‹ Van Dyck et ses élèvesChapitre 35 sur 75 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

SÉJOOn DE VAS DÏCK ES AVflLETBBBE DE 163* A IS31. — TRAVAUX POUH LES PARTICUUEHS.

Après le Boi, les deux hommes qui influèrent le plus sur la destinée de Van Dyck, pendant son séjour dans la Grande- Bretagne, et occupèrent le plus souvent son pinceau, furent le comte d'Arundel et le chevalier Kenelm Digby.

Nous avons déjà esquissé la biographie du premier personnage ; mais quelques détails supplémentaires ne seront pas inutiles pour montrer quel genre d'influence il dut exercer, par son goût et ses habitudes d'esprit, sur le talent du peintre anversois.

« Le comte d'Arundel, nous apprend lord Clarendon, passait une grande partie de sa vie à voyager. Il demeura plusieurs années en ïtalie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait extrêmement l'humeur et les manières de cette nation et affectait de les imiter. » Le même auteur va jusqu'à dire qu'il aimait peu la Grande-Bretagne.

Sa santé délicate lui avait rendu nécessaire, pendant sa jeunesse, un voyage au delà des Alpes. En 1 61 1 , à l'âge de vingt-six

ans, il parlit pour les provinces italiennes, où il demeura une année enlière. 11 habita principalement Venise. En 1614, il y retourna, emmenant avec lui la comtesse, et y fit alors un plus longséjour. Ce fut pendant cette nouvelle résidence sur les lagunes qu'il conçut le projet de former une collection des œuvres les plus remarquables de l'art antique et de l'art moderne. Rentré dans son pays et nommé bientôt lord du Conseil privé, puis membre de la Commission des six pairs chargés d'exercer en commun l'office de grand-maréchal d'Angleterre, dont il fui plus tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses énormes Iraitements à augmenter le nombre de ses objets rares et précieux (1). Quand la discorde souffla d'épais nuages sur l'Angleterre, ses prédilections lui firent tourner les yeux vers les pays fortunés oîi te ciel sourit toujours, et ce fut là, dans la patrie de ses rêves, que la mort le délivra des tribulations de la vie.

Un homme qui avait pour les mœurs, les arts, le climat de la Péninsule italienne de si énergiques préférences, devait tendre à ranimer dans le peintre flamand le souvenir de ses études méridionales, à augmenter les analogies de son style avec celui des maîtres vénitiens. Son influence sur l'espril de Van Dyek fortifiait donc l'action du Roi, passionné comme lui pour les œuvres que le soleil a dorées de sa flamme.

Une de ses effigies par Van Dyck met le fait hors de doute. Le comte, sur celte image, porte un habit noir el une collerette blanche : assis sur un fauteuil, il tient dans sa main gauche un rouleau de papier, dans sa main droite une médaille suspendue à une chaîne qui entoure son cou. La tète est dessinée avec la plus grande délicatesse: l'ensemble et les détails, notamment la barbe

[i] Histoire des plus célèbres amateurs élr a» gers, pur M. J. Dumesnil, t V, p. I76j >ai-is, tS60.

elles raouslaches, dénolenl le même soin . Le ton doré des lumières, la nuance chaude el empourprée des ombres, le style, la demiobscurité du paysage, tout rappelle l'étude des grands maîtres vénitiens, prouve que cette toile fui peinte avec le désir de flatter les goûts du modèle (i). Ce tableau, qui se trouve maintenant à Stafford-House, concorde entièrement avec la description faite par sir Edward Walker. Le vieil auteur dépeint Thomas Howard comme un homme de haute stature, de belle apparence plutôt que de bonnes proportions. « Il avait, dil-il, un maintien majestueux et grave, le visage long, les yeux grands, noirs, et le regard perçant, le nez aquilîn, les joues marquées de plusieurs signes, le teint basané, les cheveux el la barbe peu touffus ; son expression et sa démarche étaient imposantes, de sorte que tout homme qui le voyait, même dans le costume le plus simple, reconnaissait en lui un grand personnage, son extérieur el la forme de son coslume éveillant plus d'attention que les riches vêlements des autres; si bien que le feu comte de Carlisle avait coutume de dire : — Voilà le comte d'Arundel en déshabillé, avec un haulde-chausses et sa barbe entre les dents, qui n'en a pas moins l'air plus noble que nous lous. » Sur la toile de Van Dyck, il y a beaucoup de flnesse et de réserve dans la bouche, qui est un peu pincée. Le front large el pur, mais pas très haut, dénote une intelligence plus distinguée que puissante. Le regard scrutateur semble questionner. Quand ce fier châtelain commandait d'un air superbe, il devait être difficile de ne pas obéir.

Dans son château patrimonial, résidence actuelle du duc de Norfolk, on voil encore plusieurs tableaux demandés par le comte à Van Dyck, son portrait notamment, où il est représenté à micorps elvêtu de son armure, toile soigneusement exécutée, d'un Ion

(I) Hauteur, 3 pieds 4 pouces el </4; largeur, 2 pieds 6 pouces el demi.

roux vigoureux; un autre morceau, qui le montre assis, avec sa femme, peints tous les deux jusqu'aux genoux ; le grand-maréchal indique du doigt à la comtesse, sur un globe placé près de lui, leurs possessions dans l'île de Madagascar ; l'agencement est naturel, l'exécution soignée, d'un Ion entièrement roux, dit Waagen. Une autre toile, bien supérieure comme exécution, figure Thomas Howard et son fils lord Mallravers, encore jeune ; tous deux sont vus jusqu'aux genoux. Le comte porte une armure et un bâton de commandement, le fils un costume de soie. L'ordonnance et le style ont quelque chose de grand, l'exécution est magistrale. Une quatrième effigie retrace isolément un second fils du noble personnage, Henri Howard, également peint jusqu'aux genoux, vêtu de noir, modelé admirablement, d'un ton chaud comme ceux du Titien (1).

