CHAPITRE XIX
DÉPART DE VAN DVCK POUR L ANGLETERRE. ^- PREMIERS TRAVAUX QUE LUI COMMANDE LE ROI.
Cependant l'heure approchait où Van Dyck allaïl s'établir pour toujours dans la Grande-Bretagne. De faibles liens le retenaient en Belgique ; des accès de tristesse, des mouvements d'horreur l'engageaient à la quitter. Entre lui et la corporation de Saint- Luc, il y avait peu de sympathie. Jamais ses confrères, pendant tout le temps de sa résidence parmi eux, ne l'élurent doyen. Dans cet intervalle pourtant, s'ils prirent pour chefs quelques artistes remarquables, le graveur Jean-Baptiste Barbé, le fameux statuaire Colyns de Noie, Théodore Rombouts, Jean Brueghel le ûls, ils nommèrent aussi présidents de l'association des hommes tout à fait obscurs, le peintre Etienne Wils, élève d'Abraham Janssens, Roland Jacobs, badigeonneur formé par David Remeus, et Henri Aertsen, imprimeur. Antoine, d'une autre part, n'assista jamais aux festins annuels de la ghilde, ces énormes ripailles où les faces s'empourpraient, où les panses se gonflaient pendant trois jours et trois nuits, pour la somme de dix florins. Ces grands assauts de voracité le faisaient sans doute frémir, comme ils
blessaient la délicatesse de Rubens. En 1630-1631 il avait cependant prorais de s'y rendre, mais, le raoment venu, son dédain aristocratique ne lui permit point de tenir parole ; il aima mieux payer une araende de neuf florins.
Les jaloux d'ailleurs ne le laissaient pas tranquille : leurs flèches perdues sifflaient à ses oreilles. Cette engeance maudite, qui sue le venin, ne peut s'empêcher de faire le mal ; sa transpiration seule infecte l'air autour d'elle. Antoine avait l'babitude de les dédaigner, mais, s'ils ne l'atteignaient point au cœur, ils troublaient du moins son repos. SchuI, Jean van Hoeck et d'autres envieux, ses anciens camarades d'alelier, allaient partout le dénigrant. 11 peignait d'une façon mesquine, à les entendre ; « il ne savait pas manier la brosse, et ils l'avaient vu exécuter la poitrine d'un ange grand comme nature avec un pelit pinceau {!)»■ Le dégoût de ces tracasseries lui avait fait accepter avec empressement l'invitation du prince d'Orange. Elles le déterminèrent dans une certaine mesure à quitter sa patrie.
Une circonstance particulière décida et hâta l'embarquement du peintre chevaleresque pour la Grande-Bretagne.
Le musicien Nicolas Lanière, maître de chapelle du roi d'Angleterre, se trouvant dans les Pays-Bas, voulut faire peindre son image par Antoine van Dyck. C'était un personnage intéressant et important à plusieurs égards. Il appartenait à une famille italienne, qui avait émigré en Angleterre dans les derniers temps du règne d'Elisabeth ; son père Jérôme faisait partie de la troupe de musiciens qu'elle entretenait. Non seulement il dirigeait la musique de la cour, non seulement il peignait, il gravait en amateur, mais le prince l'avait chargé plusieurs fois d'acheter pour lui des tableaux. Au mois de juin 1625, il l'avait expédié
(1) Campo Weyerman, t. l",p. 302.
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dans ce but au delà des Alpes, et Lanière s'était acquitté si amplement de sa mission que la dépense avait monté à 15,000 sterling (375,000 francs), ce qui chagrina fort le trésorier du Roi. En décembre 1627, le duc de Mantoue ayant terminé sa vie et son règne, l'agent de Charles I" s'achemina aussitôt vers l'Italie, dans le même mois, pour tâcher d'acquérir sa fameuse collection. Un prince français allié à la famille Gonzague, le duc Ferdinand de Nevers, ayant hérité du fief et des œuvres d'art, il y avait chance de réussir, parce qu'il n'aimait pas beaucoup la peinture. Daniel Nys, secrétaire de l'ambassade anglaise à Venise, conclut le marché : le 18 février 1628, l'affaire était faite. Les deux délégués n'avaient pas néanmoins acquis tous les tableaux : ils avaient choisi la fleur de la collection. Quand ils furent nettoyés, arrangés, on en mit la plus grande part sur un fort vaisseau, dans le port de Venise, pendant le mois d'avril, et le maître de chapelle s'embarqua le 27, pour retourner à Londres.
Tous les princes de l'Europe furent étonnés et mécontents de cette vente opérée dans l'ombre. La population de Mantoue exprima de si vifs regrets, témoigna si hautement sa mauvaise humeur, que, si le jeune duc de Nevers eiît pu reprendre les tableaux, il les aurait volontiers payés le double et qu'une souscription publique lui en eiît fourni les moyens. Les lettres de Daniel Nys relatives à cette affaire sont du plus haut intérêt : on y voit mentionnés quelques chefs-d'œuvre des grands maîtres italiens.
Sainte Catherine, Mercure instruisant V Amour en présence de Vénus, par Gorrège, maintenant dans la National Galiery.
Une madone de Raphaël, que le duc avait payée d'un marquisat rapportant 50,000 écus.
Les douze Empereurs, du Titien.
Plusieurs peintures par Michel-Ange, Guido Reni, Jules Romain, André de! Sarle et Tintoret.
