‹ Van Dyck et ses élèvesChapitre 19 sur 75 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

RETOUR DE ViN DÏCK DANS LES PAÏS-BAS, — SON ÉTONNEUENT ET BA DOULEUR. TABLEAUX DRAMATIQUES.

Avant de s'acheminer" directement vers les Pays-Bas, Van Dyck fll encore une halte dans la ville d'Aix, en Provence, où il fut reçu à bras ouverts par le célèbre Peiresc, le savant le plus universel de l'Europe et l'ami particulier de Rubens. Lorsqu' Antoine arriva chez lui, au mois de juillet 1625, il y avait trois ans et demi qu'il était lié avec Pierre-Paul, comme le prouve la lettre suivante, écrite de Paris à Gevaeris et datée du 26 février 1622:

H Monsieur , . « La bienveillance de M. Rubens, que vous m'avez procurée, m'a comblé de tant de bonheur et de contentement que je vous en debvray des remerciements tout le temps de ma vie, ne pouvant assez me louer de son honnestelé, ne célébrer assez dignement l'éminance de sa vertu et de ses grandes parties, tant en l'érudition profonde et cognoisçance merveilleuse de la bonne antiquité, qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du

monde, non plus que l'excellence de sa main et la grande doulceur de sa conversation, en laquelle j'ay eu le plus agréable entrelien que j'eusse eu de fort longtemps, durant le peu de sesjour qu.'il a faict icy. Je vous porte une grande envie d'avoir la commodité que vous avez d'en jouyr d'ordinaire comme vous pouvez, mesme à ceste heure que vous avez acquis une nouvelle charge dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous n'espériez. Je vous félicite de bon cœur l'un et l'autre et prie à Dieu qu'il vous en face longuement jouyr, vous suppliant de me continuer les mesmes bons offices en son endroict et me conserver en l'onneur de ses bonnes grâces et des vostres. »

A partir de ce moment , Rubens et l'afTectueux Provençal entretinrent une correspondance suivie : on a imprimé un grand nombre de leurs lettres, dont aucune par malheur ne mentionne Van Dyck. Peiresc n'en fut pas moins charmé de recevoir le disciple favori de Pierre-Paul : il fit même tout son possible pour le garder près de lui le reste de l'été ; mais le peintre était las de son exil volontaire, éprouvait un impatient désir de revoir les bords de l'Escaut. Lé jurisconsulte ne put donc le retenir que très peu de temps. Van, Dyck exécuta le portrait de son hôte, cela va Bans dire, et ce portrait a été gravé par Lucas Vorslérman. Le conseiller au Parlement de Provence est debout, représenté à mi-corps, devant une table où se trouvent deux volumes fermés ; on ne voit pas sa main droite; la gauche, appuyée sur un des volumes, froisse un papier. Il a pour costume une grande siinarre flottante et un petit bonnet de soie, à peine plus volumineux qu'une calotte. Le type de la figure est singulier, original. Un grand front, d'une belle forme, un long visage, un long nez, un menton en pointe, des moustaches et une barbe effilée composent un ensemble qui a quelque analogie avec la tète d'une chèvre. Le regard est intelligent, bon et tranquille. La planche porte le

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nom de Lucas Vorsterman {!) : quant à l'original, Dieu sail ce qu'il est devenu!

La visite d'Antoine à Peiresc'a été ignorée jusqu'ici de tous les historiens et chroniqueurs. On aurait pu la deviner, en se demandant où le magistrat français a posé devant le peintre anversois ; mais on n'a eu garde de s'adresser une question si naturelle.

Après avoir terminé le portrait de son hôte, Van Dyck lui fît ses adieux et continua sa route vers les gras herbages de la Flandre. Paris même n'eut point assez de prestige pour l'arrêter : « il y séjourna peu », dit le biographe anonyme, « et atteignit Anvers à la fm de septembre.»

Son père, François van Dyck, était mort en son absence. Tombé malade au mois de novembre 1622, il avait été soigné, flatté, choyé par les sœurs dominicaines, établies récemment à Anvers. Sara Derkennis, la supérieure, était une habile créature, qui savait tirer son épingle du jeu. Touché de leurs démonstrations amicales, il exprima sur son lit de mort, soit dans son testament, soit devant témoins, le vœu que son fils, après son retour, exécutai pour elles un tableau religieux; puis son intelligence bigote s'éteignit dans les visions, le 1" décembre, et son corps fut enterré sous les voûtes de la cathédrale. Son exhortation . était une lettre de change que les nonnes avaient adroitement tirée sur le pinceau d'Antoine, pour décorer leur église sans bourse délier. La tâche plut médiocrement à l'artiste, qui pensa en luimême que le défunt aurait pu lui laisser un plus agréable souvenir. Il tarda, il traîna l'atTaire en longueur : les Dominicaines furent réduites à évoquer l'ombre de son père, à stimuler sa conscience, et un jour, en 1629, pressé par l'abbessc et par ses

(() Et celui de l'éditeur, Harlin van den Euden : qd en connaît trois étals.

scrupules, il réalisa le vœu de François van Dyck. Mais le tableau même porte la trace de sa mauvaise humeur : il y mil sur une grosse pierre l'inscription suivante, qui dénote le sentiment de contrainte avec lequel il obéissait : Ne patris suimanibus tei-ragravis esset, hoc saxum cruci advoîvebat et huic loco donabai Antonius vati Dyck; c'est-à-dire : « Pour que la terre ne pesât point lourdement sur les restes de son père, Antoine van Dyck a roulé ce bloc au pied de la croix et en a fait don à ce lieu. » Quelles singulières expressions! Ne dirait-on pas le roc de Sisyphe, que le peintre a péniblement roulé, qu'il a ensuite offert aux nonnes, car c'est bien la pierre, et non le tableau, que désigne la légende : Hoc saxum donabat. Van Dyck aimait assez les espiègleries. D'autres indices prouvent que le peintre exécutait une corvée. Le ciel, les nuages, le terrain, divers accessoires occupent plus de la moitié de la toile, contrairement aux principes de Rubens et de toute l'école. L'auteur expédiait une besogne qui le flattait médiocrement. Lespersonnages toutefois révèlent la main qui leur a donné la vie. Une profonde sensibilité les dramatise. Le Galiléen a terminé sa dure épreuve, mais ses traits fatigués conservent l'empreinte de ses généreuses souffrances. Pâle comme une lune d'hiver, sainte Catherine semble près de défaillir au pied de la croix. Une tristesse admirable est peinte sur le visage de saint Dominique. Malheureusement les deux tètes sont beaucoup trop petites pour les corps, et de volumineuses draperies augmentent ce défaut.

