‹ Van Dyck et ses élèvesChapitre 22 sur 75 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Chagriné de vivre au milieu d'une nation à moitié morte, qui secondait ses oppresseurs el ses bourreaux, chez laquelle d'ailleurs il ne trouvait pas l'emploi de sa récôndité merveilleuse, Antoine se rappelâtes sollicitations pressantes que lui avait faites en Italie la comtesse d'Arundel, pour l'attirer dans la Grande-Bretagne. Il regretta de n'avoir pas écoulé ces instances bienveillantes. Charles I" avait succédé à son père Jacques, et Van Dyck avait appris, au milieu de sa tristesse, la passion du nouveau roi pour la peinture, l'empressement avec lequel les hautes classes imitaient ses goûts. Il résolut en conséquence d'aller voir's'il ne pourrait pas se créer, sur les bords de la Tamise, une existence moins sombre et moins monotone.

Arrivé à Londres vers la fin de l'année 1627, il descendit chez le peintre Geldorp, conservateur des tableaux du Roi. Ce George Geldorp était Qls de Gortzîus Geldorp, né à Louvain, mais domicilié depuis 1579 à Cologne, où il termina sa carrière. George, venu au monde vers l'année 1590, dut en conséquence y voir le jour. Van Mander fait un brillant éloge du talent de son père,

qu'il signale comme un des plus éminents portraitistes de son époque. George fut reçu franc-maître à Anvers en 1610 et paya pour son admission la taxe de 26 florins, preuve qu'il n'était pas enfant de la ville et même n'y avait pas fait ses études. La chambre de rhétorique iaCiVo/Z^ele comptait parmi ses memhres, car il y solda en 1621-1622 sa cotisation de 6 florins ; l'année suivante il paya 4 florins pour le repas annuel des confrères de Saint-Luc. Puis son nom disparait complètement des registres de la ghilde. C'est donc à la fin de 1623, au plus tôt, qu'il se fiia en Angleterre.

Après avoir débuté comme peintre d'une manière peu brillante, il s'était rendu justice et avait cherché le succès dans une autre voie ; il avait réussi en exerçant le commerce des œuvres d'art. Il habitaità Londres une grande maison avec un jardin, qui bordait la petite rue nommée Drury-Lane et appartenait au roi : il la louait 30 livres sterling par an. Là il recevait les personnes importantes, qui avaient dans la capitale des affaires secrètes ou autres, et les artistes de renom qui venaient chercher fortune. Sa maison servait même aux intrigues amoureuses de la haute société, comme nous l'apprend Walpole. Outre Van Dyck, il hébergea le fameux Pierre Lely, dont il employa d'abord le talent. Ses relations avec toutes sortes de grands personnages et ses fonctions de gardien des tableaux de la Cour le rendaient précieux pour les peintres ; il les mettait en rapport avec les amateurs, les présentait dans le monde opulent, leur facilitait la vente de leurs toiles ou leur procurait des travaux. Ce fut par son entremise que le fameux Jabach, en 1636, chaï^ea Rubens d'exécuter le Martyre de saint Pierre, pour l'église du même nom à Cologne.

Étant connu personnellement de la comtesse d'Arundel, Van Dyck reçut dans sa maison l'accueil le plus engageant et eut bientôt à peindre le mari el la femme. Si les circonstances l'eussent permis, le noble amateur l'aurait sans doute présenté au

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Roi, mais il ne jouissait pas encore de la haute faveur qu'il obtint plue lard. C'était le duc de Buckingham qui menait toutes les affaires, qui régnait sous le nom de Charles 1". Et il protégeait deux peintres alors très estimés, Cornelis lansen, que les Anglais appellent Janson, et Daniel Mytens.

Né en 1580, Thomas Howard, comte d'Arundel, avait alors quarante-sept ans. Il fut le premier, dans la Grande-Bretagne, qui eut l'idée de former une collection d'objets précieux ; il donna l'exemple au prince Henri, à Charles 1", au duc de Buckingham lui-même, car il commença dès l'année 161 S : il achetait des tableaux, des statues, des bas-reliefs, et en décorait les vastes galeries de son hôtel. Vivant beaucoup en lui-même, dans toute la splendeur de l'ancienne noblesse, sa joie principale consistait à satisfaire ses goûts d'amateur. « Je ne puis mentionner qu'avec beaucoup de respect, dit Peachara dans son Parfait Gentilhomme, le très honorable Thomas Howard, grand maréchal d'Angleterre, aussi recommandable par son noble patronage des arts et des études sur les anciens, que par sa haute naissance et ses hautes fonctions : ce coin de la terre dut à ses généreux efforts et à sa libéralité d'avoir vu pour la première fois des statues grecques et romaines, qui excitèrent l'admiration, il y a vingt ans, et depuis lors il a continué à transporter chez nous la Grèce antique. » L'individu que le comte employait principalement dans ses recherches était un nommé Petty. Les lettres de sir Thomas Roe, qui faisait les mêmes investigations pour le duc de Buckingham, nous apprennent que jamais homme ne fut plus apte à remplir ces fonctions. « Il montre, dit-il, au milieu de tous les accidents une patience imperturbable, mange avec les ouvriers grecs, couche sur des planches avec les pêcheurs, joue tous les rôles nécessaires pour parvenir à ses fins. » Rapportant de Samos une collection qu'il venait de faire, il fut assailli par une tempête.

OÙ il eut beaucoup de peine à sauver sa vie, où tous ses objets précieux disparurent dans les flots. Pris alors pour un espion, il fut incarcéré ; mais à peine redevenu libre, il continua sa chasse aux objets curieux.

