PREFACE. IX
lente moisson qui se dcroulnit devant ses yeux, il ne prit qu'un seul épi, me laissant l'iionneur d'enlever le reste. C'est une singularité de plus ajoutée û une aventure singulière.
Mais le manuscrit anonyme contient lui-même des erreurs et des lacunes : je n'ai pu le suivre en tout point. L'auteur, notamment, avait des idées très imparfaites sur le séjour et les travaux du grand peintre à Londres, ne connaissait pas les pièces originales, les documents indispensables (]ue William Carpentcr a publiés, sans les analyser comme il l'aurait dû, sans en tirer un parti suflîsant, mais qui ont une valeur intrinsèque.
J'ai contrôlé, complété toutes ces informations par une étude personnelle, faite sur les lieux, mêmes où l'artiste puissant et charmant a illuminé ses toiles des reflets de son génie. Les pages de l'amateur anvcrsois contiennent un itinéraire de ses pérégrinations à travers les provinces italiennes, dont j'avtiis grande envie de faire usage. Lorsque Van Dyck entra dans la Péninsule par le cliemin de la Corniche, il n'avait que vingt-deux ans ; les leçons de Henri van Balen, son premier maître, et les enseignements de Rubens composaient tout son bagage intellectuel. Et il se trouva soudain en présence d'autres guides, qui ne pouvaient lui faire entendre leur voix, mais qui l'instruisaient par leurs chefs-d'œuvre. Quelle influence exerça sur le jeune artiste ce muet langage? Comment se forma son style personnel? Comment les goûts, les tendances, les habitudes qu'il apportait du nord, se fondirent-ils avec les prédilections, la science, les aptitudes des maîtres du midi? C'est ce que personne ne savait, et pour résoudre la question, il fallait suivre Antoine à la trace, passer par les mêmes villes, étudier ses œuvres d'Italie dans l'ordre où il les a exécutées. A cet égard, comme ù l'égard du style de Van Dyck en Angleterre, un vide obscur, un trou noir, comme on dit aujourd'hui, interrompait mes notes et mon texte rédige. Un matin donc, emportant mes cartons, j'allai trouver M. Eugène Guillaume, alors directeur des Beaux-Arts. Je lui exposai mon embarras, mon désir cxtrôiiic de ne pas publier un travail incomplet, faute d'avoir été à la découverte : je lui montrai l'étendue et lui expliquai l'importance des éléments que j'avais déjA rassemblés. Il appartenait à un grand sculpteur de prendre fait et cause pour un grand peintre, de lui tendre par delà le tombeau une main secourable. — Faites votre demande, me rcpondit-il, nous ne laisserons pas un maître comme Van Dyck entouré d'une ombre fâcheuse, que nous pouvons dissiper.
Onze jours après, je recevais l'arrêté ministériel qui me chargeait d'aller étudier au delà des Alpes la manière dont le savant coloriste a formé son
X PUËFACIi.
talent, dont il s'est approprié les secrets du Titien et de Paul Yéroncsc; puis de franchir le détroit pour examiner l'autre face de la question, analyser le dernier style du maître, assister pour ainsi dire au coucher de son génie, après en avoir contemplé les premières splendeurs. Jamais plus intéressante mission n'a été confiée à un Kistorien par une administration des beaux-arts.
Et je suis parti comme un explorateur de ce grand talent mal défini, couronné de lueurs incertaines, comme l'ami posthume d'un homme généreux et Qcr, qui prêtait non seulement aux héros peints sur ses toiles, mais aux personnages vivants que reproduisait son pinceau, la grâce de son imagination, la délicatesse de sa pensée, le charme idéal de ses nobles sentiments.
Ce que j'ai trouvé dans ce double pèlerinage, mon livre le dira.
Ptrit, IS notembre ISi