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CHAPITRE XX

SÉJOUB DE TAK DYCK EN ANGLETERBE DE 1632 à FOUR LA KAHILLE ROïALE.

La noblesse élégante de Van Dyck, les termes choisis dont il se servait et ses mœurs distinguées ne pouvaient manquer de plaire au Gis de Jacques I". Charles lui montra dès son arrivée une faveur exceptionnelle, car il n'avait pas moins de sympathie pour l'homme que pour l'artiste. Souvent il quittait dans sa barque le palais de Whitehall (1), remontait le fleuve jusqu'au monastère de Blackfriars et allait oublier, en causant avec le maître anversois, les graves questions de la politique. Son esprit se calmait devant les scènes tranquilles imitées par le pinceau. Il examinait d'un œil attentif le travail du glorieux banni. Là du moins les passions des hommes n'étaient plus menaçantes : elles

(1) Il s'agit ici du vieux palais de Whitehall, détruit presque en totalité par uu incendie, le 4 janvier 166S. Hamilton eo parle ainsi dans les Mémoires du. chevalier de Gratnmont : u La Tamise lave les bords du vaste et peu magnifique palais des rois de la Grande- Bretagne. C'était des degrés de ce palais que la coup descendait pour s'embarquer sur le fleuve, à la fin de ces jours d'été dont la chaleur et la poussière ne permettent pas la promenade du Park. Un nombre inflni de bateaux découverts, qui perlaient tous les charmes de la cour et de la ville, Taisait cortëge aux berges, où était la ramillc royale. Les collations, la musique et les Teux d'arlifice en étaient. "

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ne servaient qu'à inspirer le génie et prenaient un caractère de grandeur poétique, ou de sublime désintéressement. La douce lumière de l'atelier semblait encore les purifier et les ennoblir.

Pendant que le Roi entretenait le peintre exilé de sa voix grave et lente, avec des éclairs de tristesse dans les yeux et uri faible sourire sur la bouche, il lui donnait des conseils pour sa fortune. Il fixa au prix de cent livres sterling, ou deux mille cinq cents francs, les portraits en pied qu'il ferait de sa personne, de cinquante livres les portraits à mi-corps. Il rétribua ainsi les images de son père et de sa mère, Jacques I*' et Anne de Danemark, et celle de Henri Stuart son frère, que l'arlisle peignit d'après d'anciens tableaux (1). Par un acte du 17 octobre 1633, il kii assigna un revenu annuel de 200 livres sterling ou 5000 francs.

Au bout de trois mois, le 5 juillet 1632, Charles nomma le peintre flamand chevalier. Il lui fit en outre présent d'une chaîne d'or, à laquelle était suspendu son portrait environné de diamants. Ce don royal parait lui avoir causé la joie la plus vive, car il a exprimé son allégresse sur une toile que possédait le fameux prince Eugène, qui l'avait acquise pendant son voyage à Londres. Elle représente l'artiste lui-même. «Dans ce tableau, dit Mariette, Van Dyck non seulement montre du doigt la fleur de tournesol, mais il porte en même temps la main à une chaîne d'or qui pend à son cou, comme pour donner à entendre que, de même que le tournesol est toujours dirigé vers le soleil, de même il a résolu de consacrer ses talents et sa personne au prince qui

(1) Celui de Jacques 1'^, qui se Irouve à Windsor, fut exéculé d'après une image plus ancienne, duc au peinire Hilliard. Une belle gravure de ce porirait à la manière noire, qucJ. Smilli publia enl"2l, porte celle inscriplion : A. Tan Dyck Eques pinx. ab oiiginoli minuta fact. per Fra. Hilyard A" b' (617. Comme Thisloire de l'art semble vou^e au démon de l'erreur, nous devons rappeler que l'auteur du tableau s'appelait !^kol'is Uitiiard e[ non point François Hilyard. Les deux autres toiles avaient été peintes d'aprêt des elligies de Van Somcr.

lui a fait l'honneur de le créer chevalier el de lé décorer d'une chaîne d'or. Il y a grande apparence que ce tableau a élé peint peu de temps après que Van Dyck eut été fait chevalier. Son cœur nageait dans la joie, et l'ouvrage s'en ressent. » Mariette parlait ainsi après avoir examiné le tableau à Vienne, et il le déclare d'une beauté merveilleuse. L'estampe de Hollar, burinée trois ans après la mort de l'auteur, en donne une idée approximative»

A partir du moment où Van Dyck fut installé en Angleterre, le Roi fit un usage presque continuel de son pinceau, mais l'employa surtout à exécuter son image et à reproduire sa famille. On connaît actuellement dix-neuf portraits du prince, dix-sept de la Reine. Une des plus célèbres effigies du souverain est le grand portrait à cheval, qui orne maintenant la collection de Windsor. Le Roi est vu presque de face, dans une attitude majestueuse et mélancolique, monté sur un cheval gris, ardent, vigoureux, dont le raccourci est très bien exécuté. Sa belle chevelure tombe gracieusement sur ses épaules, inonde l'ample collerette blanche qui masque le haut de la cuirasse. La main droite tient les rênes, la main gauche s'appuie sur un bâton de commandement. Les traits du prince ont une régularité admirable. Mais il y a dans ses yeux, dans sa physionomie, dans toute sa personne, une expression de tristesse, calme, intime, permanente, organique, pour ainsi dire, et incurable. Bien avant René, bien avant ce type de la mélancolie et des douleurs va-f gués, il semble avoir été poursuivi, tourmenté par une affliction mystérieuse.

