HOUVEAU SÉJOUR DE VAN DÏCK DASS 9A PATRIE
Au commencemenl du mois de septembre 1634, Van Dyck, pour un motif que l'on ignore, abandonna la Grande-Bretagne et débarqua sur le port d'Anvers. Peut-être avait-il besoin de distractions et de repos ; la vie somptueuse et pénible, qu'il menait à Black-Friars, devait le harasser. Peut-être voulait-il revoir ses parents et une femme bJcn-aimée dont nous parlerons tout à l'heure. Et puis, ayant fondé à ses frais la vaste entreprise de gravures que dirigeait en son absence Martin van den Enden, il avait sans le moindre doute des comptes à régler avec lui. Ce voyage, demeuré jusqu'ici inconnu, explique dans sa vie et dans son œuvre beaucoup de faits demeurés obscurs ou, pour mieux dire, incompréhensibles (1).
(t ) Dans un exemplaire interroliè de Descamps, où se trouvent des noies manuscrites de François Mois, exemplaire que possède la Bibliothèque royale de Bruxelles, on lit le passage suivant : <• Il faut que Van Dyck ail fait quelques autres voyages à Anvers pendant qu'il Tut au service de Charles 1" ; car, en 1634, 11 Tut reçu doyen dans la confrérie de Saint-Luc ou des peintres.* Cette insinuation, restée d'ailleurs inédite, a été, jusqu'au moment oh j'ai commencé ce chapitre, la seule allusion à un fait si grave dans la courte existence de l'arlisle.
Les artistes d'Aovers firont au glorieux émigré l'accueil le plus sympathique. On l'avait traité froidement lorsqu'il revenait d'Italie, n'ayant que ses profondes études et son talent merveilleux pour toute recommandation ; maintenant on l'honorait, on le fêlait, comme le peintre favori d'un grand souverain, qui lui avait donné un hlason et le titre de chevalier. C'était l'époque où on procédait au renouvellement des doyens de la ghildc, car ils entraient en fonctions le 18 septembre, jour de la fêle de Saint- Luc. Les collègues de Van Dyck le prièrent de se laisser élire cl, quand il eut accepté la candidature, lui donnèrent leurs suffrages. En même temps que lui furent nommés Nicolas Lauwers, graveur, premier doyen, et Gabriel Francken, troisième doyen. L'élection de Van Dyck est officiellement constatée par le tableau des dignitaires de la corporation, qui a passé du local de la jurande au musée d'Anvers. Les archives ne mentionnent que Nicolas Lauwers, omission qu'il faut attribuer, selon toute vraisemblance, à ta paresse du secrétaire, la race flamande ayant une horreur insurmontable et presque fantastique pour le travail de la plume. La nomination de (rois doyens, lorsque la société n'en avait habituellement que deux, prouve l'inlenlion formelle d'honorer Van Dyck par une mesure d'exception.
Le 29 mars de celte année 1634, le grand peintre avait acquis une rente féodale annuelle de 125 florins du Rhin, hypothéquée sur la seigneurie de Steen, dont Rubens allait bientôt devenir propriétaire et où il passa depuis lors la belle saison (1). Des affaires d'intérci, en conséquence, avaient pu l'attirer en Belgique, indépendamment de ses règlements de compte avec Martin van den Enden.
{!) Alphonse Waulersi, Histoire des environs de Brtucelles.
Un motif spécial et infime avait peut-cire aussi contribué à son départ. Avant de quitter les bords de l'Escaut, il avait eu en secret une maîtresse, sur laquelle nous n'avons aucun renseignement personnel. On ignore comment se forma, comment se termina cette liaison, qui dut avoir ses transports et ses orages, comme toutes les liaisons de cœur : on s'aime, on jure de s'aimer toujours ; puis surviennent des complications inattendues, des obstacles, des luttes de caractère; le ciel s'obscurcit de plus en plus, et un jour, à la lueur des éclairs, on se sépare bêtement, parce qu'on ne peut se quitter d'une autre manière... et l'on pleure. Tout ce que nous savons des tendresses de Van Dyckpour une femme inconnue, c'est qu'elles donnèrent le jour à une petite fille, qui reçut les noms de Marie-Thérèse. On ignore même à quelle époque l'enfant vint au monde ; mais ce qu'il y a de positif, c'est que sa mère mourut avant elle. Quand la pauvre femme descendit-elle sous la terre, dans une tombe isolée ? Personne ne peut le dire ; il est vraisemblable que ce fut en 1634, et que la nouvelle de sa maladie, les mesures à prendre pour l'avenir de la petite fille, inspirèrent au maître glorieux le projet de francbir le détroit, l'enlevèrent aux empressements de ses admirateurs (1).
