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CHAPITRE XII

Oublions les scènes infernales auxquelles nous venons d'assister ; comme le Danle et Virgile, sortant des régions maudites, aspirons l'air du ciel, retournona parmi les vivants et montrons quel accueil Van Dyck reçut de ses compatriotes, au moment où il rentrait dans sa ville natale, couronné de gloire, pour ainsi dire, et encore tout ému de ses triomphes sur le sol italien.

Au lieu d'aller à sa rencontre avec des chants et des corbeilles de fleurs, on se tint sur la réserve. Les peintres, le clergé, les amateurs, les riches bourgeois, qui l'avaient oublié autant que possible, voulaient voir ce qu'il avait appris au delà des monts, s'il avait perdu ou gagné pendant sa longue absence. Habitué, hors de sa patrie, à l'empressement, à la faveur, aux éloges que lui prodiguaient les méridionaux, il trouvait chez les siens, parmi les compagnons de sa jeunesse, la méûance et la malveillance; sur presque tous les visages s'ébauchait, à son approche, le sourire goguenard des sots, qui raillent par anticipation les efforts du talent et même du génie.

Sa position matérielle, d'ailleurs, n'était pas des plus brillantes.

Son père élait morl pendant qu'il séjournait au delà des Alpes ; mais, quoiqu'il fût très riche, comme il avait douze eufants, dont Van Dyck était le septième, le droit d'aînesse n'avait probablement laissé au coloriste qu'une mince légitime. Et son absence n'avait pas dti être favorable à ses intérêts. Pour comble de disgrâce, les sœurs dominicaines ayant soigné ou peut-être seulement cajolé le malade, il avait voulu faire le généreux auj dépens de son fils, lui avait imposé par son testament un lourd tribut. C'était une extorsion au lieu d'un legs. Il lui prescrivait de peindre un tableau pour les-bonnes religieuses, puis il expira, le 1" décembre 1622, et fut enterré sous les voûtes de la cathédrale.

L'acte de munificence ordonné à Antoine le charmait sans doute très peu, car il ne s'empressa point d'obéir. Malgré les instances que devaient lui faire les nonnes, il exécuta seulemeol la peinture en 1629, un Sauveur cruci^éj où il mit sur Une grosse pierre l'inscription suivante, qui dénote la contrainte à laquelle il cédait : Ne pairis sui mambus terra gravis esset, hoc saxum cruci advolvebat et huic loco donabai Anlonius van Dyck; c'està-dire : « Pour que la terre ne pesât point trop lourdement sur tes restes de son père, Antoine van Dyck a roulé ce bloc au pied de la croix et en a fait don à ce lieu. » Don du rocher? de la pierre qu'il roulait comme Sisyphe? L'expression est bizarre. D'autres indices prouvent que le peintre exécutait une corvée. Le ciel, les nuages, le terrain, divers accessoires occupent plus de la moitié de la toile, contrairement aux principes de Rubens et de toute l'école. L'auteur expédiait une besogne qui le Qattait médiocrement. Les personnages toutefois révèlent la main qui leur a donné la vie. Une profonde sensibilité les dramatise. Le Galiléen a terminé sa dure épreuve, mais ses traits fatigués conservent l'empreinte de ses généreuses souffrances. Pâle comme une lune

d'hiver, sainte Catherine semble près de défaillir au pied de la croix. Une tristesse admirable est peinte sur le visage de saint Dominique. Malheureusement les deux têtes sont beaucoup trop petites pour les corps, et de volumineuses draperies augmentent ce défaut (1).