L'avenir devant lui projeUe au loin son ombre,

a dit un poète. On aurait pu croire que cette ombre, l'ombre du tragique dénoùment qui devait terminer son règne, l'envelop-

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pait, le suivait parloul. La persistance de l'efiel a même quelque chose de surnaturel. Ainsi, dans le tableau de Windsor, on voit à gauche du prince le marquis de Hamilion, son écuyer, qui porte le casque de son maître ; étant à pied, il lève la tète pour le rrgarder. Eh bien, il y a dans son regard un sentiment de tristesse, de pitié, d'atlenlion douloureuse, comme si, éclairé par des pressentiments lugubres, il savait d'avance qu'il considère une victime. La coïncidence est (oui à fait bizarre, on en conviendra. Comme les anciens poètes, Van Dyck possédait-il le don de seconde vue?

L'exécution est un magnifique travail, dans les tons moelleux que le peintre avait adoptés comme manière définitive. Le ciel même y concourt : le prince aurait pu être enlevé sur un fond clair ; il se détache faiblement, doucement, sur un ciel sombre (1). L'esquisse d'un autre portrait de Charles I*^, à cheval, qui orne le grand salon de la Reine, dans le palais Buckingham, a le même caractère. La monture est vue de profil, le Roi de trois quarts. Ici encore un écuyer porte le casque du prince, mais Van Dyck l'a placé à la croupe du cheval. Tout est sombre dans ce tableau, la couleur, l'expression, la lumière. Le Roi, triste et grave, semble tourmenté, comme d'habitude, par de funestes visions. De grands arbres obscurs étendent sur sa tête leurs épais rameaux. Pas un rayon dans le paysage, pas une lueur d'espérance dans le ciel (I).

(I) Dans la colteclion de Ha nipton -Court on Toil une très belle copie de ce tableau par le peintre anglais qu'on nomme Slonc le Vieux, réputé pour son habile maniËrc de reproduire les toiles de Van Dyck (n° 83). La couleur TotIg et douce, l'aspect moelleux de l'original son! parrnilemcnt rendus. Baron a gravé le modèle. Il existe une autre gravure de Pierre lombard le vieux, où l'écuyer est plus jeune: une escarmouche anime le fond, et un château s'élève sur la droite du Boi. L'nc image équestre de Charles !■", peinte aussi par Van Dyck, dans laquelle le prince porlc une armure complète et monte un svelle cheval, passe pour la meilleure.

(î) Celte loile de faibles dimensions doit ftre l'esquisBe d'une grande page.

:i'JO VAN DYCK ET SES ÉLÈVES.

Mais voici une image plus mélancolique et plus singulière encore. Il semble que le monarque se soil perdu à la chasse et que, fatigué d'une longue course, ignorant où il se trouve, il soit descendu de cheval. Derrière lui, deux pages tiennent la noble bête. Les derniers arbres de la forêt projettent leur ombre sur ce groupe. On aperçoit au loin les flots d'une mer tranquille, où un navire fuit à pleines voiles. Les traits du malheureux souverain ont une expression remarquable de mauvaise humeur; dans son dépit, son œil reste froid, morne, sans l'éclair de la haine et des fortes résolutions : il souffre, il souffrira encore..., il ne se vengera pas! iMais il regarde le spectateur dans une attitude exquise, la main droite sur le pommeau d'une grande canne, la main gauche sur la hanche. Son cheval, la tête basse, gratte du pied la terre avec impatience. On dirait que le peintre a prévu la fuite du monarque et les heures d'angoisse qu'il devait passer au bord du détroit, cherchant des yeux un vaisseau libérateur qui pût le conduire en France ! Hélas I les venls l'emportent, cet espoir suprême! Les voiles s'amoindrissent et vont bientôt disparaître dans la brume de l'horizon (1 ).

En dépit de son sujet, ce tableau a l'importance d'un morceau d'histoire : par ses dimensions, par son noble caractère, par son grand style et par les idées qu'il évoque, il peut soutenir la comparaison avec les scènes les mieux composées, avec les plus

(t) Comme le personnage qu'il représente, celableau a eu la plus singulière destinée. < Sous prélexle que le page qui accompagna Charles i"' dans sa Fuite se nommait Barry ou Bairymore, on fit acheler à Londres, h la comtesse Du Barry, le Jieou portrail que nous avons à présent dans le Muséum. Elle Bt placer le tableau dans son salon, et, quand elle voyait le Roi incertain sur la mesure qu'il avait à prendre pour casser son parlement et former celui qu'on appela 1c parlement Maupcou, elle lui disait de regarder le portrait d'un roi qui avait fléchi devant son parlement. «{Mémoires de madame Campan, t. I"', p. 33]. On croyait alors, comme on voit, que le tableau représente la fuite de Charles 1'^ : mais lorsque le malheureux prince lAcha de st soustraire au coup qui le menaçait, Van Ujck était mort depuis sept ans. La Du Barry paya le portrait 24,00^ livres. Le peintre n'avait re(;u que 2,!i00 francs.

graves épisodes que racontent les annales des nations. Le mémoire qui le mentionne fut présenté au roi par Van Dyck à la fin de l'année 1638. Le peintre en demandait deux cents livres s-lerling et n'en obtint que cent, Charles étant alors forcé de faire des économies. Sa date le classe parmi les tableaux où l'artiste a pratiqué sa dernière méthode.

