DÉCADENCE DE VAN DTGK
lui cache la (erre et le ciel, où l'homme retombe sur lui-même, dans la lourdeur de la vie commune. Et puis tous les types ne sont pas faits pour séduire les yeux, charmer l'esprit, éveiller l'enthousiasme et seconder le talent. H y a des figures basses, triviales, méchantes ou ingrates, qui répugnenl à l'artiste, qui glacent et paralysent sa main. Le travail est alors bien plus pénible. Mais ces obstacles naturels, Van Dyck les avait rencontrés dans toute sa carrière et sa puissance inlelleclnelle lui avait permis d'en triompher. Maintenant des fatigues excessives, la vie trop affairée, trop dissipée qu'il menait, et le déclin de sa sanlé minaient peu à peu ses forces. Il n'avait pas compris que la cervelle de l'homme esl un instrument délicat, exige beaucoup de soins et de ménagements. Travailler, causer tout le jour, se tenir sur ses gardes pour ne pas heurter les opinions, les goûls, la vanité, les attachements et les haines, les prétentions et les folies d'un monde susceptible, c'est une œuvre herculéenne, et le peintre flamand n'avait pas l'organisation d'un athlète.
On prétend que des excès amoureux contribuèrent pour une grande part à son affaiblisse ment. Un jour qu'il était en train de peindre Charles I*', le Roi, causant avec le comte d'Arundel du mauvais état de ses ûnances, remarqua que l'artiste l'écoutait de oute son attention. « Et vous, chevalier, lui dit-il, en souriant, connaissez-vous l'embarras de chercher quelques mille livres? » — « Oui, sire, répartit Van Dyck ; lorsqu'on tient table ouverte pour ses amis et qu'on ne ferme jamais sa bourse à ses maîtresses, on fait souvent connaissance avec le fond de son tiroir {!). » Malgré cette anecdote, publiée par un biographe hollandais, je ne crois pas beaucoup aux intempérances galantes du maître anversois. a Le travail est un frein, » a dit M. Guizot. H est un frein
i)Ca.mpQV{eierm&n,DeLevens-Besckrsvingen dernederlandscke Komt-sckilders, t. I" p. 312.
pour toutes les passions. Les hommes qui travaillent beaucoup ont peu de temps disponible, et des préoccupations, des lassitudes extrêmes amortissent leur élan dans toutes les directions. Gœthe a écrit : « J'ai toujours été plus affairé qu'amoureux. » Peut-être les équipées licencieuses de Van Dyck ont-elles été beaucoup plus rares qu'on ne le prétend, malgré les occasions que devaient lui fournir ses rapports familiers avec de belles dames, qui lui prodiguaient leurs sourires et déployaient devant lui toutes leurs grâces.
Un personnage digne de foi, lord Conway, dans une lettre adressée à Thomas Wentworth, comte de Strafford, et datée de Sion, 22 janvier 1636, raconte un incident qui légitime cette hypothèse : o On croyait, dit-il, que lord Cottington aurait épousé lady Stanhope ; je pense qu'il en avait quelque intention, mais la noble dame est, à ce qu'on prétend, amoureuse de Carey Raleigh. Vous avez eu des relations si fréquentes avec Van Dyck que vous avez dû remarquer ses efforts pour obtenir l'affection de cette dame ; mais il a fini par une coglioneria (qui n'a pas eu de suite), car il a disputé avec elle relativement au prix de son portrait, et lui a fait dire que, si elle ne voulait point payer la somme demandée, il enverrait le tableau à quelqu'un qui en donnerait davantage. » Ce serait là, il faut en convenir, des sentiments et des manières bien étranges, pour un homme épris de la beauté des femmes, cherchant le bonheur dans un aveu et dans un sourire. D'après une lettre du roi Charles, il semble que la dame paya la somme et offrit son portrait au rival de l'artiste, vengeance très adroite : le prince y ordonne au colonel Whalley de restituer trois tableaux qui ne lui appartiennent pas, et notamment le portrait de milady Stanhope à Carey Raleigh (1).
