CHAPITRE XXV
DISItlIRB DE HARIE RUTUYEN. — HARIAGE DE YAN DÏC:(,
L'aïeul de la jeune fille qu'allait épouser Van Dyck était ce lord Ruthven, comte de Gowrie, acteur principal du complot formé par Darniey pour tuer David Hizzio, secrétaire de Marie Stuarl, en présence de la Reine. Depuis longtemps malade au moment où fui prise la sanglante résolution, il se leva de son lit, quand vint l'heure de l'exécuter. Pâle comme un spectre et se soutenant à peine, armé pourtant de pied en cap, il entra par une porte placée derrière le fauteuil de Rizzio, dans la chambre où dinait Marie Stuart. Adressant le premier la parole au malheureux musicien, il lui ordonna de quilter la pièce, comme étant indigne de s'y asseoit- près d'une souveraine. Quand Georges Douglas l'eut frappé d'un coup de poignard et qu'on l'eut traîné dans le vestibule, lord Ruthven contribua pour sa part aux cinquante-six blessures dont son corps fut percé. Le farouche conspirateur n'en éprouva jamais aucun repentir et, sur son lit de mort, parla tranquillement de l'affreuse scène où il avait joué le principal rôle. Il
élait allié à la famille royale d'Ecosse, ayant épousé la tanle de Darniey {i).
Son fila péril par la hache du bourreau. Un groupe de nobles écossais, fatigués du pouvoir sans bornes qu'exerçaient les deux favoris de Jacques VI, le duc de Lennox et le comte d'Arran, formèrent un complot pour y mettre un terme. Ils désiraient associer à leur entreprise le comte de Gowrie, homme courageux, chevaleresque, mais qui n'avait pas hérité du sombre esprit de son père et montrait toujours des sentiments pacifiques. Voyant que leur projet hardi le tentait peu, ils lui persuadèrent que le duc de Lennox avait résolu de le tuer à la première occasion ; et le lord crédule se laissa enrôler dans la troupe factieuse. Leur plan était de s'emparer du Roi, pour exercer l'autorité sous son nom, puis de bannir le duc de Lennox, moins délesté que son collègue, d'emprisonner ou de détruire le comte d'Arran.
Ce fut le château même de Guillaume Ruthven que l'on choisit pour mettre à exécution le périlleux dessein. Jacques VI devait faire une grande chasse dans le comté d'Athole, sans être accompagné de ses deux favoris, et comme le manoir du vaillant feudataire se trouvait sur sa route, il était naturel que le sujet offrît l'hospitalité à son souverain. Le Roi n'avait aucun motif pour ne pas accepter ; mais à peine fut-il entré dans la sombre demeure, percée de meurtrières et garnie de créneaux, que plusieurs circonstances éveillèrent son inquiétude. De nombreux hommes d'armes remplissaient les cours, et de nouveaux personnages arrivaient de moment en moment, avec l'air soucieux et réfléchi d'individus que préoccupe un grave projet, et non point avec la gaieté qu'aurait dû faire naître la perspective d'une grande chasse. Tous appartenaient à la faction des mécontents. Le Roi néan-
()) Roberlson, Hhtoire d'Êrosse, livre IV. — Walter ScoH, même Ulre.
moins fut assez habile pour cacher ses soupçons, pour afTecler une confiance qu'il n'éprouvait pas, eijusqu'au lendemain matin nulle circonstance ne parut légitimer ses craintes.
Mais, comme il s'habillait, le propriétaire du manoir et les autres conjurés entrèrent dans sa chambre : ils lui présentèrent un mémoire, où ils déclaraient que le duc de Lennox et le comte d'Arraa les avaient presque sans relâche calomniés, opprimés, persécutés depuis deux ans, avaient tyrannisé la nation tout entière, mais spécialement les ministres du saint Évangile, pendant que l'on bannissait du royaume les anciens amis de sa jeunesse.
Jacques promit vaguement de faire droit aux réclamations des lords, puis se dirigea vers la porte. Mais le seigneur de Glammis, lui barrant le passage, lui déclara brusquement qu'on ne le laisserait point sortir du château. Le jeune prince n'avait que seize ans; il supplia les conspirateurs de ne pas le retenir malgré lui, et comme ses prières ne les attendrissaient pas, il fondit en larmes. «Laissez-le pleurer, ditavec emportement le sire de Glammis; les larmes conviennent mieux à un enfant qu'à des hommes mûrs. »
Contraint de se soumettre, le Roi signa une proclamation, où il disait vouloir, de son libre consentement, rester dans la province de Strathern, parmi les seigneurs qui venaient de le faire prisonnier. Le peuple serait convaincu ou ne le Serait pas : c'était un changement de ministère par un procédé en harmonie avec les mœurs sauvages de l'époque.