Le Roi porte un charmant costume : un chapeau noir à larges bords, une vesie longue ou jaqucfle de salin blanc, une culotte d'un rouge amorti, des jarretières de satin blanc, des bottes molles en peau de chamois. Une grande épée, suspendue à un baudrier, s'allonge sur sa cuisse. Le tableau a toutes les élégances et toutes les qualités, mais aussi tous les défauts de la dernière manière pratiquée par Van Dyck. Il lui manque d'abord la clarté. Les objets n'y sont pas en perspective, ne se détachent pas suf6sammenl l'un de l'autre. On distingue avec peine le cheval du fragment d'arbre et des hautes herbes qui occupent le premier plan : il ne se sépare guère mieux des troncs et des feuillages roux déployés derrière lui. La main de l'écuyer, placée sur la crinière, aide heureusement la vue. Ce premier serviteur et le page sont aussi trop fondus avec les derniers plans. Le ciel vague, d'un azur problématique, où flottent des nuées sans couleur précise, la légère teinte carminée qui rougit à peine la bande la plus voisine du sol, les tons roux des feuilles ont pour conséquence de ne pas faire ressortir les personnages : la vigueur est partout sacrifiée à l'harmonie. Le Roi seul est mis en scène avec quelque netteté. C'est de la peinture noble, pour ainsi dire, qui se tient sur la réserve, procède avec calme et avec toutes sortes de ménagements, évite les accents indiscrets, les efforts impétueux et les brusqueries. Elle ressemble aux mœurs du grand monde, où on observe une rigoureuse étiquette. Mais cette circonspection outrée a pour conséquence d'éteindre la hardiesse, de paralyser

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la force, de rendre impossibles les effets saisissants de la palelle.

La collection de Windsor nous familiarise avec tes traits de la reine d'Angleterre comme avec ceux du Roi. Elle aussi éveille dans le spectateur un double intérêt, par sa vie, par ses infortunes, et par le talent qu'un grand peintre a déployé en reproduisant ses formes.

Son image la plus belle, la plus attrayante, nous l'avons déjà vue, sur le grand tableau où elle est assise près de son mari et tient dans ses bras le duc d'York. Il semble qu'on ail devant les yeux l'idéal d'une reine et d'une jeune mère, dans leur tendresse et leur dignité. Elle a une si noble attitude, elle porte avec tant de grâce son jeune enfant, que les deux qualités se trouvent associées en elle de la manière la plus intime. Elle regarde au loin, la tête haute, avec confiance et avec sérénité, comme une personne qui ne redoute rien de l'avenir. Et ses deux Gis sont gais, paisibles comme elle, dans l'imprévoyance de leur âge. Au fond du tableau se déroulent les flots de la Tamise, se dresse le vieux palais de Whitehall, à proximité des flots. Pas une ombre ne plane sur ce groupe charmant, voué par le destin aux plus cruelles épreuves.

Les autres portraits nous détaillent la Reine, pour ainsi dire. La voici debout, vue à mi-corps, près d'une table où est posée sa couronne. Elle a de très jolies mains. Tout est hianc dans son costume, sauf les nœuds d'un rose pâle qui égayent sa rohe de satin. Cette uniformité de couleur rendait nécessaire la délicatesse du travail. Un second tableau nous montre Henriette de toute sa grandeur, debout, près d'une table où des roses s'épanouissent dans un vase, près de sa couronne. Elle porte la même robe de salin blauc, que ne rehaussent pas les nœuds légèrement carminés de l'autre toile ; des perles blanches pendent à ses oreilles, un collier de perles entoure son cou. Ici les fâcheuses conséquences de la der-=

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nière méthode pratiquée par l'auteur se manifestent dans leur plénitude. Non seulement le personnage manque de relief, mais il ne se détache point de la muraille grise et somhre. Aucune illusion n'est possible. On dirait bien moins nne créature vivante qu'une image peinte sur la paroi de la salle.

Trois autres effigies, toutes les trois en buste, nous font voir la Reine de trois quarts, de profil et de face. Le premier travail n'inspire aucune observation qui mérite d'être communiquée au lecteur ; la vue de profil était pour la souveraine l'aspect le moins avantageux, mais elle fait nettement saisir la ressemblance de ses traits avec ceux de son père. La ligne faciale est raide, le menton trop fort rappelle celui de Henri IV : il y a quelque chose de rustique et de vieillot dans l'ensemble du type. L'expression est calme cependant : le malheur n'a point encore assombri, contracté cette figure.

Comme elle est différente sur le troisième tableau, où on la voit de face! Les années douloureuses sont venues, ont touché la Reine au cœur : la pauvre femme a dît beaucoup souffrir déjà pour nous attrister de ce visage lamentable : les yeux sont bordés de rouge, comme si elle versait habituellement des larmes; il y a aussi sur les joues des tons de pourpre légère qui indiquent la trace des pleurs. La contraction nerveuse de la bouche atteste de profonds chagrins. C'est le cas de répéter avec Chateaubriand ces belles paroles de l'Écriture : « Des reines ont été vues pleurant, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que conteaaient les yeux des rois. » Fille d'un père assassiné, Henriette devait apprendre dans l'exil la mort de son mari sur l'écbafaud.

Celte image dut être peinte en 1640 ou 164i, lorsque Van Dyck lui-même sentait par moments l'haleine glacée de la mort effleurer son front. La Reine porte l'invariable costume dont s'habillaient les grandes dames, pendant tout le séjour de l'ar»

