CHAPITRE PREMIER
MYSTÈRE OUI PLASB StIB VA!» DYCK, — CIBC0SSTANCE9 AU MILIEU DESOfELLES s'est développé SOS TALENT.
Van Dyck est le peintre le plus mystérieux peut-être, non seulement de l'école flamande, mais de toutes les écoles. Sa vie est pleine d'ombres jalouses, impénétrables, que le regard se fatigue à vouloir sonder. Bien différent de Pierre-Paul, qui écrivait beaucoup, il semble qu'il ait eu horreur de la plume : on ne connaît de lui que deux ou trois lettres insigniBantes. Et comme il n'a point touché à la politique, n'a pas été en rapport avec les diplomates, négociateurs et agents particuliers des princes, il n'a pas fourni à cette race indiscrète l'occasion de s'occuper de lui, de rédiger des notes sur sa vie, ses habitudes, ses sentiments, ses opinions et ses goûts. L'histoire nous le présente comme /une Ggure silencieuse, énigmalique, vaguement éclairée de lueurs crépusculaires. Il faut interpréter ses tableaux pour y lire quelques-unes de ses pensées, pour entrevoir certains traits de son caractère, surprendre en quelque sorte les émotions, les douleurs profondes qui l'ont agité; mais alors, en pénétrant au fond de son esprit, on y voit apparaître des doutes, des tristesses, que l'on
ne croirait pas de son époque. Nature délicate, sensible, orageuse, il a d'étonnantes similitudes avec Byron, Lamartine, Alfred de Musset ; plusieurs de ses toiles remettent en mémoire cette plainte magnifique :
Quel horrible océan est-ce donc que la vie, Pour qu'il faille y marcher à la superficie Et glisser au soleil, en efOeurant les eaux. Comme ce Fils de Dieu qui marchait sur les flots? Quels monstres effrayants, quels difformes reptiles. Labourent donc les mers sous les pieds des nageurs. Pour qu'on trouve toujours les vagues si tranquilles Et la p&leur des morts sur le front des plongeurs 7
Ainsi a du penser bien des fois Van Dyck. Emporté, comme un esprit des hautes sphères, dans un tourbillon de doutes, de craintes, de passions véhémentes, de colères morales et d'indignations philosophiques, cherchant du regard dans le ciel l'invisible pouvoir qu'on nomme le Dieu bon, et qui laisse régner le mal, le grand disciple de Rubens a, comme son maître, devancé en mainte circonstance le sombre génie des poètes modernes.
Dans l'église collégiale de Notre-Dame, à Termonde, se trouve une image du Sauveur crucifié, qu'anime un sentiment tragique de douleur sans aucune piété. C'est la souffrance humaine pure et simple, avec ses amertumes, ses révoltes, ses interrogations éternelles sur le désordre du monde, les victoires du crime, de l'injustice, de la bassesse et de la perfidie, les continuelles défaites de la vertu, de l'honneur et de l'équité.
Jésus vient de mourir, mais non pas comme une victime résignée, comme un martyr volontaire. C'est un homme admirable, au torse élégant et robuste, aux membres vigoureux et sveltes, modelés en quelque sorte d'une main fière, avec une rare énergie. Sbn attitude est majestueuse, ses traits ont gardé, même après les luttes de l'agonie, un caractère de dignité à la fois triste et impo-
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santé. On dirait d'un souverain, qui a terminé sa vie et son règne en dictant ses volontés.
Les autres personnages concordent merveilleusement avec cette donnée première. A droite, saint François embrasse le fut de • l'instrument sacrilège, et, près de lui, saint Longin à cheval regarde le supplicié; à gauche, la Vierge, Madeleine et saint Jean expriment leur douleur; mais c'est une douleur inouïe, extraordinaire, comme on n'en a jamais vu sur un tableau d'église, sauf dans l'école de Rubens. La Vierge considère son fils expiré avec un sentiment d'horreur et d'indignation, qui ne manifeste aucune piété, aucune soumission aux décrets de l'ordonnateur des choses. On donnerait ce type, cette expression, ce corps, cette attitude, à une femme souliote maudissant la tyrannie musulmane, qu'ils seraient en harmonie complète avec le rôle. « Par suite de quelle abominable fureur, par quelle indigne complicité du ciel, mon fils est-il morl du dernier supplice, outragé, calomnié, traité comme le plus vil des hommes? Pour quel usage Dieu réserve-l-il son tonnerre ? Si les innocents périssent dans les tortures, comment punira-t-on les criminels? Et moi, pourquoi suis-je livrée à celte horribre désolation?» Voilà ce que semble dire la pauvre mère, et ses traits énergiques, ses yeux ardents, sa bouche entr'ouverte, son attitude belliqueuse, presque menaçante, expriment aussi bien que des paroles la violence de son désespoir.
