‹ Van Dyck et ses élèvesChapitre 21 sur 75 · Buste d'un homme armé · texte numérisé non relu

Buste d'un homme armé

On ne sait ce que le premier tableau est devenu, mais ce n'était qu'une traduction. Antiope et Jupiter décore maintenant la galerie de Munich, après avoir été longtemps admiré dans la collection de Dusseldorf, notamment par Joshua Reynolds, qui le vante beaucoup (2). La nymphe Antiope est représenlée endormie sur un tertre verdoyant, abritée par une draperie que des amours suspendent aux rameaux de quelques arbres, pendant que Jupiter, sous la forme d'un satire, fléchit le genoux et lève doucement le linge qui couvre sa poitrine. Un aigle, symbole de la divinité, se tient près de lui (3). On connaît deux Saint Jérôme par Van Dyck,

()) Le catalogue mortuaire de Rubens indique Xiois saint Jérème par Van Djck : mais un de ces trois tableaux, le saint Jérôme vu jusqu'aux genoux, que possède le musée cle Madrid, avait été donné à Rubens par son élève. Voyez plus haul, p. 51.

(2) Voyage en Flandre.

(3) Gravé par Soulman. Une œuvre analogue se trouve en Angleterre, chez le comte de Covenlry. ■ La scène, dit John Smith, a lieu dans un passage boisé, au premier plan duquel Antiope est couchée toute nue et endormie, sur deux morceaux d'étoO'e, l'un rouge et l'autre bleu, le bras droit placé au-dessus de sa tfite, qui s'appuie contre un linge blanc. Le dieu Protée, sous la Torme d'un satyre, est sorti doucement d'un bosquet

23l> VAN DYCK ET SES ÉLÈVES.

oulre celui de l'Espagne, mais ni l'un ni Tautre ne montre le père de l'Église accompagné d'un ange (1).

Le Saint-Ambroise est, selon toute apparence, le tableau que possède maintenant la Galerie nationale de Londres. Van Dyck y a reproduit presque intégralement une œuvre de son maître, qui. décore le musée de Vienne ; les variantes que l'on y remarque ont peu d'importance. Le motif était en harmonie avec la situation de la Belgique et les idées qui préoccupaient les deux artistes. Un clergé sanguinaire, avide d'argent et de supplices, dont rien n'excitait la pitié, qui donnait aux sacriGces humains des temps barbares un développement hideux, tournait leur imagination vers ce prêtre charitable, que guidaient les pures maximes de l'Évangile, que l'on pouvait proposer comme un modèle de clémence. Une sédition populaire ayant éclaté dans la ville de Théssalonique, l'empereur Théodose la réprima cruellement, fît massacrer les rebelles, dont sept mille furent exterminés. Cet acte féroce indigna saint Ambroise. Le prince étant revenu, peu après, dans la ville de Milan, et s'étant dirigé vers l'église, poury faire ses dévotions comme d'habitude, car il avait une foi sincère, le prélat ne voulut point permettre qu'un meurtrier couvert de sang profanât le temple du Seigneur. Se plaçant, avec son clergé, sur le seuil de la basilique, il lui défendit de passer outre, en lui

placé à droile et enlève l'étoffe qui couvre les reins de la belle njmphc. On \oit au second plan le symbole du dieu. C'est un admirable spécimen du lalent de Van Dyck.a T. IX, n" 104.

(1) Le premier décore le musée de Dresde. Saint Jérftme, à genoux devant un cruciSx el tenant dans la main une pierre, dont il semble se frapper la poitrine ; un livre ouvert EC trouve devant lui et un lion est couché à ses pieds. Un paysage occupe le fond du tableau. Hauteur, 7 pieds 10 pouces; largeur, 7 pieds-, toile. D'après ces dimensions, Tceuvre semble répondre au grand saint Jérdme du catalogue de Rubcns, comme la toile d'Espagne au petit.

Chez le comte Spencer, â Althorp, se trouve aussi un saint Jérôme que l'on répute de Van Dyck. L'éloquent vieillard, vu de profil et ayant autour des reins une draperie écarlate, étend sa main droite vers un morceau de papier qui glt sur la terre, près de quelques vieux arbres. Un lion, emblème du père de l'Église, est couché derrière lui.

adressant ces belles paroles : « Ne comprenez-vous donc pas, 0 Empereur, l'énormilé du crime que vous avez commis ? Peutêtre que la grandeur de votre rang vous fait illusion et que vous vous cachez à vous-même vos faiblesses. Mais vous êtes sorti de la poussière, comme les autres hommes, et vous retournerez comme eux en poussière. Ne vous laissez point éblouir par l'éclat de cette pourpre qui habille un corps infirme et périssable. Vos sujets sont de la même nature que vous et servent le même dieu : il est votre maître et votre juge aussi bien que le leur. Comment donc essayez-vous d'entrer dans son temple? Oseriez-vous étendre vers lui vos mains ensanglantées, pour implorer sa miséricorde? Oseriez-vous recevoir l'emblème de notre salut dans cette bouche souillée par des ordres impitoyabIes?Relirez-vous donc, n'ajoutez pas un nouveau crime à votre forfait. Humiliez -vous, faites pénitence; prosternez dans la poussière votre tête coupable, et tâchez d'obtenir le pardon d'une faute qui vous interdirait le séjour des élus, comme je vous interdis le sanctuaire que ne doivent point profaner les orgueilleux sans compassion. »

Théodose écouta humblement ces amers reproches, qui lui étaient adressés devant le peuple, sans aucun ménagement pour sa dignité suprême ; il fit la pénitence que lui imposa l'archevêque et resta banni de l'Église pendant huit mois, pleurant, se désolant, regrettant sa faute et attendant le jour qui devait le réconcilier avec Dieu et avec l'interprète de ses volontés (1).

