avec Van Dyck, en un temps où celui-ci cherchait encore sa voie, hésitait encore. Leurs relations furent très courtes, et plus tard, quand le disciple de Rubens enthousiasma les connaisseurs par la magie de son pinceau, Juste ne l'imita pas, ne lui fit aucun emprunt. Surchargé de travail, comblé de faveurs par les maîtres du monde, il garda les procédés qui lui avaient conquis cette haute fortune. La chronologie de ses tableaux prouve qu'il ne modifia jamais sa manière. Il faut donc lui assigner, dans l'histoire de la peinture flamande, non le rang d'un feudataire, mais la place d'un suzerain) qui peut arborer sur son manoir une bannière indépendanlCi
(l}Hti(i}trecI« la Teinture flamandeit. IX, p. 27i
La déférence, l'humilité même, avec lesquelles lui parlait Rubens, prouvent qu'il le regardait comme un chef. L'immense renommée de Pierre-Paul, qui planait sur toute l'Europe, ayant inspiré à Juste le désir de posséder une œuvre de sa main, il envoya son père François chez le maître immortel, pour solliciter de lui quelque toile, une de ses plus petites, de ses plus ordinaires, en offrant de la payer comme il voudrait. Rubens, connaissant la haute position de Suttermans au delà des Alpes, n'avait garde de lui expédier un morceau inférieur : il savait bien qu'il serait examiné par toute la cour avec la plus grande attention. Il exécuta en conséquence une page très soignée, très importante, que les héritiers de Juste cédèrent aux Médicis, et qui orne depuis lors le palais Pitti. Elle donna lieu à une lettre de Pierre-Paul, que nous croyons devoir traduire presque tout entière.
Seigneur 1res illustre et très honoré,
J'espère que Votre Seigneurie aura reçu ma lettre du mois de février, dans laquelle je lui accusais réception de la tragédie et la remerciais de son obligeance.
M. Sctiutter est venu aujourd'hui chez moi, pour m'apporler 142 florinset 14placqs, complément du prix de la toile que j'ai peinte par l'ordre de Votre Seigneurie, et je lui ai donné quittance de la somme. J'ai demandé des renseignements au sieur Annoni, pour pouvoir parler en connaissance de cause, et il m'a dit avoir expédié à Lille ta caisse renfermant le tableau, d'où elle continuera son chemin vers l'Italie. Plaise â Dieu qu'elle vous parvienne en hon état el en peu de temps, comme je l'espère.
Quant au sujet de la peinture, il est très clair, et avec le peu de mots que je vous ai adressés, le resle s'expliquera aux yeux pénétrants de Votre Seigneurie, mieux peut-être que je ne pourrais le faire par mes discours. Néanmoins^ pour ohéir à Votre Seigneurie, je lui en donnerai une brève interprétation. Le personnage principal est le dieu Mars, qui, abandonnant le temple ouvert de Janus (lequel, suivant l'usage des Romains, demeurait fermé pendant la paix), s'élance avec son épée sanglante et son bouclier, menace les peuples de quelque grande catastrophe : inutilement
dame Véous s'offorce de le rcteDir avec des embrassements et des caresses, aidée par une troupe d'Amours. Dans une direction contraire cherche à l'entraîner la Turie Alecto, une torche à la main, escortée de deux monstres, qui sont la Pesle et la Famine, compagnes iaséparables de la guerre. Sur le sol est renversée uoe femme tenant un lulh, symbole de l'harmonie, incompatible avec la discorde; et la mère qui presse son enfant dans ses bras signine que la guerre, corrompant et détruisant toutes choses, tarit la fécondité, la génération et la tendresse. L'architecte culbuté, avec les instruments de son art dans les bras, veut dire que les établissements construits pendant la paix, pour l'usage des citadins et l'ornement des villes, sont ruinés, démolis par la riolence des armes.
Je crois, si ma mémoire est fidèle, que Votre Seigneurie trouvera encore par terre, sous les pieds de Mars, un livre et un papier dessiné, pour dire qu'il écrase les belles-lettres et autres élégances. Il doit y avoir aussi un groupe de dards ou de flèches, avec le cordon dénoué qui les tenait réunis et en faisait l'image de la Concorde, et en outre un caducée et un rameau d'olivier, symboles de la paix. La matrone lugubre, habillée de noir et portantun voile déchiré, qui a perdu tous ses joyaux, tous ses ornements, c'est la malheureuse Europe, accablée depuis tant d'années par des rapines, des outrages et des misères sans nom : elle a pour emblème le globe soutenu par un angelet ou petit génie, et surmonté de la croix, qui représente le monde chrétien. Voilà tout ce que je puis dire, et c'est trop selon moi, car la sagacité de Votre Seigneurie l'eût facilement découvert. N'ayant donc plus sujet de l'entretenir ou de l'ennuyer, je me recommande de tout cœur à ses bonnes grâces, et je reste à jamais de Votre Seigneurie très illustre
Le très humble et très affectionné serviteur,
PlEBRE-PlUL RcDENS.
