VOYAGE A TURIN ET EN SICILE; DERNIÈRE RÉSIDENCE A GENEE
Après huit mois de séjour environ sur les bords du Tibre, Van Dyck partit pour Gênes, où on attendait impatiemment son retour. Mais il prit la route de terre, voulant voir sur son chemin Sienne, Pise, Lucques, Parme, Plaisance et autres villes fameuses, que le génie a pavoisées de brillants tableaux. L'école de Parme, les suaves productions du Corrège devaient surtout l'intéresser. Il comptait d'ailleurs pousser jusqu'à Milan, jusqu'à Turin, pour se rabattre ensuite vers la Méditerranée. Dans ces villes industrieuses et commerçantes, il retrouvait les goûts, les habitudes, les destinées de sa patrie : une activité perpétuelle, une adresse de main, une ingéniosité d'esprit, un amour du beau, qui, après s'être exercés dans le domaine de la vie réelle, dans la fabrication des étoffes, des meubles, des tapis, de la vaisselle, des bijoux, des vases d'or et d'argent, montaient plus haut, s'épanouissaient en créations idéales, en peintures, en sculptures, en musique, en splendeurs architecturales. Non seulement il voyait partout les objets nécessaires à la vie, les boutiques pleines de denrées, les ports pleins de navires, les rues pleines de
monde, les routes couvertes de cbariots et de voyageurs, mais le pinceau, l'ébauchoir, le ciseau travaillaient partout; les commandes affluaient de toutes parts, et cet encouragement suprême pour les hommes d'élite, l'intérêt de la foule, ne manquait à personne. Les artistes se sentaient vivre avec la nation et sentaient que la nation vivait en eux. Fêlé, admiré, sollicité. Van Dyck prenait part à cette vie exubérante, se pénétrait de la lumière et de la chaleur qui répandaient autour de lui la fécondité.
Fendant cette nouvelle excursion, le hasard lui fit rencontrer en chemin la comtesse d'Arundel, femme du célèbre amateur, qu'il avait connue chez Rubens, pendant que Pierre-Paul exécutait son image, et qui lui témoigna une vive sympathie. Dans son admiration, elle semblait ne pouvoir plus le quitter; elle lui tint compagnie à Milan, à Turin, et déploya toute son éloquence pour le déterminer à la suivre en Angleterre. Mais ses efforts demeurèrent inutiles : Van Dyck, tout en la remerciant de son extrême bienveillance, lui déclara qu'il avait donné sa parole de retourner à Gènes et voulait tenir sa promesse. Lady Arundel fut donc obligée de partir seule.
Antoine fit au pied des Alpes un séjour de quelque durée. Les princes de Savoie s'emparèrent de lui, à Turin, et occupèrent son pinceau. Il reproduisit sur la toile Charles-Emmanuel 1", duc régnant, son héritier présomptif Viclor-Amédée, premier du nom, et son cinquième fils, Thomas de Carignaa, né en 1596, mort en 1656, qui combattit d'abord la France, puis se déclara pour elle, commanda une de ses armées en Italie et eut quelque temps sous ses ordres le fameux Turenne. Les images du père et du frère aîné décorent sans doute les appartements de la famille ; on ne voit au musée de Turin que l'effigie de Thomas, mais c'est une œuvre capitale.
Le prince, vêtu d'une armure complète, monte un cheval
blanc à tous crins, qui se cabre : autour de lui flotte une écharpe couleur de vin vieux. Il porte dans sa main droite un bâton de commandement et, le bras clendu, fait un geste d'autorité. Une énorme collerette, à profondes dentelures, couvre le baut de la cuirasse. Les cheveux bruns, naturellement bouclés, ondoient en abondance autour des épaules. La belle couleur de vin vieux reparait sur la selle, mais d'une nuance plus sombre. Une colonne, un massif d'architecture, une grande draperie olive et un pan du ciel moiré de nuages composent le fond. Le prince est un bel homme, aux traits réguliers, au front pur, à l'œil noir et avisé ; il porte de petites moustaches et une impériale.