Peu de temps après son arrivée sur les bords de l'Escaut, il fut mandé à Bruxelles pour y peindre Gaston de France, Marguerite de Lorraine, sa sœur Henriette et le prince de Carignan (2). Il n'y avait pas de temps à perdre ; le duc d'Orléans
(1) Les Annales anversoises de Papebrochius, demeurées m an uscrïles jusqu'en ces derniers temps, nous onl appris que Van Dyck, après son retour d'Italie, avail élé sur le poinldese marier. « J'ai vu mainleFois, dit-il, chez mes parents, un portrait de l'arlble, exécuté par lui-mCme dans sa jeunesse et destiné à une demoiselle qu'il recherchait en mariage. Cette toile périt en I60S, pendant le bombardement de Bruxelles par les Français. »
(2) Marguerite de Lorraine était Qlle du comte François de Vaudemont et de Christine, comtesse deSalm, sœur du duc régnant de Lorraine, Charles 111. Elle perdît son mari
NOUVEAU SÊJOUa A ANVERS. 439
allait bientôt quitter les Pays-Bas, d'où il s'enfuit le 8 octobre, avec une trentaine de genlilshommes, par suite d'un accord secret entre lui et le roi de France. Quant à sa femme, Marguerite de Lorraine, qu'il abandonnai! en attendant qu'un tribunal ecclésiastique se fût prononcé sur la validité de leur union, et à la sœur de sa femme, elles demeurèrent à Bruxelles, avec des domestiques français, dans un hôtel qu'on leur avait donné pour séjour. Le maître anversois put donc tracer à loisir leur image. Deux autres grandes dames leur tenaient compagnie, la marquise d'Autriche, fille légitimée de l'empereur Rodolphe, que l'archiduchesse Isabelle avait toujours eue en grande affection et qui avait été chargée de veiller au salut de la duchesse d'Orléans, car on croyait ses jours menacés par des embiiches. Elle avait quitté Besançon, où elle demeurait, et avait amené avec elle sa belle-fille, Béalrix de Cusance, princesse de Cantecroy. On louait la jeune femme comme une beauté merveilleuse : un de ses contemporains en fait cette description enthousiaste : « C'était la plus belle personne de son temps. Sa taille, au-dessus de la médiocre, était libre et parfaitement proportionnée ; elle n'avait d'embonpoint qu'autant qu'il en fallait pour lui donner une mine haute et un port majestueux. Son visage, entre l'ovale et le rond, était d'un teint vif et uni ; ses cheveux, d'un châtain clair cendré ; ses yeux, bleus, bien fendus, à fleur de tête ; sa bouche, petite et vermeille ; ses dents, blanches et bien rangées ; la gorge, le bras et la main répondaient à la beauté d'un visage si parfait (1). » Van Dyck ne pouvait manquer de reproduire sur la toile celle
en IG60 et mourut le 3 avril 1672. De sod union avec le frère de Louis XIII étaieut nés un gargon et quatre lilles.
(I) Guillemain, Ristoii'e tnaniucrile de Charles IV. — D'Haussonville, HUloire de la réunion de la lorraine à la France, t. Il, p. 69. — Paul Henrard, Marie de MéiUcis dans lesPays-Bas, p. 551,
4*0 VA.N DÏCK I:T SliS ÉLÈVES.
personne accomplie. Son image, chose singulière, orne maintenant le château de Windsor. Avait-elle été demandée au grand ■colorisle par Charles I"? Cette effigie ne dément et ne réfute pas les éloges de ses contemporains. C'est une charmante femme, avec des traits d'une rare délicatesse et de beaux che- Tcux d'un blond cendré. La poitrine nue est digne du visage, ■et explique d'une manière non moins convaincante la passion <|ue lîéalrix avait inspirée au duc de Lorraine Charles IV. Elle monte une marche, en écartant une draperie, et regarde le ■spectateur. Pour costume, elle porle une tunique d'un bleu ■sombre, drapée sur une robe en brocart blanc et or, frangée •de dentelles splendides au bord du corsage et aux poignets. Derrière sa tète se déroule un ciel sombre, de nuances amorties, ■où l'on distingue à peine quelques louches d'un azur fade et mourant. L'obstination avec laquelle, depuis son arrivée à Lon- -dres, Van Dyck éteignait ainsi la lumière derrière ses personnages, ferait croire que le soleil s'était couché pour toujours ■dans son imagination (1).
Nous avons étudié le portrait de Marguerite de Lorraine, qui «e trouve à Florence, celui de Gaston d'Orléans d'après la gravure, car on ignore ce qu'est devenu l'original, et l'image «qucslre du prince de Carignan, que possède le musée de Turin : nous n'avons donc pas à y revenir. Le dernier personnage, Thomas de Savoie, était alors général en chef des troupes espagnoles dans les Pays-Bas, où il était arrivé le U avril 1634 (A>-morum et exercituum CathoUcœ Majestatis in Belgio Prœfectus et Gubernator generalis). Outre la grande toile qui le représente juonté sur son cheval de guerre, A'an Dyck en exécuta une autre ■qui orne le château de Windsor et a été admirablement gravée
,{1) Ce lableau a été très bien gravé par Pierre de Jode.
par Paul Ponltus (1). On y voit le prince debout, jusqu'à mijambes, porlani une armure complète, touchant de la main gauche son casque posé sur une table, tenant de la main droite un bâton de commandement. Un immense col de guipure tombe à plat sur sa cuirasse, et ses grands cheveux sombres s'y déroulent. On aperçoit au fond une draperie et un mur vaguement dessiné. Le tableau est exécuté à la manière du Titien, dans les tons chauds des écoles méridionales. Malgré son inquiète am- . bilion, le prince avait un type vulgaire, des yeux trop petits et des nuances couleur de brique sur la peau, qui ont dû gêner beaucoup l'artiste, engourdir son imagination ; ce n'était pas un heureux modèle. L'impression générale est qu'on a devant les yeux le portrait d'un homme mesquin. Van Dyck n'a pu, en conséquence, lui prêter le charme idéal dont il pare si fréquemment ses personnages. Le morceau est un bon travail de pratique, où l'on ne trouve à louer que la souplesse du pinceau et le talent de la facture.