Les factieux restèrent donc maîtres du terrain. Une sentence ' bannit le duc de Legnox, le comte d'Arran fut jeté dans un cachot. De là, on le conduisit au château de Stirling, où ses ennemis éprouvaient une tentation violente de le faire périr. On craignait seulement d'exaspérer Jacques VI, et Guillaume Ruthven, par son indulgente modération, obtint qu'on épargnerait le captif. C'était son propre arrêt de mort qu'il signait.
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Pendant deux ans les conjurés gouvernèrent sous te nom du prince. Ils avaient publié un manifeste, où ils dénonçaient les crimes et l'arrogance des deux favoris détrônés par leur union. Jacques dissimulait sa rancune, mais guettait une occasion favorable qui lui permît de s'affranchir. Peu à peu les vainqueurs le traitèrent avec moins de méfiance, lui laissèrent une plus grande liberté d'action; ils finirent par l'autoriser à faire des parties de chasse et même des voyages d'agrément. L'animosité contre le comte d'Arran diminua aussi : Rulhven, comme si le destin l'aveuglait, le fit sortir de prison, lui permit d'habiier son château de Kinneil, sous serment de ne jamais le quitter et surtout de ne point reparaître à la cour.
Pendant l'été de 1ÎJ83, le prince séquestré forma aussi un complot dans sa maison de chasse de Palkland. Il devait se rendre à Saint- André pour régler quelques affaires litigieuses entre l'Ecosse et l'Angleterre. Profilant de l'occasion, il donna rendez-vous dans la ville aux seigneurs de son parti. Deux ou trois jours d'avance, il se mit en route avec aussi peu d'appareil que s'il allait faire une chasse au faucon. Mais sa garde avait pris les devants. Dès qu'il fut arrivé, il témoigna le désir de voir la forteresse, comme pour satisfaire sa curiosité : son escorte le suivit, et, aussitôt que le dernier homme d'armes eut franchi le seuil, on ferma les portes, dressa le ponl-levis, plaça partout des sentinelles.
Les barons, étant accourus avec leurs troupes, demeurèrent consternés devant les hautes murailles, que des gens résolus s'apprêtaient à défendre. Ils les supposaient inférieurs en nombre; mais, pendant qu'ils marchaient vers Saint-André, des volontaires avaient renforcé la garnison. Pour ressaisir la personne du Roi, il fallait engager une lutte terrible et criminelle sans aucun prétexte avouable, et l'entreprise pouvait ne pas tourner à leur avantage. Ayant examiné les chances avec son esprit de conciliation,
HISTOIRE Dli MAllIE RUTHVEN. 497
lord Ruihven demanda la faveur d'clre admis devant le prince; il fit amende honoralile pour sa conduite passée, renonça au pouvoir qu'il exerçai! d'une manière illégitime el, après avoir entendu quelques paroles sévères, rentra en grâce.
Le chef du parti ayant fait sa soumission, les autres seigneurs furent obligés de suivre son exemple ; ils parurent tour à tour devant Jacques VI, avouèrent leur faute et en obtinrent le pardon : le seul châtiment que leur infligea le souverain fut un exil lemporaire. Animé de sentiments pacifiques, il entreprit de gouverner en dominant et neutralisant les deux factions; et il y serait parvenu sans son malheureux penchant au favoritisme.
Aussitôt que le comte d'Arran avait appris le triomphe du Roi, il avait témoigné le désir de paraître à la cour; les seigneurs les plus judicieux conseillèrent de le tenir éloigné. Mais, un jour, il pénétra dans le palais, sous prétexte de rendre au prince ses devoirs; et aussitôt, comme par l'effet d'un sortilège, il reconquit toute son influence. Elle devint même plus grande qu'auparavant, car le duc de Lennox ne disputait plus à l'ambitieux favori les bonnes grâces du maître.