Le zélé secrétaire d'ambassade exprime l'avis qu'il ne faut pas décompléler celle merveilleuse collection, en négligeant d'acheter les marbres. Le. duc de Mantoue est empêtré dans une guerre coijteuse, a besoin de fonds et engage ses bijoux; des émissaires envoyés par Marie de Médicis sont en marché pour les acquérir. Ne voulant pas se laisser devancer, Daniel les acheta en son propre nom, sans attendre l'avis du roi, moyennant la somme de 10,500 livres sterling ou 262,500 francs (i). Parmi les toiles se trouvait un trésor, les neuf grands morceaux du Triomphe de Jutes César, par Mantegna, qui ornent maintenant le palais de Hampton-Court; on distinguait parmi les marbres une série complète des empereurs romains jusqu'à Probus, collection unique en Europe. Il y eut pour le payement quelques difficultés ; Nys dut envoyer une personne de confiance en Angleterre. Après un délai considérable, toutes les œuvres d'art furent embarquées, le 25 juillet 1632 sur le navire F Assurance, et Charles signa les ordres nécessaires à l'acquittement du prix d'achat ; il formail la somme totale de 18,280 livres sterling 12 shellings et 8 deniers, environ 460,000 francs (2).
Lorsque Lanière exprima le désir d'être peint par Van Dyck, il jouissait donc d'une haute faveur à la cour d'Angleterre ; le peintre, qui probablement souhaitait dès lors quitter la Relgique, pensait bien que son opinion aurait beaucoup d'influence sur le prince,
(i« Andinlhe third place, he has purchascd for hirnself Ibe laal statues and painttngs of the Duke of Hantua, which he might hâve sold lo cardinal Richelieu at a very greal proQI, but ambassador Wake, haviiig ordera from Your Majest; nol lo permit them to be sold lo aiiy bodj, « etc. Sainsburj: Otiginal Papers rehiting lo Pierre-Paul Rubens, p. 339.
(î) Aucun catalogue des peintures n'ayant été retrouvé par M. Sainsburj dans les archives d'Angleterre, on ignore si la collection de belles femmes, due au pinceau de François Pourbus le Jeune, en faisait partie.
et il exécuta en conséquence le portrait du maître de chapelle avec le plus grand soin. Pour lui donner un intérêt accessoire, il le représenta dans le personnage de David jouant de la harpe. Tel était son désir de mettre en vue tout son talent qu'il fît poser le modèle sept jours entiers, du matin jusqu'au soir, ne suspendant son travail que pour prendre ses repas. Et il ne permit point à Lanière de regarder le tableau avant qu'il fiît flni. C'était probablement un de ses chefs-d'œuvre ; la figure intelligente, les beaux yeux, l'air distingué du maestro l'avaient secondé. La toile est malheureusement perdue. Elle enthousiasma le roi d'Angleterre et lui Et concevoir le plus vif désir d'attirer le peintre à sa cour. Le comte d'Arundel, grand admirateur de Van Dyck, entretint, stimula son envie ; Charles 1" n'attendit plus qu'une occasion (1 ). A la fin de l'année 1631, le maître anversois lui-même était décidé à partir.
Pour flatter les goûts de son souverain, lord Weston, grand trésorier d'Angleterre, fît alors acheter par BallhazarGerbier, ambassadeur des Trois-Royaumes près de l'archiduchesse Isabelle, un tableau de notre artiste, qu'il voulait offrir au Roi le 1" janvier 1632. Charles, voyant les bonnes relations de Balthazar avec Van Dyck, chargea son représentant de faire tous ses efforts pour déterminer le peintre à s'embarquer le plus tôt possible ; mais il lui recommanda en même temps de ne pas dire qu'il agissait à son instigation. Bien que le diplomate lui eiît gardé Gdèlement le secret, Georges Geldorp finit par découvrir le mystère et en instruisit Van Dyck dans une lettre.
Antoine fut piqué de cette réserve et de ces précautions ; il aurait sans doute voulu être appelé triomphalement dans la Grande-
[I ] " £ perche il coule di Arundel, signorc sludioaissimo délie belle arli del désigne, aveva introdolto il Van Dyck alla grazia del Re, ed era stato promolore dclla sua venula in Inghiilerra... » Bellobi.
Bretagne, non d'une manière occulte et détournée. Il résolut en conséquence de dissimuler à son tour, de faire une malice au Roi et au diplomate ; et voici le bizarre stratagème qu'il inventa.
Il feignit d'abord de ne plus vouloir franchir la mer, et instruisit Gerbier de ses nouvelles intentions, dans lu lettre suivante, qu'il rédigea en italien :
" Très illustre et très honoré Seigneur,
« Votre Seigneurie me fera plaisir en ajournant de parler à la reine mère du roi de France, aussi bien qu'à Son Altesse, concernant mon voyage en Angleterre, jusqu'à ce que j'aie causé avec elle en personne. Je baise la main de Votre Seigneurie et je reste, etc..
« Anto. Van Dyck. »
En même temps il écrivit à Geldorp que le tableau envoyé à Londres par Balthazar Gerbier, comme urïe œuvre de sa main, n'était pas de lui. Geldorp montra la lettre à lord Weston, qu'elle dut vivement contrarier, la Gl voir au Prince, accompagnée de quelques autres, et Charles I" ne dut pas en être plus satisfait que le ministre. Jugez de l'émoi. Le trésorier avait cru faire au souverain un beau présent de nouvelle année ; le maître avait cru recevoir une œuvre excellente et originale ; et voilà que le peintre en personne déclare qu'ils ont été mystiBés tous les deux ! Ce fut un grand scandale. Balthazar écrivit à lord Weslon pour se disculper : il avait acheté le tableau comme une production authentique, et ne voulait point qu'on le jugeât capable d'avoir dupé un minisire et un roi. 11 afGrme que c'est un trait malicieux de Van Dyck et mentionne l'opinion de Rubens, qui garantit la prove-
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nance de la toile. Ne comprenanl pas le fond de celle espièglerie, Pierre-Paul s'élonnail que l'auteur reDiât son propre enfant.