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liste en Angleterre : elle est coiffée à la Sévigné; des perles magnifiques pendent à ses oreilles, des pertes moins grosses entourent son cou, des rangs de perles brodent le satin blanc de sa robe. i'.'esi une très belle œuvre, dans les tons les plus fins que puisse trouver le pinceau. La seule couleur employée est le blanc : la figure pâle, la poitrine nue, la robe et les bijoux sont blancs; une teinte légère de bistre accentue à peine le fond. Exécuter une image excellente avec une pareille uniformité de moyens, c'était un problème difficile à résoudre. Van Dyck l'a résolu, mais son travail délicat ne peut charmer que les connaisseurs. Le mérite d'une œuvre si distinguée, mais si subtile, échappe au vulgaire. Dans les analyses que nous avons faites jusqu'ici des tableaux do Windsor, les lecteurs qui connaissent l'histoire de l'art ont dîi remarquer toutes sortes de détails nouveaux, précis et caractéristiques. On peut fouiller tous les livres connus, on ne trouvera rien de pareil. Cet avantage précieux, je le dois aux conditions exceptionnelles où j'ai eu la bonne fortune de voir cette galerie célèbre, et que je dois faire connaître au public avant de continuer mon étude. Elle orne les grands appartements de la Reine, ou Siate Booms, dans lesquels on n'est admis que certains jours de ta semaine, avec des billets d'entrée, quand la souveraine est absente. Les visiteurs forment alors une cohue surveillée par des domestiques, guidée par un interprète, qui désigne et explique en termes concis les diverses curiosités. Un très petit nombre de tableaux obtiennent l'honneur d'une mention particulière, leur nombre ne permettant que de les signaler en bloc. Il y a deux galeries, celle de Van Dyck et celle de Rubens. La tournée ne dure guère que trente ou quarante minutes, en sorte que l'on n'a pas même le temps de reconnaître les sujets de toutes les toiles. Quant à en juger la facture, à prendre des notes, c'est impossible. Thoré, le démocrate insinuant et respectueux, qui

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savait courtiser les grands personnages, ne put jamais les voir autrement. Je débutai par suivre la foule, comme lui, à travers les salles splendides; mais quand je sortis avec les derniers badauds, j'étais désappointé. Avoir fait le voyage d'Angleterre pour si peu de chose, c'était une déception! J'avais compté principalement sur la galerie de Windsor pour étudier la manière de Van Dyck pendant son séjour dans la Grande-Bretagne, et ma course rapide ne m'avait appris que la place des tableaux.

Mais comme j'étais envoyé en mission par le Gouvernement français, je m'adressai à l'Ambassade française et je revins au cbàteau, muni d'une lettre de recommandation pour le gouverneur, M. Seabrook. 11 était absent; on me dit de revenir le lendemain, à dix heures, et je laissai ma lettre. Comme le public, ce jour-là, était encore admis, je réitérai ma promenade dans les appartements de cérémonie, sans autre avantage que de m'orienter un peu mieux, de savoir au juste en quels endroits se trouvaient les dilTérents ouvrages.

Le lendemain, à dix heures moins un quart, je traversais la cour du palais gothique et me présentais au bureau du gouverneur. Son secrétaire et le domestique désigné la veille pour me conduire me reçurent avec un froid glacial, m'objectèrent de faux prétextes pour retarder encore ma visite ; et un groupe de laquais en veste matinale semblaient les soutenir de leur contenance malveillante. La mauvaise humeur commençait à s'emparer de moi, car Windsor est à huit lieues de Londres. Je répondis que j'étais venu au moment indiqué la veille par le secrétaire et ne pouvais comprendre pourquoi on m'ajournait encore. Le dépit me faisait élever la voix, quand une porte s'ouvrit : un grand vieillard, d'une belle figure et d'un aspect très digne, entièrement habillé de velours noir, entra dans la pièce, tenant ma lettre à la main. C'était le gouverneur du château.

— Daignez me suivre, Monsieur, me dit-il d'un air affable ; je vais moi-même vous conduire.

Je laisse à penser quel coup de théâtre produisirent ces paroles et comme elles firent rentrer en eux-mêmes les serviteurs malintentionnés !

M. Seabrook me montra le chemin, ouvrit la première porte des State Booms et me dit:

— Travaillez ici, Monsieur, comme si vous étiez chez vous ; restez aussi longtemps que vous le jugerez nécessaire. Personne ne vous troublera, personne ne viendra même voir ce que vous faites. Je vais donner des ordres en conséquence. Je vous quitte pour faire mon inspection journalière; mais à midi je viendrai vous serrer la main. Vous pourrez ensuite continuer à prendre vos notes; quand vous aurez fini, vous descendrez par l'escalier qui se trouve au fond de l'appartement et dont je vais ouvrir la porte.

Je remerciai en termes très vifs le courtois gouverneur, et à peine avait-il quitté la pièce que j'étais déjà sous les armes, tenant mon crayon et mon cahier de notes. Enfin, j'allais pouvoir étudier sans obstacles, sans être surveillé, talonné, les grandes œuvres de Rubcns et de Van Dyck! Je me mis passionnément à l'œuvre. Allant, venant à ma guise dans ces grandes salles pleines de richesses, oii des tables en argent massif portent des objets rares et précieux, levant, baissant les stores pour éclairer les toiles de la manière la plus avantageuse, m'approchant et m'éloign'ant, choisissant mon point de vue, je fis des études que je crois décisives. Quand midi sonna dans la haute tour, M. Seabrook vint prendre congé de moi, suivant sa promesse. Jusqu'à deux heures et quart, je poursuivis mon travail comme dans un château abandonné. Ayant alors terminé mon examen, je sortis par l'escalier de service, sans autre formalité que de remettre au

concierge, respectueux et silencieux, ma carie de visite, où j'avais crayonné pour l'intendant du palais un témoignage de reconnaissance.

Un certain nombre de tableaux peints par Van Dyck et faisant partie de la collection royale ornent, à Londres, le palais Buckingham, que la Reine habite pendant l'hiver. Pour compléter mon étude, il me fallait voir ce groupe d'œuvres intéressantes ou importantes. Je fus admis avec plus de facilité encore et dès la première visite. Mais on ne me livra paâ l'édifice comme un château désert: une camérlste fut chargée de me conduire à travers les salles, que du reste je ne connaissais pas. Elle était la patience, la bonté même : quoiqu'on précipite toujours un peu une étude faite sous la surveillance d'une personne que l'on craint d'ennuyer, j'eus donc le temps de prendre des notes suffisantes et originales.