Thomas Howard acheta beaucoup de tableaux et d'antiquités à un nommé Henri Vanderborchl, peintre de Bruxelles, qui habitait Prankenlhal, non loin de Spire, dans la Bavière rhénane, et envoya son fils rejoindre Petty dans les provinces italiennes : taot qu'il vécut, il le garda même le dernier à son service. Vanderborcht le jeune était à la fois peintre et graveur ; il dessina un grand nombre des curiosités de lord Arundel, en grava plusieurs, et burina aussi quelques œuvres précieuses de la collectioo royale (1).

Le comte traitait généreusement les hommes de mérite, engageait quelques-uns d'entre eux à son service et les logeait dans son hôtel. 11 avaitpour bibliothécaire le fameux Junius, qui vécut trente ans chez lui. Un des premiers en Angleterre, il sut apprécier le talent de l'architecte Inigo Jones, et donna lui-même l'exemple, à Londres, de bâtir les maisons en briques, au lieu de les construire en bois, ce qui fut un grand avantage pour la cité, qu'elle préserva de l'incendie, en économisant les forêts. Pendaul son ambassade auprès de la cour d'Autriche, ayant rencontré à Prague Wenceslas Hollar, il l'emmena avec lui en Angleterre, où il grava quantité de peintures, de dessins et de curiosités, d'après la collection du noble amateur. Une série de petites estampes reproduisent divers aspects d'Albury, domaine de

(1) Un album de ses esquisses et eslampes, au nombre de HT morceaux, collés plusieurs ensemble sur la mËme feuille, volume proprement relié, fui vendu à Paris eu l'iH, pour la somme de 22 livres S sous. Voyez le Catalogue de Quentin deLorangére, par Gersaint, p. 199. Après la mort du comte d'Arundel, Vanderborchl le jeune entra au sertice du prince de Galles, qui devint plus tard Charles il, vécut très longtemps k Loadres, puis se relira dans la ville d'Anvers, oi'i il mourul. On a des porlrails du p6re et du fils gravés par Hollar ; celui du père est exécuté d'après un tableau du Gis.

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lord Howard dans le comlé de Surrey. « Lord Arundel, dil Evelyn, pensait qu'on ne pouvait être honnête homme, si l'on ne savait pas dessiner un peu. » Walpole déclare cette opinion absurde et gourmande le chroniqueur de l'avoir rapportée. Mais c'est une hyperhole naïve et charmante, comme celles qu'inspirent toutes les grandes passions. Shakespeare ne dit-il pas ;

The cnan that bas not music in bis soûl Is lit for treason ....

<< L'homme qui n'a point de musique dans son âme est propre à la trahison. »

Les intelligences vigoureuses, les esprits enthousiastes voudraient imposer au monde entier leurs convictions et leurs goûts : c'est l'ingénuité de la force.

Le comte d'Arundel était un homme aux traits fins, distingués, avec un large front et une barbe en pointe. Outre son portrait par Van Dyck, il en existe un par Van Somer, qu'Horace Walpole a fait graver pour son livre, et un beaucoup plus beau par Rubens, qui se trouve buriné dans l'ouvrage d'Edmond Lodge{l). Sa femme, née Alathea Talbot, avait les mêmes goiîls que lui. Walpole a aussi fait graver son image; elle est représentée assise dans la galerie de peintures formée par son mari, le chignon entouré d'une couronne de perles, un collier de perles autour du cou, et tenant à la main un mouchoir brodé en or. Les deux originaux avaient été peints par Van Somer en 1618.

Les protégés de Buckiugham, Daniel Mylens et Gornells lansen, artiste bien supérieur, nous intéressent d'autant plus qu'ils se trouvèrent deux fois en lutte avec Van Dyck; la première

(I) Hundre-l and lifty Portraits ofillusUioas personnages of Great-Britain, wilhbiographkal and kittorical memoirs, par Edmond Lodge, 2 volumes in-folio (Londres 182<); il ï a un tirage grand in-octavo.

fois, en 1627, ils l'empêchèrent de s'établir dans la Grande-Bretagne; la seconde fois, il prit si bien sa revancbe, détourna d'eux la faveur publique à un tel point, qu'ils aimèrent mieux lui céder la place, aller cacher au loin la honte de leur défaite.

Daniel Mytens était né à La Haye vers 1590. On ne connaît pas le nom de son maître : il fut sans le moindre doute élève de quelque peintre qui avait formé sa manière pendant le seizième siècle et gardé la facture un peu raide de cet époque : on la retrouve dans ses propres ouvrages. 11 se rendit de bonne heure en Angleterre, où il obtint un grand succès pendant les règnes de Jacques 1" et de Charles I". Sa cousine, mariée avec Paul van Somer, lui avait sans doute conseillé de franchir le détroit. Nommé peintre officiel de la cour en 1625, avec un traitement annuel de 20 livres sterling, il toucha en 1626, comme réiribution particulière de certains ouvrages, une somme de 125 livres {3,125 fr.). Walpole a imprimé le texte des deux ordonnances (1). En 1618, il était déjà fortement occupé par le roi d'Angleterre et par la noblesse. Un de ses patrons était justement le comte d'Arundel, comme le prouve une lettre de sa main, trouvée dans les Archives royales et publiée par Hookham Carpenter. Elle est adressée à Dudiey Carleton, ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès des États-Généraux de Hollande.

■ LoDdrw, ce 18 loAt lElS.

« Très bon et très honorable Lord,

« Après vous avoir rendu mes devoirs, en souhaitant à Votre Seigneurie une bonne santé et beaucoup de bonheur, ces quelques lignes ont pour but de vous avertir que je vous envoie par le por-

{\] Anecdotes of ptànting inEngland, t. I", p. 216.

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