L'archiduchesse fut scandalisée d'apprendre que son peintre ofBciel eût si vile change d'intention, et lut en fît témoigner son déplaisir.
Cependant le pauvre Gerbier était dans les transes. Pour corroborer ses affirmations personnelles, il pria le notaire Van Maurice de libeller un acte en due forme, of} nous apprenons que le tableau lui avait été vendu par Salomon Noveliers, garde et conservateur des tableaux de l'infante Isabelle, fils du peintre de la cour David IVoveliers. Ledit Salomon certifia au notaire que le morceau était bien d'Antoine, qu'il l'avait emballé lui-même dans une petite caisse et délivré de ses propres mains, pendant le mois de décembre, au nommé Kïllit, courrier d'Angleterre, le jour qu'il était parti pour Londres. Il déclara en outre ne pas savoir si Antoine van Dyck avait traité le même sujet sur d'autres toiles de même grandeur, sauf une seule expédiée en Hollande, que Rubens avait vue : or, il atteste que la peinture envoyée à Londres est bien supérieure. Et, à son avis, Antoine ne.pourrait faire mieux. Il a donc été fort étonné d'apprendre qu'il désavouait son propre travail, ajoutant que, si on voulait mettre l'artiste à l'épreuve, il lui serait impossible de faire mieux. Le tabellion Van Maurice signa devant deux témoins ce certificat rédigé à Bruxelles et le remit au sieur Gerbier pour sa justification.
Tant d'efforts amenèrent un résultat favorable. Dans une lettre adressée au roi d'Angleterre, le 13 mars, 1 ambassadeur lui annonça que Van Dyck allait enfin partir, qu'il n'avait jamais eu l'intention de rester, mais avait voulu se venger par une feinte de ses allures mystérieuses. C'était une subtilité d'amour-propre bien singulière.
L'escarmouche terminée, Van Dyck, pour rattraper le temps
perdu, se mit résolument à l'œuvre et fît d'abord le portrait de l'archiduchesse Isabelle, qu'il voulait offrir au prince, avec celui de Marie de Médicis. Préoccupée du terrible procès de Marillac, jugé alors par une commission extraordinaire, l'ambitieuse Italienne refusa sans doute de poser devant l'artiste dans un si grave moment : ce fut Gaston qui prit sa place. Dès que le maître eut achevé les deux tableaux, il se mit en route. Il atteignit Londres au plus tard le i" avril, car ce jour-là même Edouard Norgate, protégé du comte d'Arundel, le recevait dans sa maison et l'hébergeait avec ses domestiques aux frais du roi d'Angleterre, qui lui avait alloué pour cette dépense quinze shillings par jour.
Edouard Norgate n'élait en aucune manière étranger à l'art de peindre. Fils de Robert Norgate, directeur du collège Bennet, à Cambridge, il vint au monde dans celle dernière ville. Très jeune encore, il montra un talent exceptionnel pour les œuvres délicates du pinceau et pour la miniature. S'étant lié avec tous les artistes d'élite que protégeait Charles I", il obtint le patronage du comte d'Arundel, qui l'envoya en Italie pour lui acheter des tableaux et des statues, puis le chargea d'apprendre à ses fils l'art d'enluminer les manuscrits. Comme Balthazar Gerhier l'appelle frère Norgate^ on suppose qu'un mariage avait établi entre eux des liens de parenté. 11 fut en relation directe avec Jordaens, pour les peintures qu'il devait exécuter, en 1639, dans la chambre à coucher du Roi, et avec Rubens lui-même pour d'autres ouvrages. Il existe de lui un livre dédié au fils du comte d'Arundel, Henri Frédéric Howard, daté du 8 juillet 1654, et ayant pour titre : La Miniature ou lArt d'enluminer. Van Dyck se trouva donc aussi bien chez lui que chez Geldorp, tombé en discrédit, selon toute vraisemblance, à cause de l'indiscrétion qui avait provoqué la malice peu ingénieuse du grand peintre.
Le Roi s'occupa presque aussitôt de lui prociirer un logement
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définitif. Son envie de lui assigner une résidence honorable « est prouvée, dit Garpenler, par une pièce que l'on garde aux archives de l'Étal et qui fut écrite sous sa dictée par sir Francis Windebanke ; elle est intitulée : « Choses à faire ». On y trouve cette note : « Parler à Inigo Jones d'une maison pour Van Dyck. » Charles se proposait donc soit de faire construire, soit d'acheter une maison, où il aurait offert l'hospitalité à l'illustre voyageur. Mais ni l'un ni l'autre de ces deux projets ne fut réalisé. Le prince se contenta de lui assigner des appartements à Blackfriars, c'està-dire au couvent des Frères-Noirs, ancien monastère situé sur les bords de la Tamise, qui formait comme une grande hôtellerie spécialement destinée aux artistes. C'était du reste un agréable séjour; les hauts plafonds, les sallesvoùtées, les spacieux corridors, les toits aigus des tourelles, les vastes jardins où murmurait une antique végétation, lui donnaient une physionomie originale et poétique. Antoine y dressa pour longtemps son chevalet. A cette résidence urbaine, le prince ajouta une demeure champêtre, au village d'Ëllham, dans le comté de Kent. C'était, comme le monastère de Blackfriars, une espèce de caravansérail, où le prince pouvait loger plusieurs personnes, Il était appelé la Maison du Roi ou le Château (TEltham. On avait employé simultanément pour te construire la pierre, la brique et le bois. 11 s'y trouvait une jolie chapelle; une grande salle, trente-six chambres ou salles d'office se développaient au rez-de-chaussée, sur deux grandes caves; le premier étage ne comprenait pas moins de trente-huit chambres d'habitation (1).