Cette épître est tout à fait remarquable à un double point de vue : elle trahit d'une manière curieuse la passion de Rubens pour l'allégorie, passion qu'il tenait peut-être du seizième siècle, où on multiplia les livres d'emblèmes et les peintures morales, sentencieuses, instructives ; elle exprime une fois de plus son horreur pour la guerre, si bien justiûée par les barbaries commises en Allemagne depuis l'année 1618 et, aux Pays-Bas même,
vGooQle
SÉJOUR A PLOHENGE. *'M
à toutes les époques de la domination espagnole. En 1614, l'archiduc Albert, d'après un ordre expédié de Madrid, étant intervenu dans la querelle des maisons de Brandebourg et de JNeubourg, qui se disputaient les principautés de Clèves et de Juliers, ses troupes y révélèrent une cruauté folle {!). Pendant une expédition antérieure, que commandait Jules de Mendoza, les bandes féroces du Midï avaient montré la même rage sanguinaire : une seule note de l'historien De Thou fait passer devant les yeux un nuage d'indignation et de colère (2). La protestation allégorique et paciGque de Rubens était donc pleinement justifiée. Quant à l'œuvre, qui orne maintenant le palais Pitti {n" 86), bien qu'elle montre au visiteur une surface un peu trop basanée par le soleil, c'est une production accomplie, faite avec un grand soin, éclatante et moelleuse (3). De ses relations avec Suttermans au bord de l'Arno, Van Dyck avait gardé le plus affectueux souvenir. Quand il sentit diminuer ses forces, quand il vit dans le lointain la mort le menacer du doigt, il voulut posséder une image de l'exilé volontaire, peinte par lui-même. C'était un désir de malade peut-être : son imagination l'entraînait vers des temps plus heureux. 11 lui écrivit donc pour lui demander son effigie ; mais l'hôte de la Toscane jugea trop flatteur pour lui ce désir d'un si grand maître ; une modestie réelle, ou la crainte que son œuvre
(1) « Fieri nullo modo po lest ut qui s leterrima ipaorum facta.slupravirgiDum, matronarumque Tiolaliones enarret; aliquot exhibuisse exempla coutenti erimus. <• Hishria betgicoi-um lumulluum, auclore Erneslo Eremundo, p. 353.
(2) « Anno 1 398. Bucholzi», cuni flliam Consulis vcUcnt comprimere et paler ei auxilio vcnirct, eum interfeccrunt cl postea, alligato patris cadavere ad corpus fiUa}, cam itaper vim sluprarunt. » Htstoriaram sui (empoj-w, etc., I. 1", p. 121.
(3) Le uommé Schutler, qui fut chargé de la payer, en acbelaU d'autres il Anvers pour Suttermans. Les archives de la Ghilde conliGiiiienl une atleslalion en flamaud, dont voici la traduction : — « Reçu du signor André de Schutter six cents florins, pour un tableau représentant la sainte Vierge avec saint François, acheté pur lui pour le compte du signor Soelermans, à Florence. 600 fl. •• L'auteur du tableau n'est pas désigné, comme on voit, et dans la publication des Liggeren on a oublié de reproduire la signature.
ne pût soutenir la comparaison avec celles du peintre favori de Charles Sluart, le fit hésiter. Van Dyck, afin de le mettre en demeure, exécuta sa propre image et la lui expédia. C'était un beau travail, que possède maintenant la Pinacothèque de Munich : elle a servi de modèle au graveur anonyme, qui a buriné le portrait d'Antoine placé en léte de sa notice, dans l'ouvrage de Bellori. Celte gracieuseté cependant ne suffît pas pour vaincre la défiance que Juste avait de lui-même. Van Dyck alors, persévérant dans son caprice, fit un nouvel effort: comme il était à Anvers, après son récent mariage, il peignit la mère de Suttermans, parvenue à un grand âge, mais qui avait conservé un air vénérable et une expression intelligente ; elle avait une main posée sur sa poitrine, l'autre abritée dans un manchon, et portail une de ces grandes fraises, qui étaient encore de mode dans son pays. Pour le coup, l'artiste sommé avec tant de courtoisie se trouva obligé de satisfaire son émule (1).
