‹ Van Dyck et ses élèvesChapitre 37 sur 75 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

RETOUR DE VAN DVCK EN ASGLETERnE. — SA VIE ET SES OEUVRES DE 1635 A I6λ.

La continuelle et prodigieuse fécondité de Van Dyck lasserait la patience même, épuiserait le courage le plus intrépide. S'il y avait eu des critiques d'art à son époque, ils auraient pu lui appliquer ce vers bien connu :

Vous marcbez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.

Son intarissable verve leur eût fourni, chaque semaine, la matière d'un ample feuilleton. Ses tableaux, après son retour en Angleterre, devinrent si nombreux, qu'en voulant tous les décrire et apprécier, je m'exposerais à être enfoui sous un éboulement, comme les terrassiers qui creusent un sol meuble. Je me bornerai donc aux œuvres principales, et encore me faudra-t-il en négliger d'importantes, pour ne pas me heurter contre les fastidieux gisements des catalogues et ne pas assoupir le lecteur.

Au printemps de l'année 1635, le grand physionomiste, qu'on pourrait nommer le la Bruyère de la peinture, ayant terminé en Belgique ce qu'il avait à y faire, s'embarqua pour la ville de Londres. L'aristocratie anglaise attendait son retour avec impa-

lience. Les fiers seigneurs et les dames coquettes voulaient tous réjouir leur amour-propre en se contemplant sur ses toiles, comme dans des miroirs qui les embellissaient. La noblesse accourut donc de nouveau dans son atelier, il reprit son train de vie fatigant et ruineux. Quel dommage qu'il n'ait pas écrit ses mémoires, ou qu'un biographe de ses amis ne nous ait pas laissé des notes abondantes sur ses liaisons et ses travaux! Que d'incidents curieux ont dû barioler celte existence agitée ! Voulez-vous connaître intimement la cour d'Angleterre, la voir encore vivante et brillante, dans ses habits de fête ou dans son négligé du matin, avec ses types, ses passions, ses caractères, ses joies et ses tristesses, avant l'orage qui devait la disperser, abattre les uns, proscrire les autres? Adressez-vous à Van Dyck, allez dans les galeries et les châteaux étudier les personnages qu'il a doués d'une seconde vie et qui forment une troupe immortelle, ou examinez une riche collection d'estampes, car il a eu de nombreux interprètes ; cinquante-deux graveurs, au minimum, ont reproduit ses tableaux par divers procédés.

Ce fut avant son départ de Londres, ou peu de temps après son retour, qu'il peignit un chef-d'œuvre maintenant exposé à Milan, au muséedeLaBrera. Il nous montre une jeune femme habillée de noir, vuejusqu'au-dessousdes genoux, qui semble avoir vingt ans : la mort prématurée de l'homme dont elle portait le nom l'avait sans doute rendue veuve de bonne heure. Une croix attachée avec un ruban noir attriste le haut de son corsage. Elle a un type quelque peu anglais, et son costume est celui qui parait les dames des îles Britanniques sous le règne de Charles I". Une collerette en forme de van borde le haut de sa robe, des perles magnifiques pendent à ses oreilles, un collier de perles entoure son cou, une guirlande de perles tombe sur sa poitrine, des bracelets de perles ornent ses poignets. Les linéaments de son visage ont

une grande délicatesse ; elle a de jolis yeux noirs, dont les sourcils forment une ligne mince et régulière. Ses beaux cheveux, couleur châtain clair, se groupent en deux touffes à droite et à gauche de la tête ou tombent sur le front en petite frange, au-dessous d'une raie horizontale, mode qu'on a reprise de nos jours. Ses mains charmantes sont peintes avec un soin extrême. Pour fond : à droite, une colonne ; à gauche, une volumineuse draperie jaune; derrière l'aimable veuve, un espace sombre qui lui donne du relief.

C'est un des portraits les plus nets, les plus clairs de facture, que le pinceau de Van Dyck ait jamais traces. Les moindres plis, les moindres rubans du costume noir sont visibles et distincts. Chaque détail esl à son plan. On ne pouvait ménager au spectateur une vision facile et complète avec moins d'efforts apparents, avec des combinaisons de lumière et de couleur plus habiles. Partout se révèlent une science et une adresse consommées (1).