Le comte de Gowrie l'avait épargné : il ne l'épargna point. Une proclamation annonça bientôt que, malgré les pardons obtenus, les factieux étaient encore soumis aux vengeances de la toi, ne seraient déflnitivement absous qu'après avoir expié leur faute par des amçndes et par d'autres peines; et encore laissaitelle entrevoir des châtiments plus sévères, pour l'atteinte portée aux droits de la couronne. Les lords menacés furent saisis de terreur : ils abandonnèrent la cour, plusieurs même quittèrent le pays. Guillaume Ruthven hésita entre la fuite et une rébellion ouverte. Tous ses complices étaient successivement bannis d'Ecosse et on lui avait insinué, à lui-même, qu'il ferait bien de se retirer en France. Mais, les comtes d'Angus et de Mar ayant
faîl une tentative pour s'emparer de la ville et du château de Slirling, il balança encore : le capitaine des gardes du Roi le surprit enûn à Dundee et, avec l'aide de la population, l'arrêta. Un tribunal exceptionnel le jugea sommairement, et on lui trancha la têle au mois de mai 1584. Ses biens ayant été confisqués, sa famille tomba dans l'indigence. Or, il avait cinq fils et plusieurs filles.
Mais l'ingratitude et la cruauté du comte d'Arran à l'égard de lord Rulhven, si indulgent pour lui, avaient excité l'indignation publique. En 1586, Jacques rendit te patrimoine et les titres de la famille à son fils aîné, qui mourut deux ans après et eut pour successeur Jean Rulhven, le second des cinq frères ; la maison proscrite retrouva ses beaux jours pendant un certain nombre d'années; mais un événement mystérieux la précipita de nouveau dans l'infortune.
Jean Huthven était un jeune homme distingué, de bonnes manières, qui avait complété son éducation en France et en Italie, mais avait un goût fâcheux pour les sciences occultes, pour toutes les choses singulières et ardues. Il portail sur lui des amulettes et croyait au pouvoir des formules magiques. Son frère puîné, Alexandre Rulhven, était comme lui beau, généreux, actif, brave et instruit, de sorte que tous deux plaisaient au Roi, en même temps qu'ils jouissaient de la faveur populaire. Alexandre fut nommé chambellan du prince; une de ses sœurs devint la première suivante de la Reine, et Jacques Vt destinait un poste élevé à Jean Gowrie. Nulle famille d'Ecosse ne paraissait donc plus prospère, au moment même où couvait dans un sombre nuage la foudre qui allait la frapper.
Il semble que l'exécution du père eût laissé dans le cœur de ses deux fils une profonde rancune. Elle leur inspira un secret dessein, qui est resté un des événements les plus obscurs de l'his-
loire; mais une exposition méthodique des faits l'éclaircira presque eatièrement.
Il y avait alors en Ecosse un nommé Logan de Reslalrig, homme d'un caractère audacieux, turbulent et farouche, dominé par des passions violentes, que sa faible moralité ne pouvait tenir en bride. Il avait dissipé une grande fortune; ses créanciers avaient fait vendre ses domaines, et il ne lui restait pour tout patrimoine que le château de Fastcastle, bâti sur un promontoire, dont il occupait toute la cime et d'où il dominait les flots sauvages de la mer du Nord. Le cap était uni au rivage par un isthme étroit, et ses flancs s'élevaient à pic. Vingt hommes déterminés auraient pu y braver un siège, car le fort passait pour imprenable, et la famine seule les eût contraints de se rendre. Bothwell y avait dormi sans crainte pendant sa fuite, avant de s'embarquer pour la France. Dans ce sombre manoir, Logan méditait sur sa position desespérée, au bruit des flots et des vents, aux cris des mouettes et des pétrels. N'ayant conservé de tous ses biens que cette retraite inexpugnable, l'idée lui vint d'en tirer parti comme d'une suprême ressource. Il se mit en relation avec les Ruthwen, par l'entremise d'un laird campagnard, nommé Bour, homme des plus vulgaires puisqu'il ne savait pas lire, circonstance qui permettait de compter sur sa discrétion, quand on le chargeait d'une lettre clandestine, et voici, selon toute apparence, ce que Logan proposa aux deux seigneurs.