Digby se lia d'une manière plus infime que le comte d'Arundel avec le peintre flamand. Le chevalier, par malheur, avait des ennemis nombreux, qui le harcelaient de leurs intrigues et le blessaient de leurs cruels propos. Deux circonstances donnaient prise à leur mauvais vouloir : l'origine du chevalier, les inconséquences et la rare beauté de sa femme.

Son père, Éverard Digby, était mort sur l'échafaud pour avoir participé à la conspiraUon des poudres. C'était lui qui, le jour de l'exécution, devait s'emparer, avec Rokwood et Grant, de la princesse Elisabeth, encore enfant ; elle se trouvait alors au château de lord Harrington, dans le comté de Warwick. Les trois conjurés avaient promis de rassembler leurs partisans sous prétexte d'une grande chasse : une fois maîtres de la jeune princesse,

[I ) The bislory and atitiquities of the Caslle fliirf Town ûfArvndel, parte révérend A. Tierney. — Londres, 1834, Deux volumes grand in-8°, qui n'onl qu'une pagination ; la biographie du comie d'Arundel se trouve dans le second, de la page 4M à la page 496. Ce livre, que possède la Bibliolhèque nationale,; porte les indications suivantes: n°4rt:i, o. 6. 9.

ils avaient mission de la proclamer reine aussitôt. Mais ils ne purent mettre la main sur elle : l'entreprise avorta aussi bien en province qu'à Londres. Dans la capitale, une lettre anonyme, reçue par lord Monleagle, dénonça leurs projets ; Guy Faukes, leur auxiliaire principal, fut arrêté; les autres conspirateurs gagnèrent à la hâte le comté de Warwick, où Éverard Digby, croyant que le complot avait réussi au bord de la Tamise, était déjà sous les armes et se préparait à saisir la fille de Jacques 1". Mais on l'avait mise en sûreté dans la ville de Coveniry (1). Le sheriff de la province souleva et arma contre eux la population. Ils durent en conséquence songer à leur salut. Avec leur suite, ils ne formaient qu'une troupe de quatre-vingts hommes. Bientôt, cernés de toutes parts, il ne leur resta plus aucun espoir de réussir, ni même d'échapper. S'étant donc préparés à la mort parla confession et la communion, ils résolurent de vendre leur vie aussi cher que possible. Mais la fatalité les enveloppait d'un réseau inextricable. Pendant qu'ils faisaient leurs derniers préparatifs et s'armaient de courage, le feu prit, on ne sait comment, à leur provision de poudre, accident qui paralysa leur défense. Les assaillants se précipitèrent sur eux : Percy et Catesby furent tués, l'un et l'autre, par une balle. On prit vivants Digby, Rokwood, Winler et leurs complices : une sentence de mort lit tomber leurs tètes sur l'échafaud.

Tous étaient des hommes d'honneur, qui avaient mené une vie sans reproche : l'exaltation religieuse avait seule aveuglé leur conscience. Digby spécialement jouissait d'une haute estime, personne n'était plus aimé en Angleterre. La reine Elisabeth l'avait toujours traité avec beaucoup d'égards. Après sa condam-

(() Elle épousa plus tard lecomle paktin Rurnommé le Hoi d'hiver, parce qu'il Tul roi do Bohême pendant une seule saison.

nation, il écrivit à sa femme : « Quant à mes intentions, laissezmoi vous dire que si notre projet m'avait paru blâmable en quelque point, je n'aurais voulu m'y associer pour rien au monde : la seule cause qui m'a fait risquer ma vie et ma for^e, c'est mon zèle pour la vraie religion. » Et il manifeste son élonnement de ce qu'il s'est trouvé des catholiques parmi ses juges.

Une pareille catastrophe rendait pénible et incertaine au plus haut degré la position de Kenelm Digby, fils du supplicié. On avait conûsqué tous les biens de la famille ; la haine et le soupçon planaient sur sa tète, comme deux mauvais génies. Mais la un tragique de son père était une dure leçon, qui lui avait enseigné la prudence et l'obéissance. Il donna au prince des marques si constantes de dévouement el de fidélité, que Jacques lui rendit tous ses biens. Il fut nommé très jeune ambassadeur en Espagne, où il représentait l'Angleterre lorsque le prince de Galles y fil son escapade romanesque. C'était un homme intelligent, adroit el d'une belle figure. Charles I" lui témoigna une aussi grande bienveillance que son père ; il le nomma gentilhomme de sa chambre, intendant général des forces maritimes, gouverneur de l'arsenal où on préparait l'armement des vaisseaux. Un exploit chevaleresque lui fil le plus grand honneur. En 1628, les Anglais ayant eu quelques démêlés avec les Vénitiens el les Algériens, il équipa une escadre à ses frais, puis, ayant obtenu raulorisation du Roi, cingla vers la Méditerranée, attaqua successivement les deux puissances, les battit toutes les deux et enleva quelques navires à la République. Ses occupations guerrières ne le détournant pas de l'étude, il avait appris plusieurs langues, fouillait l'hisloire, cultivait les mathématiques, mais surtout les sciences occultes. Il recherchait passionnément la pierre philosophale, croyait posséder la poudre de sympathie.

au moyen de laquelle on pouvait se faire aimer de qui on voulait. Sur un portrait de Kenelm Digby, peint par Van Dyck et gravé par Robert van Voerst, on lit cette qualification : Astrologue du roi d'Angleterre, comme s'il avait cherché dans l'aspect du firmament nocturne l'explication des destinées humaines (1). 11 passait pour avoir trouvé d'excellents remèdes, qu'il distribuait gratuitement aux pauvres et même aux riches. Mais, ce qui valait mieux, il s'était épris des beaux-arts pendant son séjour en Espagne et aimait beaucoup la peinture.