Madeleine, secouée par une douleur moins fongueuse, se renverse en arrière pour examiner le terrible spectacle, un prophète, un juste qui vient de mourir dans l'opprobre et la souffrance ; mais son affiiction ne lui déchire pas le cœur. Elle porte une de ces robes de soie, qui paraissent teintes avec les rayons du soleil et qu'aimait tant Rubens.
Saint Jean l'Évangéliste ne se domine point comme elle. Son attitude, sa (été rejetée en arrière, le geste désespéré de sa main
droite, semblent protester contre l'inique sentence qui a fait périr entre deux scélérata l'interprète de la conscience humaine, l'apôtre de la charité, le rédempteur du monde antique. « Le mal, le crime ont donc triomphé ! parait-il dire. Les aveugles, les hypocrites, les amhitieux inquiets pour leur domination, les opiniâtres sectateurs du passé ont détruit le voyant. El nous, il faut que nous poursuivions seuls la lâche qu'il avait conmencée, que nous allions proclamer sa doctrine aux quatre coins du monde, sans être soutenus, exhortés, consolés par lui I »
Le même sentiment de révolte contre l'injustice du destin anime les personnages de droite, mêlés moins directement à l'action. Saint François, qui embrasse le fût de l'instrument patibulaire et se trouve noyé dans l'ombre du cadavre, saint François ne regarde point le Christ avec reconnaissance, avec admiration, comme le héros d'un sacrifice volontaire : il n'éprouve pas une douleur humble et résignée, un pieux attendrissement. 11 y a sur ses traits une indignation profonde, une colère morale : évidemment son cœur se soulève, il accuse l'indifférence, la coupable inaction du souverain arbitre. Pour saint Longin, converti pendant le supplice même du révélateur, il considère avec élonnement, avec tristesse et confusion, la dépouille inanimée que vivifiait naguère un esprit sublime.
Un ciel sombre occupe tout le fond du tableau : le soleil s'éclipse, des nuées lugubres entourent le Sauveur. Il est regrettable qu'un effet de clair-obscur ne le détache pas sur ce fond orageux, ne mette pas en saillie ses belles formes et son visage auguste (1).
Le sentiment de révolte que cette toile exprime n'est point
(1) Après avoir fait celle description dans l'église mCme, je l'ai lue devant le tobleau h un amateur de Tcrmondc, qui m'accompagnait, H. A. Blomme, et Je dois dire, comme garantie d'exactitude, qu'il l'a trouvée d'une fidélité complète. Le morceau décorail autrefois l'église des Capucins, d'oii il fut transporté à Notre-Dame. Il a été gravé trois fois, par Bolswert, Pierre de Jode et Normand.
particulier à Van Dyck. Rubens a exécuté plusieurs tableaux qu'assombrissent les mêmes doutes sur la justice divine, sur le dogme des peines et des récompenses, sur la moralité du pouvoir mystérieux qui domine le monde. A ce point de vue, deux toiles du musée de Montpellier sont extrêmement remarquables, plus que remarquables même, sont frappantes et saisissantes. L'une nous montre le Sauveur mourant sur la croix, sans autre témoin de son agonie que Madeleine. C'est un merveilleux petit tableau, qui n'a qu'un mètre treize centimètres de hauteur, sur soixante et un centimètres de largeur. Toutes les qualités de Pierre-Paul y sont réunies : jamais sa couleur n'a été plus forte, plus vive, plus harmonieuse; comme travail de palette, c'est un chef-d'œuvre ; comme sentiment aussi.