En conséquence, je suis le seul auteur qui ait bien vu, dans de bonnes conditions, les tableaux peints par Van Dyck pour Charles I", que possède la famille royale d'Angleterre : la pauvreté, la sécheresse, le vague etl'inexactitudede toutes les descriptions et remarques antérieures aux miennes le prouvent surabondamment.

Mais les deux collections de Windsor et de Buckingham-Palace ne renferment poiiit toutes les oeuvres qui charmaient le prince décapité. Par opposition aux goiits du souverain, la Chambre des communes témoigna de bonne heure une grande aversion pour les beaux-arts. Aussitôt après sa mort, dès le 20 février 1648, elle enjoignit au Comité de la Marine de vendre la couronne, les joyaux, les tapisseries et autres biens meubles du domaine royal, pour emplir sa caisse. Mais cet ordre ne fut pas approuvé par Cromwell, qui déjà sans doute avait l'intention d'appliquer à son usage tout ce luxe monarchique, et, deux jours après le vote, il

en suspendit les efiels. L'Assemblée ne tint pas compte de son opposition : le mois suivant, elle commanda de procéder à l'inveataire et à l'adjudication publique. Le général essaya encore l'empêcher la dispersion des objels précieux, mais ne put réussir. La vente commença et fui poursuivie pendant cinq ans, avec une lenteurà laquelle dut contribuer son improbation. Elle avait lieu, non pas dans une seule résidence, mais dans tous les châteaux de la couronne. On avait réuni, par exception, à Somerselhouse les richesses groupées sous les lambris de Whitehall et de Saint- James, ei formé ainsi une collection temporaire de 447 tableaux ; la galerie particulière de Somerselhouse en contenait 120; à Hamplon-Court, on en vendit 332 ; à Oallands, 81 ; à Nonsuch, 33; à Wimbledon, Greenwich et autres palais un nombre inconnu. Treize tableaux de Van Dyck furent adjugés à Somerselhouse, la plupart figurant le malheureux Sluartetsa famille ; dans le nombre se trouvaient seulement les images de trois personnes élrangères : le prince Thomas de Savoie, l'archiduc Ferdinand, gouverneur des Pays-Bas catholiques, el la duchesse de Richmond. Cromwell semble avoir élé un homme de goûl, car il fit acheter pour son compte, moyennant 300 livres sterling ou 7,500 francs, les célèbres carions de Raphaël. Le grand tableau de Van Dyck représentant la famille royale ne fut vendu que i 50 livres ; le périrait équestre de Charles I" que 200 ; on adjugea les deux enfants du duc de Buckingham pour 50, la Danse des Anges pour 40. Parmi les acquéreurs se trouvaient lady Cromwell, Decritz, WrJghl, Remigius van Leemput, élève de Van Dyck, Ballhazar Gerbier, son ami, et le roi d'Espagne.

La vente continua jusqu'au 9 août 1653. Mais alors, Cromwell étant devenu protecteur, c'est-à-dire maître absolu de la République d'Angleterre, il arrêta tout court l'opération; bien mieux, avec le sans-façon d'un dictateur, il empêcha de livrer certains

objets acquis par divers citoyens, mais retenus depuis plusieurs années : les tapisseries e( les statues, entre autres, qui ornaient le vieux palais et les jardins de Whitehall.

Toutes les œuvres importantes ne furent donc, pas aliénées : il en resta un cerlain nombre, qui formaient une épave, un débris de la collection première. Lorsque Charles II eut remplacé l'usurpateur, il fil des cfTorts pour recouvrer les toiles perdues, les trésors éparpilles. Quelques tableaux ayant été acquis par le général hollandais Reyniz, les États de Hollande les achetèrent à sa veuve, pour en faire présent au roi d'Angleterre. Le peintre Remigius van LeempuI possédait le magniûque portrait de Charles l" à cheval, qui orne maintenant le palais de Windsor: on le lui enleva au moyen d'un procès. Pendant le règne de Jacques II la collection fut presque rétablie. Mais des lacunes fâcheuses ne pouvaient être comblées ; les rois d'Espagne, de France et de Sardaigne gardaient leurs acquisitions ; la Vierge à la perle, du peintre des Madones, séduit encore le public au musée de Madrid, le Sauveur mis au tombeau, par Titien, brille parmi les œuvres supérieures qui décorent le grand salon du Louvre; un merveilleux tableau de famille, que je décrirai tout à l'heure, honore le musée de Turin. L'Éducation de Cupidon, par IcCorrège, après avoir subi mainte aventure, est arrivée dans la National Gallery. D'autres productions s'étaient égarées au loin ou perdues dans l'ombre, comme la légende à,' Apollon et Marsyas, que j'ai retrouvée; enfln la veuve de Charles II, au moment de retourner à Lisbonne, avait fait mettre sur son vaisseau quelques toiles précieuses ; le lord Chambellan s'était d'abord opposé à l'enlèvement des peintures, mais comme un des tableaux lui plaisait beaucoup, on acheta sa connivence en le lui offrant (1).

(I) Horace Walpole, Anecdotes ofPainting in England, t, I", p. 282.