Peu de temps après que Van Dyck fut installé à Londres, le chevalier lui demanda son portrait et celui de sa femme, lady Venetia Stanley, dont les inconséquences et la beauté furent pour elle et pour son mari une source de chagrins. Avait-elle cédé aux instances de quelques admirateurs trop passionnés? Avait-elle repoussé des prétendants vindicatifs, encouragés par ses manières indiscrètes? N'avait-elle commis d'autre faute que de s'abandonner étourdiment à la coquetterie féminine? Dans son autobiographie, lord Clarendon semble suspecter la vertu de la jeune imprudente (2). Quoi qu'il en fût, des propos blessants pour le chevalier Digby et pour elle voltigeaient, bourdonnaient autour d'eux, comme des insectes malfaisants. Le mari, suivant l'habitude, la croyait plus pure que la neige des Alpes.

Voulant la justifier d'une manière indirecte et lui donner en même temps une leçon de conduite, il chargea le maître flamand de la peindre sur une grande toile, comme emblème ou déesse de la Prudence, portant une robe blanche, un voile de couleur

(1) Celte inscription ne se trouTS que sur le deuxiËtna état de la planche ; la voici textuellement reproduite : D, Kenelmus Digby, Equei et asb-oUigui Caroli régit JUagnx fintonniz.

(2) Tke life of Edward tari of Clarendon, wntten by kùnself. Oxford, 1761, vol. in-8,

il8 VAN DÏCK ET SES ÉLÈVES.

et un baudrier de diamanl. Elle étead la main vers deux colombes, image de la pureté, tandis que le serpent de la calomnie s'enroule à son autre bras, sans pouvoir la mordre. Ses pieds reposent sur un bloc de marbre, auquel sont attachés, comme des esclaves, le Mensonge à double face, la Colère au visage furieux, l'Envie coifTée de serpents et maigrie par la haine, l'Amour impudique, les yeux bandés, avec son arc rompu, ses flèches dispersées, sa torche éteinte, et d'autres Ggures emblématiques, sans vêtements, traitées d'une manière fort naturelle. Dans une gloire, des génies, chantantl'élogede la déesse, jouent de la musique en son honneur : deux d'entre eux tiennent une couronne suspendue sur la tête de l'immortelle, un troisième porte une palme, pour célébrer son triomphe, parce qu'elle a vaincu les vices enchaînés au piédestal. L'inscription latine explique le sens caché du tableau, qui n'est pas tout à fait en l'honneur de la jeune dame et semble au moins l'accuser d'inadvertance : NuLLUM NCMEN ABEST, SI SIT PRUDENTIA, Ce qui VCUt

dire : Aucune divinité ne fait défaut là oii se trouve la prudence. Celte maxime, empruntée à Juvénal, ne semble-t-elle pas avouer que la charmante personne avait été légère? « La composition du tableau, dit Bellori, plut tellement à Van Dyck, qu'il en Gt une réduction, où il supprima quelques détails. Les deux ouvrages furent transportés en France, pendant la révolution d'Angleterre {!). »

Qu'est devenue la grande toile? On l'ignore : peut-être la verrat-on sortir de l'ombre quelque jour. La variante que le peintre avait exécutée pour lui-même orne la collection de Windsor. Mais elle a un sens bien différent et parait trahir une secrète ironie. La femme soupçonnée ne trône point sur un siège de marbre,

(1} Vite de' Pittori, feui(ûn",elc.,p. 261.

vGooQle

comme le symbole triomphant de l'honneur et de la vertu : elle est simplement assise sur un fauteuil, près d'une table où elle caresse de la main gauche deux colombes qui se becquettent : elle semble approuver leur tendresse et l'encourager. Sa parure est celle que portaient les dames du temps, coifTure à la Sévigné, robe de satin blanc, perles magniûques pendant à ses oreilles, collier de perles formant une voie lactée autour de son cou. Par-dessus ce costume réel se drape, comme une élolTe idéale, un grand manteau lie de vin. Devant ses pieds sont couchés sur la terre deux petits amours, l'un endormi, l'autre aveuglé par un bandeau. L'emblème est singulier, il faut en convenir. Le peintre a-t-il voulu ijisinuer que la violente passion du mari l'abusait sur le compte de sa femme, l'empêchait de voir ses défauts et de juger sa conduite? Derrière les amours, un peu dans l'ombre est étendu sur la terre un personnage allégorique, lié avec des cordes, représentant à la fois l'Envie et le Mensonge, l'envie par sa Ggure contractée, le mensonge ou l'hypocrisie par le masque attaché derrière sa lète. Comme sur le premier tableau, le serpent de la calomnie s'enroule inutilement au bras gauche de lady Venetia. Au-dessus de sa tète, trois petits amours suspendent une couronne ; mais ils n'ont point la grâce et la mine spirituelle que Rubens savait donner aux génies enfantins du paganisme. Quant à la devise : Nullum numen abesl, si su prudeniia, on n'en voit pas la moindre trace. La femme soupçonnée est vraiment très belle : les lignes déhcates de son visage séduiraient les juges les plus difûciles. Mais il y a dans ses yeux un certain regard ferme et hardi, que l'on remarque, s'il faut parler sans détour, chez les femmes libertines et même chez les moins scrupuleuses. Son œil n'a pas le velouté, le tendre magnétisme des natures douces cl modestes : on ne peut y entrevoir, y pressentir que l'âpre énergie des voluptés sans frein. Avec sa droiture

implacable, Van Dyck a peint la prévenue .telle qu'il la voyait : s'il avait pour elle une secrète affection, comme on le prétend, son pinceau n'en a pas moins témoigné contre elle.