Pendant l'absence de l'artiste la situation du pays n'avait pas changé. Une superstition atroce y régnait toujours, y faisait toujours des victimes. Ce n'était plus, comme nous l'avons dit, pour préserver les doctrines ultramonlaînes qu'on décimait la population; c'était pour le crime chimérique de sorcellerie et de commerce avec le diable, ce personnage grotesque inventé par

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la bétise humaioe; et les exécutions n'étaient pas moins nombreuses, les supplices moins effroyables, le zèle des juges et des bourreaux moins furieux qu'à l'époque où la Sainte-Hermandad voulait maintenir. par la terreur la pureté des dogmes calholiques.

Ce nouveau genre de persécution avait encore eu pour inventeur le monomane sanguinaire qu'on nomme Philippe II. Le 20 juillet 1502, dans un décret daté de Bruxelles, il prescrit de surveiller ceux qui se livrent aux enchantements, aux pratiques superstitieuses de la divination, qui troublent l'air, ensorcèlent et charment les personnes^ les occupent de vilaines amours, prétendent guérir les plaies et les fièvres par des moyens cabalistiques, nouent faiguilletle aux maris et, suivant la conclusion habituelle, ordonne de les exterminer. Aussitôt une pieuse fureur troubla les cerveaux des Pères de la foi, la Sainte-Hermandad prépara ses instruments de torture et fit provision de bois pour réduire en cendres les thaumaturges et les démoniaques. L'Église catholique ayant toujours suspecté ou abhorré les femmes, comme principale occasion du péché, comme descendantes de celte Eve maudite qui nous a perdus, c'était principalement sur elles qu'on s'acharnait. On les soupçonnait toutes d'avoir un commerce impudique avec Lucifer, et on supposait ou, pour mieux dire, on croyait que leur amant infernal les marquait d'un signe. Dès qu'une femme mariée, dès qu'une fille était accusée de sorcellerie, on la mettait donc toute nue, on la rasait sous les aisselles et ailleurs, puis on la passait en revue : la moindre tache naturelle, le moindre accident de la peau étaient regardés comme l'estampille du démon. El alors toute pitié, tout respect humain s'éteignaient : on ne songeait plus qu'à prouver le crime par la victorieuse logique de la torture.

On liait donc sur un banc, avec des cordes, la prévenue : on la

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sommait d'avouer ses coupables amours. Si elle refusaïl, on serrait les cordes, on lui appliquait sur la ligure un ling'e mouillé, pour lui couper la respiration. Lorsqu'elle était à demi asphyxiée, on enlevait l'étofTe et on la questionnait de nouveau. Se déclarait-elle innocente, on serrait un peu plus les cordes, on l'étouflait un peu plus longtemps. Puis on lui dégageait la bouche, on l'inlerrogeail une troisième fois. Si elle persistait dans ses courageuses protestations, le supplice continuait. La fatigue et la douleur lui arrachaient-elles un aveu insensé, on la brûlait!

Un autre genre de torture, néanmoins, obtenait le plus souvent la préférence, était regardé comme plus ingénieux et plus efficace. On prenait l'accusé, homme ou femme, on rattachait tout nu à un bloc énorme de bois, devant une cheminée, où l'on entretenait un feu violent. Et l'épreuve abominable durait plusieurs jours, plusieurs nuits. Quand l'excès de la fatigue, quand le manque prolongé de sommeil fermaient les yeux du patient, on le réveillait à coups de lanière, on le flagellait sans miséricorde. Pour dompter son courage, on lui mettait parfois des charbons ardents sous les pieds ou sous les aisselles. Beaucoup d'innocents mouraient au milieu du supplice. Les tourments des autres ne cessaient que par un aveu, qui était un arrêt de mort, ou quand les bourreaux se décourageaient. Et une ordonnance de l'archiduc Albert permettait de poursuivre, comme agents du démon, les petites filles à partir de douze ans, les garçons à partir de quatorze. Nulle barbarie n'était trop cruelle pour ce féroce Allemand (I ).

La sentence prononcée, on exécutait rarement les victimes par la hache; on enterrait quelquefois les femmes vivantes, la figure découverte, pour que la terre leur tombal dans les yeux et dans la

(I) Bien qu'élevé à la cour de Philippe II, par suite d'une convciUioii de famille, l'archiduc élait le sixième Dis de Icinpcreur Ma\imilicn 11.

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bouche ; mais le plus souvent les condamnés expiaient leur faute imaginaire au milieu des flammes. Ils étaient d'ordinaire brûlés vivants ; lorsqu'on voulait leur témoigner quelque indulgence, on les étranglait avant d'allumer le bûcher. L'odieuse cérémonie avait lieu en public, sur les grandes places : on entendait constamment dans la ville les cris efl'royables des malheureux qu'on mettait à la torture, les sanglots de leurs familles, ou l'on voyait passer les lugubres cortèges qui les menaient au supplice, on aspirait dans l'air, avec la fumée des bûchers, l'odeur des chairs rôties (I).

L'exécution terminée, on prenait sur les biens des victimes, ou l'on réclamait à leurs parents les frais de la poursuite, des tortures et du supplice. L'officier criminel qui procédait contre un suspect, le prêtre qui assistait à l'horrible scène, pour le confesser au besoin, la femme qui rasait la prévenue, le bourreau qui donnait aux malheureux un avanl-goùt de l'enfer, les sergents de la commune ou du prince qui surveillaient l'opération, tous étaient grassement payés.

Chose plus horrible encore, les autorités de la ville célébraient chaque exécution par un festin : le maire, le bailli ou le prévôt l'organisait, y conviait les hommes de justice et les échevins, qui acceptaient l'invitation, qui buvaient, pour ainsi dire, entre deux plaisanteries, les larmes et le sang du condamné.