Des écrivains, qui n'avaient pas étudié Van Dyck, ont prétendu que l'image équestre du marquis François de Moncadc, au Louvre, est son plus beau portrait de ce genre. Ils n'en avaient peutêtre vu aucun autre. L'efOgie de Turin me paraît bien supérieure. L'attitude en est plus animée, la couleur plus riche et plus vive, le clair-obscur plus énergique ; le calme du marquis ressemble à de la froideur. Le cheval du prince Thomas aussi est magnifique et d'une vigueur de tons admirable. Je doute qu'on puisse avec une pareille donnée obtenir plus d'effet. L'exécution d'ailleurs ne rappelle aucun maître : c'est une facture particulière, propre à Van Dyck(l).
La Madeleine repentante, prosternée devant Jésus, atteste au contraire ses obligations envers Rubens. Le Messie est debout, à moitié drapé dans un manteau amarante ; la pécheresse s'incline devant lui comme une personne accablée de douleur ; Pierre-Paul ne l'aurait pas autrement dessinée, avec ses cheveux d'un blond
(1) H. S'alla; L. 2'°, 36c. ; toile. Les autres tableaux représentant des membres de la famille ducale n'ont aucun intérêt; le n*7 est uneco^e, le n« 349 l'œuvre d'un imitateur; les numéros 8 et 26 ont été vernis, dévernis, repeints et restaurés tant de fois que le travail original a presque enliërement disparu.
pâle, ses chairs surabondantes, ses deux mains appuyées sur son énorme gorge. Trois apôlres occupent le second plan, et l'un d'eux, bien avant le supplice du Fils de l'homme, tient une croix parle fût, contrairement à toute logique. Le visage tourné vers ses disciples, le maître miséricordieux fait un geste de la main droite et semble prononcer les fameuses paroles : « 11 lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé. » Saint Pierre, quoique d'une nature peu sentimentale, trouve cette clémence si belle qu'il en joint les mains d'attendrissement et d'admiralion. Le Christ est doux, bienveillant, un peu trop naïf dans sa mansuétude; le visage de Madeleine, trop rougi par les larmes. Le motif a donc été conçu avec un prosaïsme qui étonne sous le pinceau de Van Dyck et montre combien son inspiration personnelle était, en général, plus noble, plus distinguée que celle de Rubens. L'œuvre a tous les mérites de l'école, une exécution ample et fastueuse, mais rien de plus (1).
Après avoir terminé ses travaux pour la famille ducale, le peintre flamand traversa les Apennins, descendit à Savone et rentra dans la ville de Gènes par-le chemin de la Corniche : il s'établit de nouveau chez son ami Corneille de Wael.
Pendant son voyage et surtout pendant qu'il habitait Ftome, il avait entretenu avec Paggi, comme l'avait fait précédemment Rubens, une correspondance amicale. Le peintre italien, déjà vieux, étant mort en 1627, un nommé Alexandre Magnano réunit toutes les lettres qu'il avait reçues de l'élève et du maître. Au siècle dernier, l'Anonyme regrettait de ne pas savoir ce qu'était devenue cette collection. Userait très imporlantdela posséder. Elle nous apprendrait une foule de détails curieux, nous ferait pénétrer dans la vie intime du jeune maître sur le sol italien. Quand je
(t) Hauleur: f.S?; largeur: i",44; loile. D'antres peialures de Van Dy<^k ornent le musée de Turin, mais le moment n'est pas venu de les examiner.
184 VAN DTGK ET SBS ÉLÈVES.
partis moi-même pour le pays où fleurissent les citronniers,
Ob l'orange mûrit dans son feuillage obscur,
je me proposais de la chercher, j'espérais la trouver à Gènes, ûu dans la bibliothèque publique de la ville, ou dans la bibliothèque de rUoiversité. J'ai feuilleté en vain les catalogues des deux établissements, questionné en vain les directeurs. Ils n'avaient jamais entendu parler durecueil de Magnano, il n'en existe aucune trace. Depuis lors, j'ai prié le sénateur et critique italien Tullo Massarani de vouloir bien continuer la perquisition : peut-être sera-t-il plus heureux que moi.