Au portrait de ta femme correspondait une image significative du mari. Comme pour braver les médisants, il s'était fait peindre debout, enveloppé d'un grand manteau, ayant près de lui une sphère armillaire rompue, avec la fameuse sentence d'Horace :

Si fractus illabatur orbis Impavidum ferient ruina;.

Ce portrait, gravé d'une manière très habile par Robert van Voerst, faisant partie des CetUum Icônes, nous pouvons facilement l'examiner. Le chimiste y est représenté debout, la tête nue, portant un pourpoint boutonné jusqu'au menton, par-dessus lequel se drape le grand manteau dont nous venons de parler. La main droite, qu'on ne voit pas, doit être appuyée sur la hanche, dans un attitude de déû, comme le prouve la manière dont l'étoffe se trouve soulevée. La main gauche, très belle, très bien dessinée en raccourci, montre la poitrine, avec le geste d'un homme qui proteste, qui semble dire : « Est-ce à moi que s'adressent ces propos? Est-ce moi que vous avez l'audace d'offenser? » Près de lui, sur une table, se trouve la sphère armillaire brisée, au-dessous de laquelle on lit la devise d'Horace. Le personnage a un type singulier. Son grand front, que la racine des cheveux, ' placée très haut, très en arrière, laisse découvrir tout entier, frappe d'abord l'attention. Une chevelure naturellement bouclée flotte sur les épaules; comme la barbe et les moustaches, elle a un aspect soyeux, des reflets satinés. Le regard ferme, un peu dur, semble braver le spectateuri expression que justiQent les circonstances qui inspirèrent le tableau. Il y a du dédain et de la colère dans tes yeux. Le nez est d'un vigoureux dessin, les lèvres

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sont fortes. Tout semble attester que ce Gis d'un conspirateur, ce chef audacieux d'expéditions maritimes, avait un • caractère énergique.

Malgré celte protestation coloriée est-il bien siir que le chevalier ne souffrît pas intérieurement des propos venimeux dont on flétrissait l'honneur de sa femme? Ne lui gardait-il pas une profonde rancune de sa légèreté? Une scène tragique qui pourrait le faire croire, inspire le soupçon d'une vengeance secrète. Van Dyck avait terminé depuis peu de temps les deux tableaux qui dé6aient les calomniateurs, quand lady Venetia Digby, jusqu'àlors en pleine santé, fut trouvée morte dans son lit, le 1" mai 1633. Si l'artiste flamand doutait de la pureté de son beau modèle, le chevalier lui-même avait bien pu fmir par concevoir des soupçons et charger du châtiment les pouvoirs mystérieux qu'il savait faire agir. La victime frappée d'un coup si rapide avait conservé, jusque dans la mort, ses gracieux contours, les formes charmantes de son visage. Aussi le grand efGgiateur voulut-il la peindre sur son lit funèbre. Il lui donna l'expression d'un tranquille sommeil : sa pâleur dénote seule qu'elle a terminé ses dures épreuves. A côté d'elle se trouve une rose fanée, emblème de sa grâce et de sa fragile existence. Pour l'impassible nature, la fleur qui vit un jour, loin de tous les regards, et la femme que le poète adore, ont absolument le même prix (i).

Mais voici quelque chose de bien singulier. De même qu'Antoine avait peint deux images symboliques de la défunte, avec un sens bien différent, il exécuta deux portraits du mari offrant un caractère opposé. Nous venons de voir l'un, la page héroïque ; l'autre, où perce une raillerie voilée, orne le château de Windsor ; par une coïncidence bizarre, il y tient compagnie à la toile qui

{i) Ce tableau se trouve maintenant à Altliorp, cbateau du comte SjMncer.

accuse secrètement lady Venelia. Nous n'y voyons plus l'homme belliqueux, dont nous admirions tout à l'heure la Gère contenance. L'artiste a placé le personnage de trois quarts, pour bien mettre en évidence une joue énorme et un menlon volumineux, qui lui enlèvent la distinction des hommes supérieurs, chez lesquels les parties secondaires de la face ne prennent jamais ce développement trivial. Il est richement vêtu, assis avec nonchalance dans un beau fauteuil, et un grand col plat lui blanchit le haut du buste. Il adresse au public un regard ferme et tranquille, non pas provoquant et irrité comme sur ta gravure. Près de lui se trouve bien une sphère armillaire, mais elle n'est pas rompue, il n'y manque pas un cercle, et on cherche inutilement le distique d'Horace ; en conséquence, puisque le peintre a supprimé l'emblème du monde qui s'écroule, le modèle n'a plus lieu démontrer son courage. Tous ces détails ne révèlent-ils pas une intention moqueuse? Si Van Dyck, sur le premier tableau, avait idéalisé le personnage, il l'a vulgarisé sur celui-ci. Les deux toiles semblent trahir également une secrète raillerie. Van Dyck s'était-il donné le plaisir d'exprimer son opinion intime à rencontre du mari et de la femme? On sait qu'il aimait les espiègleries plus ou moins délicates.

Pour montrer combien Digby tenait à faire reproduire ses traits par le maître flamand, nous devons citer encore un tableau de famille, que Walpole désigne comme se trouvant au manoir de Sherborne, dans le comté de Derby. On y voit le chevalier, sa femme et leurs deux fils, dont l'un mourut avant son père. Kenelm porte des hau(s-de-chausses et un pourpoint en damas de soie, un ample col de dentelle et un manteau de velours, qui enveloppe à moitié son bras droit et se trouve retenu par la main droite, tandis que l'autre main s'appuie sur un des bras du fauteuil où il est assis. La femme, assise à sa gauche, est vue

presque de face : elle a pour costume une robe de soie noire, garnie de dentelles autour de la poitrine. Elle a posé une de ses mains sur l'épaule de son fils aîné, debout près d'elle et accoté contre son genou, tandis que l'autre garçon se tient près de son frère. Tous deux sont élégamment vêtus de soie, et le plus jeune tient un manteau drapé autour de sa (aille. Une table couverte d'un tapis, à droite de sir Kenelm, porte une spbère armillaire, qu'il semblait avoir adoptée comme signe héraldique.