Le peintre flamand venait d'entrer dans la plus belle partie de
(1) Ce châleau fut vendu par ordre du Parlement, le 17 juillet 161S. Duqs une maison du village, le peintre et chroniqueur Vertue avait remarqué plusieurs esquisses en deux couleurs, figurant des sujets empruntés à Ovide, que l'on croyait peintes par Van Djclt., Walpoi-e, t. Il, p. lie.
sa carrière, dans ce qu'on pourrait appeler ses années d'or. La situalion politique du pays était favorable aux travaux de la palette . Le iO mars 1629, après une session, le roi Charles avait dissous pour la troisième fois le Parlement, qui ne devait se réunir de nouveau que onze ans plus tard, le 13 avril 1640. 11 exerça dans l'intervalle une autorité sans contrôle, essayant de gouverner par lui-même, avec ses ministres Thomas Wentworth, comte de Straflford, et Laud, évèque de Londres, avec les conseils de la Reine, qu'il idolâtrait. Toute résistance, toute objection même lui étant odieuses, il s'efforça de vaincre par un pouvoir discrétionnaire les obstacles nombreux et de toute espèce que lui suscitaient le mouvement des esprits, la soif d'un nouvel ordre de choses. Dès son enfance, on lui avait appris à traiter la prérogative royale comme un droit divin, auquel non seulement il ne pouvait renoncer, mais que son devoir lui prescrivait de maintenir intact. Son père, qui avait si fort amoindri l'influence de la couronne, en avait toujours hardiment défendu les privilèges, la plume à la main, et avait convaincu son fîls qu'il était tenu de les défendre par l'épée (1). « Si nous considérons Charles comme le premier personnage de la cour et dans ses rapports avec sa famille, dit le grand historien David Hume, on ne peut guère imaginer un caractère à la fois plus respectable et plus aimable. Mari affectueux, père indulgent, maître facile, ami fidèle, sa conduite dans la vie privée lui donnait droit à de sincères éloges. Possédant à un degré peu ordinaire les qualités extérieures d'un monarque, les qualités morales et intellectuelles que ce rôle exige ne lui manquaient pas non plus. Ses manières et son langage, quoique cérémonieux et fiers, convenaient en somme à sa haute position, donnaient de la grâce à la réserve et à la gravité qui lui étaient naturelles. Sa
(1) Goldsmilh, Hîsiory of Bnnland, cU. xxa.
DÉPART DE VAN DYCK POUK L'ANGLËTEHHE. 371
modération et son esprit de justice *emè/aïert; devoir le mellreen garde contre les résolutions dangereuses et précipitées ; le bon sens qu'il montrait dans la conversation paraissait devoir garantir le succès de toutes ses entreprises. II possédait encore d'autres mérites, qui eussent fait beaucoup d'honneur à un simple citoyen el qui, dans un roi, eussent pu être d'une grande utilité à la nation. Doué d'un goût exquis pour les beaux-arts, il aimait surtout passionnément la peinture. Plus instruit que ne le sont ordinairement les princes, il écrivait fort bien et jugeait à merveille les productions littéraires. A une autre époque et chez un autre peuple, il aurait eu un règne prospère et une heureuse destinée. Mais ta haute opinion qu'il avait de ses droits en faisait l'adversaire inflexible des aspirations vers la liberté, qui commençaient à prévaloir parmi ses sujets. Sa politique n'était point soutenue par l'énergie et ta prévoyance nécessaires pour contenir l'esprit nouveau, pouf maintenir ses prétentions personnelles à la hauteur excessive où il les avait portées. L'enthousiasme général d'ailleurs était de nature à déjouer toute prudence humaine, à troubler l'action de toutes les causes qui régissent d'habitude la vie sociale. Mais les infortunes qu'il devait produire étaient encore éloignées. Charles, en attendant, jouissait d'une autorité sans limites, suivait ses goîits sans contrainte, s'abandonnait avec ses amis et ses courtisans à ces joies modéréesqui lui suffisaient (1).» Pour compléter celte description de caractère, nous ajouterons que Charles I" ne possédait dans aucune mesure les qualités fortes qui constituent l'esprit politique. Ce qu'il ambitionnait avant tout, c'étaient les plaisirs de la vie privée. Il désirait jouir de sa haute [tosition, comme un particulier jouit de sa fortune. Les contretemps le chagrinaient, les résistances l'indignaient, les luttes
(1) History ofEn^Uiml, ch. Liir.
a72 VAN DYCK ET SES ÉLÈVES.
troublaient sa manière d'être, choquaient le fond de sa nature et le déconcertaient. Les obstacles qui se dressaient sur sa route, il cherchait à s'en délivrer le plus tôt possible, ou par un acte d'autorité suprême, par un triomphe soudain, ou par des concessions maladroites el inopportunes. On le voyait donc passer tour à tour d'une détermination violente à une faiblesse dangereuse, d'un emportement hautain à une condescendance irréfléchie. Quand il se trouva aux prises avec des caractères fermes et des esprits conséquents, avec des ambitieux retors et hypocrites, la fortune détourna de lui son visage, et le bourreau aiguisa la hache qui devait le décapiter.