Un second recueil de lettres nous fournirait encore de précieux renseignements, éclairerait tout le séjour de Van Dyck à Gênes, si on pouvait le découvrir. Les épîlres étaient adressées par Corneille de Wael à un célèbre amateur d'Anvers, nommé Lucas van Uffel. 11 y parlait beaucoup de Van Dyck, de ses faits et gestes, de ses travaux, de ses relations avec les amateurs de la ville. Ces lettres existaient encore en 1 780, les héritiers du destinataire les ayant conservées :- l'historien anonyme du peintre des grands seigneurs les avait lues, mais son mépris pour les anecdotes, « qui ne servent, dit-il, qu'à amuser les sols et les désœuvrés, » ne lui permettait pas d'en extraire une foule de circonstances, biographiques et autres, que l'on recherche soigneusement de nos jours, et avec raison : car un incident minime renferme souvent un trait de caractère, les petites choses expliquent parfois les grandes, et les détails colorent le récit des événements. Notre artiste était lui-même très lié avec l'amateur Van UlFel. Une de ses eaux-forles, qui représente le Titien auprès de sa maîtresse, porte cette inscription :
« Au très illustre, magnifique et honorable seigneur sire Lucas
van Uffel, en témoignage d'affection et de sympathie cordiale, Antoine Van Dyck dédie ce portrait fidèle de l'unique Titien, comme à son patron et ami intime (1). >»
Un amateur d'Anvers, M. Kums, a eu l'extrême obligeance de chercher pour moi les derniers rejetons de cette famille et n'en a pas découvert un seul. Peut-être le nom . s'est-il éteint par suite d'alliances féminines ; une plus longue investigation, en ce cas, pourrait aboutir à d'heureuses conséquences.
Enfin un troisième moyen d'information, plus précieux encore, nous mettrait en communication directe avec Van Dyck, nous ferait pénétrer dans son intelligence même et connaître les principes qui guidaient son travail. « Outre ses copies et ses esquisses, il rapportait un album rempli d'observations sur son art et de nombreuses études qu'il avait faites, principalement d'après les tableaux du Titien et les portraits de Sophonisbe de Crémone. Cet album appartient aujourd'hui au duc doDevonshire. » Ce passage était écrit par l'Anonyme vers 1780; en 1842, John Smith, dans le supplément au catalogue des œuvres du fameux portraitiste, donna le même renseignement (2). Il y avait pour moi un intérêt capital à savoir si ce document précieux existait encore, si je pourrais y étudier les opinions de Van Dyck en matière d'art, sans aucun intermédiaire entre lui et moi. J'écrivis, par suite, au duc de Devonshire et le priai de me dire si l'important volume se trouvait dans la bibliothèque de sa famille ; le 22 mars 1878, je reçus le billet suivant :
(I) Voici le texte mâme de l'inscriptioD, que j'ai traduite: Al moUo illustre, magnifco et o$$ervatidis$imo Signor il iignor Lucas van Uffel, in tegno d'a/fectione et inclinatione amorevolt, corne patrom et singularisiimo amico suo, dedicato il vero ritratto âel tmico Titiano. Ant. van Dj/ck. — A Bonenfant exeu.
(t) A book, conlainiDg Dumerous sketchea and studies by Van Dyck, made during bis joarney and résidence in Italy, is in Ihe library of bis Grâce tbo Duke of Devonsbire, at Chatsworth. Catalogue raisonni, etc., t. IX, p. iOi.
« Monsieur,
« En réponse à voire lettre, j'ai le regret de vous informer que l'album de Van Dyck, qui appartenait jadis à ma famille et que je croyais devoir être encore en ma possession, a malheureusement disparu. On a cherché soigneusement le volume, mais jusqu'ici sans aucun résultat.
«Je suis, Monsieur, votre très dévoué serviteur,
« Devonshire. »
Cette fâcheuse nouvelle me causa un si grand désappointement, que je priai le duc de vouloir bien faire recommencer la perquisition. Il eut l'extrême obligeance d'y consentir. Mais la seconde recherche fut inutile comme la première: le 18 août, la lettre suivante me l'annonçait :
« Le duc de Devonshire présente ses compliments à M. Michiels et lui exprime ses regrets de ce qu'une nouvelle recherche du livre perdu ne lui en a fait découvrir aucune trace. Le duc savait que sa famille a possédé autrefois ce volume et regrette qu'il n'en soit plus ainsi, selon toute apparence, non seulement à cause de la perte qu'il éprouve, mais parce qu'il se serait fait un plaisir d'être ulile à M. Michiels en le lui communiquant. »
J'avais donc renoncé à tout espoir, lorsque le 25 septembre je reçus un nouveau billet.