A la même époque, durant ce séjour d'Antoine dans les Pays- Bas, demeure pour tous les critiques et historiens un profond mystère, il peignit un autre chef de l'armée espagnole. Le comte Jean de Nassau-Siegen avait embrassé le catholicisme et, bien qu'appartenant à la famille de Guillaume le Taciturne, servit tour à tour sous le drapeau castillan et sous le drapeau de la France. « Il avait épousé, dit Kramm, une demoiselle Ernestine-Yolando, princesse de Ligne. Van Dyck les représenta ensemble, assis sur un trône et sous un dais, ayant près d'eux leur Gis et leurs trois filles ; les personnages sont en pied, très habilement groupés, probablement de grandeur naturelle. Le morceau porte la signature : Ant. Van Dyck, egues pinx. 1634.
(1) B Crande pièce in-folio, un des chors-d'œuvre de l'urlislG «, dit Wibiral.
Celte peinture se trouvait en 1808 chez le comte Gowper, dans la Grande-Bretagne; elle fut copiée et gravée en 1761 par Bernard Baron et dédiée au vicomte de Fordwich : l'eslampe, d'une rare beauté, a 58 pouces hollandais de haut et 48 de large. » Je n'ai pas d'autres détails sur cette œuvre, qui doit être' importante. Le comte de Nassau-Siegen avait été nommé maréchal de camp par le roi d'Espagne et remplissait les fonctions de capitaine général de la cavalerie, dans les troupes des Pays- Bas orthodoxes.
Outre le grand tableau de famille. Van Dyck peignit une toile où il figurait seul. Paul Pontius et Lucas Vorsterman le vieux ont gravé l'un après l'autre ce second portrait. L'estampe de Vorsterman est dédiée à « l'illustre princesse Ernestine de Ligne, femme du comte. » Était-elle déjà veuve? On pourrait le croire : le prince, né en 1583, mourut en 1638, quatre années seulement après l'époque où Van Dyck exécutait ses deux efGgics.
Un plus grand personnage fit bientôt appel au talent du maître anversois. Il y avait deux mois seulement qu'il était en Belgique, lorsque l'archiduc Ferdinand, désigné par son frère le roi d'Espagne pour gouverner les Pays-Bas catholiques, fit son entrée à Bruxelles, le 4 novembre, après avoir passé la nuit au château de Tervueren. Cette grande solennité, survenue trop tôt, chagrinait « les magistrats, qui auraient voulu la retarder de quelques jours encore, pour terminer les préparatifs : des arcs de triomphe, dessinés par l'architecte Franquart et dont Gaspard de Crayer exécutait les figures allégoriques, s'élevaient sur tout le chemin que devait parcourir le prince, mais rien n'était achevé. Une députation avait été jusqu'à Montaigu le prier d'accorder quelques délais aux artistes de la capitale ; mais l'Infant, pressé d'arriver, n'avait pu la satisfaire, et il avait été
convenu que les décorations inachevées serviraient à la seconde entrée, au retour de ses visites aux principales villes du pays (1)- » Le Cardinal-Infant (il était cardinal sans même avoir reçu les ordres) n'avait pas encore tout à fait vingt-cinq ans, puisqu'il avait vu le jour le 9 novembre 1609.
Mais il arrivait, le front couronné de celte lumière qu'on nomme la gloire. Le 6 septembre précédent, il avait remporté en Allemagne la victoire de Nordlingen. Au lieu de marcher directement du Milanais sur les Pays-Bas, il avait fait un détour assez grand par la Bavière, pour secourir l'Empereur et la Ligue catholique avec les vieux régiments espagnols et italiens qu'il commandait. Ses troupes s'étaient bientôt réunies aux bandes de l'implacable Ferdinand II et à l'armée auxiliaire du prince Charles de Lorraine. La jonction avait eu lieu sous les murs de Nordlingen, qui venait de repousser plusieurs assauts. Pour préserver cette place importante, les généraux suédois, le maréchal de Horn el le duc de Weiraar coururent au-devant de l'armée catholique, en présence de laquelle ils se trouvèrent le 4 septembre au soir. La bataille commença le lendemain vers la chute du jour, gronda toute la nuit sans qu'un des adversaires pût remporter l'avantage, et recommença dans les premières heures du 6 avec plus d'acharnement et de fureur. Les régiments orthodoxes finirent par mettre en déroule les champions du libreexamen. Les troupes germaniques avaient un moment compromis le sort de la journée, mais l'infanterie et la cavalerie de l'Archiduc, soutenant leur vieille réputation, avaient décidé la victoire au moment où midi sonnait. Ce fut un mémorable triomphe : huit mille protestants jonchaient la campagne, d'autres furent massacrés dans leur fuite, quatre mille étaient prisonniers,
(I) Paul Henrard, Marie de Itédicis dans les FoyS'Bas, p. 493.
parmi lesquels se IrouvaienI les généraux de Horn et Cratz ; 70 canons et 300 étendards, corneltes ou drapeaux restaient entre les mains des vainqueurs. Et celle exécution terrible, qui changeait toute la position de l'Allemagne, allait avoir pour l'Europe entière les plus graves conséquences. Rubens fut chargé de la peindre ; elle fournit à Wouwerman le sujet d'un chef-d'œuvre qui orne la galerie de Munich (1).