Lorsque Van Dyck fut présenté au monarque par le chevalier Digby, l'artiste anversois lui offrit les deux morceaux où il venait de peindre l'archiduchesse Isabelle et Gaston d'Orléans. Quoique les portraits ne lui eussent pas été commandés par le prince, le Roi fit payer chacun des morceaux à l'artiste 25 livres sterling ou 625 francs. Trois toiles, représentant Frédéric-Henri, stathouder de Hollande, sa femme et son fils, les accompagnaient probablement, car elles figurent sur le même compte, chacune pour 20 guinées, ou 500 francs. Dès que Charles eut examiné les délicates images, il demanda au coloriste sa propre efOgie el celle de la Reine.
Van Dyck exécuta d'abord un portrait du souverain en pied, puis un buste de la princesse. Il fît ensuite le grand tableau de famille qui est revenu au château de Windsor, après avoir été vendu aux enchères en 1649. On y voit Charles 1" portant un costume magnifique, assis près d'une table couverte d'un tapis amarante pâle, où sont posés son sceptre ef sa couronne. Il a près de lui Charles 11, debout, en béguin, tout jeune encore, appuyant ses deux mains sur un des genoux paternels. La Reine, assise également, tient dans ses bras le petit duc d'York, enfant à la ma-
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melle, doni une robe diaphane enveloppe le maillot. Los deux époux sont costumés avec un goût parfait. La princesse, dans sa belle robe couleur de soleil, est posée avec un art accompli. Les malheurs qui devaient assombrir son front, tremper ses yeux de larmes, n'ont pas commencé ; elle est calme et souriante. Charles, dans une altitude parfaite aussi, est admirable de dignifé : sa main gauche s'appuie sur un bras du fauteuil, sa main droite sur la table qui porte les insignes de la royauté. Le groupe occupe une terrasse, d'où on aperçoit ta tour de Londres. La toile est si haute que les personnages n'en occupent pas la moitié. Des colonnes et une immense draperie, objets insignifiants, inertes, envahissent toute la partie supérieure, contrairement aux principes de Rubens. Quelque motif spécial a où exiger cette combinaison, la place, par exemple, que devait orner le tableau (1). C'est un chef-d'œuvre, mais indépendamment de son mérite comme exécution, il a un intérêt spécial comme sujet d'étude, à cause du système de facture qui s'y trouve pratiqué: Le ton général du tableau est extrêmement sombre et pourrait faire croire qu'on a devant les yeux une toile italienne. L'auteur semble y avoir introduit à regret la lumière et en a banni avec intention les couleurs brillantes. Le ciel même a une teinte fuligineuse, sans le moindre pan d'azur : des nuages bruns et roux y flottent dans une atmosphère de bistre. La robe jaune d'Henriette et la parure blanche du petit duc d'York égaient seules de quelques nuances claires l'aspect grave et sombre du tableau. On dirait la scène éclairée par les derniers rayons du jour, par un de ces beaux crépuscules qui suivent les brillants et limpides couchers, de soleil. Un ton d'or bruni enveloppe toutes les formes et rap-
(I) Le premier tableau commandé à Van Djick par le Roi lui fut payé 23 livres sterling ; le second, 20 livres ; tous deux ont été gravés par Pierre de Jode. L'arlisle, pour le troisième, que nous venons de décrire, toucha 100 livres.
374 VAN DYCK liT SKS ÉLÈVES.
proche toutes les couleurs. On ne peut méconnaître l'intention bien arrêtée du peintre anversois de faire prédominer dans son travail la recherche de l'harmonie, en la combinant avec la profondeur et l'intensité des nuances. Les effets du clair-obscur se trouvent eux-mêmes subordonnés à ce but essentiel.
L'accord général pouvait s'obtenir d'une autre manière, aussi bien que la force du coloris. Sans sacrifier tes nuances brillantes, qui ont pour elles l'éclat et la gaieté, un savant calcul des tons, un habile assortiment des couleurs, la moelleuse finesse des transitions, les jeux variés de l'ombre et de la lumière permettent d'atteindre ces deux résultats. Les frères Van Eyck, Rubens, Teniers, Paul Véronèse, bien d'autres encore savaient ainsi ajuster et fondre les noies qu'ils prenaient sur leur palette, tout en leur donnant un éclat somptueux et une vigueur extrême. Van Dyck simplifiait la question : il cherchait l'harmonie dans l'uniformité, en supprimant les contrastes, dans un ton d'or sooibre qui domine partout, qui lie et associe tous les points de la surface. Avait-il raison ? Je ne le crois pas. Ce système poussé trop loin finit par détruire la vérité, par changer les tableaux en camaïeux; et on sent avec regret qu'on se trouve en présence d'une méthode conventionnelle, d'un procédé arbitraire. La nature est plus variée, plus abondante et plus souple: elle met en usage tous les moyens pour produire ses merveilleux effets. La diversité des couleurs notamment sert adonner du relief aux objets et de la profondeur à la perspective. Sur plusieurs toiles de Van Dyck la monotonie de la couleur empêche les plans de se bien accuser. Plusieurs tableaux, que nous étudierons successivement, nous montreront les défauts, les conséquences vicieuses de son parti pris trop exclusif. Pour le moment, bornons-nous à constater qu'il adopta ce système aussitôt après son arrivée en Angleterre. Dans l'étude que nous avons faite des tableaux peints
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par lui pendant sa seconde résidence à Anvers, nous n'en avons vu aucune Irace. Pourquoi? Parce que, selon toute vraisemblance, Charles l*' aimait eetle façon de peindre, comme il avait une prédilection marquée, non seulement pour le style et la couleur des Italiens, mais pour le genre de motifs qu'ils traitaient d'habitude, pour les données mythologiques, par exemple. Le nouveau venu, ayant le désir bien naturel de lui plaire, tâcha dès les premiers jours de flatter son goût.
