MARIAGE DE VAN DYGK
conjugal, où ils s'étaient enivrés d'un mutuel amour. La jeune Ëuménide, maintenant, ne rêvait que la vengeance. Elle cherchait partout l'ingrat, le perfide, non pour le tuer, mais pour lui couper la main droite. « Il est fier de son talent, il n'a pas d'autre ressource, pensait-elle, puisqu'il dissipe au jour le jour tout ce qu'il gagne ; eh bien I je détruirai en même temps sa gloire et sa fortune I » Mais elle eut beau le poursuivre de sa haine^ Van Dyck se tint sur ses gardes ; elle ne parvint pas à le rencontrer, pour le punir de sa trahison et satisfaire l'implacable ressentiment dont elle était dévorée.
La nature, par bonheur, lui avait donné des penchants voluptueux , qui ne pouvaient supporter longtemps le veuvage et l'abstinence. Un jour, elle avisa un garde du corps de Charles I'', qu'elle trouva d'une assez belle prestance pour la consoler de son abandon, Leurs amours durèrent plus d'une semaine, car ce n'élail pas une femme dépravée, comme je l'ai déjà dit : elle y allait de tout cœur. Mais cette nouvelle tendresse eut une fin encore plus douloureuse que sa liaison avec le grand peintre. La guerre civile ayant déchaîné ses fureurs sur l'Angleterre, le jeune homme périt dans une bataille. Miss Lemon fut accablée de désespoir : ne pouvant supporter cette nouvelle épreuve, elle se tira un coup de pistolet, et termina ainsi par une mort tragique une existence qui ne semblait vouée qu'à la joie et au plaisir. 11 n'y avait pas longtemps que le peintre dormait dans son tombeau, quand elle abandonna la vie comme une héroïne. Une des images, où Antoine avait peint ses traits, ayant été gravée en 1 646 par Wenceslas Hollar, l'estampe fut publiée avec une inscription en vers français qui raconte sa fin sanglante (1). Le
(1) AprëB avoir relaie dans son Âbecedario, t. II, p. 269, les incidents qu'on vient de lire, Harietle BJoule : a 11 Taut Cire instruit de ces fails pour bien entendre le sens des vers français qui sont au-dessous de son portrait gravé par Dollar. »
titre placé en tête constate sa nationatité : Marguerite Lehon ANGLoisE. Le portrait qui a servi de modèle à celle planche n'esl pas celui qu'on voit au château de Hamp ton-Court. De grands cheveux houclés y accompagnent aussi très bien la figure. Miss LemoD porte le costume le plus simple, une grande robe à manches bouffantes, sans aucune espèce d'ornements. De la main gauche, elle se montre elle-même ; de la main droite, qui est appuyée sur une table, elle tient un bouquet. Elle est encore assez jolie ; elle a une bouche aimable et des yeui expressifs ; mais le graveur a diî mal traduire le tableau original, car je ne l'ai pas reconnue sur son estampe : elle y a perdu les trois quarts de son charme. Une autre gravure de la même effigie, par R. Gaywood, porte la même légende, mais elle est d'une exécution très inférieure, de sorte qu'il n'y reste rien de la beauté dangereuse qui avait ensorcelé Van Dyck. Pour s'en faire une idée juste, que le lecteur aille voir le portrait du Louvre.