En avant d'un tertre que dominent une construction rustique, des arbustes jaunis parl'automne et des rochers, se dresse la croix impie, où le Rédepopteur va mourir et dont on ne découvre point la base. A la hauteur des piedsde Jésus, Madeleine, vue à mi-corps, ombrasse le bois sanglant. Il n'y a pas d'autre personnage. Quelle scène navrante et pathétique ! Le supplicié du Golgotha, livide, jauni, pâli, bruni même en certains endroits par la douleur, les lèvres violettes, horrible et tragique, regarde le ciel avec des' yeux sanglants et désespérés. Où est le Dieu qui doit renaître le troisième jour, qui n'a subi qu'une mort apparente et fictive? Poufquoi cette désolation sans bornes, cette affreuse agonie, ces crispations delà chair, cette décomposition du fluide vital? Pourquoi ces cheveux épars, cette barbe désordonnée, ce profond et sinistre abattement? Un homme si découragé n'est pas le Sauveur du monde, ne s'est pas offert lui-même en sacrifice : il n'y a pas dans ses yeux, dans son visage, dans toute sa personne, le moindre signe de résignation, la moindre trace de dévouement. C'est le juste qui meurt accablé, maudissant la barbarie du sort,
l'aveuglement des hommes, n'ayanlaucune foi dans la probilédu ciel, dans les compensations de la vie future. Et la lumière, qui tombe en plein sur son corps, fait ressortir sa tête lugubre, par le contraste des nuances.
Ah ! Dieu ne l'a pas seul abandonné, suivant le cri douloureux de l'Évangile : sa mère, ses parents, ses amis, ses disciples même ont fui ses dernières angoisses. On ne voit près de lui que la blanche Cananéenne, aux chairs grasses, aux joues fleuries, au teint carminé, aux longs cheveux flottants, couleur d'or sombre: elle lève vers le martyr ses beaux yeux trempés de larmes, d'un éclat et d'une vivacité admirables. Sa grâce, sa tendresse, son affliction devraient le calmer, adoucir son agonie. Mais, dans sa souffrance horrible, dans son incommensurable désespoir, il ne songe même pas à elle, ne tourne même pas ses regards vers cet emblème des terrestres affections. Doule-t-il de son attachement, comme il doute de la justice divine ? Les chairs si fraîches, si potelées de Madeleine, qui n'a pas perdu l'éclat de son teint, feraient croire à cette douleur suprême. Il meurt donc, le prophète persécuté, dans une solitude de cœur eff"royable, sous un ciel morne, au milieu d'une campagne déserte, moins ravagée -que son existence. Les sombres nuages qui roulent derrière lui sont un flot de lumière, en comparaison des ténèbres de son esprit.
Un autre tableau de la même collection donne aussi beaucoup à réiléchir. On y voit le supplice d'une chrétienne, qui avait trois compagnons. Les trois martyrs sont morts, gisent égorgés sur la terre. Mais la sainte vit encore, et les soldats achèvent leur cruelle besogne. Un des légionnaires la lire atrocement par les cheveux ; un autre vient de la saisir par le haut de sa robe, et tient en l'air son épée nue, qu'il va lui plonger dans la poitrine ; un cavalier darde sa pertuisane pour lui déchirer les entrailles.
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Tant de bourreaux et une si faible victime! Monté sur un cheval, la couronne en têle, un vieillard féroce, à l'œil sanguinaire, mais au type régulier, attend qu'on ait fini d'exécuter ses ordres. Dans le ciel, des anges qui descendent vers la chrétienne lui apportent la couronne des élus ; mais elle ne les voit pas , elle ne s'en soucie pas ; on dirait que le peintre les a mis là par habitude, comme des machines de théâtre qui ne l'intéressaient pas lui-même : la figure de la sainte n'exprime que l'épouvante, l'horreur et le désespoir. Singulière façon de mourir pour sa croyance !