Cette méthode ne produisit ses effets que graduellement et même d'une manière intermittente. Dans les occasions solennelles. Van Dyck faisait un efl'ort, et la haute inspiration qui guidait alors sa main ne laissait paraître que tes avantages de son système. Plusieurs tableaux de Windsor le prouvent, notamment, pour suivre l'ordre chronologique, l'admirable toile où sont peints les deux fils du duc de Buctingham, assassiné en 1628. Comme l'aîné ne paraît pas avoir plus de sept ans, l'œuvre dut être exécutée peu de temps après l'arrivée de l'auteur en Angleterre. C'est une page tout à fait supérieure, un morceau d'élite parmi les travaux exceptionnels du maître flamand. Pour en accroître l'intérêt. Van Dyck y a mêlé une intention dramatique, rendue avec un grand bonheur. L'aîné des deux frères, Georges Villiers, portant un magnifique costume nacarat pale, regarde devant lui d'un air triste et abattu, comme si on venait de lui annoncer la mort de son père. Il est pâle, sombre, livré aux réflexions douloureuses que provoque en lui la sinistre nouvelle : ses cheveux tombent éplorés sur son front. Le bras droit enveloppé dans son manteau, la main appuyée sur sa hanche, posé dans une fîère attitude, il semble braver les ennemis du chef de sa maison. Ces sentiments donnent à son portrait une vivacité rare. Et le peintre a su garder une juste mesure : la naïveté, le calme de l'enfance ont disparu, mais l'émotion qui les remplace n'a rien d'outré, ne
choque pas dans un si jeune orphelin. Au second plan, drapé aussi d'une manière assez vive dans son manteau, comme un vengeur précoce, Francis regarde son frère avec inquiétude, semble vouloir deviner ses projets ou attendre quelques détails sur le douloureux événement : il est grave comme son frère et plein de pensées ; le chagrin a jelé sa pâleur sur ses jolis traits. Il porte un costume d'un jaune sombre, aux nuances fortes et délicates. Un mur, une draperie brune, sur laquelle se détache en partie Georges Villiers, un ciel nocturne, car le ciel ne pourrait avoir ces teintes mortes pendant le jour, composent le fond. Le clair-obscur est vivement accusé par des ombres intenses, qui font ressortir les parties lumineuses. La couleur a donc une grande énergie, bien qu'il fût impossible de la rendre plus suave et plus harmonieuse.
Ces deux jolis enfants, auxquels on s'intéresse à cause de leur douleur et de leur beauté, eurent un sort bien difTérent. La nature avait donné à Georges des facultés éminentes ; mais il lui manquait un don plus précieux, le jugement, l'esprit de conduite. Tout en se moquant des sots, il devenait leur dupe : après s'être ruiné pour le souverain, il conspira contre lui; après avoir eu en héritage une grande fortune, il mourut dans la détresse, dans l'abandon et le mépris.
Son frère eut une courte existence, une mort tragique, mais ne laissa que d'honorables souvenirs. Il n'avait que dix-neuf ans, lorsqu'il fut blessé en combattant pour la cause royale, à Kingston sur la Tamise, pendant l'année 1648. Son cheval ayant été tué sous lui, le brave jeune homme se dégagea des étriers, puis s'adossa contre un arbre qui bordait la route. En vain lui criat-ondese rendre, il ne voulut point de quartier : se défendant avec l'intrépide courage d'un vieux soldat, il reçut neuf blessures au corps ou au visage, et finit par tomber mort. Le chêne contre
lequel il s'était appuyé lui servit longtemps de monument commémoralif : nous savons par Fairfax qu'on y avait gravé ses deux initiales : F. V.
Mort si jeune, disparu comme une vapeur légère, il occupe les visiteurs, depuis deux siècles et demi bientôt, de ses jolis traits, de sa mise élégante et de sa consternation filiale. Jamais le proverbe espagnol : La vie est un songe, ne se vérifia d'une manière plus tragique.
Le Roi et la Reine, charmes de leurs portraits, commandèrent à Van Dyck plusieurs tableaux d'histoire, où se manifesta le goût du prince pour les données mythologiques.
Le ballet des Muses et d'Apollon sorte Parnasse.
Apollon écorchant Marsyas.
Une Bacchanale.
Les Amours dansant autour de Vénus couchée avec Adonis. Pour la Reine spécialement, il exécuta une variante de son fameux tableau, où des anges groupés sur les nues jouent de la musique, pendant que leurs compagnons dansent devant le petit Emmanuel, sa mère et saint Joseph (1).
Le premier morceau a disparu, comme beaucoup d'autres, et nous ne pouvons nous en faire une idée, parce qu'il n'en existe pas d'estampes. J'ai eu la bonne fortune de retrouver à Londres même, chez un marchand de vieux meubles et d'antiquités, le second tableau, perdu depuis l'année 1649, et d'en devenir acquéreur : il orne depuis deux ans mon cabinet.
L'œuvre est dans un état de conservation admirable, ce qui prouve qu'elle n'a pas dû changer souvent de propriétaire de-
[l)*Perlo Re Carlo, ollreiritrattied altri quadri, dipinse il ballo délie Hune, con Apolline in mezzo il Parnesso, e l'allro Apolline, che scortica Marsia, la Baccanali, un altro ballo di Amori che giuocano, mentre Venere dorme con Adone. — Per la Regina Tece la Madonna col Bambino e san Giuseppe, rivoiti ad un balio di Angeli in terra, mentre aitri di loro suonano in aria, con vedula di paese vaghissima. ■ Bellori.
puis la mort de Charles I". Oulre son mérite comme facture, elle a une importance morale, dénote et rend visible, pour ainsi dire, un trait du caractère de Van Dyck. Mais ce côté du travail échapperait au jugement, si on ne savait dans quelles conditions la toile a été historiée.
