DERNIERS TEMPS DE VAN DTGK
la haute opinion qu'il avait de ses droits, il était plein d'aménité pour ceuï qui l'approchaient, plein de sympathie pour leurs joies et leurs douleurs. Si le destin l'avait fait naître dans la haute bourgeoisie ou la petite noblesse, il aurait édifie par sa conduite, charmé par sa distinction et son affabilité. L'implacable sort l'attacha sur un trône dans un temps d'orage, où de nouvelles opinions politiques étaient fortifiées, envenimées par de nouvelles opinions religieuses. Impérieux et faible de caractère, il essayait de résoudre les difficultés en jetant son sceptre dans la balance. Mais il s'en fallait bien que ses ordres fussent acceptés comme émanant du ciel. La lutte continuant l'avait bientôt barrasse. Que faire? Comment échapper aux souffrances de la haine, de l'inquiétude, des fureurs hostiles? Le pauvre roi, qui avait hâte d'en finir, prenait alors des mesures maladroites : au lieu de céder peu à peu sur quelque point, il abandonnait tout, il faisait des concessions imprudentes, se livrait comme un enfant.
Lorsque plusieurs partis se formèrent parmi ses antagonistes, Il adopta une nouvelle méthode : il essaya de les contrebalancer l'un par l'autre, de les jouer simultanément, comme si la nature ne lui avait pas refusé l'esprit de calcul et de dissimulation qu'exigeait ce rôle ambigu. Ayant affaire à des gens plus madrés que lui, plus habiles cent fois, il se déconsidérait inutilement. On perdait toute confiance dans sa parole, et ses stratagèmes échouaient comme ses emportements et ses concessions. K N'ayant plus que le titre de roi, mais voyant qu'on lui rendait encore les hommages extérieurs inhérents à ce titre, dit Thomas Carlyle, Charles 1" se figurait pouvoir annuler les partis l'un par l'autre et reconquérir son autorité en dupant à la fois tous ses adversaires. Un homme dont les discours n'expriment ni la pensée, ni les intentions, est un homme avec lequel on ne peut traiter. 11 faut sortir de son chemin, ou l'éloigner de la route que
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1*00 suil. — Pour tous nos combats, disait Cromwell, nous n'obtiendrons qu'un morceau de papier? Il n'en sera pas ainsi ! »
Marchant toujours à tâtons, ne voyant jamais devant lui, le malheureux prince arriva dans l'ombre jusque sur l'échafaud, où un rayon de lumière lui montra l'exécuteur qui allait faire tomber sa tête.
Le 13 avril 1640, les embarras financiers de la cour étaient devenus si grands, que Charles I", pour obtenir des fonds par un moyen légal, fut obligé de convoquer les Chambres. Mais le Parlement lui témoigna une opiniâtre animosilé, qui le força bientôt à le dissoudre. Une mesure si violente n'ayant produit aucun avantage et la pénurie du Trésor continuant, il lui fallut réunir une assemblée nouvelle, le 3 novembre. Le H, elle mettait en accusation le comte de Strafford ; quelques jours plus tard, Laud, évêque de Londres, qui devait périr aussi sous la hache, était impliqué dans la même procédure, pour crime de haute trahison. Ainsi débutait cette chambre inexorable, qu'on a surnommée le Long Parlement.