D'où venaient les pensées amères, d'où venait le sombre scepticisme que révèlent ces toiles el bien d'autres encore? Des fureurs de la domination espagnole, des tortures, confiscations et supplices commandés par la Sainte-Hermandad, pour cause de religion d'abord, puis pour cause de sorcellerie. La postérité de Charles-Quint a eu la triste gloire d'éclipser par sa barbarie les scènes les plus funèbres de l'histoire, non seulement au delà des Pyrénées, non seulement dans les Pays-Bas, mais dans toute l'étendue de l'Allemagne, qu'elle a couverte de ruines et trempée de sang. Je ne veux point rappeler les forfaits perpétrés par leduc d'Albe : ils ne sont que trop connus pour l'honneur de notre espèce. Mais des tyrans subalternes, des fanatiques en sous-ordre, luttaient avec lui d'atrocité. Les bandes espagnoles, quand on ne leur payait pas régulièrement leur solde, se payaient elles-mêmes par d'abominables pillages, que précédaient et suivaient le meurtre et l'incendie. Sortant de leurs garnisons, envahissant les villes et les campagnes, ils traitaient les malheureux habitants comme des animaux destinés à la boucherie. C'était un règlement de comptes. Souvent même les bandits se passaient de prétexte. La plus fameuse de ces tueries eut lieu à Anvers le 4 novembre 1576. Ce jour-là, vers midi, cinq mille fantassins et six cents
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cavaliers quittèrent la citadelle, précédés par une bannière où l'on voyait flotter l'image du Christ et celle de la Vierge. Au moment où ils venaient de franchir les portes, ils tombèrent à genoux et invoquèrent l'aide du ciel pour leur œuvre infernale. Puis ils se précipitèrent dans la ville condamnée, pillant, massacrant, mettant le feu aux plus riches demeures. Huit mille citoyens périrent; l'hôtel de ville, qui passait pour un chef-d'œuvre, fut dévoré parles flammes, le bourgmestre assassiné, traîné dans les rues. Mille maisons s'écroulèrent, après avoir dévoré un grand nombre d'habitants. L'afTreuse scène dura trois jours : tous les crimes que des scélérats peuvent commettre furent alors perpétrés à la face du ciel ou dans l'ombre des logis.
Deux épisodes, racontés par les historiens du temps, caractérisent peut-être mieux qu'une description générale cet attentat sanguinaire, qui a dépassé les horreurs de la Saint-Barlhélemy. Après avoir vidé les magasins et les boutiques, les Espagnols pillaient les appartements et, lorsqu'ils ne trouvaient pas le butin assez riche, croyaient que les bourgeois avaient caché leur numéraire et leurs objets les plus précieux. Alors, pour les forcera découvrir l'endroit, ils les frappaient, les blessaient, les mettaient à là torture. Saisie de crainte, une jeune dame, nommée Fabry, s'était réfugiée avec sa mère et d'autres parentes dans les caves de son habitation. Comme le jour allait finir, une bande de pil- ' lards envahirent la demeure, la saccagèrent, puis descendirent dans lé sous-sol. Trouvant la porte close, ils la firent sauter avec de la poudre : la vieille mère, qui se trouvait auprès, fut mise en morceaux. Passant par-dessus son cadavre, les soldats se précipitent sur la fille, lui demandant où elle a caché ses trésors, où s'est réfugié le maître de la maison. Elle eut beau dire qu'elle n'avait point dé fortune et qu'elle ignorait le sort de son mari, peut-être étendu mort dans quelque rue, ses protestations ne lui
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servirent à rien. Pour obtenir des aveux, ils la pendirent à une poutre du cellier, puis, la surveillant, coupèrent la corde avant qu'elle eiîl cessé de vivre. Ayant alors réitéré leurs questions, qui ne pouvaient produire aucun effet, ils la pendirent de nouveau et coupèrent une seconde fois la corde en temps opportun. Après diverses répétitions du même supplice, voyant qu'ils perdaient leurs peines, ils la pendirent une dernière fois et l'abandonnèrent. Chose étrange ! la victime si cruellement torturée par la bande cupide ne mourut pas. Une servante de la famille, mariée à un soldat espagnol, descendit dans la cave assez promptement pour sauver sa maîtresse. La jeune dame continua de vivre, mais perdit la raison. Des nuages obstinés s'abattirent sur son intelligence : elle errait sans cesse autour de son habitation, ou, d'une main affaiblie, creusait la terre dans son jardin, pour y chercher le trésor imaginaire que lui avaient réclamé les Espagnols.