En même temps que l'artiste des Pays-Bas, vivait à Londres un homme d'une mine bizarre, mais d'un grand talent, nommé Pierre Olivier (en anglais O/iver), Français d'origine, selon toute vraisemblance, qui peignait admirablement l'aquarelle. Bien qu'il siit exécuter des œuvres originales, il copiait ordinairement des tableaux à l'huile. Avec ses couleurs a l'eau, il reproduisait fidèlement l'aspect, le charme, toutes les qualités des grandes toiles. Étant mort treize ans après Van Dyck, il réduisit en miniature beaucoup de ses ouvrages, notamment ceux qui avaient rapport au chevalier Digby. Un heureux hasard en ût découvrir le plus grand nombre, vers la fin du siècle dernier. En parcourant le pays de Galles, un amateur entra dans une vieille maison appartenant à un nommé Watkins Williams, descendant de sir Kenelm, dont le fils laissa seulement deux filles, qui épousèrent des Gallois. Grande fut sa surprise d'y trouver une collection de miniatures par Pierre Olivier, aussi bien que par son père Isaac, doué d'un talent presque égal. Les plus récentes portaient la date de 1633. Quoiqu'un siècle et demi se fiît écoulé depuis que l'auteur y avait mis la dernière main, elles étaient admirablement conservées, parce que le premier possesseur les avait enfermées dans des boîtes d'or, d'ébène ou d'ivoire, abritées elles-mêmes dans une caisse de bois précieux. Toutes représentaient le chevalier, sa femme, ses fils ou quelque membre de sa famille. ^L'énu-

mération seule en est curieuse. Celle première découverte fut suivie d'une autre. Horace Walpole apprit que les descendants de la seconde filie possédaient également une série d'aquarelles dues au pinceau d'Isaac et de Pierre Olivier. Il acheta les deui collections pour un prix qu'il trouvait considérable et qui n'était pourtant que de trois cents guinées : il déclare en même temps que ce sont des œuvres sans égales (1). U en a fait lui-même le catalogue, qui débute par cet article : — Copie de la scène funèbre où l'on voyait lady Venetia étendue sur son lit de mort, comme une Ggure de marbre sur un tombeau.

Ces productions rares et curieuses furent toutes vendues en 1842, avec la collection entière d'Horace Walpole à Strawberry-Hill, et achetées par divers amateurs.

Non content de se faire immortaliser sur la toile avec tous les siens, le chevalier employait le pinceau de Van Dyekà exécuterdes morceaux d'histoire. Le peintre émigré traita pour lui des sujets importants : le Sauveur descendu de croix, que Joseph et Nicodème vont parfumer d'essences précieuses, avant de le déposer dans le tombeau, ayant près d'eux sainte Madeleine et la Vierge qui perd connaissance; saint Jean-Baptiste dans le désert, sainte Madeleine écoutant avec transport les concerts des anges; la guerrière Judith coupant la tète d'ffolopkeme, personnages à mi-corps ; le Dernier soupir du Christ, tableau offert par sir Kenelm à la princesse de Guéménée, pendant un séjour qu'il fit à Paris (2).

Deux seigneurs anglais, Thomas Wentworlh, plus connu sous le nom de lord Slrafford, et le comte de Norlhumber^ land furent auss.i très liés avec Van Dyck et mirent souvent

() ) H Alt thèse, wilh several olhers, I purchased to a great price, but the; are nol to be malched. » Anecdotes on Painting, 1. 1", p. 223.

(i) Tous ces renseignements furent donnés au biographe italien Bellori par le chevalier Iui-in£me, h l'époque où il habitait Rome, après la mort de Van Dyck.

à l'épreuve son talent souple et infatigable. Garpenter prétend qu'il a reproduit le grand ministre sur la toile plus souvent que tout autre personnage, le roi d'Angleterre excepté. « Ces portraits, ajoute-t-il, sont regardés comme les plus beaux ouvrages de sa main, » assertion qui demanderait à être vérifiée. Une lettre adressée au comle par le révérend père Garrard et datée de Sion, le 9 octobre 1637, mentionne une des effigies, maintenant à Pctworth: « Lord Northumberland et lord Conway offrent leurs humbles services à Votre Seigneurie. Je vais contempler tous les jours votre portrait peint par Van Dyck, qui est suspendu ici dans une de nos galeries. Mes yeux ne peuvent rendre à Votre Seigneurie d'autre service. » Ce portrait, où l'on voit le personnage peint à mi-corps, passe pour un des meilleurs travaux de l'artiste. Nous citerons plus loin une lettre de lord Conway à Thomas Wentworlh , où on lit : « Vous avez eu des relations si fréquentes avec Van Dyck, que vous avez dik remarquer ses efforts auprès de lady Slanhope, dans l'espoir d'obtenir ses bonnes grâces. »

Ces deux nobles esprits étaient faits pour s'entendre : l'un, que la nature avait doué d'une imagination puissante, charmante et délicate; l'autre, qui avait l'intrépidité des héros et qui est mort comme un martyr.