AQq de solder la note, le bourreau vendait tout ce que le défunt avait possédé, ses meubles, son linge, ses terres et ses

(1) Les cris d'une personne bien perlante que l'on lorture ont une affreuse inlensité. Un jeune Espagnol, qui étudiait ik Louvain, nous en a laissé dans ses mémoires un éloquent témoignage. » En outre, dil-il, les horribles clameurs de ceux qu'on torturait dans les prisons remplissaient toute la ville, h tel point que nul homme, si barbare, si féroce que l'eût créé la nature, ne pouvait ouïr sans avoir le cœur navré ces gémissements douloureux et ces cris effroyables. » Mémoires de Francisco de Eminas, t. 1°', p. liO.

maisons. Si la famille payait, c'était bien : on (raitait avec elle. Un père discutait la somme qui lui était réclamée pour le meurtre de son fils ou de sa fille, une femme pour l'assassinat de son mari, des enfants pour le supplice de leur père ou de leur mère. El comme il fallait que le souverain eût quelque bénéfice, on réservait aux pieux Archiducs une certaine quantité de numéraire. En 1597, une femme Sermes, dont les biens meubles étaient sujets à discussion, ayant été brûlée, le prévôt traita avec le mari et les enfants du premier lit, lesquels payèrent les dépens et y ajoutèrent la gratification destinée à Leurs Altesses. En 1599, on exécute par le feu Jehemotte, femme de Henri Bastoigne, et comme ses biens peuvent aussi donner lieu à des contestations, l'autorité fait un accord avec le mari, pour les frais de la torture et du bûcher ; il y ajoute 60 florins au profil des Archiducs. En 1600, on rôtit le mari et la feinme : les Altesses obtiennent pour leur part huit journaux de terre, ensemencés de bled, et huit journaux ensemencés d'avoine. En 1603, Jean Beucker d'Arlon ayant péri dans les flammes, on présenta le compte aux enfants, ' qui payèrent 100 florins d'or. En 1604, Jacob Lerouyer, de Solange, est exécuté pour pratique de sorcellerie : on va trouver sa femme, on négocie avec elle, et on obtient, outre les frais, cinquante-six livres, comme témoignage de recognoissance aux Archiducs.

Si horribles que fussent ces procédures barbares, cette cupidité atroce et le prix du sang exigé des familles, peut-être y avait-il quelque chose de plus hideux encore : c'était l'empressement avec lequel la noblesse du pays, les dignitaires de l'Eglise et même le peuple imitaient ou secondaient la stupidité homicide des princes c&pagnols. Qu'Albert et Isabelle fissent périr chaque année dans les supplices des milliers de pauvres créatures, ces victimes n'étaient point pour eux des compatriotes : c'étaient les

enfaats d'une autre race, dont les souffrances les touchaient peu, dont le désespoir n'attendrissait point leur cœur : ils ne songeaient qu'au triomphe de leur abominable piété. Mais que les seigneurs indigènes, que les prieurs des monastères, que les abbesses qui avaient droit de haute et basse justice dans leurs domaines, que le peuple enfin donnassent une pleine approbation à ces férocités, voulussent y concourir et y prendre part, voilà ce qui atteint jusqu'aux derniers replis de la conscience humaine et y soulève un orage d'indignation. Rien de plus avéré pourtant : des actes authentiques prouvent que les seigneurs de Mérode et de Liedekerke, entre autres, que l'abbé de Saint-Denys etl'abbesse de Gilenghien rivalisaient de fanatisme avec l'ancien inquisiteur Albert, avec l'archiduchesse Isabelle, fille et petite-fille de deux meurtçjcrs, Philippe 11 et Charles IX. « Personne ne sera épargné, » disait tout haut Jean de Mérode.

Quoique les prétendus agents du démon fussent exterminés par centaines, qu'on vît constamment tournoyer au-dessus des villes la flamme des biichers catholiques, la population accusait souvent les juges de tiédeur et les bourreaux de mollesse. Ils lui semblaient ne pas accomplir leur besogne avec assez de verve et d'ardeur. El souvent, lorsque le tribunal infâme relâchait une victime à moitié morte, les chairs labourées, les os disloqués par la torture, la foule se ruait sur elle, la condamnait et l'exécutait. Ëri 1603, les auto-da-fé devenant plus rares à Enghicn, les habitants s'indignèrent : les citoyens de la ville et les manants d'alentour sommèrent le bailly de faire justice, offrant de payer et soutenir les frais et dépens, et afin de le stimuler, de prouver leur intention formelle, douze des mieux traités par la fortune signèrent l'engagement. Une autre fois, une pauvre vieille, que le Saint-Office venait d'absoudre, ayant été mendier dans un village, les rustres de l'endroit la saisirent et la lancèrent au

milieu de l'Escaut. Ailleurs, les jeunes gens du pays donnent la chasse à une prétendue sorcière, la plongent dans l'eau plusieurs fois, puis la tirent de la rivière et la déposent sous un arbre, qui passait pour détruire les maléûces : le lendcmahi, on la trouva morte (1). Telle était la fureur et l'imbécillité de la multitude qu'elle imitait les procédés de l'Inquisition, que de simples particuliers mettaient à la torture des individus soupçonnés de magie : un habitant de Marquette, Philippe Truye, eut l'audace de passer la frontière, de venir chercher en France Jeanne HuUet, qu'il supposait coupable d'avoir fait mourir ses enfants et ses bestiaux par des pratiques mystérieuses, l'emmena chez lui en la rouant de coups, puis, l'ayant attachée, lui infligea pendant toute la nuit les plus cruels tourments. Ce crime étant demeuré impuni, le même furieux, quelque temps après, brisa la porte d'un vieillard de soixante-quinze ans et l'assassina dans son lit, parce qu'il le croyait magicien.

Et la débauche se mêlant à la barbarie, toutes sortes d'individus saisissaient des femmes, des jeunes ûlles principalement, les visitaient sur tout le corps, pour y chercher les marques du démon, et les rasaient. On pense bien que la terreur les livrait sans défense à leurs convoitises obscènes.

Des meurtres, des sévices pareils étaient contraires aux lois, punis par les ordonnances criminelles. Les baillis, les autorités judiciaires se trouvaient donc parfois obligés d'intervenir, de procéder contre les assassins et les persécuteurs sans mandat. Mais alors on en référait à l'archiduc Albert, qui graciait toujours les coupables, leur témoignait même une certaine faveur, à cause de leurs bonnes intentions.