N'ayant point hérité de la maison paternelle, Van Dyck fui contraint de chercher une habitation. Il ne pouvait s'installer comme Rubens dans un palais et ne trouva rien de mieux que de louer quelques pièces dans l'hôtel de la Ligue hanséatique. C'est un vaste bâtiment construit de 1564 à 1568, qui existe encore : il a 250 pieds de long sur 200 de large, et environne une cour spacieuse de ses constructions massives. Trois cents chambres s'altignent aux deux étages, et d'amples magasins occupent le rez-de-chaussée. Une haute tour, maintenant détruite, permettait d'apercevoir au loin les vaisseaux de la Hanse, qui remontaient ou descendaient l'Escaut. Van Dyck ne fit pas orner les pièces où il se logea : les murailles même de son atelier n'avaient pour décoration que les tableaux rapportés par lui des provinces italiennes, ses études et ses esquisses. Son chevalet et quelques sièges formaient tout l'ameublement. Là, dans une espèce de solitude monastique, le grand homme peignait les rares visiteurs qui lui demandaient leur effigie, ou les grandes toiles religieuses qu'il assombrissait des tristesses de son cœur.

Le premier tableau qu'il exécuta fut le portrait du bourgmestre Nicolas Rockox, cet ami de Rubens, tant de fois reproduit sur la toile et sur le cuivre par les artistes contemporains. Il leur avait commandé beaucoup de travaux, du reste, avait joué à leur égard le rôle de protecteur. Né le 14 décembre 1560, puis baptisé dans l'église Notre-Dame, il remplit dès l'année 1588 les fonctions

(I) Gravé parBolswert. Le lablcau se trouve mainlenant au musée d'Anvers; les Dominicaines en possédaient aulrerois l'esquisse.

d'échevin. Le 5 septembre 1589, l'église bénil son union avec Adrienne Ferez, dont l'image peinte ou gravée accompagne presque toujours la sienne. Albert et Isabelle le nommèrent cbevalier, le 8 décembre 1599, à l'occasion de leur entrée solennelle dans la ville d'Anvers. Élu bourgmestre en 1603, il obtint huit fois encore cette haute distinction communale jusqu'en 1625. Pour l'église de la maison professe des Jésuites, Rockox fit exécuter un autel de marbre, consacré à saint Joseph, placé sur la droite du maître-autel et parfaitement conservé, que décorait jadis une Sainte Famille peinte par Rubens. Les Récollets eurent une plus grande part à ses libéralités : il ajouta aux ornements de leur église un autel de marbre précieux, où brillait, où resplendissait le fameux Coup de lance, que possède actuellement le musée de la ville; l'église même fut agrandie à ses frais d'un bâtiment nouveau, la chapelle de VJmmaculée Conception, pour laquelle il ût exécuter par Jean Mostaert une Vierge qui tient le Messie et apparaît à une troupe de fidèles (1). Le beau triptyque, dont l'image centrale figure Y Incrédulité de saint Thomas, tandis que sa propre effigie occupe le volet droit et celle de sa femme le volet gauche (2), pavoisa une des murailles. Il est dii au pinceau de Rubens.

Le portrait de Rockox nous montre en lui un homme fin, avisé, un aimable et joyeux compagnon, avec un demi-sourire sur les lèvres. Il a la tête nue, les cheveux ras, la moustache légèrement retroussée, la barbe en pointe. La structure osseuse et musculaire du visage est admirablement reproduite : la carnation brillante, le teint clair, la mine bienveillante et gaie font plaisir à voir. La main droite, inondée de lumière, se détache

{<) IS°362 du muséo d'Anvers.

(3) N" 307,308 et 3lOdu musée; les n" 309 et 311, revers des ailes, contiennent les armoiries des deux personnages.

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SITUATION DE VAN DYCK APRES SON RKTOL'El. 227

sans transitions et sans dureté sur le pourpoint en velours noir, par un de ces tours de force où excellait Rubens. La main gauche tient un livre d'heures. Adrienne Ferez était merveilleusemenl assortie avec ce digne bourgmestre : elle s'offre à nous comme une bonne ménagère, vive, égrillarde, prête à rire aussi, d'une volonté ferme et audacieuse, que rien ne devait troubler, portant un chapelet pour l'acquit de sa conscience, mais aimant mieux surveiller un plat de choix que débiter des patenôtres. Si ces figures n'ont pas de caractère, n'expriment point la vie morale des personnages, ne laissent pas dans l'imagination un souvenir précis, où en trouver qui soient plus expressives et plus frappantes? On a pourtant dénié à Rubens le talent de peindre le portrait.