La belle page du Musée de Turin a laissé un vide fâcheux dans la collection d'Angleterre. Elle représente Charles II, la princesse Marie et le duc d'York dans leur enfance. Le plus âgé a la main droite appuyée sur un magnifique chien épagneul, de couleur fauve. Il porte une robe nacarat, ta princesse Marie une robe blanche, Jacques une robe bleue ; pour qu'il ne paraisse pas trop petit, le peintre l'a monté sur une marche de pierre. Une grande draperie verte et une échappée de vue sur un jardin composent le fond. Jamais l'artiste n'a poussé plus loin la coquetterie des ajustements et des couleurs : s'il voulait atteindre la dernière limite de l'élégance, il a réussi. Le tableau est d'ailleurs peint dans son meilleur style : les formes y sont préc' claires et brillantes; l'excessive recherche del'h entraîné peu à peu le goût du Roi, et peut-être et n'afTadil sur aucun point l'exécution. Le chien t d'une beauté prodigieuses ; aucun peintre d'anin Snyders, pas même Rubens, n'a fait un aussi beau portrait de quadrupède, avec une robe aussi soyeuse; preuve indiscutable que Van Dyck savait tout faire (t).

Un autre tableau, très important par sa perfection, qui a échappé à la famille royale, se trouve maintenant à Paris, chez le marquis Maison. Il représente Charles II, âgé d'environ six ans; l'œuvre, par suite, a dii être exécutée en 1636, le jeune prince ayant reçu le jour le 29 mai 1630. C'est une effigie en pied : le personnage a la tête nue, de longs cheveux bouclés roulent sur ses épaules et d'autres cheveux tombent librement sur le front, presque jusqu'aux sourcils. La figure est ronde, vive, spirituelle, avec de grands yeux très expressifs, qui regardent le spectateur et paraissent le juger. H y a dans ce regard quelque

(1) Hauteur, {".^f ; krecur i ,"34 . Toile.

chose d'aimable et de narquois en même temps. La bouche a des lèvres très arquées, dont les coins se relèvent. Le visage néanmoins garde toute la naïveté, toute la gentillesse de l'enfance.

Charles 11 esl debout, la main droite appuyée sur une lable, où il a posé son chapeau, les doigts enlre-inèlésà l'élofTc d'un mouchoir. La main gauche, abandonnée le long du corps, tient une paire de gants. Le jeune prince est entièrement velu de rouge, porte un baudrier rouge, auquel pend une pelife épée. De la casaque sortent des manches de satin blanc. Les boites en cuir fauve sont égayées de rosettes rouges. Un pilastre et une draperie sombre composent le fond : à gauche, une fenêtre sans clôture laisse apercevoir un fragment de ville et une église qui ressemble à Westminster.

Il y a dans toute la facture, dans l'aspect général, dans le style, une grande dignité unie à beaucoup de simplicité. On trouve là intimement unis, comme dans les œuvres principales de Van Dyck, la noblesse et l'observation, l'idéal et le réel. C'est un personnage reproduit avec exactitude, mais qui a passe à travers une imagination poétique.

La couleur est moelleuse et forte, vive et charmante ; l'exécution, très soignée ; l'étal de conservation, admirable. Les formes ont un grand relief, s'accusent avec une netteté frappante : une recherche extrême et inopportune de l'harmonie n'a pas affaibli, mais presque éteint le modelé sous le pinceau de l'arlisle, effet malheureux que nous avons déjà signalé, que nous signalerons ' encore. C'est un rêve que ce jeune prince d'une élégance merveilleuse, et c'est un être vivant.

Retournons maintenant à Windsor, pour le voir dans d'autres conditions. Un tableau ravissant nous le montre accompagné de son frère le duc d'York el de sa sœur Marie. La toile doit avoir élé peinte trois ans plus tard, puisque le prince y paraît âgé

d'environ neuf ans. Les trois personnages sont debout; le roi futur et sa sœur occupent le premier plan, Jacques est placé un peu en reiraile, dans la pénombre. Charles II, tête nue, a pour costume un pourpoint feuille morte, un haul-de-chausses de même couleur, à reflets nacarals, et une vaste collerette éch ancrée en diverses pointes. Le royal bambin est charmant. On n'admire pas moins sa sœur, qui, les mains superposées à la hauteur de sa taille, semble examiner le spectateur d'un œil attentif, bienveillant el ingénu. Deux jolis épagneuls, placés à droite et à gauche, paraissent vous questionner du regard. Une draperie sombre el opulente ferme la perspective.

Cette toile prouve à quel point Van Dyck était physionomisle. On ne pourrait guère reproduire avec plus de vérité la mine naïve des enfants, quelle que soit leur condition sociale. On voit bien que les modèles ont posé, mais leur pose est facile et naturelle dans sa gravité d'emprunt: l'elTort qu'ils ont fait ne les a pas raidis. L'exécution moelleuse et harmonieuse appartient au dernier style de Van Dyck, où tout est calculé pour former une impression d'ensemble; mais l'œuvre a les qualités sans les défauts de cette manière. Les ombres faibles et transparentes s'accordent aisément avec les clairs, qui ne sont pas vifs : c'est une gamme sourde, aux tons amortis, qui exigeait une grande dextérité de pinceau (I).

Mais voici une page encore supérieure. Charles II, au centre, âgé d'environ sept ans, appuie sa main gauche sur la lèle d'un gros chien; à sa droite, on voit les princesses Marie et Elisabeth; à sa gauche, la princesse Anne, avec leur frère puîné

(1)11 existe plusieurs répétitions de cette toile, anciennes copies probablement. On en voit une à Dresde, mais Waagen conslale que l'exemplaire de Windsor est «plus chaud el plus doré dans les carnations, plus délicatement modelé dans certaines parties et peint d'une façon magistrale >.

Henri, à demi nu, placé sur un siège. Un petit épagneul regarde ces deux enfants, dont le plus jeune est encore habillé en nourrisson. La toile porte la signature de Van Dyck et la date de 1 637.