C'est au milieu de ces brillants souvenirs que l'Archiduc faisaif son entrée à Bruxelles, comme dans une poussière d'or illuminée par le soleil. Gaspard de Crayer et Van Dyck se trouvaient sur son passage, ou chevauchaient dans l'escorte du marquis d'Aytona, qui allait au devant de lui. Ayant contribué pour une si grande part aux travaux qu'on exécutait en l'honneur du vaillant cardinal, Gaspard de Crayer fut bientôt nommé son peintre officiel et chargé d'exécuter son image équestre; l'Infant pria Van Dyck de le représentera mi-jambes, selon son habitude.
Le Louvre possède le premier tableau. L'Archiduc y porte une armure complète, avec un petit col rabattu de toile blanche et une grande écharpe couleur de vin vieux, jetée en travers de sa
(Ij Le tableau de Rubens se trouve à Windsor, dans la salle qui porle son nom. Le Cardinal-lnrant etieduc Charles de Lorraine y occupenl une éminenceet regardent une hauteur voisine, où on a posté une batterie de canons, qui foudroie les Luthériens. Ce doit (tre un épisode important de la bataille. Au-dessous du tertre, on voit l'armée espagnole, sous un ciel gris, dans lequel monte la fumée de la poudre. C'est une adiroile combinaison, puisqu'il est presque impossible de reproduire l'aspect général d'une bataille. Les deux personnages principaux se trouvent tout à fait en vue. Mais l'exécution ne classe point cet ouvrage parmi lès meilleures toiles de Rubens.
Le tableau de Wouwerman décore la galerie de Munich et porte le monogramme du peintre. C'est une de ses plus belles pages. L'armée suédoise, cavalerie et infanterie, échelonnée à perte de vue dans la campagne, s'avance de la droite vers une colline, d'où les Allemands descendent k leur rencontre. Un engagement de cavalerie anime et occupe le premier plan. Deux chevaux et un soldat démonté gisent par terre; un autre champion, qui porte un costume bleu et un heaume, décharge sa carabine ; à ses pieds, OD voit le cadavre d'un troisième militaire. Ce morceau, d'une facture admirable, est un titre d'honneur pour le peintre. Il a de faibles dimensions: I pied 6 pouces 4 lignes de haut, sur 2 pieds S pouces de large.
cuirasse. Son élégant visage est encadré de longs cheveux d'un blond pâle, qui bouclent naturellement : ils donnent par opposition une extrême vivacité à ses yeux d'un brun sombre. Un front large et haut, d'un beau dessin, un nez bien fait, une bouche délicate, ornée de légères moustaches en croc, un teint blanc et rose achèvent de former un type d'une extrême distinction, qui a une certaine grâce féminine, circonstance bizarre pour un prince belliqueux, tressaillant de joie au bruit du canon et à l'odeur de la poudre. C'est une toile élégante, mais non pas de premier mérite.
Le portrait exécuté par Antoine décore le musée Del Prado à Madrid. Il retrace le prince Ferdinand jusqu'aux genoux, « avec le costume de cérémonie qu'il portait, dit le catalogue, quand il fil son entrée dans la ville de Bruxelles, en 1634. » Et il ajoute : « Ce tableau fut apporté de Flandres par le marquis de Leganes el décora le palais de Madrid depuis le règne de Philippe IV jusqu'à l'incendie de 1734, où on eut le temps de le sauver (1). »
.\ peine l'auteur y avait-il mis la dernière main que Paul Pontius en commença la gravure. Il est représenté vêtu d'une cuirasse et portant un bâton de commandement à la main. On lit au bas de l'estampe : Prostratis apod Nortelingiah S. Rom. Imperii hostibcs,
AUGUSTIS AUSPICIIS BelGH HABENAS BrCXEL. SUSCEPIT MDGXXXIV, VI
NovEUB. Gloria ^Eternitatiode tanti Principis devotus Ant. van Dyck EQ. D.D. — Paul Pontids scolpsit.
C'est-à-dire : « Après avoir abattu, près de Nordlingen, les ennemis du Saint-Empire romain, il prit les rênes de la Belgique le 6 novembre 1734, sous d'augustes auspices. Dévoué à la gloire et à l'immortalité d'un si grand prince, le chevalier Antoine van Dyck lui offre el lui dédie cette planche, gravée par Paul Pontius (2). »
(1) s» (321 . Hauteur, (■,07 ; largeur, (".Ofl. Toile.
(2) Le portraîl de Madrid a tià gravé une seconde Tois par Crispian Queborn .