Ce fut dans la même chapelle que l'on abrita la dépouille du bourgmestre, quand il eut terminé sa longue carrière, le 22 décembre 1640, six mois et treize jours après la mort de son ami Rubens. H avait distribué aux membres de sa famille, dans les derniers temps de sa vie, le bien patrimonial auquel ils pouvaient prétendre ; puis il avaJt disposé du reste par testament, pour des œuvres pieuses ou charitables. Adrienne Ferez l'avait quitté, après trente ans d'union, le 22 septembre 1619, sans lui laisser aucun enfant. Le pinceau de Van Dyck, en 1625, ne put donc retracer que le mari (1).

Mais il parut triste au bienveillant Rockox de se faire peindre seul. Rubens l'avait associé autrefois à sa chère Adrienne; main-

(I] Picrrc-Paul semble avoir eu pour Adrienne Ferez une haute ealime, dont il lui donna encore un témoignage posthume. Rn tli2f), il lui dédia une belle planche que venait de terminer Vorsterman, représentant le petit Jésus qui caresse sa mère devant saint Joseph «(devant sainte Anne appuyée sur le dossier d'un berceau. La composition est charmante. On lit au bas de la gravure :

D. Adriaiae Perei i¥. Y. NicoLii Roccox equilis eonjuni Petrus Pautus Rnbens auclor tubans meritx dedicavU.

Lucii Voralermtin sculp. et eicud. An'.IBIO

tenant elle dormait sous la terre, dans la froide cellule des morts. Le digne bourgmestre eut l'idée ingénieuse, et pourtant bien naturelle, de lui substituer une de ses nièces, la mère du jeune enfant qui devait un jour porter le nom des Rockox et l'empêcher de s'éteindre. Van Dyck les esquissa d'abord lous les trois sur une même loile, conservée actuellement au musée de Turin. C'est une élude délicieuse, vivante cl charmante. Il n'y a aucune ordonnance, aucune mise en scène : les personnages ne sont peints que jusqu'à moitié du buste, les vêtements à peine ébauchés ; la robe de la jeune dame n'est pas esquissée du tout. Mais l'artiste a eu la patience d'achever les têtes et les fraises qui étaient alors de mode dans les Pays-Bas. A gauche se trouve Nicolas Rockox, à droite sa nièce, au milieu et plus bas le petit Adrien, qui paraît avoir deux ans et porte un chapeau garni d'un bourrelet en velours rouge. Les visages sont aussi fins, aussi beaux que sur des portraits achevés. Rockox a l'œil aimable et caressant, une expression de bienveillance qui correspond aux incidents principaux de sa biographie. La dame est une jolie personne de vingt-sept à vingt-huit ans, avec de beaux yeux, un air très distingué, un crâne énorme comme celui du bourgmestre. Il n'y a aucune similitude entre elle et Adrïenne Ferez, dont la physionomie était bien plus commune. L'enfant aux joues roses a l'œil tranquille, la naïveté de son âge, naïveté que le grand physionomiste savait si bien rendre. Quelle finesse de modelé ! Quelle suave couleur! Où est le peintre moderne qui pourrait ébaucher ainsi (1)?

Les tableaux que cette esquisse servit à faire se trouvent à Saint-Pétersbourg, dans la belle collection du comte Sergei-

(I) N*427. L'œuvre est attribuée sans aucune raison IiVan éer Fnes, nommé habituellement Pierre Leiy. Le directeur actuel du musée m'a promis de recliflcr l'indicalioh sous ma responsabiiUê. Je lui ai répondu que j'acceptais.

Slroganoff; le bourgmestre occupe une des toiles, la mère et l'enfant l'autre loile. Waagen les décrit de cette manière : « Nicolas Rockox, dit le jeune, est assis sur un fauteuil dans une altitude aisée, appuyant sa main droite, qui tient un papier, sur ■ une table où l'on voit un buste en marbre et un buste en bronze. Le fond, qui a un aspect très pittoresque, se compose d'une colonne à laquelle une draperie est suspendue et d'un espace libre, qui laisse apercevoir au loin la ville d'Anvers. Le personnage est vu jusqu'aux genoux. Sous tous les rapports, c'est une des plus belles efflgies du maître. L'heureux agencement de l'œuvre, les traits sympathiques de ce magistrat, qui était l'ami intime de Rubens, le sentiment délicat de la nature que révèle son image, le coloris chaud et néanmoins très semblable à celui de Pierre- Paul, d'oij l'on peut induire que le tableau fut exécuté peu de temps après le retour de l'auteur dans les Pays-Bas, font trouver naturel que deux graveurs éminents, Lucas Vorsterman et Paul Pontius, aient reproduit sur le cuivre une si belle peinture (1).