Tel était l'abrutissement où la superstition espagnole avait

(() Charlos VoWm: Albert et habelle, p. 219.

plongé les habitants des Pays-Bas catholiques, dès la fin du xvi" siècle et le commencement du xvii'! La population applaudissait à sa propre infortune. Les dénonciateurs pullulaient. Beaucoup d'individus ofTraient de payer les dépenses occasionnées par les poursuites, la torture, le jugement et l'exécution. Présenter ses mains aux chaînes de l'étranger, tendre la gorge à ses bourreaux, seconder leur barbarie, quelle dégradation morale et intellectuelle ! Voilà pourtant le spectacle qui frappait les yeux de Van Dyck, au moment où il rentrait dans sa patrie. Quelle consolation au milieu d'une pareille infortune? Le sol entier de la Belgique était comme un vestibule de l'enfer, où l'on entendait par anticipation les rugissements des damnés, où de stupides dévots jouaient à l'égard de leurs frères le rôle du démon.

Les habitants de quelques villes, cependant, avaient fini par se plaindre de ne pouvoir traverser les places publiques, sans être bouleversés, terrifiés, par la vue des malheureux qui se tordaient dans les flammes, en proie aux convulsions d'une effroyable douleur. On avait alors pris le parti de les cacher sous une espèce de hutte en bois, qu'on nommait la logeite. Ils y périssaient incognito, pour ainsi dire, sans même exciter la pitié de leurs compatriotes, mais aussi sans épouvanter et faire frémir les citoyens qui échappaient aux soupçons. Et les parents payaient les frais de la logelte.

Van Dyck fut saisi d'horreur, comme le prouvent un grand nombre de ses tableaux. Dans l'inattention et la gaieté de la jeunesse, ces drames continuels ne l'avaient pas ému. Il ne les regardait pas, selon toute probabilité, il ne les jugeait pas, il n'y réfléchissait pas : ils lui semblaient, en quelque sorte, naturels, tant ils faisaient partie du train ordinaire des choses. Mais quand un lointain voyage l'en eût déshabitué, quand il les revit après

M» TAS DTCK ET it^ LLLVLï.

Uo'ti anf et dîi roots d'ab^^-a^^. qoaod jI le§ «vc^oê^i-ra d'en o-il ilUrfj'.if, arer un ^priî lucidç. »n e*iir fut dr^tJré. sa ^\-iif**enee fui F^ToIl^. Far une aUfmlnahle tmi-f>:<ni)a*J>o. ar^c les maximes ^«^nértu^*-*, avec les prwepitt fratMUfU de ITTanaïk. let préirefi ca(tj<>Ii'{u<r§ ^ïaienl parreDos à faire la plus cnelie, b plufc f'jlle. la plus ç^n^aiinaire des religion*, une relipon où les >^HcrUi'-^f, humain- ne «*«ûent à aacane ép'tque de lannê*. où rnonUienl coo^larnmeal vers le ciel les cris de la d'>uleor. les buriernenls des cfiaîrs torturées, les imprécations du d<^^espoir et \e* râlfrs de l'agonîe !

Certains tableaux nous ont déjà montré quels effets terribles avaient produit sur l'imagination de Van Dyck ces spectacles efTroyables. Xous allons en décrire de non moins Iragiqnes. en les groupant d'après leur caractère et non d'après l'époque où ils furent exécutés.

Derrière le maitre-aulel de l'église Notre-Dame, à Coartrav. tout au fond de l'abside, se trouve on des plus admirables chefsd'œuvre que la peinture ait jamais produits. Le tableau figure l'Krection de croix : l'instrument funeste, à demi soulevé, occupe diagonalement la toile. Il se détache sur un fond nuagem, dont la mélancolie sied bien au caractère de la scène; les vapeurs lugubres ne laissent pas entrevoir un coin du firmament. Le Hédempteur est cloué au gibet que dressent des hommes vigoureux. Ses traits n'expriment ni la résignation, ni le dévouement, ni la charité : une amère et poignante douleur les anime seule. Le martyr n'accepte pas Bon supplice; il lève vers le ciel des yeux pleins de reproches, pleins d'une muette ironie et de funèbres questions. Son pâle visage, sa barbe et ses cheveux noirs augmcnlent l'énergie de ce dramatique appel aux principes de la justice. Quoique fixé au bois sanglant, le Christ a une attitude majestueuse; la couronne d'épines entoure son front

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IlETOUR DANS LES PAYS-BAS. ÎOT

comme un diadème royal. Son corps svelte el nerveux, d'élégantes proportions, se distingue aussi par quelque chose d'héroïque. C'est l'innocent qui demande compte à Dieu de ses tortures, qui proteste de toutes ses Torces contre l'iniquité dont il est victime. Byron n'eût pas conçu autrement le type du malheur immérité. De cette bouche noble et Gère, on croit entendre sortir le cri de tous les opprimés qui, depuis les époques les plus lointaines, ont paye de leur vie ou de leurs souffrances la gloire et le bonheur de l'humanité. Sacrifice éternel, qui trouble la conscience, jette l'esprit dans le doute, et soulève au fond des cœurs de sinistres problèmes ! La vigueur morale, dont la têle de Jésus porte l'empreinte, est si grande qu'elle produit un effet sublime. Il semble que rien ne doive tenir contre elle, contre cette force intime de la justice. La taille athlétique des bourreaux, leurs violents efforts paraissent mesquins auprès d'une telle puissance. L'exécution est digne de la pensée : on ne saurait porter plus loin la finesse, l'éclat et l'harmonie de la couleur. Ce morceau doit compter à la fois parmi les chefs-d'œuvre de la peinture et parmi les chefs-d'œuvre du maître. Les costumes seuls ne sont pas très beureux (1).