Il semble donc que le travail du burin ait pu être terminé pendant le séjour du grand coloriste dans les Pays-Bas, et qu'Antoine ait profité de sa résidence parmi les siens pour offrir l'estampe au Cardinal. Mais il s'en faut bien que ce portrait soit unique. Le puissant efûgiateur en a exécuté au moins trois. Sur l'uD qui a été gravé avec encadrement et sans encadrement, l'Archiduc porte à la main son bâton de général en chef, mais pas de cuirasse; sur le dernier, il est vêtu en ecclésiastique (1). On aurait diî se demander où Van Dyck avait tu le prince Ferdinand, et l'on aurait ainsi deviné son séjour dans sa patrie en 1634 et 1635, séjour d'une importance capitale pour l'histoire de ses Iravaux. Nous allons en fournir d'autres preuves curieuses.
Un tableau qui orne l'hôtel de ville, à Bergues-Saint-Winnox, près de Dunkerque, nous apprend que le peinlre-poète avait emmené avec lui dans ce voyage son élève préféré, Jean de Beyn. C'est encore un portrait du Prince-Cardinal, avec sa tête charmante, son front superbe, ses beaux cheveux d'un blond pâle, couleur des épis mûrs. Il est à pied, debout, parfaitement posé : derrière la draperie de sa tente, on aperçoit au loin la bataille de Nordiingen, où il venait de briller par son courage et ses talents militaires. C'est un travail excellent, mais d'une couleur moins riche et moins harmonieuse que celle du maître. Pourquoi le prélat belliqueux se fît-il peindre par Jean de Reyn, quand Gaspard de Crayer et Van Dyck avaient déjà reproduit ses traits? Pourquoi cette image se trouve-t-elle dans la maison commune de Bergues ? Ce sont là des questions difficiles à résoudre. Maïs l'effigie peut avoir été demandée pour la collection jadis célèbre du monastère de Saint-Winnox, maintenant dispersée, dont la ville de Bergues a recueilli quelques épaves.
(t] Ces trois cslanipcs oui éië burinées par Lommelin, Pierre de Jo<le et John Puinc.
C'est encore pendant cette absence de Londres, où il devait retourner, que Van Dyck exécuta deux portraits de Gaspard de Crayer. S'élant trouvé officiellement en rapport avec lui, l'infatigable coloriste devait, pour ne pas changer ses habitudes, tracer son image sur la toile. Descamps ne parle que d'une seule efûgie et en raconte l'exécution avec des circonstances imaginaires, qui heurtent par tous les points la vérité. « Van Dyck, dans le premier voyage qu'il fit en Flandres, dil-il, pendant son séjour en Angleterre (I), passa par Gand pour y visiter son ami de Crayer et voir en même temps les progrès de son talent et de sa fortune. Dès le lendemain de son arrivée, il fut chez De Crayer, et pour ne pas le manquer, il eut envie de le surprendre ; comme il était très matin, le domestique ne voulut point éveiller son maître. Van Dyck insista et le força d'aller avertir notre peintre qu'il était à Gand et qu'il l'attendait à sa porte. Ce nom frappa Crayer, qui sauta du lit et, un bras seulement dans sa robe de chambre, il courut au-devant de Van Dyck, qui éclata de rire de le voir dans un si plaisant déshabillé. — Je veux, dil-il, vous peindre dans ce désordre si convenable aux artistes, quand il est arrangé avec goût. — II lui tint parole, mais cependant dans un habillement décent; ce portrait tient un rang parmi ceux des grands artistes que Van Dyck a immortalisés par son pinceau. »
L'absurde manière dont cette anecdote est racontée a beaucoup diverti l'Amateur anonyme. Il signale toutes les balourdises du narrateur. La principale, c'est qu'il place à Gand, où Crayer ne se retira pas avant 1650, neuf ans après la mort de Van Dyck, un fait qui eut lieu à Bruxelles en 1634. « Attaché au service du Cardinal-Infant, dit-il, Gaspard demeurait encore à Bruxelles,
Croirait-on que la première gravure, la plus imporlante, esl demeurÉe incoonue au minutieux docteur Wibirftl 7
(1) Cette phrase incidente, chose ettraordinaire, constate le retour de Van Uyck parmi les siens, dont nous faisons l'historique : c'est un Éclair vague dans une nuit profonde.
lorsque ce prince mourut dans le mois de novembre 1641 . » Une chose non moins curieuse, c'est que ni l'un ni l'autre des portraits, où Van Dyck a peint Gaspard de Crayer, ne le montre en robe de chambre et en déshabillé. Que reste-l-il donc de cet épisode? Une seule circonstance probablement ; c'est que Van Dyck s'empressa de visiter Gaspard de Crayer, dans cette belle maison avec un jardin, située place de la^Alonnaie, dont j'ai vu les derniers restes en 1853, et de fixer ses traits sur la toile. Ayant eu connaissance du fait par la tradition orale. Descamps, selon son habitude, a pris soin, de le défigurer.