Ils attireraient Jacques VI dans leur hôtel fortiûé de Perth, dont les jardins avaient pour limite, vers le nord, le cours du Tay. Quand le prince serait à leur discrétion, ils s'empareraient de lui , le porteraien t au bord de la rivière, où une chaloupe attendrait le captif et le mènerait vers une goëelette, qui mettrait toutes voiles dehors et gagnerait aussi vite que possible le château de Fastcastle, sur la grève du comté de Berwick, Pourquoi cet enlè-
vemenl? On ne connaît pas bien les projets ultérieurs des deux comtes : ou ils voulaient livrer leur souverain à Elisabeth, qui leur eût conûé le gouvernement du royaume en son absence, ou ils voulaient régner sous son nom, comme l'avaient déjà fait Bolhwell et leur propre père. Dans les deux hypothèses, ils devenaient maîtres de l'Ecosse pour un temps plus ou moins long et vengeaient dans une certaine mesure la mort tragique du comte de Gowrie.
Le 5 août 1600, le Rot, qui habitait alors, à Falkland, son pavillon de chasse, venait de monter à cheval pour courir le cerf, quand survint tout à coup Alexandre Ruthven,.qui lui demanda quelques minutes d'entretien. Le comte lui dit alors qu'il avait rencontré près de l'hôtel de son frère, à Perth, un homme d'une apparence suspecte et misérable, enveloppé dans un manteau et paraissant vouloir détourner de lui Taltcntion. Il avait, par suite, regardé comme un devoir de mettre la main sur lui et avait découvert sous son manteau un grand vase plein de pièces d'or, qu'il cachait soigneusement. Il l'avait donc fait enfermer au château de Gowrie et priait instamment le Roi de venir l'interroger lui-même, en prenant possession du trésor. Cette histoire invraisemblable étonna beaucoup Jacques VI, qui trouvait plus naturel de faire examiner le prisonnier par les magistrats de Perth. Mais Alexandre insista d'une manière si vive et si pressante, qu'il consentit à s'occuper de l'alTaire après la chasse. La véhémence du comte lui inspira pourtant des soupçons sur l'état de son esprit, et il demanda à quelques serviteurs s'il n'avait point parfois le cerveau dérangé. On lui répondit que jamais son intelligence n'avait paru s'obscurcir, et Jacques, rassuré, donna le signal du départ. Le comte alla aussitôt parler à un serviteur de son frère, nommé André Henderson, qui attendait ses ordres, lui dit de courir au château de Gowrie et d'avertir en secret le chef
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de la famille que le prince allait bientôt arriver, suivi d'une faible escorte. Et la troupe joyeuse partit au son du cor.
Henderson atteignit Perth vers dix heures du malin ; aussitôt que Jean Ruthven l'aperçut, il quitta la société qui l'entourait et le prit à part. Le messager lui annonça la nouvelle, lui demanda ce qu'il devait faire. — <f Je vous parlerai tout à l'heure, » lui répondit le comte. El, rejoignant ses interlocuteurs, il ne leur souffla mot de la visite qu'il attendait. Il feignit, au contraire, de n'avoir reçu aucun avis, ne donna aucun ordre pour la réception du prince et ne changea même pas l'heure habituelle de sou dîner. Avant de se mettre à table, il dit à Henderson de revêtir son armure et d'aller se placer dans un endroit qu'il lui désigna. Puis, invitant quelques personnes qui se trouvaient par hasard au château, il prit son repas à midi et demi selon sa coutume. A peine avaîl-il fini qu'on lui annonça l'approche du souverain.
Pendant toute la chasse, Alexandre Ruthven ne l'avait pour ainsi dire pas quitte une minute, le pressant toujours de se rendre à Perth. Cette insistance bizarre avait intrigué le Roi, qui, mettant à profit un moment favorable, avait demandé avis au duc de Lennox, en lui racontant l'histoire du prisonnier. Le duc, l'ayant jugée invraisemblable, fut pris d'une certaine inquiétude et suivit le prince au château de Gowrie, avec le comte de Mar et une petite troupe de gentilshommes. Ils rencontrèrent Jean Ruthven, qui feignit l'élonnemenl, comme s'il recevait une visite inattendue, et conduisit le souverain à son hôtel, vieux manoir ceint de hautes murailles et défendu par des tours. Le Roi, conformément à l'éfiquelte, dîna seul : on servit le duc de Lennox, le comte de Mar et leurs compagnons dans une autre chambre. Les mets étaient froids, rares, mal apprêtés, comme si l'arrivée de Jacques VI eiîtété réellement imprévue. Le maître du logis,
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loin de montrer l'empressement et le désir de plaire qu'exigeait la circonstance, avait l'air soucieux, préoccupé : il tenait des propos décousus.