Ainsi la cruauté infâme qui décimait un peuple tremblant et soumis, navrait l'âme douce et miséricordieuse de Van Dyck, le transportait d'indignation. Un homme si bienveillant et si patient ne pouvait contenir son horreur. Près du poète aux émotions charmantes se dressait une muse farouche, l'œil menaçant, les poings crispés, cherchant une arme et ne trouvant qu'un pinceau. Mais ce pinceau avait une éloquence immortelle : aucun artiste flamand, aucun peintre moderne n'a été inspiré comme Van Dyck par la haine du mal, de l'oppression et de l'injustice. Les

(I) n faut dire aussi qu'un des bourreaux, vu par derrière, semble n'avoir que des cheveux et un embryon de cr&ne.

imprécations de Promélhée sur son roc sauvage, maudissant l'iniquité des dieux, semblaient, pendant tout le moyen âge, s'être éteintes dans le murmure de la priçre et dans les mélodies plaintives des chants sacrés. Avec Byron, la conscience humaine s'est révoltée de nouveau contre le spectacle du moade^ a porté une accusation formelle contre la puissance mystérieuse qui le gouverne, qui paraît aimer le vice, protéger le crime et choyer les scélérats. La même note émouvante a retenti une fois sur la pieuse harpe de Lamartine. Mais, deux siècles auparavant, le plus habile disciple de Rubens avait donné une forme splendide et tragique aux pi-otéstalions du droit et de ta pitié. L'asservissement, la ^uine de son pays entretenaient dans son cœur ce sombre lyrisme. Le Sauveur mourant, que Lille est (ière de posséder, l'exprime avec autant de force que d'éloquence (1). Accablé par la douleur, Jésus est près de rendre te dernier soupir. Madeleine en pleurs se précipite vers lui et embrasse ses pieds sanglants ; la Viei^e désespérée lui tend les bras, en attachant sur lui . un profond regard; un peu plus loin, saint Jean, la figure baignée dé larmes, lève la tête vers le martyr agonisant; derrière la Vierge, à droite, Marie Cléophas baisse le front sous le poida de son chagrin; dans le fond, à gauche, les soldats et les bourreaux, emportant les instruments du supplice, retournent vers Jérusalem.

Je doute qu'il existe une œuvre plus saisissante. Le prophète^ qui se sient mourir, considère les autres personnages avec des yeux sinistres, avec une figure décomposée, où le drame atteint les dernières limites de la terreur. Il y a dans son regard j souis la voiîte de ses épais sourcils, tout un monde d'idées funèjbrès. Ce n'est pas le Dieu fait chair se dévouant pour la race humaine;

[]) N" 70 du Musée. Ce tableau décorait aud'efois le maîtrc-àutel dans l'église monasliquG des Itéeollcis, à Lille.

lERCE (d'tprit Ji gravure de Boltwirtl.

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c'est l'innocent indigné, exaspéré de son injuste supplice, ne pardonnant pas au destin ses souffrances imméritées. Son grand corps maigre, en pleine lumière, a aussi quelque chose de lugubre, semble exprimer la tristesse et la désolation. Tout cela se détache sur un fond de paysage obscur et de nuées sombres, qui en augmente l'efTet. On croit entendre le novateur juif murmurer celle plainte navrante :

Levez donc vos regards vers les célestes plaines, Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines

Ce grand consolateur.

Malheureux I la bonté de son œuvre est absente. Vous cherche! votre appui 7 l'univers vous présente

Voire persécuteur.

De quel nom te nommer, b fatale puissance 7 Qu'on t'appelle destin, nature, providence,

Inconcevable loi ; Qu'on tremble sous ta main, on bien qu'on te blasphème. Soumis ou révolté, qu'on t'abhorre ou qu'on t'aime.

Toujours, c'est toujours loi !

La plume, habituellement plus diserte et plus flexible que le pinceau, ne peut rendre l'alTreuse détresse de ce sacrifice inacceplé. Les personnages qui entourent la victime n'afl'aiblissent pas l'impression terrible de la scène. La douleur va jusqu'à l'hyperbole dans les yeux sanglants de la Vierge et du disciple bien-aimé. La couleur est merveilleuse : les contrastes d'ombre et de lumière y sont très fortement accusés, poussés même à un point d'énergie que n'offrent pas souvent les tableaux du maitre. On ne peut rien voir de plus splendide que Madeleine embrassant le pied de la croix.

Non moins dramatique est une page du musée de Valenciennes, qui représente la mort de saint Jacques le Majeur, apôtre peu

connu, dont la Légende dorée conte le supplice (1). Abiathar, grand prêtre des Juifs, excita parmi le peuple une émeute contre le disciple de Jésus et le fit conduire à Hérode Agrippa, la corde au cou. Et lorsque, d'après le commandement d'Hérode, on emmenait le confesseur pour lui trancher la (été, un paralytique étendu sur le chemin le pria, en gémissant, de vouloir bien le guérir. L'apôtre lui dit : « Au nom du Rédempteur, pour lequel on me mène à la mort, lève-toi et bénis Jésus. » Et le paralytique se leva guéri . Un scribe, nommé Josias, qui aidait à tirer la corde dont saint Jacques était lié, voyant ce miracle, se jeta aux pieds du martyr et lui dit qu'il voulait être chrétien. Une si rapide conversion transporta de rage Abiathar ; il fil saisir Josias et lui cria : « Si tu ne maudis pas le nom de Jésus, ta têle sera tranchée la première. » Josias, au lieu de frémir, bénil le Christ et fut aussitôt condamné à mort. Saint Jacques, priant un soldat de lui donner un peu d'eau dans une écuelle, baptisa le nouveau chrétien. Et ils furent, l'un el l'autre, décapités sur-le-champ.

Tel était le programme du tableau; voici comment le peintre l'a exécuté.

Le scribe vient d'avoir la tète abattue; le cadavre est tombé sur la poitrine, devant saint Jacques le Majeur, el le sang jaillit à flots des veines du cou. Agenouillé, les poignels garrottés d'une corde, l'apôtre lève les yeux vers le ciel el, avec les doigts de sa main droite immobile, montre son compagnon déjà sacrifié, tandis qu'un second bourreau tire son large glaive pour le décapiter lui-même. Ce bourreau, vêtu de gris, fait un grand effort pour tirer sa lame, comme s'il s'apprêtait à frapper un coup terrible. Deux angelels, qui descendent du ciel, apportent au

(I) Ce tableau appartenait à la confrérie de Saint-Jacques le Majeur, fcëre aîné de Saint Jean l'Évangâliste, et décorait sa chapelle dans l'église Notre-Dame de la Chaussée, k Valenciennes.

martyr une palme et une couronne; mais saint Jacques ne peut les voir. Le saint a pour costume une draperie blanche et un ample manteau bleu ; l'étoffe blanche, qui produit le meilleur effet, s'interpose comme une lisière entre l'azur éclatant du manteau et les nuances de la chair, formant ainsi une heureuse transition. Le buste, l'épaule, le visage sont magnifiques de dessin et de couleur. Mais ce qui frappe surtout, ce qui émerveille, c'est la tête, si vigoureusement traitée qu'elle domine tout le tableau. Avec sa barbe et ses cheveux noirs, son type élégant, sa bouche délicate, cette figure au teint pâle, tourmentée d'une agitation nerveuse, produit un effet sublime. Les yeux, tournés vers le ciel, n'expriment nullement la résignation; bien loin d'accepter sa mort douloureuse, de bénir la main qui le frappe, le martyr adresse à l'ordonnateur des choses un muet reproche, lui demande compte avec amertume de la hideuse manière dont il a organisé le monde, réglé la vie humaine et le sort des peuples; dans son regard sont concentrées toutes les accusations du poète qui énumère les infamies de l'histoire :

La vertu succombant sous l'audace impuDie, L'imposture en honneur, la vérité bannie,

L'errante liberté Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice, Et la force partout fondant de l'injustice

Le règne illimité I

La fortune toujours du parti des grands crimes ; Les forfaits couronnés devenns légitimes ;

La gloire au prix du sang !