La tonalité est plus riche, les couleurs sont plus vives que sur le premier tableau : il en résulte que les personnages on! un modelé plus fort, que l'ensemble du travail a un aspect plus vigoureux, plus frappant. On admire encore la justesse de l'observation, traduite par le pinceau : jamais on n'a su mieux donner à des enfants le sérieux de modèles qui posent, sans leur enlever l'air simple et naiTde leur âge. Les étoffes sont admirables. Il y a une petite échappée de vue dans la campagne, entre les draperies du fond ; tout y est roux, tout y porte la livrée de l'automne, même le ciel, même les nuages ; et les draperies sont rousses aussi. La recher che de l'accord parfait au moyen de couleurs analogues, dernier système du maître, se trouve donc pratiquée sur cette œuvre exquise [l).

Nous devons citer encore un petit portrait de Charles II en armure complète. Le visage de l'enfant est délicieux, plein d'élonnement et de naïveté : cette panoplie faite à sa taille, dont on avait afTublé ses jeunes membres, lui avait causé une surprise qui n'était pas dissipée, lorsque Van Dyck le reproduisit sur la toile. L'œuvre exigeait ce charme de physionomie, car les surfaces monotones et la raideur du métal ne favorisaient point, dans le reste de l'image, le travail du pinceau. L'intérêt se concentre donc sur la figure du petit chevalier. Le fond du tableau, un mur brun et une draperie plus sombre que le mur, est insignifiant.

La princesse Marie, que nous venons de voir toute petite, reparait plus âgée sur un véritable chef-d'œuvre. Une occasion solen-

(I ] 11 existe au musée de Berlin une répélilion de ce tableau que H. Wa»gen trouve supérieure au premier ouvrage, pjrce qu'elle est en Prusse.

nelle le fit peindre. Charles I" mariait sa fille, née le 4 "novembre 1631, avec Guillaume II, prince de Hollande, qui était venu au monde le 23 mai 1626. La futureavait huitans, le fiancé en avait quatorze. La cérémonie eut lieu le 12 mai 1640, et la politique n'y demeura pas étrangère : Charles I" espérait que cette union précoce romprait la ligue formée par le slathouder Frédéric- Henri et les Etats-généraux avec la France. Van Dyck fut chargé de peindre les jeunes époux, et comme on célébra les noces dans la ville de Londres, il put retracer à loisir les nobles modèles. La toile se trouve au musée d'Amsterdam (l). Les deux enfants sont debout, dans une galerie ouverte, et le jeune prince tient légèrement de lamain droite la main gauche de sa petite femme. Elle ressemble beaucoup au roi malheureux qui fut son père ; elle a son ample front, la forme particulière de son nez, ses grands yeux et son air triste. Supérieurement coiffée à la Sévigné, avec des guirlandes de perles dans les cheveux, elle porte en outre un collier de grosses perles et semble préoccupée, inquiète : on dirait qu'elle entrevoit le sombre avenir. Sa grande collerette molle de guipure ou de dentelle, sa robe de damas blanc, ^légèrement teintée de vert, lui font un costume d'une élégance et d'une originalité incroyables. Elle se profile sur une draperie brune et une colonne sombre, qui la mettent en relief.

Le prince est d'une beauté rare. Ses cheveux bouclés tombent à flots sur ses épaules et encadrent de la façon la plus heureuse sa tète charmante. Un vaste col rabattu enveloppe tout le haut de son busle. Son costume de soie, pourpoint, haut-de-chausses et manteau,, est couleur de vin vieux ; ses bas roses ont une nuance analogue; impossible de voir un habillement plus gracieux et plus coquet. De la main gauche, qui est gantée, il tient son chapeau de feutre, autour duquel s'enroule un cordon de perles.

(I) Elle porte leii> 102.

Quelle grâce, quelle élégance, quelle dignité dans ces deux adolescents, et comme le tableau éclipse toutes les toiles hollandaises placées dans le voisinage! Une fois encore, Van Dycka su faire l'apothéose de l'individu, le Iransligurer dans un sentiment poétique. Une vie intense, la joie et la sécurité des grandes positions, rayonnent sur les traits du jeune prince : il est gai, souriant, plein d'espérance ; il a toute la fraîcheur morale et tout le charme de son âge.

Les ombres, les lumières, les valeurs de tons, les couleurs et les nuances sont si habilement calculées, groupées ou opposées, que tout se détache, s'enlève, forme saillie comme de soi-même. Rien qui ne soit nettement visible et qui ne soit harmonieux. Et le choix, la finesse des tons dépassent tout ce qu'on pourrait imaginer : c'est une symphonie ravissante de noies délicates. J'en admirai ou, pour mieux dire, j'en savourai longuement et à plusieurs reprises la somptuosité discrète: lorsque je croyais ma vue rassasiée de cet attrayant spectacle, un désir me ramenait devant le tableau, pour délecter mon esprit et mes yeux d'une joie nouvelle.

Ainsi Van Dyck n'avait pas perdu le souvenir des bons principes et la faculté de les mettre en œuvre; il y revenait, il les pratiquait dans ses moments d'inspiration, ou lorsqu'il se trouvait libre et ne subissait aucune influence étrangère. On pouvait le croire égaré dans la brume, loin des plages fertiles qu'il n'aurait jamais dû perdre de vue ; mais il n'était pas entraîné à la dérive et, lorsqu'on y pensait te moins, une habile manœuvre, un puissant coup de barre le ramenaient vers la côte fortunée.