Comme nous avons déjà eu occasion de le dire, les deux peintres en renom à la cour et parmi la noblesse d'Angleterre, lorsque le grand portraitiste fut appelé par le Roi, étaient Daniel Mytens et Cornelis Jansen (1). L'honneur qu'on lui faisait en sollicitant sa venue était déjà une circonstance propre à tes mortifier. Mais quand il eut débarqué sur les bords de la Tamise, été reçu par le prince comme un grand personnage, quand ses premiers travaux excitèrent une admiration unanime, leur dépit augmenta, devint amer. Daniel Mytens demanda au souverain la permission de quitter la Grande-Bretagne et de se retirer dans son pays. Charles essaya de calmer sa mauvaise humeur, lui parla d'une manière afTectueuse, lui dit qu'il y aurait à la cour du travail pour lui aussi bien que pour Van Dyck. Le peintre hollandais consentit à rester, et son antagoniste involontaire, secondant les intentions du Roi avec sa générosité habituelle, essaya de se concilier ses bonnes grâces, fît même son portrait comme celui d'un ami, en déployant toutes les séductions de sa palette. La toile est perdue, mais l'auteur l'ayant fait graver par Paul Fontius et publier par Martin van den Enden, nous pouvons juger que c'était une œuvre excellente, où la belle figure de Daniel se trouvait reproduite sous l'aspect le plus favorable (2). L'expression même en est sympathique. Le brave enfant de l'Escaut semble avoir voulu te recommander au spectateur. Un si
(I) Vojeiplus haut, p. 344.
(-2) L'eslampe a élé copiée dans le Tormal in-8 par W. Raddon, pour l'ouvrage de Walpole.
DÉPART DE VAN DYCK POUa I/ANGLETERRE. 319
noble effort, une si complèle bienveillance ne fermèrent pas la blessure de l'artiste jaloux ; rien ne put adoucir en lui le sentiment de son infériorité, le chagrin que lui causaient les triomphes de son concurrent. Un jour il disparut, et on apprit plus tard qu'il était retourné à La Haye, sa ville natale; un document trouvé par Verheyden prouve qu'il l'habilail en 1635.
Il y travaillait encore en 1656 : on ne sait pas à quelle époque la mort calma définitivement ses regrets (1).
Plus farouche, Jansen van Ceulen ne voulu! même pas se prêter à une tentative d'accommodement. Logé comme Van Dyçk au monastère de Blackfriars, aucun succès db grand effigiateur ne lui échappait. Le bruit des éloges, qui flattaient les oreilles de son vainqueur, le mit en fuite. Il se sauva dans le comté de KénI, où il fut très bien accueilli par la noblesse de la province, oii on occupa sans relâche son pinceau : il demeurait au petit village de Bridge, près de Barhamdown, chez un marchand flamand, nommé Arnold Braems. Comme c'était un homme d'un vrai mérite cependant, il finit par rendre justice aux dons supérieurs du maître anversois, par admirer sa manière et même par l'imiter. Un rapprochement personnel en fut la conséquence. Jansen revint habiter Londres et se lia si bien avec Antoine qu'il finit par exécuter son portrait; Gérard Hoet le jeune possédait celte toile en 1760, époque où elle fut vendue aux enchères (2).
La loyauté de Van Ceulen lui porta bonheur : sa facture devint plus libre, sa couleur plus moelleuse, son style plus noble, sa louche plus agréable : il mérite une place d'honneur parmi les lieutenants de Van Dyck. Ce serait un voyage d'exploration attrayant que de rechercher ses œuvres dans le comté de Kent, où elles abondent. Walpole, qui avait vu beau-
{() Wolpole, Anecdotes or Paintmo i» Eng'anI, t. I", p. 218. (3) N* 137 du catalogue, hauteur 32 pouces, largeur 23 et Vf
coup de ces toiles, en fait un éloge enthousiaste. Cornélis pratiquait aussi la miniature à l'huile et copiait souvent de cette manière ses propres ouvrages. Pendant le siècle dernier, on voyait dans la famille Verney les effigies de sir Robert Heath et de sa femme, exécutées des deux façons.
Van Dyck ayant fonde à Londres le Cluh de Saint-Luc, Jansen fut un des membres. Lorsque la guerre civile agita la société anglaise comme une mer battue par l'orage, sa femme Elisabeth Beck, qu'il avait épousée en 1622, lui conseilla de se mettre à l'abri. En conséquence, il demanda et obtint, le 10 octobre 1648, un passeport de la Chambre des communes, pour retourner dans les Pays-Bas. S'étant retiré d'abord à Middelhourg en Zélande, il finit par aller habiter Amsterdam, sa ville natale, où il continua d'exercer sa profession et mourut enl665{l).