Les enfants héritant l'iniquité des pères Et le siècle qui meurt racontant ses misères

Au siècle renaissant !

Et une note particulière, un cri personnel se mêlant à cette plainte générale, les yeux du réformateur maudissent l'impré*

voyance ou l'iadifférence du guide souverain, qui a laissé mettre à mort un innocent, qui va le laisser périr lui-même. Un Dieu qu'on nomme juste et bon favoriser par son immorale insouciance le triomphe du crime !

Comme nous voilà loin de l'abnégation et de l'humilité chrétiennes ! Au lieu d'un martyr docile et abattu, nous avons sous les yeux une victime pleine de rancune. La scène a toute l'éloquence de la vérité. Dans le pieux carnage qui décimait ta population de la Belgique, l'auteur dut voir plus d'une fois cette expression désespérée sur le visage des malheureux qu'on Irainait à la question ou à la mort; il dut les voir regarder le ciel avec indignation, pour lui reprocher la sanguinaire astuce de ses ministres. L'histoire a le défaut de ne pouvoir peindre assez vivement les catastrophes qu'elle raconte ; le pinceau n'en retrace qu'un moment. Figurez-vous, si vous le pouvez, la désolation d'une famille à laquelle on arrache un père, une mère, une enfant chérie, sous un prétexte absurde, sous une inculpation chimérique : on les traîne dans une salle lugubre, où un bourreau les met à la torture; du chevalet, on les transporte saignants, brisés, disloqués, sur la paille d'un cachot, puis^ à quelques jours de là, on les brûle en grande pompe, comme des maudits, comme des assassins, comme de vils criminels. Et leurs biens deviennent la proie des juges, leurs enfants ou leurs parents sont déclarés infâmes (1). Un malheur sans nom, un mépris sans pareil s'abat- Icnl sur un innocent qui proteste en vain, qui subit une mort affreuse, sur tous ceux qu'il aimait, qu'il aurait du moins voulu sauver, mais que l'intolérance condamne à mener une existence lamentable, au milieu des pleurs, de la haine publique, du dénuement et de la souffrance, avec un horrible souvenir pour

(I) La confiscation des biens et la flétrissure de toute la parenté afaient lieu dans les procédures pour crime d'hérésie.

toute consolalion t 0 race humaine I voilà par quels hommages tu as voulu honorer celui que tu appelais le Dieu de miséricorde !

Quelques-uns des prétendus complices de Satan, qu'on vouait au bûcher, devaient se débattre, invoquer Dieu, adjurer les spectateurs, opposer aux gardiens, aux bourreaux, une vaine résistance. Ces efforts sont très bien rendus dans une esquisse du martyre de sainte Barbe, possédée par madame Wuyts, à Anvers, dont la belle collection deviendra le musée de Lierre. La sainte ne compte pas sur le bonheur et la gloire des élus, ne songe même pas aux promesses du GaUléen ; dominée tout entière par son horreur de la mort, elle pousse des cris désespérés. Si elle trouvait quelque moyen d'échapper au supplice 1 Si elle trouvait du moins une arme pour combattre! Mais le bourreau la tient aux cheveux ; il a rejeté en arrière sa main droite et son large glaive, il s'apprête à porter un coup terrible, en ramenant de toute sa force son bras sur la victime. A l'expression furieuse de son œil, on dirait qu'il accomplit une vengeance personnelle. Les anges qui apportent une couronne, semblent un hors-d'œuvre dans ce tableau, dont ils n'adoucissent pas l'horreur. L'infortunée qu'on égorge se soucie bien de leurs guirlandes -(1)1

L'autre aspect de la souffrance, la douleur plaintive, gémissante, accablée, Van Dyck ne l'a pas moins bien rendue. Son Christ du musée d'Anvers l'exprime admirablement. Ilestseul, cloué au bois sanglant, sur la colline funèbre. Nul ne le pleure, nul ne compatit à ses angoisses, parent, ami ou disciple ; autour de la croix, ni arbres, ni monuments, ni perspective; rien qu'un ciel lugubre et d'une désolante uniformité. Aussi quels regards suppliants le poète méconnu tourne vers le ciel ! Quel profond

(1) Celte esquisse a serri k faire un (ableau, qui a été gravé, mais sans le nom du graTenr et sans l'indicatioa du lieu où se trouve la toile.

désespoir contracte son visage ! Comme tout, dans ses yeux rougis par les larmes, dans sa ûgure blême et décomposée, exprime l'abattement d'une infortune sans compensation, d'une détresse qui ne lutte pas, qui implore avec amertume le divin

oppresseur!

Quel crime avons-nous Tait pour mériter de naître ? L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être

Où l'a-t-il accepté ?

Sommes-nous, 6 hasard l'œuvre de tes caprices ? Oii plutAt, Dieu cruel, fallatt-îl nos supplices

Pour ta félicité?