La haine mutuelle des pouvoirs publics n'ouvrait pas au peintre émigré une brillante perspective. Pendant les mois de calme relatif, qui s'écoulèrent entre la dissolution de la première chambre et la réunion de la seconde. Van Dyck put encore exécuter quelques chefs-d'œuvre, comme les Fiançailles de Guillaume II et de Henriette- Marie, dont l'union préliminaire fut célébrée le 12 mai, et faire une tentative pour échapper aux gens épris d'eux-mêmes, que tourmentait le besoin de posséder leur image. Rubens avait terminé en 1636, pour décorer le plafond de la salle des banquets, à Whilehall, neuf tableaux représentant l'histoire allégorique de Jacques I". Ce grand travail lui avait été payé 3,000 livres sterling, ou 75,000 francs : après qu'il en eut reçu le dernier terme, le 4 juin 1638, le Roi
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y avait ajouté une chaîne d'or pesant 82 onces 7 gros et valant 300 livres sterling ou 7,500 francs. Mais si le plafond de la salle se trouvait ainsi splendidement orné, les murailles en étaient seulement voilées par des tentures. Van Dyck proposa d'y fixer quatre tableaux, où il peindrait quatre scènes relatives à l'histoire de l'Ordre de la Jarretière : l'Institution de l'Ordre par Edouard III, le Cortège des chevaliers en grand costume, la cérémonie de l'Installation et le Banquet royal qui terminait la fête. Ce plan charma si fort le. prince qu'il lui dit d'esquisser un des sujets. L'artiste exécuta en grisaille le défilé du Roi et de tous les chevaliers. Cette ébauche obtint l'approbation de Charles, et il ne s'agissait plus que d'arrêter le prix du travail définitif. Le peintre officiel en demanda 4,000 livres sterling, ou 100,000 francs, 25,000 francs de plus que n'en avait touché Rubens, probablement parce que sa tâche lui paraissait plus considérable, au moins comme étendue. Quatre mille livres, c'était beaucoup dans la situation financière où se trouvait le Roi. Il avait convoqué le parlement du 13 avril surtout à cause d'un emprunt de 300,000 livres ou7,500,000 francs hypothéqué sur le domaine de la Couronne (1). Non seulement il ne pouvait le rembourser, mais il avait besoin de fonds pour continuer la guerre contre les Écossais. Une dépense de quatre mille livres, pour un travail de luxe, devait donc lui paraître imprudente et excessive en de pareilles circonstances. Il réfléchit, hésita, craignant de chagriner le peintre, et finit par renoncer au projet. Cette sage conduite d'un roi forcé à l'économie a frappé les imagina-* tiens et, croyant qu'une somme prodigieuse avait seule effrayé un souverain, on a exagéré les prétentions du maître comme dans un récit populaire. Van Dyck, si Ton en croyait la légende^
(1) Ilume, tfiitorV ofEnglmd, U VHl, p. 347.
aurait exigé de Charles 80,000 livres ou deux millioDs de francs. C'est une assertion folle, dont on ne doit pas tenir compte. II a même pu se faire que le Boi ait accepté les conditions de l'artiste, en remettant l'exécution à une époque plus favorable (1). Un détail positif corrobore cette induction : le mémoire présenté au noble amateur par Antoine en 1638, contenant la liste et les prix de vingt-trois tableaux qu'il avait exécutés pour le prince et pour la reine, mentionne l'esquisse du grand Cortège des Chevaliers; c'est le dernier article, et le peintre n'a pas inscrit de chiffre à côté, jugeant que cette ébauche faite à l'appui d'une proposition devait être gratuite. Le plan du travail aurait donc été conçu au moment ou Charles I" avait fini de s'acquitter envers Rubens; le monarque serait tombé d'accord avec le peintre, en ajournant l'exécution du programme. Et quand la tempête, qui allait emporter son trône, gronda autour de Whitehall en 1640, il vit qu'il fallait abandonner ce rêve magnifique : il devait déjà au peintre plusieurs sommes qu'il ne lui paya jamais.
Cette déception ne laissa pas d'attrister Van Dyck, un moment ranimé par l'enthousiasme, et dans son abattement, avec l'inquiétude naturelle aux poitrinaires, il désira changer de pays, aller encore une fois respirer l'air natal ; peut-être aussi voulailr il échapper au ressentiment de miss Lemon, voir si on ne lui confierait pas ailleurs quelque grande entreprise. 11 avait en outre des comptes à régler avec Martin van den Ënden. Un passeport, qu'il avait demandé, lui fut remis vers le milieu du mois de septembre (2), et il s'embarqua pour ta ville où s'était formé son
(t) • It looks as if it had been nccepled, though some say it was rejecled, od Ihe extravagant price demanded by Van Dyck. a Walfole, t. I", p. 333.
(2; Une lettre datée du 13, et adressée d'Vork par le comte d'Hamillon au comte d'Arundel, renferme ce passage : » Mon noble Lord, Votre Seigneurie voudra bien soigner l'envoi de ce passeport à sir Antoine van Dyck, et je prie Votre Seigneurie de m'excuser pour ne pas l'avoir expédié plus tôt. ■