« Le portrait de femme a les mêmes dimensions. La personne représentée tient un enfant sur ses genoux : la tête, dessinée en pleine lumière, est d'une séduisante vérité. Les figures se détachent à merveille sur une draperie pourpre. L'exécution est tout à fait magistrale : un coloris splendide s'y trouve associé à une moelleuse harmonie. La main qu'on voit est d'une facture admirable. Le tableau soutient la comparaison avec celui de Rockox et doit avoir été peint à la même date (2). »

Malgré cette indication précise, Waagen désigne seulement la dame comme une personne inconnue, et ne se doutait pas qu'elle eût la moindre parenté avec le bourgmestre. Un détail du pre-

(1) Hauleur, 4 pieds ; largeur, 3 pieds 1 pouces et demi.

(2) Die Gemxlde-Sammlung in den KaiserUchen Ermitage zu Sainl-Pctersturg , par G. Waagen, p. 40i.

vGooQle

mier tableau, très curieux pour nous, n'a pas d'ailleurs Gxé son aUention. L'espace libre du fond, qui laisse apercevoir la ville d'Anvers, est presque entièrement occupé par la Maison hanséalique, avec son ancienne flèche maintenant abattue. Ainsi Antoine van Dyck, aussitôt après son relourdc ta Péninsule, avaîl établi son chevalet dans cet hôtel désert, et il eut le caprice de le figurer sur la première toile qu'il peignit au bord de l'Escaut.

Les deux gravures du portrait de Rockox, par Pontius et Lucas- Emile Vorsterman, sont très intéressantes l'une et l'autre. Celle de Paul Pontius, qui dut précéder de longtemps la seconde, rend la physionomie du bourgmestre comme je l'ai vue à Turin, comme elle est probablement sur la toile de Sainl-Pélersbourg. Mais sur l'estampe de Lucas-Emile la bonhomie a disparu : le magistrat populaire a l'œil dur, sec et impérieux; il semble questionner le spectateur comme un juge d'instruction. J'ose affirmer, d'après son histoire, qu'il n'a jamais regardé personne avec une si malveillante expression. D'où vient qu'il semble avoir changé de caractère sous le burin de Vorsterman? D'un incident que raconte l'Anonyme. Touchés des legs considérables faits par Rockox aux indigents, les aumôniers de la ville commandèrent à Diepenbeck, en 1642, une copie du portrait que nous venons de décrire et la placèrent, avec une inscription, sur le tombeau du bourgmestre, dans la cathédrale. Elle y resta jusqu'au moment de l'occupation française, et l'on ne savait pas ce qu'elle était devenue depuis cette époque. Je l'ai trouvée à Paris, chez un ancien marchand de tableaux, où j'ai eu occasion de la voir plusieurs fois. C'est un bon travail, d'une couleur vive et forte ; mais le traducteur n'a pas su reproduire la facture moelleuse de l'original; la couleur est sèche, les linéaments sont durs, beaucoup de détails ont été supprimés dans les carnations, et enfin, maladresse suprême, la figure avenante et souriante du bourgmestre a pris un air rébarbatif. Eh! bien, tout

donne Heu de penser que la gravure de Vorsterman fut eiéculée d'après la copie et non d'après l'original, comme l'estampe de Paul Pontius : elle y correspond avec exactitude et en imite fidèlement l'infidélité.

On lit au-dessous des inscriptions curieuses. Une première indique les noms et les qualités du personnage, puis sont rangés sur quatre colonnes des vers latins fort ennuyeux, dont nous transcrivons seulement les derniers :

Sic oragerit, RoccoxiuG, aclis

Inclytus et Claris commemoraDdus avis.