Comme cerlatncs compositions de Rubens, ces toiles et cette esquisse de Van Dyck nous montrent le scepticisme moderne en lutte avec les traditions juives. Dans la Belgique opprimée, le catholicisme régnait par la terreur; mais, de temps en temps, le doute se dressait devant la raison, la justice el la pitié soulevaient les consciences. Une image d'Olho Venius, qui orne le musée de Bruxelles, fait déjà voir l'esprit d'examen suspectant la légende hébraïque (1). Elle figure la bizarre union de sainte Catherine et de l'enfant Jésus. C'est un des morceaux les plus gracieux, les plus-animés de l'auteur. La docte fille a un air d'embarras pudique, et le jeune épouseur une mine narquoise, le regard d'un amant qui triomphe, comme si le mariage pouvait être consommé. La Vierge elle-même sourit avec une expression de réserve malicieuse, insinuant des choses qu'elle ne voudrai! pas dire. Dans le ciel planent des anges, qui apportent une couronne à la fiancée du petit Emmanuel. Un capucin agenouillé, beaucoup trop sérieux pour la circonstance, se morfond devant le comique épisode. Ou je me trompe fort, ou c'est là une

M) N* 338. Il est signé : Otho Vmius L M, A, 1S8». Les lettres L. M. signlBent probablement Lttbtns Mermti : ce serait alors un cadeau Tait par l'artiste à quelque personnage.

manière de concevoir une pieuse donnée, qui sent le railleur et l'incrédule.

Un tableau fait en commun par Rubens et Brueghel de Velours, légué depuis peu au musée d'Anvers, montre dans quelles idées lugubres les fureurs de la seconde Inquisition avaient plongé toute l'École (n" 319). L'œuvre est charmante d'aspect; un délicieux paysage de Brueghel compose le fond, et, dans ce paysage, un tertre couvert d'arbres et de broussailles, forme la partie principale. La vue s'y arrêle, excepté sur la gauche, où elle pénètre dans une campagne triste, couronnée d'un ciel sombre, mais éclairée par un effet de lumière oblique des plus heureux. Pour mettre sa facture en harmonie avec celle de Brueghel, Pierre- Paul a donné à sa couleur et à sa touche une finesse qui ne lui est pas habituelle.

Quand on approche néanmoins, l'horreur vous saisit. Le Crucifié est étendu par terre, au premier plan, mort, dans une posture analogue à celle que lui a donnée Rubens, sur le fameux tableau réputé jadis antérieur à son départ pour l'Italie, mais certainement exécuté longtemps après son retour (1). Le raccourci . de la jambe gauche se trouve reproduit sur le panneau qui nous occupe, mais appliqué à la jambe droite. Celte préoccupation de modiGer un même effet semble prouver que les deux morceaux ont été peints vers la même époque. Le Christ du grand tableau est sinistre, avec ses teintes verdàtres et ses larges traînées de sang; mais sa figure a encore de fermes contours, le travail chimique de la dissolution n'étant pas parvenu assez loin pour les amollir. Dans le petit tableau, le visage est horrible, l'affaissement des chairs annonce que la putréfaction a commencé. La

(1) Musée d'Anvers, n* 314; gravé par Bolswert. Il représente te Christ mort et vu en raccourci, étendu sur les genoux de son père, au-dessus duquel ptane la colombe : c'est donc une image de la Trinité.

ai8 VAN DYGK ET SES ÉLÈVES-

Vierge, par un caprice effroyable, soulève une des paupières bleuâtres, qui cachent les yeux pourris ! C'est la mort dans toule sa hideur, excitant même le dégoût et révoltant les sens. Le teint livide, les traits bouleversés, l'attitude pathétique de Marie accroissent l'émotion du spectateur. Une sainte femme se prosterne, les mains jointes, dans une crise de désespoir, devant l'affreuse dépouille. Madeleine, saint Jean, Marie Saloraé sont aussi aux prises avec une atroce douleur. Marie Cléophas, le visage tourné vers le ciel, s'inonde de larmes : ses traits vulgaires^ sa large bouche triviale, ses gros yeux rougis par les pleurs, donnent à sa désolation un air de vérité qui la rend plus tragique.

C'est ainsi que chez un peuple gai, ami de la joie, des chants et des festins, l'oppression étrangère avait évoqué le sombre esprit du drame. Hélas! ces chairs mortes, ce sang figé, ce cadavre en putréfaction, ce n'étaient pas les chairs, le sang, le cadavre du Rédempteur: c'étaient ceux des martyrs de l'oppression espagnole, torturés, assassinés au nom même de Jésus, qui symbolisait leur ruine, leur désespoir, leur fin atroce, et qui ne les avait pas sauvés !

Même lorsque Van Dyck ne met point en accusation la Providence, il a un penchant à considérer les motifs pieux par le côté purement humain. Une admirable toile du musée de Brunswick peut servir d'exemple. Elle montre la Vierge assise, portant sur ses genoux le Messie en bas âge, qui se tient debout et qu'elle environne de son bras. Dans ce groupe idéal règne sans partage le sentiment maternel. L'enfant est si beau, si frais, si noble et si gracieux, que Marie songe uniquement à le préserver de la douleur et de la mort. Elle lève donc vers le ciel des regards suppliants et dramatiques, pour obtenir que les souffrances, que l'agonie cruelle, prédites à son fils, lui soient

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épargnées. Dieu pourrait-il frapper sans miséricorde un élre si charmant et frapper du même coup sa malheureuse mère ? Éprouvant par anticipation les angoisses de ces heures funèbres, elle ne songe pas que c'est une victime expiatoire ou, pour mieux dire, elle ne lient pas à ce qu'il sauve le genre humain. C'est un sentiment bien naturel, mais ce n'est à aucun égard une pieuse donnée. Quelle superbe femme que la Vierge! De quelle main ravissante elle protège contre une chute son enfant bienairaé I Jamais chairs n'ont été à la fois plus vraies, plus brillantes et plus moelleuses. La robe pourpre et le manteau vert qui la drapent, émerveillent de leur splendeur inouïe.

Cette belle toile me rappelle une œuvre analogue, que possède à Anvers M°' Wuyts. La Vierge et son nourrisson prédestiné en forment également le sujet. Couché tout nu à la renverse, entre les genoux de sa mère, l'enfant lève la main droite pour lui caresser la joue. Ses cheveux bouclés tombent et flottent derrière sa tête. Les formes sont d'une vigueur, d'une beauté, que la parole ne peut décrire. La main appuyée sur son cœur, avec une expression d'inefl'able tendresse, Marie se penche vers son âls. C'est le monde entier pour elle, c'est le passé, le présent et l'avenir que cette adorable créature. Noblement posée, habilement drapée, la Galiléenne porte une tunique amarante pâle, comme si elle sortait de chez Otho Venius.