Quoique Van Dyck ne fiit point un homme irritable, le dépit, la mauvaise humeur que témoignaient ses deux collègues et probablement d'autres artistes encore, ne laissaient pas de lui causer un certain déplaisir. Tous ses efforts pour calmer les envieux n'avaient point abouti. Un jour sans doute qu'il en parlait avec le Roi, la légende grecque d'Apollon et de Marsyas leur revint en mémoire : elle a pour sujet l'ambition des incapables, la sotte vanité qui leur cache les bornes de leur esprit. Les anciens racontaient que Minerve, après avoir inventé la flûte, observa qu'elle contractait désagréablement son visage, lorsqu'elle l'appliquait à ses lèvres, et la jeta de dépit, avec un sentiment de coquetterie féminine : le satyre Marsyas, l'ayant ramassée, en tira
(< ) Nous avons déjà dit qu'il était né en 1 590 : Sandrart, Walpole et Immerzeel âonnenl les mêmes chifTres. Comment donc se Tait-il que le catalogue du Louvre, jusque dans le tirage de 1879, déclare que l'époque de sa naissance et l'époque de sa mort sont également ignorées ?
quelques sons plus ou moins mélodieux el aussitôt, enivré d'orgueil, déclara qu'Apollon avec sa lyre n'était plus rien à côté de lui. Dans son aveuglement, il osa même défier le dieu de la musique. On choisi! pour juge iin critique imbécile, le roi Midas, qui se prononça en faveur de l'homme aux pieds de boue. Le châtiment ne se fit pas attendre : les oreilles du prince s'allongèfent comme celles des ânes, et l'inspirateur des muses daigna écorcher de ses mains immortelles le concurrent difforme, qui n'avait pas même inventé l'instrument dont il était si fier. Marsyas est donc le type parfait de l'envieux. Malheureusement ce n'est pas le génie, d'habitude, qui écorche les jaloux; ce sont les jaloux qui écorchent le génie et masquent leur impuissance derrière leur méchanceté.
Charles conseilla donc au peintre de traiter ce motif et lui commanda même le tableau. Que devint la toile, quand elle fut vendue aux enchères, en 1649, avec la collection du prince? On l'a ignoré jusqu'ici, et maintenant encore je ne puis le dire. Mais le temps l'a traitée avec une indulgence respectueuse et, pour la sauver de tout dommage, a pousse la courtoisie jusqu'à la faire parvenir dans mon cabinet de travail (1).
Marsyas a les bras relevés au-dessus de la tète et liés au tronc d'un arbre. Apollon, debout devant lui, la tête couronnée de laurier, entame légèrement avec un scalpel l'avant-bras gauche du satyre, qui laisse échapper quelques gouttes de sang. Les deux personnages, coloriés de la manière la plus vigoureuse, se détachent sur un fond de sombres feuillages. A gauche, dans le bas, une échappée de vue laisse découvrir la campagne, ou règne un véritable crépuscule, nuancé de quelques teintes rougeâlres. C'est le genre particulier de fonds et d'arrière-plans que l'on remar-
(t) Hauteur, I iï cent. ; largeur, 02 c.
que sur tous les tableaux de Windsor, que te maître avait adopté pendant son séjour en Angleterre et que l'on peut classer parmi les signes dislinclifs de son dernier style.
Pour plaire à Charles l"" sans doute, qui aimait beaucoup la palette méridionale, Van Dyck a peint les deux personnages dans les tons chauds de l'école vénitienne. Ils ont un relief extraordinaire. Leurs longues proportions suffiraient pour attester leur origine : on ne les voit que jusqu'à mi-cuisse, mais l'un et l'autre n'en paraissent pas moins d'une taille bien au-dessus de la moyenne. L'expression du dieu et celle de ta victime sont en harmonie avec le caractère du maître flamand. Apollon est calme et sévère ; il inflige un châtiment qui lui parait juste, mais accomplit cet acte de rigueur sans la moindre colère. Pour te joueur de flûte, c'est un pauvre diable très laid, qui n'a pas la moindre malice : il parait même bonnasse et endure son supplice avec tant de résignation qu'il éveille la pitié. Il est d'un bon naturel, après tout; il n'a jamais fait de mal à personne. Bien que ses traits soient crispés par la douleur, il n'éprouve ni ressentiment ni indignation : il souffre, il se contracte, il n'en veut pas à ce méchantdieu qui va lui enlever sa peau, dont ila si grand besoin. On peut en conclure que l'artiste ne détestait même pas les jaloux, qui lui lançaient des regards de haine et méditaient quelque manœuvre sournoise.
Le Marsyas de Van Dyck ne représente donc pas fidèlement l'envieux ; le peintre-poète, dans sa grandeur d'âme, ne comprit jamais la plus ignoble des passions humaines, une passion qui hait le bien et adore le mal. Sous les traits de Marsyas, il aurait pu personnifier la ruse, la bassesse, la présomption, la cruauté, la mauvaise foi, l'orgueil opiniâtre, tous les vices des hommes inférieurs que désole le mérite. Il était trop indulgent pour analyser ainsi l'âme du jaloux, et il a peint la laideur physique, une
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laideur inaocente, au lieu de peindre la laideur morale, les ignobles penchants des vaniteux boursounés.
Quand l'artiste au cœur généreux avait vu persécuter, martyriser, mettre à mort, pour un crime chimérique, des hommes, des femmes, de petits garçons, de pelites filles, pauvres innocents qui ne comprenaient même pas les folles questions de leurs juges, quand il avait vu des familles entières plongées dans une douleur effroyable, il avait été saisi d'une violente indignation, il avait accusé hardiment le ciel, lui demandant compte de son aveugle tolérance pour le mal, de son odieuse complicité avec les oppresseurs, avec des monomanes stupides et sanguinaires. Les malheurs d'autrui l'exaspéraient. Maintenant qu'il s'agissait de lui-même, que son talent, que son amour-propre étaient seuls en cause, il supportai! les tracasseries, les hostilités, les mauvais propos avec une insouciance magnanime, plus noble même que la patience et la résignation, car il n'avait pas besoin de faire un efïbrt pour se préserver du ressentiment et de la colère, pour garder le calme de son esprit et la sérénité' de son imagination. Il souffrait si peu qu'il ne parvenait même pas à tracer de l'envie une image fidèle.