Coasule quo nonùm generosa Aotverpia gaudet. Fsscibus baud ullis nobilitata magis.

Gennlns poi.

Après le panégyrique vient la dédicace :

Nobit" amplissimoçue Viro D. ffadriano Roccoxio , dicto Heetveldio^ omnium bonarum Ariium, Musartan et Elegantiarium Delicio, utq. Roccoxiani nominis et faculiatum, ita virtutum (jus Hœredi dignissimo et spectatissimo,

Luc, jEmilius Vorstermannus xrilpior Lub. Mer. Dedicabat.

Anton, van Dyckpinxit anno 1625.

Ce qui veut dire : « Au très illustre et très éminent citoyen messire Adrien Rockox, dit Heetveld, délice des beaux-arts et des muses, favorable à toutes les élégances, héritier très digne, très considéré, du nom et de la fortune de Nicolas Rockox, aussi bien que de ses mérites , Lucas-Emile Vorsterman , graveur , a dédié cette estampe avec joie et reconnaissance.

« Peint par Antoine van Dycken 1625. »

La planche ne dut pas être exécutée avant 1653, époque où le petit garçon figuré en même temps que Nicolas Rockox, étant parvenu à l'âge de trente ans, avait pu mériter tes éloges du

chalcographe, qui paraissent sincères ; et comme Vorslerman le vieux mourut entre le mois d'octobre 1666 et le mois d'octobre 1667, on peut même supposer l'estampe burinée plus tard.

11 nous a fallu raconter dans tout son développement l'histoire du portrait de Nicolas Rockox et de la toile qui lui faisait pendant. Elles éveillèrent une grande attention, provoquèrent un (lux de paroles et des jugements très variés. D'aucuns les approuvèrent, en signalant l'heureuse influence des maîtres du Midi sur le voyageur : d'autres, comme il arrive toujours, furent insensibles aux qualités de l'œuvre, ou feignirent de ne pas les voir, la dénigrèrent par envie. Mais les jugements favorables prévalurent et, la haute opinion de Bubens leur venant en aide, imposèrent silence aux aveugles d'esprit et aux jaloux. Le maître glorieux ne pouvait souffrir que l'on décriât son élève : leurs analogies de talent etde caractère lui avaient inspiré pour lui une affeclion paternelle, et, comme si Van Dyck eût été réellement son fils, il aurait voulu l'élever même au-dessus de lui. Dans l'exubérance de sa force, il n'éprouvait aucun sentiment de rivalité mesquine : son admiration était franche, loyale, pure de toute inquiétude vaniteuse : entre sa noble intelligence et l'amour de la justice, nulle considération personnelle ne s'interposait.

Battus dans une première rencontre, les malveillants se mirent à l'atTût : chez un peuple qui n'a que deux passions violentes, toutes deux funestes pour lui-même, l'esprit de contradiction et l'envie, les manèges hostiles ne pouvaient s'arrêter dès le premier échec. La mauvaise foi des jaloux guetta donc l'occasion d'une revanche : elle ne tarda point à se présenter. Les Dominicains d'Anvers ayant demandé au jeune coloriste un Sauveur *wr la croix, le tableau fut exposé dans l'été de 1626. La guerre des venimeux propos recommença (1).

(Ij Ce tfibleou ne se trouve pas indiqué dans un pclU livre publié à Anvers pendant

Avec quelle tristesse le grand peintre, qui avait déjà exécuté d'admirables pages, devait se rappeler la bienveillance des Italiens, les succès d'enthousiasme qu'il avait obtenus dans la patrie de Raphaël et de Michel-Ange !