On connaît au moins huit portraits de Thomas Wentworth par Van Dyck, un portrait de sa femme et un tableau sur lequel sont peints ses trois enfants. L'image du comte de Strafford, qui a été gravée par Houbrakcn, appartient maintenant au duc de Grafton . Sur l'estampe, le personnage est vu seulement jusqu'au-dessous des épaules. II porte une armure complète, dont un col plat de simple toile couvre en partie le gorgerin. Les cheveux, bouclés naturellement et séparés au milieu de la tête, sont coupés à la Titus. C'est un visage noble et charmant à la fois. De grands yeux intelligents et tristes, accentués par d'épais sourcils, un beau

front aux lignes régulières, un oez aquilin, une bouche élégante e( line, encadrée de moustaches courtes et d'une impériale, un menton d'une forme heureuse, il n'en faudrait pas plus pour intéresser à l'effigie d'un homme ordinaire ; mais quand on pense que celle-ci représente un héros, un ministre doué de talents supérieurs, une victime volontaire, on l'examine avec une double sympathie. Les pommettes saillantes contribuent à donner au type un caractère d'énergie el de volonté : il y a en même temps une expression de'mélancolie sur tout le visage, comme si le comte prévoyait sa fin tragique. La gravure est d'ailleurs excellente, d'une finesse de burin et d'une vivacité de clair-obscur admirables. Smith parle ainsi de l'original : « Celte peinture a une vigueur extraordinaire de facture et d'expression, et, quoique traitée d'une manière libre et hardie, est aussi parfaite, charme autant que les productions les plus délicatement achevées. »

Le tableau qui figure le comte de Strafford avec son secrétaire Mainewaring, est depuis longtemps fameux, sans que personne ait songé à en expliquer le motif. On y voit le ministre assis dans un fauteuil, près d'une table où son secrétaire se dispose à écrire. Thomas Wentworth paraît consterné, mais plein de résolution ; sa main droite est appuyée sur le bras de son fauteuil, sa main gauche, qui tient une feuille de papier', est tombée sur ses genoux ; il regarde droit devant lui, comme un homme absorbé dans des réflexions douloureuses. Son secrétaire, la plume à la main et attendant ses ordres, tourne vers lui des yeux efi'arés. Ces diverses circontances ne désignent-elles pas clairement le sujet du tableau ? La feuille que tient le comte doit être sa sentence de mort, et le scribe bouleversé se prépare à écrire la lettre sloïque, où le condamné pria le faible Charles de signer l'arrêt lugubre. Le tableau ne peut avoir un autre sens. Le maître l'a donc peint dans la dernière année de sa vie, puisque Thomas WenlT^orth

fut mis en accusation au mois de mars 1641. « Celle œuvre inléressanle, dil John Smith, a depuis longtemps acquis une grande célébrité, due à la vigueur des expressions, au naturel des personnages, à l'habileté de l'ordonnance et au mérite de la facture. » L'original, qui a été gravé trois fois, par Houston, .Pierre de Jode et Vertue, appartient au comte de Fitzwilliam, dont la collection renferme également la toile où sont groupés les trois enfants de lord Strafford, Guillaume, Anne et Arabelle.

Le comte de Northumberland paraît avoir été aussi un des admirateurs les plus passionnés de Van Dyck. Le profond observateur exécuta, pour lui plaire, toute une série d'ouvrages, qui ornent encore le château de Petworlh. Le plus important doit être celui dont parle Bellori, un Sauveur en croix, autour duquel planent cinq anges, qui reçoivent dans des vases d'or le sang que laissent échapper ses blessures; plus bas sont groupes la mère du Christ, saint Jean et sainte Madeleine.

Le Roi et de si grands personnages donnant l'exemple, toute la noblesse anglaise se précipita sur leurs traces. Chacun voulut poser devant le peintre à la mode, que le prince visitait familièrement. Van Dyck adopta un tarif général, soixante livres sterling ou 1,500 francs pour les images en pied, quarante livres ou 1 ,000 francs pour les autres. Et comme il en peignait tantôt une, tantôt deux par jour, il avait une moyenne de bénéfices considérable, qui devait monter à cinquante mille francs par mois, en tenant compte des jours de langueur ou de malaise. Le numéraire ayant alors une plus grande valeur qu'à notre époque, ses gains annuels représenteraient maintenant un million et demi.

Van Dyck put en conséquence mener la vie à grandes guides. Sa maison était montée comme celle d'un duc et pair. « Il entretenait pour son usage, dit Bellori, des domestiques, des car-

rosses, des chevaux, des masiciens, des chanteurs et des bouffons, divertissenients qui attiraient les plus grands personnages, dames ou cavaliers, lesquels venaient incessamment chez lui faire faire leurs portraits. Et, pendant qu'ils s'amusaient comme à une fêle, on leur apprêtait un splendide repas, car le peintre dépensait chaque jour trente écus pour sa table^, chose qui paraîtra incroyable aux gens habitués à notre parcimonie, mais non aux personnes qui connaissent les mœurs des pays étrangers, somme en harmonie d'ailleurs avec le grand nombre d'individus qu'il nourrissait. Et outre ceux que je viens de désigner, il entretenait des hommes et des femmes, qui lui servaient de modèles pour les attitudes et les vêtements, lorsqu'il avait peint les visages. »

« Quand il faisait des portraits, ajoute le même auteur, il les commençait le matin, de bonne heure, et, pour ne pas interrompre son travail, il retenait à dîner ses modèles, fussent-ils de hauts personnages; et les grandes dames allaient volontiers chez lui, comme en partie de plaisir, à cause des distractions et des amusements qu'elles y trouvaient. Après le festin, il reprenait son œuvre, ou bien il peignait deux portraits dans un seul jour, les terminant plus tard avec quelques retouches (1). »

Ces détails, le chroniqueur les tenait du chevalier Digby. « Ce cavalier demeurant à Rome sous le pontificat d'Urbain VIII (1 623- 1644), comme envoyé du roi d'Angleterre, me rendit compte de tout ce qui advint au maître flamand, après son arrivée à Londres. »

Pendant le repas, nous savons par Walpole que Van Dyck étudiait la physionomie, le regard, les mouvements, les attitudes, les gestes familiers de ses modèles, pour donner à leurs portraits plus d'animation et de vérité.