Deux magniûques toiles du musée d'Anvers, représentant le Christ mort et descendu de croix, où palpite encore, pour ainsi dire, la profonde sensibilité de Van Dyck, nous montrent la pauvre mère accablée par le tragique dénouement qu'elle a prévu, qu'elle n'a pu détourner de son Gis. Une de ces odes coloriées semble avoir été peinte pendant le séjour de l'auteur en ItaUe, ou sous l'influence de ses études méridionales, l'autre le fut évidemment après son retour. Le dessin et la couleur de la première

trahissent l'action de Venise : on y remarque les teintes sombres, chaudes et harmonieuses du Titien. Le corps du Fils de l'homme est appuyé sur le giron de sa mère, assise au pied d'une roche. Les bras étendus, elle regarde le ciel avec désespoir et a l'air d'implorer le secours divin, pour résister à l'affliction qui l'accable. Saint Jean soulève la main gauche du Christ et en montre la plaie à un ange sortant des nues. Celui-ci joint les mains d'un air de profonde tristesse; un autre envoyé cache sa figure et ses pleurs. Le cadavre étant placé de côté, le spectateur le voit de face ; c'est un beau travail assurément. La vigueur, l'harmonie, le noble caractère et l'habile disposition de l'ensemble frappent dès le premier abord.

Le goiit de Rubens a jeté sur le second morceau un reflet bien visible : seulement les types sont plus fins, plus élégants, que chez le maître. Une grande roche qui surplombe et une partie du ciel occupent tout le haut de l'image, ce qui est contraire aux principes de Fierre-Paul. Nous ne signalerons pas quelques autres difTérences moins graves. Le Christ a bien la pesanteur et l'inerte abandon de la mort. Sa mère regarde le ciel avec un sentiment de profonde douleur et paraît invoquer l'assistance du juge éternel, comme dans l'œuvre précédente. Madeleine porte cette magnifique robe de soie jaune que Rubens a coutume de draper autour d'elle. La pénitente baise la main du prophète en versant des larmes ; sur la figure de saint Jean roulent aussi des pleurs. Le drame est complet.

La stupidité des Juifs, qui demandaient l'amnistie pour Rarrabas et la mort pour Jésus, la sottise cruelle du peuple belge qui secondait la tyrannie catholique, paraissent avoir inspiré quelquefois à Rubens des sentiments de profonde misanthropie. Jugeant la foule, comme il jugeait les oppresseurs étrangers, il en venait à concevoir un mépris bien légitime pour l'espèce hu-

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maine. Un tableau que possède le musée d'Amsterdam exprime ce dédain avec une frappante énergie. Ponce-Pilate y consulte le peuple hébreu sur la manière dont il doit traiter Jésus. Le Galiléen est un homme admirable, aux formes athlétiques, une sorte de héros qui semble pouvoir braver tout l'univers, lutter contre la routine et l'ignorance avec une force indomptable; Ponce-Pilate a le type d'un homme Gn, avisé, expérimenté, qui sait à quoi s'en tenir sur les choses de ce monde ; ses beaux cheveux bouclés grisonnent et sa barbe commence à blanchir. Il montre donc le Sauveur au peuple hébreu : mais il faut voir son air de dédain et de raillerie I Tout son visage déclare qu'il cède aux circonstances, demande par nécessité l'avis de la multitude, mais la méprise et la domine du haut de son intelligence. Le fier inculpé ne la méprise et ne la domine pas moins. Lui aussi a le type d'un homme judicieux, perspicace, observateur : il jette sur la foule un regard oblique, froid, dédaigneux, plein de sarcasme. Ponce-Pilate semble dire : « Oui, troupeau de J)élitres, je vais vous consulter, mais je prévois voire décision, qui sera conforme à votre sottise. Un beau tribunal, en vérité I » Les sentiments du Christ sont plus amers : « Voilà donc la tourbe de niais et de gredins pour lesquels je vais mourir! Voilà tes gueux que nous appelons nos frères! La parenté est flatteuse. J'ai voulu tes instruire, les puriSer, les préserver des catastrophes qui menacent tous les peuples aveugles, toutes les nations corrompues : ils m'ont insulté, frappé, couronné d'épines ; ils vont me préférer un assassin, me condamner à mort. Quelle race, et quelle folie de se dévouer pour elle! » Toutes ces réflexions poignantes, on les lit sur la figure moqueuse et hautaine du prophète insulté, qui regrette son sacrifice. Jamais donnée ne fut moins pieuse, moins orthodoxe, moins évangélique. Nul doute que ce colosse railleur n'exprimât les opinions secrètes de Rubens sur la

majorité de notre espèce ; mais quand le grand peintre, homme si réservé, si prudent, laissait entrevoir ainsi ses répugnances et ses colères, en un jour de misanthropie, que devenait l'idée religieuse ? Elle s'évaporail, elle allait se perdre dans les sphères supérieures de la pensée humaine il). La facture de ce morceau est large, simple et forle, comme l'eiigeait la donnée. La main puissante de Rubens a couru librement sur la toile (2).

Je n'ai vu aucune page de Van Dyck, où perce le même dédain aristophanesque, et je doute qu'il en existe. La profonde sensibilité du maître idéal ne lui permettait point de lourner en raillerie les jugements douloureux qu'il portail, à contre-cœur, sur la folie et la perversité humaines. Ils conservaient chez lui la forme de la tristesse et de l'indignation. L'ironie, celte arme froide et acérée, n'élait pas faite pour sa main délicate. Pauvre poêle, à l'âme douce et tendre, il ne savait que gémir sur le malheur, sur l'abaissement de ses compatriotes, sur les forfaits sanguinaires qui révoltaient sa conscience el torturaient sa mémoire.

(1) Comparez ce tableau, par la pensée, avec les deux toiles du Musée de Bruxelles et du musée de Lyon, qui représentent Le Christ indigné voulant foudroyer le monde, que j'ai décrits dans mou volume intitulé ; L'Art flamand dans rest et le midi de ta France, p. 304, et dans mon în-18 sur Rubens et l'École d'Anters (4" édition), p. 207.

(2) L'administration du Musée, la croyant une copie de Rubens, par Pierre van Mol, l'a reléguée dans un escalier avec celte inscription : D'après Rubens. Je l'ai examinée avec le plus grand soin, et elle m'a paru belle comme un original (no207). £n compensation, le catalogue attribue à Van Dyck une affreuse MadeUine repentante, qui n'est même d'aucun élève de Pierre-Paul (n° 103). L'£cce komo de Rubens a été gravé par G. Galle.

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