On peut rapprocher de ce tableau, pour la grâce et le charme, le portrait du jeune comte Philippe de Pembroke, debout, ta main gauche appuyée sur la hanche, tenant de la main droite, qui est nue et très belle, l'écharpe jetée sur la cuirasse. Cette arme dé' fensive et l'épée sont tout ce qu'il y a de militaire dans le costume : des manches de soie, une jaquette, des hauts-de-cbausses de même étoffe ont un aspect entièrement pacifique. C'est la tète élégante et naïve d'un jeune homme de dix-huit ans (l'œuvre porte : Miatis suœ XVIII), avec une abondante chevelure naturellement bouclée, qui tombe sur le front, presque jusqu'aux sourcils. Les grands yeux pleins d'attention, de réflexion et de douceur, les traits délicats, un certain charme féminin contrastent d'une manière piquante avec l'attirail militaire. On pren-

(I) Toile, hauteur, i^.ae; largeur, l'-.oe.

SÉJOUa EN ANGLETERRE DE 1633 A 1639. 43!»

draît cet avenant seigneur pour une Clorinde. Le tableau appartient au comte de Verulam ; Pierre Lombard en a fait une gravure attrayante, pleine d'effet et de morbidesse.

Le plus ample travail que l'artiste flamand ait peint, comme effigiateur, dans les Trois-Royaumes est la grande toile qui représente la famille Wilton. Elle orne encore le château de ce nom, près de Salisbury. L'auteur s'est donné beaucoup de peine pour varier les attitudes des personnages; mais on lui reproche d'avoir traité chaque individu isolément, de n'avoir pas imaginé un motif qui les eût groupés d'une manière naturelle, qui eût donné à leurs traits une expression voulue et accentué leurs poses, comme l'ont si bien fait Gonzalès Coques, Rembrandt, Van der Heist et d'autres encore. Le père et la mère, Philippe, comte de Pembroke, et sa femme, habillés tous deux en soie noire, sont assis, vers la droite, sur des fauteuils que porte une estrade; près d'eux, à gauche, leurs cinq fils, groupés dans des attitudes diverses, en occupent les marches. Leurs vêtements sont de couleurs très variées. En face d'eux, à droite de l'image, on voit leur unique sœur, mariée au comte de Caernarvon, placée un peu plus haut que lui et vêtue de soie bleu pâle. Mais la personne qui attire principalement les regards est lady Mary, flile du duc George de Buckingham, portant une robe de satin blanc, que le vieux comte de Pembroke montre de la main. Elle arrive seule jusqu'au premier plan, avec un des héritiers, qui suit des yeux dans l'air trois petits anges ; Parliste a représenté sous cette forme surnaturelle deux fils et une fille morts prémafurémenf. Des colonnes et une grande tenture, où sont brodées les armes de la famille, composent le fond. Les personnages sont assez bien groupés, en ce qui concerne les lignes, les formes, les ombres et les lumières ; il y a de la dignité dans les attitudes el les expressions, de l'opulence et de la variété dans les cou-

leurs. Ce qui manque, c'est l'intérêt d'une action commune. Cet énorme travail ne fut payé à l'artiste que 500 livres sterling ou 12,500 francs. « Un nettoyage maladroit et une reslauralion plus maladroite encore, dit Smith, l'ont fortement endommagé. » Le comte de Caernarvon en possède l'esquisse. Bernard Baron l'a gravé en 1740.

Le second ouvrage, comme étendue et complication, est celui qui représente toute la famille Arundel. Lord Howard et la comtesse sont assis sur des fauteuils; leurs cinq fils, venant de la droite, s'approchent d'eux. Le plus âgé présente à son père une épée, le dernier dans les rangs un casque, armes d'attaque et de défense enlevées à Jacques IV, roi d'Ecosse, par Thomas, duc de Norfolk, pendant la bataille de Floddenfield. Le plus jeune porte un bouclier rond, donné, au seizième siècle, par le duc de Toscane, à Henri, comte de Surrey, dans la ville de Florence (les comtes d'Arundel étaient en même temps comtes de Surrey). Une bataille romaine occupe le champ du bouclier. Derrière les fils marche une naine difforme, qui ne produit pas bon effet. A gauche de la mère se tient debout une jeune personne, que l'inscription de la gravure désigne comme étant la fille de lord Maltravers, l'aîné des cinq enfants. Kn somme, l'ordonnance de la scène, où abondent les lignes droites, n'est pas heureuse. Aussi le tableau ne fut-il jamais peint, comme nous l'apprennent John Smith et l'Anonyme. Van Dyck se contenta de le crayonner; Philippe Fruytiers, avec le dessin, fit une miniature, qui servit à Georges Vertue pour graver une estampe.

Un grand nombre des personnages que Van Dyck a peints à cette époque ont eu, comme le Roi lui-même, la destinée la plus malheureuse et la fin la plus tragique. Nous avons décrit le beau portrait du comte de StrafTord, la victime volontaire ; l'image du comte de Montrose, le vaillant capitaine, le champion

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