(I) Carpenler, Mémoires et documents inidUa sur Antoâie mn Dyek, p. 39,
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DÉCADlîNCE DE VAN DYCK. 481
Si donc la contestation n'eut pas de suite relativement au prix demandé, elle eut une suite très désagréable pour l'a mou impropre et les sentiments du peintre.
Houbraken cite une réponse de Van Dyck à la reine d'Angleterre, qui n'est pas non plus très chevaleresque. Pendant qu'il exécutait une de ses nombreuses effigiesi la princesse remarqua
vGooQle
ttS VAN DYCK ET SES ÉLÈVES.
Tatleation extrême avec laquelle il peignait ses belles mains et lui demanda pour quel motif il les soignait plus que le reste de la toile : « Parce que j'attends de ces mains admirables, dit l'artiste, une récompense généreuse et digne de leur perfection (1). » Descamps trouve cette réponse charmante l Elle n'est pas charmante du tout, et le seul moyen d'en atténuer le fâcheux caractère, c'est de la regarder comme une plaisanterie. Encore ne serait-elle pas très délicate.
Cependant^ comme un historien n'est qu'un rapporteur, je dois mentionner l'opinion du Critique anonyme : elle est entièrement conforme à la tradition populaire. « Si l'amour des femmes, ditil dans un endroit, est un faible instinct chez quelques hommes, c'est une passion impérieuse chez d'autres, surtout quand elle est fortifiée par l'usage et par l'habitude. Cependant, comme Van Dyck craignait les propos, le scandale, il apportait dans ses amours tant de bienséance et de circonspection, qu'il eût rendu celle faiblesse excusable, si elle pouvait l'être. »
Deux portraits de Van Dyck, exécutés par lui-même, attestent son déclin rapide , et forment contraste avec la première toile connue où il a peint son image. Celle-ci nous le montre frais, souriant, vermeil, portant dans son regard les espérances de la jeunesse. D'épais cheveux châtains entourent son élégant visage. Un faible duvet ombre à peine sa lèvre supérieure. La peinture même est grasse , rose , brillante , a une sorte de physionomie printanière. Il est là devant nous, dans toute sa puissance, l'homme de talent auquel les orages, les folles passions et les tristesses de la vie n'ont rien fait perdre encore des ressources que la nature octroie à ses favoris, pour leur bonheur et pour leur gloire (1).
(1) ITet groote sckouburgh der neiUrlantsehe KonttschUden, 1. 1", p. 1^7. L'auteur avait entendu raconter cette anecdote en Angleterre.
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Sur l'autre portrait, le charme juvénile a disparu. L'ceîl, naguère si vif et si doux, est terne comme le désenchantement : des paupières rougeâtres et fatiguées enveloppent une prunelle mate. Où est-il ce regard joyeux et plein d'attraction, qui nous avait d'ahord séduits ? H parait, hélas ! considérer l'avenir comme un sol aride, comme un défilé sans issue. La maigreur des joues, le front soucieux, la teinte maladive de la peau trahissent les ravages d'une existence à la fois laborieuse et tourmentée. La chevelure n*a plus son éclat, son abondance première ; elle s'est raréfiée avec les ans, elle a perdu son lustre et atteste par sa confusion les mœurs licencieuses du peintre. Une chemise et une veste de velours, sur laquelle pend une chaîne, composent tout son costume. On en remarque la négligence et la distinction : c'est le déshabillé coquet d'un homme du monde, après une nuit voluptueuse. Autour de l'image flotte une vapeur d'or, et le tableau a un aspect radieux. C'est comme le génie du peintre illuminant les ruines de sa constitution délabrée, formant un crépuscule poétique à ses jours sur le déclin. Oh I s'il avait pu revoir alors la tête sereine tracée vingt ans auparavant, de quel effroi l'eiît pénétré une si cruelle métamorphose ! Quelles réflexions amères lui eiit inspirées la formidable puissance qui, avant d'exécuter l'homme, le mutile peu à peu et lui arrache la vie lambeau par lambeau (2) !
Sur le portrait du Louvre, cependant, le peintre des grands seigneurs, avec son œil terne et froid, sa peau mate, sa dignité triste, paraît encore moins abattu, moins ruiné, que sur la toile de Windsor. Au Louvre, il porte la tète haute, il a le maintien fier et assuré; à Windsor, il baisse le front, dans une attitude
(1) Cette image se trouve à Londres, dans la Natitmal Gallery. Une répétition décore le château d'ËusIon, suivant H. Wornum.