« Lady Louise Egerlon présente ses compliments à M. Michiels et lui demande la permission de l'informer qu'elle a récemment entendu dire que l'album de Van Dyck a été acheté par feu lord
Dover et se trouve maintenant en la possession du vrcomie de Clifden, dont voici l'adresse : Dover- House Whitekall, London. Si iM. Michiels désire le voir, il lui sufGra d'écrire au colonel Stirling, Dover-House, en indiquant le jour et l'heure où il pourra se présenter. »
L'aventure se compliquait ; le volume myslcrieusement disparu avait donc été mis en vente, et j'apprenais au moins dans quel asile honorable il avait été abrité par le destin. Malheureusement je me décidai un peu trop tard à faire une nouvelle tentative : c'est le 14 avril de cette année seulement que j'écrivis au colonel Stirling : le 16, il m'adressait une réponse obligeante, où il m'apprenait que l'album de VanDyck se trouve effectivement à Dover- House et ajoutait :
« Si vous devez venir à Londres et désirez l'examiner, soyez assez aimable pour écrire auparavant et indiquer l'époque. « Je serai absent de Londres tout le mois prochain ; si voua veniez dans cet intervalle, ayez la bonté de vous adresser à ma femme, la vicomtesse Clifden, et de designer le jour où vous pourrez prendre connaissance du volume.
« Croyez-moi, Monsieur, votre tout dévoué
« N. G. Stirling. »
Voilà où en est l'affaire : suspendre l'impression de mon ouvrage, partir soudainement pour Londres, c'est difflcile ; je vais attendre le dénoument de l'épisode et raconterai à la fin du volume si je n'ai pas élé déçu dans mon espoir de connaître la pensée intime de Van Dyck, sur les questions qui l'intéressaient le plus.
Ce fut pendant sa seconde résidence à Gênes qu'il exécuta.
outre un bon nombre de porlraits, la plupart des grands tableaux d'histoire que nous avons déjà mentionnés, le Saint Sébastien du palais Balbi, la Sainte Famille du palais Durazzo, la Bacchanale du palais Gentile, le Couronnement d'épines du palais Spinola, Coriolan implore' par sa mère et sa femme ei le Sauveur crucifié du village de Pagana, près de Rapallo.
Tant d'œuvres supérieures, qui éblouissaient et charmaient le public impartial, mirent en fureur les jaloux. Si l'artiste inspiré avait entendu à Rome le sifflement des envieux du Nord, il entendit à Gènes celui des vipères méridionales. La nature a prodigué dans tous les pays ce genre de reptiles. Au bord de la Méditerrannée, ils allaient répétant que son dessin était incorrect, qu'il ne savait pas composer un tableau et que sa couleur a seulement de lointaines analogies avec la nature. Van Dyck méprisa la malignité de ces bétes venimeuses, comme il avait méprisé à Rome la haine des incapables. 11 n'ignorait pas ce que Rubens lui-même, le grand Rubens, avait dû supporter de ses antagonistes d'Anvers, qui étaient d'autres hommes pourtant que les barbouilleurs de Gènes. Il avait adopté, il pratiquait la fîère et ingénieuse maxime de Pierre-Paul: «Faites bien, vous aurez des jaloux; faites mieux, vous les confondrez. »
Cependant la réputation de Van Dyck avait franchi la mer, était parvenue jusqu'en Sicile. Le vice-roi du pays, Philibert-Emmanuel de Savoie, grand prieur de Caslille, le sollicita de venir à sa cour, dans la ville de Palerme. Bien loin de refuser, le jeune artiste s'embarqua, en 1624, pour l'île à demi africaine. Le prince l'accueillit avec les marques de la plus haute estime et lui demanda aussitôt son portrait. Quelques seigneurs imitèrent son exemple, puis les demandes de travaux se multiplièrent si bien qu'Antoine résolut de faire un assez long séjour dans la capitale maritime. Mais ta peste y descendit comme un ange exterminateur. Elle fut d'abord
vGooQle
pour l'arliste l'occasion d'une nouvelle commande. La confrérie du Saint-Rosaire, voulant obleair la protection de la Vierge et de Sainte Rosalie, avait fait vœu de leur consacrer dans sa chapelle un tableau, où elles seraient toutes deux représentées. Sainte Rosalie a la spécialité de guérir les contagions. Par suite d'un heureux hasard, on venait justement de découvrir son corps dans une grotte, conservé d'une façon admirable, bien qu'elle fût morte depuis cinq cents ans. Elle était appuyée sur un coude et tenait à la main un rosaire. Une couche pierreuse, qui enveloppait tous ses membres, l'avait préservée de la décomposition. Celte momie prodigieuse fut découverte au mois de juillet 1624. La confrérie du Saint-Rosaire chargea Van Dyck de peindre le tableau. S'étant armé de courage, il l'avait ébauché, quand la furie invisible, qui décimait la population, abattit sous ses coups le vice-roi Philibert, âgé de trente-six ans. Le peintre, ayant lui-même éprouvé quelque malaise, jugea nécessaire de partir. Il emporta son œuvre commencée, avec l'intention de la finir à Gênes.