Le repas terminé, Jacques VI, avec une expression de bonne humeur, dit au comte de Gowrie : « Nous ferions bien, je crois, de passer dans la chambre voisine et de boire avec nos amis une coupe de vin. » Jean Ruthven, en conséquence, ouvrit la porte et passa le premier. Alexandre aussitôt, saisissant l'occasion, dit tout bas au prince : « Voici un moment favorable pour nous occuper de l'affaire. » Bien que tourmenté d'un vague soupçon, le Roi consentit à en finir avec cette étrange aventure. Le jeune comte le mena de chambre en chambre jusqu'à une galerie spacieuse, au bout de laquelle, dans chacun des angles, se trouvait une tourelle; l'intérieur de l'une formait un cabinet, l'intérieur de l'autre était la cage d'un escalier en spirale.
Alexandre Ruthven ouvrit la porte du cabinet, et, au lieu d'un homme enchaîné, le prince vit avec élonnementun homme armé de pied en cap. C'était Henderson, auquel le maître avait ordonné de se poster là. Dans quel but, et pourquoi cet appareil militaire? Pour frapper le Roi de terreur, selon toute vraisemblance, sa timidité étant bien connue, et pour s'emparer de lui plus facilement. Mais Henderson lui-même n'était pas très rassuré : quand il s'était vu seul, jouant un rôle qu'il ne comprenait pas, il avait imploré l'assistance de Dieu. Dès que la porte du cabinet fut ouverte, le comte enfonça son chapeau sur sa tète, saisit la dague pendue à la ceinture d'Henderson et, mettant la pointe sur la poitrine de Jacques, s'écria : « Vous êtes mon prisonnier : rappelez-vous la mort de mon père. » Henderson, voyant le Roi en péril, détourna le poignard, et le prince fit un effort pour parler. « Taisez-vous, lui dit Alexandre, ou, par le ciel, vous êtes mort I
— Songez à nos relations amicales, lui répondit Jacques VI ;
rappelez-vous qu'au moment où fut condamné votre père, j'élais encore mineur, que le conseil de Régence pouvait faire sous mon nom tout ce qu'il voulait. En me tuant, vous ne vous assurerez pas ma couronne ; car j'ai des fils et des filles, des amis et des sujets fidèles qui vengeront ma mort.
— Sur mon honneur, Sire, je n'en veux pas à vos jours et ne désire même pas répandre une goutte de votre sang.
— Que sou h ai lez- vous donc alors ? demanda le Roi.
— Une simple promesse, répondit le conspirateur, qui parut incertain ou effrayé de sa propre audace.
— Quelle promesse? dit le souverain; et il ajouta d'un air de dignité: « Mais d'abord découvrez-vous devant moi. »
Alexandre, obéissant à l'ordre que lui donnait le prince, ôla son chapeau et répliqua:
— Mon frère vous apprendra nos intentions.
— Allez donc le chercher, dit le souverain.
Huthven, ayant exigé du Roi la promesse qu'il n'ouvrirait point la fenêtre et n'appellerait point au secours, le quitta comme s'il voulait réellement aller chercher son frère, mais resta dans la galerie, sentant peut-être faiblir sa résolution, ou fouillant une armoire pour y trouver une corde.
Pendant son absence, le prince dit à Henderson :
— Comment et pourquoi êtes-vous dans ce cabinet?
— Que je meure, s'écria le pauvre diable effrayé de ce qu'il avait vu, ai je n'ai pas été enfermé ici comme un chien !
— Les Ruthven menacent-ils ma vie?
— Pour vous tuer, il faudrait me tuer d'abord.
— Eh bien, ouvrez la fenêtre de la tourelle.
Mais il y avait deux fenêtres : l'une donnait sur les jardins, d'où l'on ne pouvait appeler aucune aide, l'autre sur la cour du château Henderson, par mégarde, ouvrit la première.
— L'autre! l'autre! s'écria le Roi: il y a dans la cour des hommes de ma suite.
Hendersoa allait obéir, lorsque Alexandre rentra, tenant une corde à la main, et saisit le Roi, en s'écriant ;
— U faut en finir !
— Je suis un prince libre et votre maître, dit Jacques avec indignation : je ne me laisserai pas attacher.
Et, ses forces étant doublées par l'émotion, il résista courageusement à son agresseur ; quoiqu'il fût d'une taille plus petite et moins robuste, il parut même sur le point d'obtenir l'avantage. Henderson, bouleversé, confondu, ne sachante quoi se résoudre entre le roi d'Ecosse et son maître immédiat, s'empara seulement de la corde que tenait Alexandre et détourna de la bouche du prince la main qu'il y appuyait.