(2) CeUe toile porte au Louvre le numéro ISS.
mélancolique. Ses chairs ont gardé une certaine fraîcheur, mais, à son expression morne et chagrine, on a. peine à le reconnaître. Sa pose de trois quarts, la Ogure tournée vers la droite, produit une combinaison, de lignes peu avantageuse. Le regard est irisie, soucieux et même dur, comme celui des hommes surmenés, chez lesquels domine le sentiment de la fatigue. On verrait se dresser derrière lui le squelette railleur de la Danse des Morts, qu'on ne serait pas étonné.
Mais Van Dyck, blessé comme un lion par une flèche inattendue, n'en conservait pas moins une force intime, comme le roi du désert. Et quand l'occasion se présentait d'en faire usage, il se redressait, prenait son pinceau et créait un chef-d'œuvre. Le Roi à la chasse, le magnifique tableau du Louvre, date de celle époque, puisqu'il figure sur un compte présenté par l'auteur à Charles I" en 1638. Les Fiançailles de la princesse Marie' avec GwîV/aMmtf//, toile admirable entre toutes, furent peintes deux ans plus tard. Bien d'autres morceaux, que nous avons étudiés ou que nous jugerons incessamment, prouvèrent aux plus hargneux l'indomptable vigueur du maître.
Parmi ces œuvres méritoires, il faut ranger les deux images, peintes sur une même toile, des princes Charles-Louis et Robert, fils du comte palatin Frédéric V, roi de Bohême pendant un hiver, et d'une sœur de Charles 1" : le tableau appartient au Louvre. Le premier était né en 1617, le dernier, en 1619. Ils paraissent avoir tous les deux une vinglaine d'années, ce qui fixe la date de l'œuvre vers 1639. Ils portent l'un et l'autre une armure complète et magnifique d'acier bronzé. Robert ou Rupert, comme les Anglais l'appellent, est vu de face : il tient dans sa main droite un bâton de commandement et appuie la gauche sur la garde de son épée, attitude que ne démentit point son courage pendant la guerre civile ; le prince Charles, vu de trois
quarts, appuie sa main gauche sur sa hanche et se désigne luimême de la droite. Les deux frères ont la tête nue ; de magnifiques cols en guipure couvrent leurs épaules, leurs cheveux bouclés se déroulent de toute leur longueur. Le dessin est Terme, les contours sont arrêtés comme aux bonnes époques de Van Dyck ; la couleur chaude, forte et harmonieuse, ne laisse rien à désirer. Mais les visages des deux princes, quoique d'une très belle exécution et parfaitement modelés, sont raïdes et froids comme leurs panoplies; leurs attitudes manquent de souplesse, défaut que n'excuse pas entièrement leur costume d'acier, car le peintre aurait pu donner quelque inflexion à leur corps.
La galerie de Vienne possède une autre toile, où sont également réunis les deux neveux de Charles 1". Là encore ils se tiennent debout, la têle nue, mais portent des costumes noirs, avec de grandes collerettes blanches et des chaînes d'or autour du cou ; le plus âgé, Charles-Louis, a la main droite placée sur sa hanche et laisse tomber son bras gauche le long de son corps ; près de Robert, qui est appuyé contre un socle de colonne, on voit un chien, un de ces beaux chiens que le grand observateur peignait si admirablement (1).
Mais qui peut fuir sa destinée? Antoine Van Dyck eut la chance exquise et fatale de rencontrer sur son chemin une femme dangereuse par sa beauté, comme par ta vio.ence de ses passions. Elle s'appelait Marguerite Lemon. Il y a tout lieu de croire qu'elle était d'une très bonne famille, qu'elle joignait une certaine instruction à des manières distinguées. Un tableau de Hampton-Court représente un personnage dont elle était probablement la fille, l'échevin ou alderman Lemon, vu de trois
(I) Lg tableau du Louvre porte le n° I4i. John Smith le signale comme une répétition du morceau de Vienne ! Les jeunes piiaces ont élf: gravés, séparément ou ensemble, par Heissens, Hollar, Payne et Bernard.