Le fléau continuant ses ravages, on prit la résolution d'employer les grands moyens. On enleva de sa grotte le corps de sainte Rosalie et l'apporta solennellement dans la ville de Palerme, le 8 mars 1 625 ; à l'instant même la peste cessa, tant il est profitable de s'adresser aux bienheureux qui exercent une spécialité.
Van Dyck termina tranquillement son œuvre et la fît partir pour l'île volcanique. Il y avait représenté, suivant Bellori, la Vierge au milieu d'une troupe d'anges qui tiennent des couronnes, et au-dessous saint Dominique, avec les cinq vierges béatifiées de Palcrme, parmi lesquelles se trouvent sainte Catherine et sainte Rosalie ; auprès d'elles on voit un petit garçon qui se bouche le nez, à cause de la puanteur qu'exhale une tête de mort
placée à terre, indice du fléau dont la ville fut miraculeusement délivrée {!).
Lorsque Van Dyck fut retourné dans les Pays-Bas, les Jésuites d'Anvers lui demandèrent de traiter le même sujetpourleuréglise ; pendant que le jeune artiste aidait Rubeas à en décorer les voûtes, le supérieur Jacques Tirinus avait promis qu'il lui ferait plus tard une commande, el il tint parole. Ce tableau ayant élé gravé par Paul Ponlius, nous pouvons le décrire avec exaclilude. Dans l'angle d'une colonnade, la Vierge est assise entre saint Pierre et saint Paul, qui se tiennent debout. Saint Pierre, portant à la main les clefs emblématiques, lève les yeux vers le ciel et regarde les angelels qui jettent des fleurs, pour honorer les graves personnages placés au-dessous d'eux; saint Paul, appuyé sur une longue épée, considère attentivement Rosalie. Elle est agenouillée devant la fille de David, qui porte sur ses genoux le petit Emmanuel, tenant dans ses mains une couronne de roses, dont il va parer la médiatrice. C'est une énorme femme, drapée dans un immense costume de soie et de brocart. Ses deux genoux sont posés sur une marche de l'estrade où trône la Vierge ; elle appuie de sa main droite un rosaire contre sa poitrine ; ses longs cheveux dénoués, mais non bouclés, inondent son cou et ses épaules. Elle a un type bizarre et peu agréable, un front fuyant, qui met en saillie comme une bosse la région de l'arcade sourcilière, un nez d'une vilaine forme, une bouche peu avenante, un dessous de menton volumineux qui va se perdre dans le cou. Était-ce le portrait de la momie, qu'on avait imposé à Van Dyck l'obligation de reproduire ? Cette hypothèse le disculperait d'avoir adopté un si triste modèle. La figure principale étant peu attrayante, l'image entière s'en trouve comme déflorée : le charme manque
{^]Vite de" Pittori, SeuUori, etc., p. 257.
vGooQle
là OÙ il devrait surloul exercer sa magie. Devant la sainte, une tête de mort indique le pouvoir spécial qu'on lui allibue ; derrière elle, un ange soulève une corbeille pleine de roses.