Van Dyck a représenté son émule de deux manières diiférentes, mais sur les deux toiles il porte un grand costume. La première, qui appartient au duc de Buccleuch, a été gravée par Paul Pontius et nous le montre vêtu d'un beau pourpoint de soie noire, avec des crevés de salin blanc, drapé dans un ample manteau, dont il tient de la main droite les pans croisés contre sa taille, pendant qu'il appuie la main gauche sur sa poitrine ; une collerette volumineuse, à triple rang, couvre ses épaules. C'est un homme gras, bien portant, avec des moustaches courtes, une petite royale et une élégante chevelure, bouclée naturellement. La gravure est très belle, pleine de relief, et d'un vigoureux clair-obscur. L'inscription placée au bas fixe l'époque où le modèle fut exécuté ; la voici : Gaspard de Crayer, antwerpiensis, hcma-
NARDM FIGDRARUM UAJORUM PICTOR ET CARDINALIS FerDINANDI, HlSPANlARUM
Infantis, domesticus Brcxellis (1).
« Gaspard de Crayer, anversois, peintre de grandes figures humaines et attaché à la maison du cardinal Ferdinand, Infant d'Espagne. »
La seconde toile est perdue ; mais nous la connaissons par
(1) Le premier étnt porte la signature de Martin van den Enden.
Fraî^ciscvs Snydeb-s
VEKA.Tia>rVM,nRA&VM,ntyCTVVM,IT OU8VM FICTeiR .UrTVULFI£.
Djgilized by VjOOQIC
!a gravure de Jacques Neefs : elle représentait aussi Gaspard de Crayer habillé avec luxe, drapé dans un large manteau, qui enveloppait son bras droit. La main, restée libre, montre de l'index quelque chose au spectateur, vers lequel la tête et le buste s'inclinent. La coiffure et les moustaches sont les mêmes. Rien, en conséquence, ne justiGe l'anecdote publiée par Descamps, avec son étourderie habituelle.
Pendant ce séjour momentané dans sa patrie. Van Dyck ne travailla pas seulement pour des princes et des amateurs ; ce fut alors, par exemple, qu'il exécuta une Adoration des Bergers pour l'église Noire-pame, à Termonde, qui la possède encore. Les archives de la fabrique mettent le fait hors de doute. On y lit dans les comptes de l'année 1635 : « Payé à M. Antoine van Dyck, peintre d'Anvers, pour avoir fait et peint le tableau de l'autel de Notre-Dame, représentant V Adoration des Bergers, la somme de cinq cents florins, plus douze florins et dix-huït sous pour la toile dudil morceau. Pour quittance... i-xxx, lib. ix, S. viii gr. (I) ». C'est un tableau singulier, dont Van Dyck a sans doute imaginé l'ordonnance, mais auquel il doit avoir peu travaillé. Il y a de la vie, de l'animation, plus que le motif ne semblait l'admettre. Le charpentier de Bethléem, dans une attitude énergique, presque violente, salue les anges qui descendent vers le petit Emmanuel. Deux pâtres et une bergère adorent le nouveauné dans des poses expressives et pleines de mouvement : ils paraissent s'élancer vers lui plutôt que lui rendre hommage. La Vierge, portant un costume rouge et bleu, le Christ enfant assis
(1} L'original de celle noie n'ajant été imprimé que dans des publications peu connues, je crois utile de donner le texte. « Betaelt aen M. Aiilhonis van Dycke, schilder lot Anlwerpen, over het schilderen ende maeken van de schilderye van Onse Lîeve Vrauwen aulaer, wesende eenen Kersnacht, de somme van vjf hondert guldens, mitsgaders twaelt guldens achtien sluyvers voor de tijke van tsclve sluck. Perquillantte.... LXXX, lib. IX, S. Vin, gr. » Les dernière chiffres sont une supputation en livres flamandes.
4aU VAN DYCK ET SES ÉLÈVES.
sur ses genoux, sont bien dans le slyle de Van Dyck; la couleur, belle et forte, rappelle également sa palette; mais la raideur de la facture, les lignes anguleuses du dessin, la sécheresse du pinceau, le manque d'harmonie générale trahissent la main inexpérimentée d'un élève. On peut donc attribuer l'exécution à Jean de Reyn; son maître se sera contenté, selon toute vraisemblance, de faire quelques retouches au morceau dont il avait fourni le plan.