Quelle leçon admirable pour les princes espagnols, inondant la belgique de sang humain, pour les ministres du Sauveur, écoutant sans frémir les hurlements des malheureux qu'on torturait, que les flammes commençaient à dévorer sur les places publiques! C'était une parabole, un avertissement indirect aux

(1) liittoire de TModose, par Fléchier, livre IV,

puissants du inonde. Rubens l'avait mis en scène comme une protestation muette, dans le vague espoir d'attendrir les bourveaui; Van Dyck, plus érau sans doute, répétait l'admonition, d'une main flévreuse et d'un cœur ulcéré.

Elle n'a pas néanmoins le caractère saisissant qu'un peintre moderne s'attacherait à lui donner. Dans sa haine des espaces vides, Rubens a trop rapproché l'un de l'autre les deux personnages principaux, ce qui diminue beaucoup l'effet dramatique. Saint Ambroise, beau vieillard à barbe blanche, repousse de la main gauche le prince cruel, mais il le repousse sans colère, sans indignation, avec une mansuétude chrétienne, d'un geste calme et d'un air tranquille : son œil est même plus bienveillant qu'irrité. Il agit sans passion, uniquement pour satisfaire sa conscience. Théodose paraît surpris, affligé des reproches de l'archevêque, mais non pas frappé, bouleversé; il est humble, il est soumis : sa figure, son attitude suppliantes expriment le repentir et la prière. Il manque même de dignité, parce que Rubens a mal choisi le type de sa figure, lui a donné le visage rustique d'un paysan, l'air d'un campagnard qui implore un agent du Gsc. Les personnages secondaires sont très calmes aussi. La suite de l'Empereur, les acolytes du généreux prélat, les fidèles qui les entourent, examinent la scène avec un flegme un peu trop néerlandais. Un chantre, qui regarde de tout près Théodose, semble dire : « Comme le pauvre homme est affligé ! » On voudrait un peu plus de passion, de drame et de caractère. Piorre-Paul, avec un fond de chagrin, a exécuté ce morceau dans un jour d'humeur tranquille. Sa placidité inopportune a eu pour conséquence d'affaiblir le sujet, d'en diminuer beaucoup trop l'effet moral.

La facture est vive cependant, la couleur chaude et forte ; la gamme des tons, le clair-obscur sont très bien agencés. L'aspect général est même un peu sombre. On regrette d'autant plus que

vGooQle

cette énergie de touche ne rehausse pas une vigoureuse conception. Je parle ici d'après le tableau de Van Dyck, n'ayant pas vu la toile de Rubens; mais un des ouvrages étant la copie de l'autre, ils doivent se ressembler à tous tes égards.

Le sixième morceau acheté à Van Dyck par Rubens, qui Ggurait la légende de saint Martin, doit être le tableau de Windsor, que j'ai soigneusement décrit. On ne trouve nulle indication d'une troisième toile représentant le même sujet. Ou le grand coloriste l'avait peint au delà des monts et l'avait rapporté avec toutes les œuvres de choix qu'il avait acquises, ou il venait de l'exécuter sous l'influence de ses études méridionales. La première version me paraît la plus probable. On n'a aucune donnée sur ce que que peuvent être devenus les septième et huitième tableaux, offrant au spectateur le buste de saint Georges et le buste d'un guerrier (on disait alors la tête).

Si noble qu'ait été la conduite de Rubens en cette occasion, Houbraken, et après lui Descamps, rapportent que le chef de l'école anversoîse poussa plus loin la bienveillance, qu'il offrit au jeune homme sa fille aînée en mariage, mais que l'amour de Van Dyck pour la mère l'empêcha d'accepter. Ce qui rend cette anecdote souverainement curieuse, c'est que Rubens n'avait pas alors de fille, sa première femme, Isabelle Brandt, ne lui ayant donné que deux fils, Albert et Nicolas. Quant à leur mère, la pauvre femme mourut bientôt après le retour de Van Dyck, au mois de juillet 1626, et rien n'autorise à croire que le jeune peintre eût conçu pour elle un amour adultère.

Mais sous la plume des écrivains absurdes, tout devient faux : même quand ils disent la vérité, ils la défigurent. Mensaert voulant exprimer la position difficile dans laquelle se trouva le grand coloriste, quand il revint des principautés italiennes, conte cette histoire invraisemblable.

David Teniers le père le rencontre un jour dans la rue et lui témoigne le plaisir qu'il en éprouve.

— Ëhbien! lui dit-il, comment vont les afiaires? Commence-Ion à goùtervos ouvrages? Vous faites-vous des pratiques ?

— Je n'ai guère eu le temps de me former une clientèle, lui répliqua Antoine ; j'arrive seulement d'Italie. Mais on pourrait néanmoins me traiter avec plus d'égards. Vous avez vu ce gros brasseur, qui vient de passer devant nous ? Je lui ai offert de copier sa lourde figure pour deux pistoles, et il m'a ri au nez, en me disant que je lui demandais trop cher. Si le vent ne tourne point, je vous assure que je ne ferai pas long séjour dans la ville (1).

Quel commérage ! Antoine ne fut certainement jamais réduit à offrir d'exécuter un portrait pour vingt francs : c'est une anecdote fausse et même ridicule. Mais elle a une valeur comme tradition populaire : elle exprime, sous la forme outrée que recherchent les esprits incultes, la situation désagréable de Van Dyck après son retour sur les bords de l'Escaut.

(1 ) Le Peintre amateur et curieux, t. H, p. i'.

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