Celle toile iraporlanle fut placée dans la grande salle de la maison professe des Jésuites. Après l'abolition de l'Ordre, le Gouvernement autrichien la fit transporter dans la galerie de Prague ; elle orne maintenant le musée de Vienne (1).
Après avoir expédié en Sicile le tableau de Palerme, Van Dyck mit aussitôt la main à d'autres ouvrages. Quelques mois encore il travailla pour les citadins, puis jugea le moment venu de retourner dans sa patrie. Mais, avant de se mettre en chemin, il voulut donner un témoignage de reconnaissance aux frères 0e Wael. Il les peignit l'un et l'autre sur une même toile, et leur fil en outre présent de deux tableaux : l'un qui figure la Vierge tenant ie petit Jésus entre ses bras {peut-être le n" 384 du musée de Turin) ; l'autre, un Jeune Silène ivre, monté sur une panthère, escorté par une troupe d'enfants et accompagné d'un faune qui porte des fruits dans un vase (2).
Les portraits réunis des frères De Wael ont été gravés par Wenceslas Hollar, d'après l'esquisse que Lucas avait rap-
(1) La gravure de Paul Pontiusest dédiée à la Vierge et àlaConrrérie des célibataires anTeraois, fondée en 1627 par les Jésuites ; le peintre y avait été affilié en 1 628, le tableau fut exécuté en 1629. Sous la dédicace se trouve racontée en latin l'histoire prodigieuse de sainte Rosalie et de son miracle instantané. La toile a 8 pieds 8 pouces de hauteur, 6 pieds 8 pouces de largeur. Elle ne fut payée que 30!J (lorins à Van Dyck.
(2) Le Silène, qui ornait à la fin du dix-huitième siècle le palais Gentils, a été repro- • duitdans la ville même par un chalcographe peu connu; l'estampe porte l'inscription
suivante :
PeriU"' oc nobU. viro Erancisco GrimaUo, Patritio Qmuenso, Picturx et omnium artium admiratori, Duo et patrono suo coUndis^', hanc Sîleni hisloriam, sert incisam, hilartialis symbolum, C. de Wael, XenioUergo D. Dedicatque. Genuœ NovembrU 1628.
Ce qui veut dire :
« Au très illustre et noble sire François Grimaldo, patricien génois, admirateur de la peinture et de tous les arts libéraux, son très honorable seigneur etpatron. C. de
t9i VAN DYCK ET SES ÉLÈVES.
portée à Anvers; l'estampe nous le montre assis, le bras droit posé sur l'appui d'un fauteuil, ayant derrière lui son frère Corneille, qui se lient debout et le désigne de la main droite. Tous deux, coiflfés à la Titus, ont les cheveux noirs : leurs bonnes et douces figures respirent la bienveillance. Corneille surtout a une aimable physionomie, l'expression ouverte d'un homme loyal et des yeux caressants. Ils ne ressemblent pas plus à leur père, au physique et au moral, que les premiers rayons du malin à la nuit d'où ils sortent. La belle planche in-foHo, qui reproduit leurs traits, porte l'inscription suivante, dont je supprime les abréviations :
Lucas et Cornélius de Wael, antverpienses, fratres germani^ Joannis filii, qui pictoriam artem kœreditario jure consecuii, hic ruralium, ilîe omnigemim precipueque conflictuum reprœsentator (I).
Ce qui veut dire : « Lucas et Corneille de Wael, anversois, frères germains, fils de Jean, qui avaient hérité par droit de
Wael offre et dédie, comme un Taible présent, celle image de Silène gravée sur cuivre, emblème de gaieté. Gûnea, novembre 1628. » ■
On se rappelle sans doute que Rubens avait dédtë à un autre membre de la même Taraille, Don Carlo Grimaldo sonouvrage intitulé: les Palais antiques de Gênes.
Le premier état de cette gravure porte ces indications d'origine :
Ant. vanDych inv. — D. Bnmn Argentoralensii seul.
Ce nom de graveur est un problème. S'agit-il d'Iaaac Biunn, que l'on dit né k Presbourgvers 1590, qui s'établit à Strasbourg dans le dix-seplième siécleî Mais alors que gigniDe l'iniliale D, qui ne peut s'accorder avecle prénom Isaac? Le moi Argentorutensis, Strasbourgeois, est assez remarquable. Y avail-il à Gônes, en 1628, un Daniel, Denis,
David Urunn, originaire de Strasbourg, suivant sa propre déclaration 7 11 faut bien
l'adroeltre. En ce cas, il y a eu deux graveurs du nom de Brunn.