— Malheur à toi ! s'écria le comte ; ne peux-tu donc m'èlre utile en rien?
Pendant ce temps, le Roi, faisant un effort suprême, traînait Alexandre jusqu'à la fenêtre de la cour, aussitôt ouverte par Henderson, et, pendant qu'il continuait à lutter contre le rebelle, cria au .dehors: «Trahison! trahison! Au secours! » appel qui fut entendu par toute son escorte. Elle se trouvait effectivement réunie dans la cour.
Après avoir porté divers toasts, le duc de Lennox et les autres seigneurs qui accompagnaient le Roi s'étaient levés pour aller le rejoindre. Mais le comte de Gowrie leur assura que le prince désirait être seul quelques moments et les conduisit dans les jardins, où, disait-il, son hôte ne tarderait pas à descendre. Ils y étaient à peine depuis quelques minutes, lorsqu'un de ses affidés, Thomas Cranstoun, exécutant un ordre donné d'avance, vint dire que le Roi était monté à cheval ei courait déjà sur la route de Falkland. Cette nouvelle fausse, en attirant la compagnie hors des jardins,
devait permetlre au comte Alexandre de transporter Jacques VI dans la chaloupe sans être vu. Lennox et les autres seigneurs, considérant comme un devoir pour eux de ne pas laisser le prince voyager seul, passèrent à la hàle dans la cour el demandèrent leurs chevaux. Mais le portier, n'ayant pas reçu d'instructions secrètes, leur dit que le Hoi n'était point parli.
— Attendez un moment, dit le comte de Gowrie ; je vais savoir ce qu'il en est.
Il entra dans le château, en sortit presque immédiatement et déclara que le prince était parti.
— C'est impossible, dit le portier: je l'aurais vu.
— Tu n'as pu le voir, drôle I s'écria le comte. Il a pris par la poterne.
— J'en ai la clef sur moi, répondit le maladroit concierge ; il n'est passé ni d'un côté ni de l'autre.
Ce fut en ce moment que les cris ; « Trahison 1 trahison ! Au secours! » retentirent à la fenêtre de la tourelle.
— C'est la voix ^u prince, s'écria le duc de Lennox.
Tous les yeux se tournèrent vers la croisée de la tourelle; et on vit la tète du Roi sortie à moitié de la feoctre, le visage enflamme par l'ardeur de la lutte : une main lui serrait la gorge. Presque toute l'escorte du souverain s'élança dans le château par la grande porte, pour secourir leur maître, tandis que sir Thomas Ërskine et d'autres seigneurs se jetaient sur le comte afm de l'arrêter. Mais, avec l'aide de Thomas Cransloun et de quelques serviteurs, il s'arracha de leurs mains et se sauva dans la rue voisine. Là, s'étani arrêté, il tira ses deux rapières enveloppées d'un même fourreau, suivant une mode italienne de l'époque.
— Que voulez-vous faire, milord? lui demanda Cransloun, qui l'avait suivi pour lui prêter assistance.
— Je veux ro'ouvrir un chemin et rentrer dans mon habitalion, ou mourir.
Et il s'élança vers le château, accompagné de quelques amis et serviteurs, qui avaient tiré leurs épées.
Pendant ce temps, Lennox, le comte de Mar et presque toute la suite du prince avaient gravi l'escalier, cherchant la tourelle d'où étaient partis les cris. Ils coururent de chambre en chambre jusqu'à la porte de la galerie, devant laquelle ils furent arrêtés tout court : elle était fermée, verrouillée : il fallait trouver moyen de l'ouvrir ou de l'enfoncer.
Mais, si rapide qu'eîît été leur marche, des événements tragiques s'étaient passés dans ce court intervalle d'une manière plus rapide encore. Un page du souverain, nommé John Ramsay, qui gardait son faucon, avait entendu les cris de détresse poussés par son maître; et, pendant que le reste de l'escorte prenait la roule la plus longue, le hasard lui fit découvrir le petit escalier en spirale, menant au cabinet où la lutte avait lieu. La porte supérieure en était close; mais le brave jeune homme, entendant le bruit des voix et le piétinement des adversaires, fit un suprême effort, parvint à la briser. Il entra dans le cabinet au moment où le Roi forçait presque le comte à fléchir les genoux; Alexandre pourtant lui avait mis de nouveau la main sur la bouche. Henderson, troublé plus que jamais, quitta la pièce dès qu'il vit le fauconnier.