quarts, portant une robe rouge et une fraise, peinture exécutée par Frédéric Zucchero (n" 757). Avant de connaître l'artiste, elle avait eu bien des aventures galantes, qui n'avaient pas terni la fraîcheur de son teint et l'éclat de ses yeux (1). Van Dyck conçut pour elle un si ardent amour, qu'il l'installa dans sa maison et vécut publiquement avec elle. Un auteur de l'époque, en relatant ce fait, s'étonne de sa confiance dans une personne tellement voluptueuse : il laissait Endymion Porter lui tenir librement compagnie (2). Mais son histoire prouve qu'elle méritait cet abandon.
Les gravures qui la représentent ne donnent une idée fidèle ni de ses traits ni de sa physionomie. C'était une personne beaucoup plus charmante qu'on ne serait tenté de le croire d'après ces froides images; le tableau de Hampton-Court, peint par Antoine, condamne ses interprètes. On peut même dire qu'elle était absolument belle, non d'une beauté majestueuse et imposante, mais d'une beauté gracieuse et attrayante. Les lignes de son visage ont une régularité complète dans une proportion exquise. Ses grands yeux bruns sont couronnés de sourcils très étendus, arches triomphales du plus pur dessin. Un nez d'une forme ravissante, une bouche parfaite, un menton exquis,
[f) Sous un portrait de cette aimable créature gravé peu de temps après sa mort, en l«4(i, par WcDCeslaB HoUar, on lit ces vers Trançais :
Duisl'lle d'Albion Je fuB presque adords; De mille grandi leigneun Je me vis tionorde, HaiB j« braiil pour eu, s'ils pleurèrent pour moi
et ce vers de Virgile :
Omnia vincil anior, et nos eedamut amori.
(3) >i In Ihe pocket-book of R. Svmonds that I bave mentioned, he sajs : « It was much wondered al that he should openl} keep a mistresd or bis in tbe bouse, and jet sulTer Porter to keep her Company. > Aneodotei of Painling in England, par Horace Walpole, t. 1", p. 335.
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un galbe merveilleux continuent le chef-d'œuvre. Ses lèvres pleines et vermeilles ont un attrait particulier. Son cou svelte et blanc s'adapte à ses épaules de la façon la plus heureuse. Elle est coiffée à la Sévigné : de petites mèches tombent sur son front, les grandes boucles forment, à droite et à gauche, des touffes d'un châtain clair qui encadrent son visage : elles ont sur cette toile inanimée une grâce et une richesse d'aspect que la nature elle-même ne pourrait surpasser. Une grosse perle brille à chaque oreille : un collier de perles un peu moins fortes entoure le cou, l'orne avec un charme infini.
Elle est drapée, non pas dans un manteau, mais dans une grande étoffe nacaral pâle, sous laquelle ses formes voluptueuses sont entièrement nues. On voit une partie de son épaule droite, le sein ferme et moelleux, d'une proportion eharmante, qu s'arrondit un peu plus bas, le bras droit, dont la main presse contre l'épaule gauche ce costume primitif, tandis que l'autre main le fixe contre la taille. Qu'elle laisse glisser la libre enveloppe, et elle apparaîtra dans toute sa beauté.
Sa peau blanche, teintée d'une légère nuance d'or, est animée par la pourpre délicate des joues et des lèvres. Les mains sont fines et potelées. Même avec une imagination puissante, on aurait peine à concevoir une femme plus désirable, plus excitante et plus dangereuse. Ce qui devait augmenter son influence magnétique, c'est qu'il n'y a pas dans ses traits, dans ses yeux, le moindre vestige d'effronterie. Une décence parfaite, au contraire, une distinction naturelle, quelque chose d'honnête, de simple et de bon donne à sa physionomie une sorte de grâce morale. Malgré sa libre conduite et sa fougue voluptueuse, ce n'était pas une personne corrompue, dans le sens étroit du mot. Elle aimait, elle était embrasée de passions violentes : elle s'abandonnait au plaisir comme une prêtresse antique célébrant le culte
de Vénus. Ah 1 elle dcTail exercer une magie terrible sur ceux qui éveillaient ses désirs, qu'elle attirait à elle par toutes sortes de manières engageantes ! On conçoit très bien que Van Dyck, le poète, fiit épris jusqu'à la mort de cette enchanteresse, de ces yeux câlins où rayonnait la volupté, de cette belle chevelure qui exhalait des parrums enivrants, de cette bouche provoquante, aux aimables paroles, de ce sein pur et ferme, et des autres merveilles de sa personne.