Le second état porte l'indication : Gillis Hmdricx eaxudit Antverpix: elle prouve que la planche avdt été transportée de Gènes à Anvers.
(I) On lit ces trois signatures au bas de l'estampe '.
Anl. van Djck Eques pinxit. — W. Hollar Tecil (646. — J. Meissena exe.
R. Gaywood a copié cette planche de son maître W. Uollar.
FIN DU SÉJOUa EN ITALIE. !93
naissance le talent du pinceau : celui-ci rëprésenlait des scènes ebampètres, celui-là des motifs de tout genre, mais principalement des combats. »
Le tableau original, en grisaille, qui a servi à faire l'estampe, se trouvait, au commencement du siècle dernier, dans le cabinet de M. de Reuver, à La Haye, et fut vendu vers 1750 au landgrave de Hesse, avec toute la collection, comprenant 68 morceaux, pour la somme de 40,000 florins : il est maintenant dans la galerie de Cassel, où il porte le n" 297. Ce modèle, peint sur bois, a les mêmes dimensions que la gravure (t). Il doit être la réduction de la toile, où les personnages étaient représentés de grandeur naturelle.
L'ancienne collection électorale, tombée maintenant au pouvoir de la Prusse, renferme deux tableaux dus à Corneille de Wael : l'un, qui figure un combat entre des Islamites et des Chrétiens, dépasse les proportions habituelles de ses œuvres, car il a 6 pieds 6 pouces de haut, sur 8 pieds 10 pouces de large; l'autre toile représente une scène populaire : on y voit un charlatan vénitien sur son estrade, qui harangne ta foule, en prônant ses drogues; quelques-uns de ses auditeurs portent des masques, d'autres sont habillés en Turcs (2). Je n'ai aucune donnée sur le style et la facture de ces ouvrages.
Le moment est venu pour nous, comme pour l'artiste anversois, de quitter les chaudes régions qu'illumine et brûle le soleil. Antoine van Dyck, -ayant fait ses adieux à tous ses amis et
(I) Hauteur: 10 pouces 1/i ; largeur : 9 pouces.
(2) Hauleup; 2 pieds 4 pouces-, largeur: i pied 7 pouces; toile. Henlionnons encore doux dessins : le premier, qui Rgure Vlntérieur d'un cabarel avec des soldais, se trouve i'i Dresde el a élé photogcophié par Braun (u" 273 de son catalogue] : i! esl dû à Corneille de Wael. L'autre, qui représente l'Inférieur d'une prison, est de son père, Jean de Wael, el se trouve dans la Galerie des Oriices, à Florence; il a aussi 616 photographié par Braun (n" 1010 de son catalogue).
connaissances, pressé les mains des deux frères qui l'avaient si bien Iraité, monta enfin à cheval et prit la route de Marseille, où il arriva le 4 juillet 1625. Il avait passé en Italie trois ans sept mois et quelques jours.
^V. B. — Comme nous n'aurons plus occasion de parler des frères De Wael, nous croyonsdevoir apprendre au lecteur comment se termina pour eux la fantasque épreuve de la vie. Lucas mourut le 23 octobre 1661, âgé de soixante-dix ans, et fut enterré, comme son père, sous les voûtes de l'église Saint-André. Depuis 1642, il était administrateur de la chapelle de la Vierge, dans le même monument. Son frère Corneille ne tarda pas à le rejoindre. De Bie prétend qu'il habitait encore la ville de Rome en 1660; mais il Qnit ses jours à Anvers, comme l'atteste le payement de sa taxe mortuaire. Il faisait donc partie de la ghilde, bien que les registres ne mentionnent point la date de son admission. Purent-ils mariés ? Eurent-ils des enfants ? Nous n'avons à cet égard aucun renseignement positif, mais on trouve inscrits dans les archives de Sainl-Luc : Antoine de Wael, peintre, qui entra chez Jean Boots en 1641-1642 ; Philippe de Wael, reçu franc-maître, comme fils de maître en 1647-1648.
vGooQle