Hélas ! le jeune couple idéalisé par lui, ces époux en miniature que l'on croirait sortis d'un conte de fées, avec leurs ajustements d'une élégance suprême, devaient être presque aussi malheureux que la victime de Gromweli. En moins de trois ans, la princesse

eut la chance fatale d'avoir à pleurer son père et son mari : le 30 janvier 1648, la têle de Charles I" tombait sur l'échafaud ; le 6 novembre 1650, Guillaume 11 mourait de la petite vérole, après dix jours de maladie. Le prince .chassait depuis trois semaines avec fureur autour du" château de Dieren, lorsqu'il fut pris de la fièvre. On le transporta par eau à La Haye, où se manifestèrent les symptômes de la variole. Les plus célèbres médecins le traitèrent, et on le croyait déjà hors de danger, lorsqu'une fièvre continue, qui épuisait ses forces, l'endormit tout à coup du dernier sommeil, à l'âge de 24 ans et six mois. Sa femme était alors dans un état de grossesse très avancée : huit jours après, le 14 novembre, elle mit au monde un jeune prince, qui fut le célèbre Guillaume 111 et devint roi d'Angleterre. La victime de l'épidémie était si cruellement défigurée, qu'on n'osa point suivre l'usage et l'exposer en public (1).

Il nous reste à parler d'un tableau qui a pour la France un intérêt spécial, parce que le Louvre en possède resquisse"{n° 143); la grande toile se trouve au palais de Kensington. Elle représente Charles 11 tout jeune, portant un habit de salin couleur feuille morte, donnant la main à son frère Jacques, habillé comme un petit enfant, avec une robe et un bonnet; la princesse Marie se tient debout près d'eux. Sur la gauche, on voit un chien à côté du prince de Galles; à droite, une porte ouverte donne accès dans un jardin. Si on calcule d'après l'âge des enfants, on trouvera que la toile a dû être historiée en 163o, après le voyage de l'auteur en Belgique et son retour dans la Grande-Bretagne. L'esquisse du Louvre est admirable: pour tout autre que Van

(I) En 1630, pendant son séjour en Hollande, Van Djck avait déjà reproduil sur lu toile les traits du jeune prince, alors Agé de quatre ans. Le Cubinct des Estompes possède une gravure d'après cette efûgie: il est bien singulier que le D' WiLiiraU'ait omise dans son catalogue.

Dyck, ce serait un tableau achevé. Quelle organisation prodigieuse! Ébaucher en se jouanl une œuvre aussi terminée que les travaux les plus finis de beaucoup d'arlisles (1) !

Pour ne pas prolonger celte revue outre mesure, nous dirons quelques mots encore d'une production singulière, placée sur le manteau de la cheminée, dans la salle où rayonne à toutes les parois le génie du peintre flamand. Elle montre au spectateur la tête de Charles I" dans trois positions, vue de face, de profil et de trois quarts. Peinte en 1637, elle fut envoyée à Rome, au sculpteur Bernin, pour le mettre en état d'exécuter un buste. Son œuvre terminée, il la garda; ses héritiers en prirent soin, et elle resta dans la famille jusqu'à l'invasion de l'Italie par les Français. Transportée alors en Angleterre, un intelligent amateur, nommé Wels, la vendit à Georges IV, en 1822, pour la somme de mille guinées. Cet excellent travail, d'un modelé si habile, pouvait sans le moindre doute guider heureusement la main d'un sculpteur. C'était de profil que Charles V" ressemblait le plus à son père, mais il paraît avec avantage sous ses trois aspects. On assure que le buste dû au ciseau de Bernin fut détruit par les flammes, dans l'incendie du palais de Whilehall en 1698. Comme on l'avait moulé, il en reste des exemplaires en bronze ; M. Jessc, conservateur des palais d'Angleterre, possédait une de ces reproductions en 1841.

L'image du peintre de batailles, Jean Snellincs, homme au type martial, au rude visage, qui séduisaient Van Dyck par leur caractère belliqueux, orne le dessus de la porte d'entrée, dans la galerie spécialement consacrée au grand maître. L'attitude est fière comme le regard : il semble que l'artiste s'identifiait avec ses personnages. Une collerette molle, sans plis réguliers,

(l) Lg grand tuMeau a 5 pieds de large, sur 4 pieds i pouces de haut; l'esquisse du Louvre, 48 centimètres de hauteurj sur i93 de largeur.

masque le haut de la tunique noire. Le coloriste appuie sa main gauche sur la garde de sa rapière; la droite, qui est gantée, pend le long de la cuisse, mais, par son attitude, semble prèle à saisir ta lame meurtrière. C'est un beau portrait dans le genre dramatique; la tèle s'enlève en clair sur un fond 1res sombre, d'après le système des contrastes. Le type accentué de Snellincs plaisait tellement au maître anversois qu'il l'a gravé à l'eau-forte, dans un autre costume et dans une autre attitude, avec une petite calotte sur son énorme tête, un ample pourpoint, un large col, un bout de manteau, et la main gauche sur son cœur, en homme qui fait une protestation sentimentale. On ne pourrait imaginer deux mises en scène plus différentes.

Un tableau, qui serait fort intéressant à connaître, orne un des châteaux de la couronne d'Angleterre, mais j'ignore lequel. On y voit réunis les cinq enfants de Charles I", et on y lit cette inscription latine, donnant l'âge de chacun d'eux.

Régis Magna: Britannij; proles.

Princ. Carolus, nal. 29 maij 1630 Jac. D. Ebor., — 14 oct. 1633 Princp" Maria, — 4 nov. 1631

— Kliza, — 28 dec. 1635

— Anna, — 17 maij 1637

Ant. Vandvck, Eq. fecil 1637.

Ce tableau, qui doit être une œuvre d'élite, fut acheté, il n'y u pas très longtemps, par Georges IV au comte de Portmore.

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