J'ai longtemps aimé d'un amour idéal la pauvre Marie Leczinska, la femme de ce débauché sans cœur et sans intelligence qu'on nommait Louis XV : son charmant et spirituel sourire me fascine encore, chaque fois que je passe devant son beau portrait p.ar Carie van Loo. Mais si quelque figure séduisante pouvait troubler cette union mystique, ce serait l'image de miss Lemon, harmonieuse comme une partition vivante. J'envie parfois les délices secrètes du peintre flamand, comme j'ai envié, dans une amère jalousie, les privautés matrimoniales de Louis XV. Ah ! elle avait du cœur, cette femme ravissante, puisqu'elle s'est tuée dans un transport de désespoir, et je ne l'aurais pas quittée, comme Van Dyck ; mieux valait boire en même temps la mort et la volupté sur ses lèvres magiques !
Une occasion singulière m'a permis de la revoir sous un autre costume, de vérifier l'exacte ressemblance du portrait de Hampton-Court. J'étais allé chez M. Christie, le célèbre expert anglais, Kingstreet Saint-James, n" 8. 11 était absent, mais on venait d'apporter chez lui, de déposer dans la grande salle un tableau qu'il devait faire restaurer. C'était un portrait de miss Lemon, qui me parut exécuté par Jean de Reyn. Sa figure était bien telle que je l'ai décrite, avec ses grands yeux d'un pur dessin, les sourcils nettement tracés qui les couronnent d'amples arcades, les petites mèches qui bouclent sur son front pur ; c'était bien son regard
caressant, sa jolie bouche aux lèvres roses, dont la pulpe savoureuse tente comme un beau fruit, les grosses perles suspendues à ses oreilles, le collier de perles noué comme un chapelet d'amour à son cou. Mais elle avait un costume moins libre que sur le tableau de Hampton-(!lourl. Debout, vue presque de face, avec une légère inQexion vers la gauche, elle se montrait ellemême de la main droite et tenait de l'autre main le bout d'une ccharpe grise, qui drapait l'épaule droite, tombait de là vers le genou et finissait par serpenter sur le bras gauche. Une robe bleue, avec un corsage el des manches boulTanles, serrait son buste. Vêtue ainsi, comme une femme du monde, elle n'en gardait pas moins le charme de son beau visage. La figure était peinte avec assez de talent pour conserver son prestige, mais les bras et les mains , exécutés d'une façon trop sommaire el avec trop peu de détails, révélaient un mérite de second ordre. Il y avait dans le tableau le style de Van Dyck sans ses hautes qualités.
Antoine lui-même l'avait peinte plusieurs fois : un de ces portraits, que nous décrirons plus loin, a été gravé par Wenceslas Hollar en 1 646. On lit au bas : « Marguerite Lemon, Angloise ; » de sorte qu'il ne peut y avoir aucun doute sur sa nationaUté. Comme exécution, le tableau de Hampton-Court est une des meilleures images féminines de Van Dyek : il y règne une couleur chaude, moelleuse, qui correspond à la souplesse du dessin, cl le fond neutre, d'une couleur sombre et vague, laisse au personnage tout son effet (1).
Un tableau du Louvre, attribué par le catalogue à Pierre Lely, mais qui ne peut être de sa main, représente une jeune femme tellement pareille à miss Lemon que j'ai cru la reconnaître
(I) Une autre image authentique de miss Lemon appartient au comte Spencer et orne son château d'AIlhorp.