Suttermans paraissait être d'une faible constitution. En f623, pendant qu'il faisait à Vienhe le portrait de l'empereur Ferdinand II, l'implacable dévot craignit pour la santé du jeune maître,
(I) Du temps de Baldinucci, morl en t69G, le portrait de la vieille dame était retourné à Anvers et appartenait à ses liéritiers. Quant an portrait de Van Dvct maintenant exposé dans la Pinacothèque, il ; est arrivé par suite d'une mysliflcalion ; l'Électeur palatin donna pour l'obtenir, dans le siècle dernier, une mauvaise copie qu'il déclara être un original et qu'on substitua au morceau envoyé d'.inglelerrc. Cette copie affreuse dépare maintenant, à Florence, la collection Inrdivcment Tormèe des portraits des peintres : les chairs en sont verditres, l'œil est dur, sans expression, dépourvu de cils et même, insulte au grand homme ! il est bÛte, vulgaire, eiïaré. Si peu d'indiiidus pourtant se connaissent en peinture, que Hanni, dans la seconde édition de Baldinucci, publiée en t772, a mis en note à propos de l'original ; Non é piu quello, ma un allro tnollo pià bello, donalo dall'Eleltore patatino.
Malgré l'assertion de Baldinucci que la toile, où Van Dyck avait peint la mère de Suttermans, était retournée à Anvers, cette efligie se trouve peut-être encore ."i Florence, dans Is Galerie royale, sous le n* H4. Le catalogue désigne ainsi le tableau : •> Portrait d'une dame qu'on croit la mère de Bubens, grandeur naturelle, par V;i]i Dyck.» Or, la mère de Rubens cessa de vivre en 1609, lorsque Antoine n'avait que dix ans.
qui n'avait que vingt-six ans, et voulut le faire asseoir, lui dit à plusieurs reprises de se couvrir. Mais l'artiste avait trop de tact pour céder aux instances du prince : il continua de travailler debout et la tête nue. Or, ce peintre chétif ne vécut pas moins de quatre-vingt-quatre ans, épousa trois femmes, prit la dernière à l'âge de soixante-neuf ans : c'était une personne toute jeune, dont il eut un fils et une fille. Quand il mourut plein de jours et de gloire, le 23 avril J681 , il fut conduit en grande pompe, avec un splendide cortège, à l'église San Felice in Piazza. Il était entré dans la vie comme protégé par un talisman, et toute son existence ne fut, pour ainsi dire, qu'une marche triomphale.
Un passage de Baldinucci explique, indépendamment de son mérite, la constante faveur que lui témoignèrent les plus grands personnages. Il avait une adresse particulière pour les embellir, tout en conservant la ressemblance : l'examen le plus rigoureux de l'ensemble et de chaque trait, de chaque détail, fait en présence du modèle, ne permettait pas de découvrir la moindre inexactitude : on voyait les mêmes proportions, le même teint, la même physionomie, la même expression, la même attitude, et néanmoins chacun de ces éléments se trouvait idéalisé. On reconnaissait le personnage, on constatait la fidélité rigoureuse, presque mathématique, de la peinture, et l'effigie cependant avait une beauté, une élégance, un noble caractère, qui flattaient l'individu reproduit, lui causaient la joie et la surprise de se trouver si admirable. Baldinucci va jusqu'à dire que ce talent était une sorte de faculté divine {1).
Cet homme si fin, si adroit, d'une tenue si savante et si habile, eut pourtant un caprice singulier, tout à fait déraisonnable, qui prouve que nul ne se laisse impunément guider par la folle du
(1) ■ Art qui a, pour ainsi dire, quelque chose de divin, qu'on ne peut apprendre quand on ne le possède pas. ■ Notitie de' Frofeitori, etc., t. XV, p. S9,
logis, comme le font trop souvent les artistes, en vertu même de leur profession. Au milieu de ses triomphes, de sa vie glorieuse et fortunée, ne voilà-l-il pas qu'il prend à Suttermans la fantaisie de s'habiller en chevalier de Malte, sous prétexte qu'il aimait beaucoup cet ordre militaire ! Il adopte donc pour costume la tunique et le pantalon de velours noir, la grande robe de drap de même couleur, avec des emmanchures qui laissaient passer les bras, s'applique au sein gauche une croix blanche, jette sur ses épaules une écharpe de velours noir, se coiffe tantôt d'un bonnet collant, orné de boutons d'or, tantôt d'un chaperon en velours noir. Mais les statuts de l'Ordre, confirmés par le Souverain Pontife, menaçant de l'excommunication et d'autres mesures disciplinaires tout séculier qui porterait ce vêtement, surtout en public, sans la permission du grand maître, Urbain VIII, dont Suttermans venait d'exécuter le portrait, demanda pour lui l'autorisation ; la grande-duchesse de Toscane fit les mêmes instances, et la mèr« du prince régnant écrivit à son tour en faveur de l'artiste. De si hautes sollicitaUons ne pouvaient demeurer sans efi'et. Juste obtint non seulement le droit de porter le costume des frères hospitaliers, mais les privilèges, grâces et indulgences que le Saint-Siège y avait attachés (1). J'aime à croire cependant qu'il ne porta jamais l'habit militaire de l'Ordre, la cuirasse, la longue épée, le casque à plume jaune, les brassards, les cuissards, les gantelets et le petit manteau amarante fixé sur l'épaule : il eiit été par trop curieux de le voir peindre dans cet attirail.