Voici une œuvre plus importante et plus curieuse, produite par un de ces coups d'audace que Van Dyck aimait à faire et où il était presque certain de réussir. En 1635, Rembrandt, quoique 1res jeune encore, puisqu'il avait vu le jour en 1607, révolutionnait l'école hollandaise el s'était déjà conquis une brillante renommée ; dès l'année 1632, il avait exécuté la Leçon (Tanaiomie, qu'on regardait comme un chef-d'œuvre, et il peignait tous les jours d'admirables portraits dans un système nouveau, qui n'a aucun rapport avec la manière de Van Dyck. Un si puissant cfTort, un changement de front si hardi préoccupaient sans le moindre doute l'habile el profond calculateur, qui analysait d'un coup d'œil si pénétrant les méthodes, les goiils, les procédés el les styles. Une toile de Rembrandt devait être pour Van Dyck un sujet d'étude passionnée. Un moment vint où il connut à fond tous les secrets du jeune hérésiarque; il était passe maître, comme on l'a vu, dans ce genre d'investigation. Alors il éprouva le désir de se mesurer avec le hardi novateur, d'employer dans une lutte en champ clos les mêmes moyens, les mêmes artifices, les mêmes combinaisons de lignes, de couleurs, d'effets et de clair-obscur. Ce projet périlleux, il le réalisa aussitôt : la National Galtery de Londres possède le résultat que la passe d'armes a produit (n' 52). C'est le portrait en buste d'un amateur anversois, Cornélis van der Gheest, artis pictoriœ amator, comme dit
vGooQle
l'inscription de l'estampe gravée par le fameux Paul Ponlius. Le gentilhomme porte un manteau noir, jeté sur un pourpoint de même couleur : un fond très sombre occupe toute la toile derrière lui; on voit à peine le costume et l'arrière-plan. La ligure du personnage, au contraire, et la grande collerette molle, irrégulièrement plissée, qui entoure son cou, sont inondées de lumière. C'est un homme d'une soixantaine d'années, aux cheveux gris, presque blancs. Comme type, sa longue tète, avec un grand front, avec un bas de visage effilé, ne manque pas d'élégance, lia l'orbite des yeux très profonde, les tempes creuses, le nez droit, long, régulier, une petite bouche qu'environne une barbe courte, peu abondante, et des moustaches légères. Les cheveux, plaqués sur la tête, sont aussi très courts et peu touffus. Le regard a une profondeur, une intensité extraordinaires et atteste une douleur concentrée. Il y a des larmes au bord des paupières. L'exécution est d'une vigueur prodigieuse, aussi puissante que celle de Rembrandt dans ses meilleurs tableaux, et la facture identique . La couleur grasse, abondante, nette, ferme, accuse une habileté de pinceau tout à fait exceptionnelle. Les détails merveilleusement rendus communiquent à l'image un aspect de vérité surprenant; l'énergie de la touche lui donne un relief admirable. C'est la couleur dorée, moelleuse, particulière à Rembrandt dans ses chefs-d'œuvre. Mais, si étrange que cela puisse paraître, je dois dire que la touche est plus ferme, plus hardie, moins tâtonnée, moins rompue que celle du peintre hollandais dans sa seconde manière ; Antoine n'a connu que son premier style. Nulle part la facture ne trahit un moment d'hésitation. Chaque coup de pinceau est tombé à sa place avec l'action régulière des puissances de la nature. C'est la science la plus profonde, combinée avec une adresse infaillible. Une image ainsi exécutée dépasse même la nature : il serait très difficile
via VAN DYCK ET SES ÉLÈVES.
qu'un visag;e fût éclairé par le jour d'une manière aussi parfaite, que le fluide lumineux pénétrât de la sorte dans les replis de la chair, mît en relief et à leur plan les moindres détails.
Dans sa lutte contre le puissant fondateur d'école, Antoine n'a donc pas eu le désavantage. Sans doute il n'a pas éclipsé le Doreur, ni le beau portrait de Rembrandt par lui-même, où il s'est représenté dans un palais, vêtu comme un prince, avec une chaîne d'or au cou, merveille que possède le Louvre. II n'a pas vaincu le poète de Leyde, pas plus qu'il n'a triomphé d'Antoine Mor; mais il a tenu tête à son jeune antagoniste aussi bien qu'au Tieux maître. La comparaison est facile à établir au musée de Londres, car il possède des Rembrandt de premier ordre et admirablement conservés. Sa propre effigie, peinte par lui-même, est un chef-d'œuvre, une sorte d'apparition ; jamais on n'a fait du clair-obscur un plus savant usage. Et le caractère vivant de l'expression égale les mérites de l'exécution : la bouche est fine, gracieuse, distinguée, charmante; l'œil avisé, scrutateur, froid, sec et malveillant. Le penseur profond, qui lutta toute sa vie contre une cabale acharnée, semble dire : « Quel est le sot ou le mauvais drôle que j'aperçois là-bas? Quel est le bélitre qui vient m'ennuyer, quel est le fripon qui vienlme tendre un piège?» Car c'est ainsi que Rembrandt jugeait l'espèce humaine, et il avait toutes sortes de motifs pour n'en pas concevoir une meilleure opinion. Nulle qualité ne manque à son portrait sarcastique. Mais la facture est prudente, soignée, calculée : elle n'a pas la fière décision, l'énergique tournure, l'incomparable sûreté de ■main, qui classent dans un ordre supérieur la toile de Van Dyck. ■Si donc le maître flamand n'a pas, dans celle tentative, surpassé les œuvres capitales du maître hollandais, il a éclipsé beaucoup d'œuvres de sa seconde manière, cinq portraits notamment qui 'décorent la même salle.
Qu'élait-il donc arrivé à Cornélis van der Gheest ? Pourquoi cel air de désolation ? Avait-il vu les moines espagnols détruire sa famille sous prétexte de sorcellerie ? Avait-on mis à la torture, fait périr sur le bûcher une de ses fllles ? Avail-on décapité ud de ses fîls ? Était-on venu arrêter sous ses yeui la mère de ses enfants, la compagne de toute sa vie, pour lui infliger un supplice atroce ? On pourrait le croire : il y a dans sa bouche, dans sa lèvre inférieure surtout une contraction nerveuse, qui exprime un chagrin sans bornes, une de ces afflictions que ne peut vaincre le courage. Quelle douleur amère, intime et profonde, dans cet œil au regard fixe, où l'on entrevoit tout un monde de souvenirs cruels et de pensées navrantes (1) !