Mais cette lutte ne pouvait durer toujours. Un moment devait venir où le talent de l'habile coloriste annulerait les efibrts de l'injustice et de la malveillance. Le triomphe de Van Dyck eut lieu cette année même ; deux tableaux lui assurèrent la victoire, le Christ de Termonde, que j'ai décrit plus haut, et le Saint-Sébastien de Munich. La situation dans laquelle se trouvait alors Antoine, le chagrin et le ressentiment des hostilités sournoises dont on te harcelait, contribuèrent sans le moindre doute à rendre plus poignante l'expression dramatique des deux ouvrages. Si grande que fût sa magnanimité, il était homme, et l'excès du mal avait fini par vaincre sa patience. Sur la seconde toile, le confesseur de la foi, pâle et inspiré, que les soldats hérissent de flèches, paraît symboliser sa douleur. Dans le premier tableau, on admire la manière spéciale qu'il s'était faite; dans le second règne encore l'influence italienne. L'effet produit pai- ces deux morceaux fut tellement décisif, que le succès balaya, comme un torrent, toutes les indécisions, toutes les feintes et toutes les résistances. Van Dyck fut réputé, dès ce moment, le second peintre de la nouvelle école flamande.

Et alors les témoignages d'approbation, les travaux affluèrent. L'archiduchesse Isabelle lui confia son singulier visage, son ample face de chouette, au large rictus, au nez en bec d'oiseau, à l'œil

le siècle dernier : DeteriptiQji des principaux ouvrages de peinture et de $eulplure uctuellemeiU existam dans les églises, couvents et lieux publics d'Anvfrs. L'église des Dominicains, devenue l'âglise Saint-Paul, ne renferme aucun tableau de Van Djck représentant le Sauveursur la croix, en sorte que je me demande si le criliquc anonyme n'u pas commis une erreur, en désignant cette œuvre inconnue et l'ordre religieux qui l'avait commandée. Peut-être cependant était-elle destinée à un de leurs monaslères, ce que semblent vouloir dire les mois : fut exposé.

réfléchi, inlelligenl, au froDl pensif : depuis la mort de l'archiduc Albert, elle portail le costume des Clarïsses, une robe d'un gris foncé, une guimpe hianche, une mante noire et une corde à nœuds pour ceinture. Le portrait où Van Dyck la représenta ainsi vêtue est probablement celui du Louvre, image excellente, qui a les mêmes qualités que le portrait de Turin, fait quelques années plus tard : la princesse, vue à mi-corps, relève de ses mains jointes le côté droit de sa mante. Quelques personnages importants de la cour et plusieurs riches boui^eois posèrent ensuite devant le grand physionomiste. Mais il s'en fallait bien que son pinceau fût occupé, son talent recherché, comme au delà des Alpes. Il lui restait du temps pour peindre des tableaux d'histoire et de fantaisie, que personne n'achetait. D'autres circonstances autorisent à penser que le séjour d'Anvers le charmait peu, qu'il promenait souvent de tristes regards sur les flots déserts de l'Escaut. La ville était morte : les escadres hollandaises, qui bloquaient la Belgique, éloignaient du port les vaisseaux, paralysaient l'industrie en même temps que la navigation et le commerce. L'herbe poussait dans les mes, où circulaient, de loin en loin, quelques rares habitants. Magna dvitas, magna solitudo, suivant l'expression d'un voyageur de l'époque. Les Osterlings, les marchands des villes hanséatiques, avaient pu, sans inconvénient, abandonner au peintre plusieurs chambres de feur comptoir silencieux. La tradition rapporte qu'il se plaignit à Rubens lui-même et à David Teniers le père de l'ennui, de l'abattement, qui l'énervaient. Le lendemain, Pierre-Paul entra dans son atelier, lui parla d'une manière affectueuse et, pour le tirer de peine, lui acheta en bloc toutes les compositions qu'il avait terminées.

CxX incident raconté par Michel (1), se trouve conGrmé par le catalogue mortuaire de Rubens. On y voit désignés, non seulement

(I) Hi»(otce rfe Ru6m«, p. 15».

SITUATION DE VAN DYCK APRÈS SON UlîTOUIl. 233

]es tableaux que Van Dyck avait offerts à son maître avant de partir pour les provinces italiennes, mais huit autres morceaux. Nous connaissons donc d'une manière certaine les ouvrages acquis par le grand chef d'école. En voici la liste :

1. Portrait de l'empereur Gharles-Quinl, le morion en têle, copie du Titien.

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