(n° 165). Je. serais plus afSrmatif, si deux ans ne s'étaient écoulés depuis mes visites au château de Hamplon-Gourt. La facture dépasse de beaucoup le talent de Pierre Lely, comme le prouvent les nombreux portraits des maîtresses de Charles II, que renferme le dernier palais, et le costume n'est pas celui de son temps. C'est une des œuvres les plus charmantes, les plus parfaites de Van Dyck : la netteté, la précision du dessin, l'heureux choix des couleurs, l'habile disposition du clair-obscur en font ressortir tes moindres détails ; le soin de l'exécution, la délicatesse de la touche la mettent au niveau des Fiançailles de Guillaume Il et de la princesse Marie, cette toile ravissante, peinte dans le système de Paul Véronèse, qui orne le musée d'Amsterdam. La jolie créature porte une robe amarante, de la nuance particulière que Van Dyck aimant tant, sur laquelle est jetée une écharpe d'un ton bistré, vague et suave, à dérouter le pinceau de tout homme secondaire. La ûgure, charmante, adorable, est peinte avec une fermeté, une délicatesse, une élégance merveilleuses. Cette inconnue a le maintien, les proportions , les épaules gracieuses, les seins à demi nus de miss Lemon, ses traits d'une régularité parfaite, sa bouche d'un dessin exquis, ses beaux yeux modestes et tranquilles, voilant des passions profondes, ses sourcils tracés comme par le pinceau d'un grand maître; les bras qu'elle croise sur sa taille et ses doigts efîQlés ont une rare distinction. Il serait bien singulier que ce ne fût pas l'aimable pécheresse qui avait ensorcelé Van Dyck ; mais si je suis abusé par une extrême ressemblance, cette toile n'en ferait pas moins le plus grand honneur au peintre immortel, si des salles supplémentaires on la transportait dans la galerie flamande du Louvre. Cependantlanaturepoursuivait son implacable travail. La poitrine de Van Dyck s'attaquait peu à peu. « Il tomba vers Tannée 1639, dit le Biographe anonyme, dans un état de dépérissement
qui Gt craindre pour sa vie. » Le roi d'Angleterre, que les amis du peintre avaient peut-être éclairé, attribua son déclin rapide aux excitations enivrantes et aux transports de miss Lemon. Et, voulant rompre le charme qu'exerçait la magicienne, il forma le projet d'unir l'artiste avec une jeune fille pure et distinguée. Elle étaitbelle, mais sans fortune, et appartenait à une illustre famille d'Ecosse : le Roi, par commisération, l'avait attachée au service de la Reine. Son image gravée, qui ne peut nous faire connaître son teint, nous fait connaître les linéaments et le caractère de son visage : on ignore ce qu'est devenu le lahleau de Vao Dyck. C'était une jolie femme, au type régulier, mais d'une expression assez froide. Elle a un nez d'un beau dessin, une jolie bouche, l'œil bien fait, très séparé des arcades sourcilières, avec une orbite énorme ; les sourcils sont finement tracés, comme à la pointe du pinceau. Deux grappes de cheveux bouclés encadrent la figure. Au côté droit de la tête s'épanouit un nœud composé avec des feuilles de chêne. Le cou et le haut de la poitrine sont nus; on voit la moitié des seins. Marie Ruthven porte le costume à la mode de son temps, une robe de satin à grandes manches, dépassée par la chemise en haut du corsage, un collier de perles et de grosses perles en pendants d'oreilles. De la main gauche, elle tient un chapelet, qui va s'enrouler autour du poignet droit : elle semble' montrer avec affectation ce rosaire, comme pour attester qu'elle professe la religion catholique. Sa foi orthodoxe avait dû lui concilier les bonnes grâces de la Reine et allait faciliter son mariage avec le peintre. 11 manque à cette figure un sourire, une expression attrayante : le regard a quelque chose de sec et de hautain. Peut-être cependant n'est-ce que l'empreinte de la tristesse ; la ruine, l'anéantissement de toute sa famille lui avaient sans le moindre doute laissé d'affreux souvenirs, et la position inférieure, où elle était tombée.
lie pouvait allumer ud rayon de joie dans ses yeux. Descendante d'une rucc illustre, tes nobles parentes qu'elle avait à la cour lui rappelaient la haule condition de ses aïeux. II faut remonter jusqu'aux Atrides, jusqu'aux plus sombres légendes grecques, pour trouver une histoire aussi lugubre que celle de sa famille. Le lecteur s'en convaincra dans le chapitre suivant.