Le costume dont il est affublé, sur son portrait autographe de la Collection des peintres (n" 218), semble mettre hors de doute qu'il avait un goiat naturel pour les mascarades. Sa belle perruque
(1)" Ula die quohabilum hujusmodi susceperit, privilegiis, graliis etindullis, quibus alii fratres ObedJentite MagJstralis prxdicti ulunlur, poliunturct gaudcnt, quomodoUbct in futurum pari modo uti, poliri, gaudcre possit el valeat. » Lcliie du jiape Vrbain Vlll.
noire à la Louis XIV, un immense col blanc rabattu qui couvre les épaules , une pelisse de soie noire, avec des crevés aui manches, forment un habillement de fantaisie auquel on ne peut assigner aucune date. La main-d'œuvre est excellente : l'artiste a des traits distingués, l'œil ferme et inlclligenl, une mine aristocratique ; les plans du visage sont modelés avec une extrême précision. Malgré l'intempérance du soleil, qui a rôti le fond, qui l'a trapsformé en plaque noire, on voit que la facture a été très soignée : les peintres font toujours de leur mieux, quand ils se représentent eux-mêmes (i).
Un portrait de Jacques Callot, peint par Van Dyck et habilement gravé par Lucas Vorsferman , tranche une question biographique. Après toutes sortes d'aventures singulières, après avoir deux fois quitté sa famille, bien avant sa majorité, pour courir en Italie, et avoir été deux fois ramené au gîte paternel, le célèbre chalcographe en était parti une troisième fois avec le consentemenl des siens, et avait rapidement fait aboutir ses dons naturels à une habileté de main surprenante. De Rome, où il travaillait sous les yeux de Philippe Thomassin, étant venu à Florence, Cosme II l'enrôla parmi ses protégés, lui offrit une pension
{!) Quoique je me sois inlerdit, dans ce Iravail, de relever une foule d'erreurs qui me prenâraicnl trop de place, une méprise offensante pour Van Djcl: m'oblige à sortir de ma rèserre. Le calaloguc du palais Pilti mel son nom sur un double portrait de Charles I" d'Angleterre et de sa femme, qui occupent la même toile ; ils sont placés c6te à cdlc, sous deux arcades en plein cintre, et sépares par une colonne ornée d'une torsade. Jamais Van Dyclc n'a peint de cette manière : l'œuvre est de Suttermans, On voit bien que les deux effigies n'ont pas été tracées d'après nature : elles ne ressemblent qu'à moitié. Henriette n'avait pas l'œil et les cheveux si noirs ; les veux du prince n'étaient pas d'un vert sombre. Ce n'est pas son nez, sa bouche, ni son regard ; sa lèvre inférieure n'avait pas cette saillie autrichienne. Le soin excessif, avec lequel sont rendues les volumineuses guipures des deux personnages, sont dans Tesprit et la manière de François Fourbus le jeune et de Suttermans, et ne rappellent nullement la facture de Van Dfck.ll y aune dure opposition de la lumière et de l'ombre, qu'il n'aurait pas aimée. C'est un Iravail de commande, exécuté peut-être pour le grand-duc de Toscane d'après une autre image, ou même d'après un dessin et des noies manuscrites (n* t50).
et le logement. Et tous les chroniqueurs des beaux-arts ont répété qu'il abandonna l'Italie peu de temps après la mort du grandduc, c'est-à-dire en 1620. Mais il était encore sur les rives de l'Arno, lorsque Van Dyck y fit une résidence passagère, puisque l'artiste des Pays-Bas eut le temps de se lier avec lui et de peindre son image. « Il rentra en Lorraine en 1622, précédé d'une brillante réputation, » dit M. George Duplessis dans les Merveilles de la gravure. Le portrait de Callot par le grand élève de Bubens confirme son assertion.