Ramsay ayant tiré son épée de chasse, le prince, qui venait de dégager sa tête, lui cria aussitôt : « Frappe-le, et frappe bien, car il aune colle de mailles I » Le page enfonça donc sa rapière dans la poitrine d'Alexandre, puis, le Roi lui prêtant son aide, ils précipitèrent le blessé dans la spirale. Des voix et des pas y résonnaient justement : le page ayant reconnu les manières de parler, se pencha sur la vis: « Montez, Thomas Ërskine, montez
jusqu'en haut. » Thomas élail suivi par le médecin du prince, Hugh Harris, homme boiteux qui ne pouvait être utile dans une lutte. A mi-chemin ils trouvèrent le comte de Ruihven, la face et le cou ensanglantés, « A mort, à mort ! dit Thomas Ërskine ; voici le traître !» et il le perça de part en part. Alexandre n'eut que le temps de dire : « La faute ne vient pas de moi I »
Ërskine, s'élançant alors en haut de l'escalier, trouva le prince seul avec Ramsay. « Votre Majesté, dit-il, aurait dii me commander de veiller à la porte, si elle ne voulait point me permettre de l'accompagner. — Le scélérat m'a trompé dans ceci comme dans tout le reste : je lui ai dit de vous appeler : il est sorti, mais seulement pour fermer la porte à son retour. »
Comme le Roi prononçait les derniers mots, Jean Gowrie déboucha del'autre tourelle, le casque au front, une épée nue dans chaque main, et suivi de six hommes armés. Il n'y avait, pour leur tenir tête, que Jean Ramsay, Thomas Ërskine, le médecin infirme et un domestique nommé Wilson. Enfermant le Roi dans le cabinet, ils s'apprêtèrent à combattre les arrivants, exaspérés de la mort d'Alexandre, qu'ils avaient vu au bas de la tourelle. Les forces étaient complètement inégales, et les partisans de Jacques avaient peine à soutenir la lutte, quand Thomas Ërskine dit au comte de Gowrie : « Comment ! traître, vous avez tué votre souverain, et vous voulez encore nous assassiner I » Le meurtre du Roi n'entrant pas dans ses intentions, lord Ruthven déconcerté abaissa la pointe de sa lame. Son antagoniste, proGlant de la circonstance, lui passa la sienne au travers du corps. Il fut comme foudroyé, car il tomba mort sans prononcer ..une parole. Ses auxiliaires prirent la fuite.
Un grand fracas cependant résonnait depuis quelques minutes à la porte de la galerie. C'était le duc de Lennox, le comte de Mar et les autres suivants du Roi, qui, n'ayant pu ouvrir la porte et
entendant le bruit des pas, le choc des armes, s'efforçaient de la briser. Erskîne et Ramsay leur ouvrirent, de façon que toute l'escorte du prince se trouva rassemblée autour de lui.
Mais les aventures de ce jour mémorable n'étaient pas encore terminées. Les habilanls de Perth aimaient beaucoup lord Rulhven, qui était leur prévôt ou champion et protecteur officiel. Les gens de la maison, l'ayant vu tuer par un serviteur du Roi, ne cherchèrent point à comprendre celte mystérieuse affaire : ils se répandirent dans la ville, en criant: « Meurtre et. vengeance! notre maître a été assassiné ! » Ces clameurs attroupèrent les citoyens : une bande furieuse courut vers le château, les uns apportant une longue poutre, qui devait servir de bélier pour enfoncer la porte, les autres demandant de la poudre et criant qu'ils allaient faire sauter le manoir. Les domestiques du comte de Gowrie, mêlés au peuple, disaient hautement qu'ils ne méritaient pas d'avoir eu un tel prévôt, s'ils ne vengeaient point sa mor{. La position semblait critique, tes serviteurs du Roi n'ayant que des armes de chasse. Les magistrats de la ville, heureusement, se jetèrent au milieu des mutins, leur adressèrent force remontrances et tinirent par les calmer. Le prince lui-même parut à un balcon, expliqua au populaire ce qui venait d'avoir lieu : son discours ayant persuadé la foule, les insurgés se dispersèrent. Jacques, montant aussitôt à cheval, regagna sa maison de chasse, après une journée de fatigue et de violentes émotions.