(I) Bellori, p. 263 et 264. Cet historîograptie italien ëlait né & Rome en I6t5 ; il mourut en 1696.

Si intéressants que puissent être ces renseignements, nous en devons de plus nets encore et de plus circonstanciés au critique français De Piles : ils lui venaient d'un amateur célèbre, le fameux Jabach, qui était l'ami de Van Dyck et lui avait fait peindre trois fois son portrait. Lui parlant un jour de la rapidité avec laquelle il exécutait une image, l'artiste lui répondit qu'au début il avait pris beaucoup de peine, travaillé beaucoup ses tableaux, pour fonder sa réputation et se mettre en état d'expédier rapidement l'ouvrage, quand sa caisse l'exigerait. Voici quelle méthode il suivait habituellement : il donnait rendez-vous aux personnes qui devaient poser, ne travaillait jamais plus d'une heure à chaque portrait, soit pour l'ébaucher, soit pour le finir, puis, sa pendule l'avertissant, il se levait, faisait la révérence au modèle et lui assignait un autre rendez-vous. Alors son valet de chambre venait lui nettoyer ses pinceaux, lui apprêter une autre palette, tandis qu'il recevait une autre personne, qui devait remplacer la précédente. Il travaillait ainsi à plusieurs portraits en un même jour, avec une promptitude extraordinaire. Ayant placé le modèle dans l'attitude qu'il avait calculée, il ébauchait légèrement la figure, puis, au moyen de crayons blancs et noirs, il dessinait en un quart d'heure sur du papier gris sa taille et ses vêtements, qu'il disposait avec largeur et avec un goût exquis. Ce dessin guidait ses élèves, qui le reproduisaient en couleur sur le tableau d'après les costumes mêmes, que les personnes envoyaient à la prière de Van Dyck. Quand ils avaient terminé ce premier travail, il le retouchait, lui donnait la tournure et la vérité qu'on y admire. Pour les mains, il entretenait des individus de l'un et de l'autre sexe, choisis avec soin, qui lui servaient de modèles (l). La simplicité des modes, à son époque, a été un grand avan-

(1) De Piles, Cours de peinture par principes. Paris, 1708, pages 291 et suiv.

tage pour lui. Un pourpoint, un manteau court, des chausses étroites, une fraise godronnée ou rabattue formaient alors le costume civil des hommes ; la cuirasse, l'écharpe ou le baudrier formaient tout le costume de guerre. Une robe de moire, de taffetas ou d'autre tissu, dont la coupe était très simple, des manches bouffantes, un corsage garni de perles ou de pierreries, une collerette sans ornements ou ornée de dentelles, des manchettes lisses et retroussées composaient l'ajustement des femmes. Ces vêtements donnaient moins de peine à l'artiste que le fatras de draperies, la parure éclatante et surchargée, qui sont devenus à la mode un peu plus tard, qui détournaient l'attention du personnage et diminuaient l'importance de la figure. Point de perruques énormes pour les cavaliers, point de coiffures extravagantes pour les dames. Les hommes portaient leurs cheveux courts et disposés d'une manière naturelle; les femmes arrangeaient les leurs avec goût et simplicité, les faisant tomber en petites boucles sur le front, en abondantes spirales le long des joues ; quelques nattes, des rangs de perles ou une aigrette ornaient le haut de la tète. Ce costume de bon goût, qui facilitait le travail du pinceau, contribue sans le moindre doute à l'heureux aspect, au noble caractère des images de Van Dyck. La personnahté humaine y domine tes accessoires; le peintre, avec moins de labeur, obtenait un plus grand résultat. Charles I", Frédéric-Henri, Ambroise Spinola se présentaient mieux, n'exigeaient pas autant de patience et d'efforts que Louis XtV ou Guillaume 111. Et ce que l'œuvre gagnait en simplicité, elle le gagnait en dignité, car de volumineuses étoffes, des bijoux, des rubans, des cheveux postiches ne rendent pas un homme plus majestueux.

Les costumes graves et sombres de Van Dyck ont pourtant fait dire à quelques personnes que Lély, héritier de sa vogue dans la Grande-Bretagne, lui était supérieur. Mais Lély vivait sous le rè-

gne de Charles il, à une époque où on aimait les éloffes brillantes, où la vanité, la galanterie, le désir de plaire avaient développé outre mesure le faste des vêlements. La cour n'aspirait qu'au luxe et au libertinage. Plusieurs dames prenaient plaisir à se faire peindre dans des attitudes provoquantes, dans un négligé voluptueux. Préoccupées uniquement de séduire, elles voulaient être figurées avec tout l'attirail de la séduction. Quelques portraits de Lély ont donc, au premier coup d'œil, une apparence plus vive, plus coquette, plus agréable : mais ceux de Van Dyck l'emportent par le naturel du maintien et de l'ensemble, par la vérité des carnations, par l'esprit, la vivacité, le sentiment, le caractère, en un mot par le style, celte fleur de toutes les productions humaines, qui les élève au-dessus des mérites vulgaires de l'exécution et de l'habileté pratique. On a vu plus haut avec quelle décision William Haziitt leur donnait la préférence.

Si grand que fût néanmoins le talent de Van Dyck pour reproduire la face humaine, la beauté d'une jeune personne le mit à une rude épreuve ; il fut contraint de recommencer plusieurs fois son portrait, pour que l'image put approcher du modèle. C'est ce que le poète Waller constate dans des vers passionnés.