Le manuscrit anonyme nous fournit encore plusieurs renseignements sur les travaux qu'Antoine exécuta dans son pays, en 1634-1635. Il peignit alors le portrait de l'abhé Scaglia, célèbre intrigant, issu d'une noble famille piémontaise, que l'on trouve mêlé à toutes les affaires du temps. Lorsque la vieillesse lui conseilla le repos, il choisit, pour abriter sa lassitude, le monastère des Recollets, à Anvers, où il suivit la règle de la maison et partagea la vie commune. Lorsqu'il fut ainsi retiré du monde, ilemploya une partie de sa fortune à des œuvres pieuses. Il fit construire dans l'église du couvent un bel autel de marbre, consacré à Notre-Dame des Sept-Douleurs et achevé en 1637. Maïs, avant celte époque, il chargea Van Dyck de peindre le tableau qui représente le Christ descendu de croix, pleuré par sa mère, par saint Jean et par deux anges, œuvre admirable dont il orna aussi la chapelle monastique (2). Et il voulait en outre offrir son por-
(I) Pendant longtemps on a cru que celle toile représentait Gaspard Gevaerls, neveu' de Rubens, mais l'estampe de Paul Pontius donne le vrai nom du personnage. En 1634, Gaspard n'avait que quarante ans. La grisaille du tableau se trouve à Bruxelles, dans la Golleclion du comte Dubus de Ghisignies.
(3) Elle a passé du couvent ou musée d'Anvers, où elle porte le n" 404. Je l'ai décrite
trait à la congrégation. Le savant effigiateur le peignit donc en pied, vêtu d'une soutane noire et d'un manteau de même couleur. C'était un personnage long et maigre, d'un type assez élégant, avec des moustaches et une impériale. Mais l'étroitesse du front, la cavité profonde des orbites, les joues creuses, le nez droit et mince, les pommelles saillantes, les longues mains aux doigts osseux, en pattes d'araignée, ne signalent ni une organisation d'élite, ni un esprit supérieur. Le regard est terne et mou, sans esprit, sans la vivacité des grandes natures, qui ont toutes une lumière, une émanation intellectuelle dans les yeux. Ce tableau original, que croit posséder le musée d'Anvers, se trouve à Saint- Pétersbourg. Le biographe anonyme avait déjà raillé Descamps d'avoir commis la même erreur. « II cite comme un original, dit-il, le portrait de l'abbé Scaglia qui se voit chez les Récollets, tandis que c'est une faible copie du tableau peint par Van Dyck en 1634. Ce tableau, qui fut vendu en 1641, après la mort du prélat, s'est retrouvé à la vente de M. Delacourt, faite à Leyde en 1766, et a passé dans la collection de l'impératrice de Russie. » Voilà certes des indications positives. La toile orne, selon toute vraisemblance, les appartements de la famille impériale, car elle ne flgure point au musée de l'Ermitage.
Le grand peintre avait exécuté un autre portrait du même diplomate, qui a été gravé par Paul Ponlius. L'abbé de Stapbarde y est représenté à mi-corps, le bras gauche appuyé contre le socle d'une colonne et montrant la terre de l'index. 11 porte une soutane, avec une large ceinture, et un manteau rejeté en arrière sur les épaules. Sa physionomie est plus intelligente, plus avenante, que sur le grand portrait. Les yeux, encadrés de noirs sourcils, regardent bien. L'estampe, pleine de vigueur, de relief
plus haul, p. 283. N'ayant pas sous les jeun le texte de l'Anonyme quand j'ai parlé do cette toile, je l'avais supposée peinte deux ans plus l&L
el nuancée par un habile clair-obscur, donne d'ailleurs de la vie au personnage el altesle, comme beaucoup d'autres planches burinées par le même artiste, combien il avait étudié les belles pages de Lucas Vorsterman [i).
Pour finir d'éclairer les travaux d'Antoine pendant son séjour dans les Pays-Bas en 1634-1635, empruntons au critique anonyme une dernière note. « Il profita de son voyage pour faire terminer sous ses yeux la gravure de son fameux Christ à réponge, dont l'estampe est aujourd'hui si recherchée. Peut-êlre aussi aida-t~il Kubens, qui, tourmenté par la goutte, travaillait aux esquisses et dirigeai! les peintures des arcs-de-triomphe, pour l'entrée à Anvers du Cardinal-Infant, qui eut lieu le 17 avril 1635. » Cette hypothèse, d'une extrême vraisemblance, fixerait approximativement l'époque où Van Dyck retourna en Angleterre : il aurait traversé la Manche dans la seconde quinzaine du mois d'avril.
(1) L'œuvre de Faut Pontius reproduit, non pas le haul du [lortrait en pied, comme l'annonce le catalogue du musée d'Anvers, mais la seconde peinture, [.a grisaille qui lui a servi de modèle se trouve dans la E^nacothèque de Munich, où elle porte la n° 336 : elle a 9 pouces de haul sur 7 et demi de large.