Le Parlement rassemblé apprit de sa bouche les principaux détails de l'affaire, recueillit les dépositions des témoins, flétrit la mémoire de Jean et d'Alexandre Ruthven comme criminels de haute trahison, déclara confisqués tous leurs biens meubles et immeubles, proscrivit même le nom de la famille sur le territoire de l'Ecosse, et Jacques VI étant devenu roi d'Angleterre,
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Irois ans après, l'interdiclion de le porler s'étendit jusqu'aux provinces du sud.
Par suite d'une chance extraordinaire, la parlicipalion de Logan au complot demeura longtemps ignorée ; ou n'inquiéta ni le Tarouche dissipateur ni son émissaire. Il put vivre et mourir tranquille au sommet de ses rochers à pic, dans son manoir désert ; et Bour, son ignorant messager, termina aussi paisiblement ses jours. Mais le drame devait avoir un épilogue aussi bizarre que tout le reste. Sept ans s'étaient passés depuis la catastrophe, quand on arrêta dans la ville de Perth un notaire qui portait le nom de Sprat. C'était un homme curieux, intrigant et fanfaron. Il se vanla qu'il pourrait dire beaucoup de choses sur l'affaire des comtes de Rulhven, qu'il en savait plus que bien d'autres, mais ne voulait point parler. Ces vaniteuses insinuations parvinrent aux oreilles des magistrats. Sprat fut arrêté, passa en jugement, subit la torture. Soit de lui-même, soit au milieu des tourments, il avoua que les projets des comtes de Govirie et de Logan lui avaient été connus avant leur exécution. L'émissaire délégué vers les conspirateurs principaux, regrettant de ne pouvoir lire les lettres dont le chargeait Logan, les apportait au rusé tabellion, qui l'instruisait du contenu, et avait fini par lui en dérober cinq. On les trouva dans son domicile. Probablement il avait transcrit les originaux et avait fait porter des copies. Ces lettres ont été imprimées : on y remarque des allusions au supplice du comte de Gowrîe, et d'assez nombreux détails esquissent le plan de la conspiration. Tandis que les frères tâchaient de s'emparer du prince, Logan, du haut de ses rocs perpendiculaires, guettait le vaisseau où le prince eût été embarqué, sans l'énergie imprévue qui le sauva : un signal devait partir de la goélette, auquel on répondrait du manoir. Déclaré coupable de n'avoir point révélé un attentat qu'il pouvait empêcher, le notaire Sprat fut
condamné à mort et pendu sur la grande place de Perth. Le décès de Logan n'arrêta point l'action des tribunaux. 11 fut mis en jugement et, la loi écossaise exigeant que tout homme accusé de haute trahison comparaisse en personne, on déterra son cadavre, qui fut apporté dans la salle d'audience. Au milieu de ce lugubre appareil, les magistrats vouèrent sa mémoire à l'infamie, et le dernier reste de sa fortune, le château où il voulait emprisonner son souverain, fut confisqué. La tentative criminelle aboutit, pour les familles de tous les complices, à une ruine totale.
Jacques VI étant devenu roi d'Angleterre, en 1603, les deux frères puinés de Jean et Alexandre Butbven durent passer sur le continent. Ils y vécurent dans la détresse, et l'on ne sait ce que devint le plus âgé des deux ; le cadet, nommé Patrice, voyagea longtemps, apprit la médecine pour se faire un moyen d'existence. Il crut par la suite pouvoir l'exercer à Londres, mais il fut aussitôt arrêté, enfermé dans la Tour. 11 y languissait depuis plusieurs années, lorsqu'il obtint, le 24 mai 1614, la faveur d'être conduit, sous bonne garde, auprès de sa sœur Barbara, dangereusement malade. Le billet porte que l'autorisation ne sera point renouvelée, que s'il insiste pour qu'on n'écoule pas leur entretien, il sera immédiatement reconduit à la Tour (1). La pauvre fille mourut, selon toute apparence, dans l'abandon et la misère. Quant à Patrice Ruthven, on ne lui rendit la liberté qu'en 1619 (2), Mais le ressentiment de Jacques VI contre une famille qui avait voulu deux fois confisquer son pouvoir lui ferma toute carrière. On l'évita comme un homme dangereux. Proscrit et sans fortune, il se maria cependant, mais l'union fut en ha;^
(I) Registres du Conseil privé.
(2} C'est lui que tous les biographes de Vsn Dyck oui transformé en conspirateur, c'est de lui seulement qu'ils font dater les malheurs des Ruthven.