« Rare artiste, dont le pinceau ne fait pas naître seulement la joie, mais excite l'amour! Entrés libres dans ta collection de beautés, nous en sortons esclaves! L'amoureux soudainement épris ne connaît pas celle dont les yeux l'ont ainsi blessé; mais, confondu par ton art, demande le nom de l'enchanteresse qui vient de ravir son cœur. Un autre, qui s'était depuis longtemps résigne, sent se rouvrir et saigner sa blessure, en voyant ces traits chéris, où il lui semble lire un espoir de bonheur, où il n'aperçoit plus ni dédain ni cruauté. Il laisse joyeusement un souffle trompeur dégager de la cendre et ranimer le tison de ses peines. Insensé 1 qui oublie que son dur regard a pris sous tes doigts cette tendre

expression. Chose étrange que ton pinceau parvienne à reproduire non seulement la beauté, mais la flamme ; non seulement la forme et la grâce, mais la puissance et l'action d'un visage I

« Puisses-tu maintenant te surpasser toi-même, comme tu surpasses les autres! Mais dis-moi sans détour, afin que j'en éternise la mémoire, pourquoi tu n'as pu d'un seul effort conserver aux siècles futurs ce visage que le nôtre admire. Était-^e ton dessein de le faire souvent poser devant toi? Avoue-le, et je t'absoudrai; quel homme en effet ne voudrait pas renouveler ce bonheur et acheter, même au péril de sa gloire, l'enchantement de voir plusieurs fois un si beau modèle? Mais quand ta maia aurait échoué toujours, qui pourrait blâmer ton adresse irréprochable, puisque la nature elle-même se trompe si fréquemment? Depuis des milliers d'années, elle s'évertue à rendre beau le sexe féminin ; mais jusqu'à présent elle n'avait pas réussi à produire un chef-d'œuvre capable d'émerveiller le monde, devenu vieux avant de pouvoir admirer celle qui étonna ton art, et t'admirer toi-même.

« Maintenant tu as réussi. Oh! apprends-moi où naissent les couleurs immortelles qui ont produit celte œuvre impérissable. Dans le sein des lis? Dans la rose pâlissante? Non, pour t'en rendre maître, tu t'es élancé plus haut que Prométhée pour ravir le feu du ciel. »

Quelle était cette beauté incomparable? D'après la pièce de vers qui précède, on peut croire que c'était miss Dorothée Sidney, car ce morceau a pour titre : « On my lady Dorothy Sidneys picture, y> et les perfections de la jeune dame n'y reçoivent pas de moindres éloges. 11 paraît que la magie même de ses charmes avait déconcerté, embarrassé Van Dyck, et l'avait, contre son habitude, forcé de s'y prendre à plusieurs fois. La pièce que nous avons traduite est, d'ailleurs, suivie d'un second panégyrique en

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TRAVAUX POUR LliS PAUTICULIERS. 43*

l'honneur de Dorothée Sydney, ce qui fixe l'atlribulion du morceau intermédiaire. Waller eut en effet une passion toujours-

malheureuse pour la Qère et insensible lady, qu'il a chantée sou& le nom prétentieux et bien mal choisi de Saccharissa. Elle fut

mariée en 1639 à lord Spencer, qui devint plus tard comte de Sundcriand. C'était un jeune homme accompli, vertueux et brave. Lorsque la guerre civile se déchaîna sur la Grande- Bretagne, il s'engagea comme volontaire dans les troupes du Roi et, le 20 septembre 16i3, à la bataille de Newsbury, fut tué par un boulet au commencement de l'action.

Je ne sais ce qu'est devenu le portrait de lady Sunderland, mais celui d'une autre femme que Waller a aussi chantée, qui occupe dans ses œuvres la première place après Dorothée Sydney, se trouve au château de Windsor. Elle se nommait Lucy, était fille de Henry Percy, comte de Northumberland, et femme de Jacques Hay, comte de Carlisle. « Ce n'était pas tant sa beauté, dit un ancien catalogue de Windsor, que la finesse de son esprit et la grâce de ses manières, qui excitaient l'admiration générale. Elle mourut en 1660 et fut enterrée à Pelworlh. » Si brillantes qu'aient pu être ses facultés intellectuelles, ses avantages extérieurs n'étaient pas à dédaigner. Le tableau de Van Dyck nous la montre comme une charmante personne, avec des traits d'une régularité admirable, des sourcils bien marqués, d'une belle forme, et une bouche délicieuse. Elle est debout dans un jardin, près d'une fontaine, tendant la main pour cueillir quelques fleurs. Elle porte une grande robe nacarat pâle, mais d'un ton plus vif que le peintre ne le donnait habituellement à celte couleur. Son œil a une rare finesse : Lucy devait être gaie de caractère, aimable, plaisante, si l'on veut, mais caustique aussi, et devait lancer avec adresse les dards légers de la raillerie. Au moment même où elle posait en grand costume, elle avait peine à se contenir : son regard spirituel en dit beaucoup et semble chercher une victime. Cette toile agréable est une des productions les plus coquettes de Van Dyck.

Quand on a vu ce charmant portrait autour duquel on pourrait

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en grouper lant d'autres qui ne lui céderaient à aucun égard, on se demande comment Walpole a pu écrire les lignes suivantes : « Van Dyck atteignait rarement la beauté : ses Vierges sont grossières, ses femmes si peu flattées qu'on s'étonne de leur empressement à se faire peindre par lui. Son portrait de la comtesse de Carlisie rend invraisemblable qu'on ait pu la juger si charmante, et si Waller n'avait pas été un meilleur peintre, Saccharissa ferait maintenant peu d'impression sur nous (1). »

Il est bien fâcheux qu'un jugement pareil, qui dénote un minque presque absolu de goiît, de sentiment et de clairvoyance, macule un ouvrage très répandu en Angleterre.

{]) Anecdotes on Painling, t. i", p. 317.

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