Au moment où les bandits commençaient leur œuvre infâme, avait lieu une noce opulente. Deux voisins, un jeune homme et une jeune fille, depuis longtemps fiancés et appartenant à de riches familles, venaient d'être unis. Toute la société se trouvait à table> quand d'affreuses clameurs annoncèrent le début du carnage. Les hôtes effrayés attendirent dans la salle du banquet le sort qui leur était réservé. Enfin des coups violents brisent la porte : une troupe de scélérats, précédés par leur capitaine, envahissent la maison, pillent les chambres l'une après l'autre, sans rencontrer la moindre opposition, la famille et les invités n'ayant aucune arme. Pour satisfaire leur avarice et calmer leurs instincts féroces, on leur donne la vaisselle d'argent, le numéraire, les bijoux, les étoffes précieuses; ne trouvant pas le butin proportionné à leur espoir, les démons du sud exigent davantage, et comme on ne peut rien ajouter, leur fureur s'exalte, franchit
toules les bornes. Ils tuent le jeune mari : la femme tombe, en poussant des cris affreux, dans les bras de sa mère ; les Espagnols l'en arrachent, égorgent la vieille dame, puis commencent à massacrer toute la compagnie, pour se venger de leur mécompte. La nouvelle épouse, qui était d'une beauté rare, fut épargnée, conduite à la citadelle : son père, le seul homme demeuré vivant dans la salle, exaspéré du sort qu'il prévoyait pour sa fille, se jette sur les Espagnols, arrache l'épée de l'un d'eux et, ses forces se trouvant quintuplées par la fureur, étend raides morts à ses pieds plusieurs des assassins. Mais il est bientôt percé de coups. La bande féroce continue ensuite de piller la maison.
Pendant ce temps, un des meurtriers menait la jeune femme à la citadelle, l'enfermait dans une chambre écartée. On la réservait sans doute pour un chef. A peine restée seule, la malheureuse prit la résolution de terminer ses infortunes par une mort volontaire. On lui avait laissé tout son costume de noce : une lourde chaîne d'or lui servit à se pendre, et elle allait effectivement trouver le repos qu'elle cherchait, quand le truand revint sur ses pas, prévint l'asphyxie, dépouilla l'innocente victime, la mit entièrement nue. Appelant d'autres scélérats, ces monstres fouettèrent son beau corps jusqu'à ce qu'elle fût couverte dd sang, presque folle de désespoir, puis la chassèrent de la forteresse. Elle erra ainsi à travers les rues, entre les maisons qui flamboyaient, parmi les morts et les mourants, image d'une désolation sans bornes. Une escouade de soldats eut enfin la miséricorde de la tuer. Ainsi se termina pour elle cette journée pleine d'espérance, qui avait débuté par le carillon de ses noces, qui Tarait unie à l'homme de son cœur (1) !
Voilà quels souvenirs restaient dans les esprits, quelles histoires
(1) Mollej : Fondation de la Bépublique des Provinees-Vnies, livre lli, ch. v. L'auteur elle dans les notes tous les témoignages contemporains.
se racontaient dans les familles, le soir, les portes closes, à la lueur du foyer, devant les images des victimes, les légendes d'horreur et de désespoir qui faisaient verser des larmes, qui provoquaient des sanglots. El quand la soldatesque étrangère ne décimait point la population des villes et des campagnes, les bourreaux du Saint-Office prenaient sa place, exécutaient l'œuvre de mort : ils arrachaient aux familles un père, une mère, une sœur bien-aimée, un frère plein d'espérance, et ils brûlaient, décapitaient les hommes, enterraient les femmes vivantes. Toute trace de protestantisme disparut ; les citoyens frappés de terreur courbaient la tète devant l'Église romaine, exécutaient avec angoisse toutes ses prescriptions. Alors on inventa les procès de sorcellerie, le carnage augmenta au lieu de diminuer : un seul inquisiteur, le père Remigius, se, vantait d'avoir fait périr par mois jusqu'à cent complices de Belzébuth. Et ces destructions en masse, pour un crime impossible, avaient lieu du temps même de Rubens et de Van Dyck. Si les peintres se mettaient à la fenêtre, ils pouvaient voir les malheureux qu'on traînait au supplice, le visage bouleversé par la souffrance et la terreur. Si le hasard les conduisait sur la place où on les décapitait, où on les attachait au poteau funèbre, ils pouvaient voir leurs figures désespérées, convulsionnées, quand on les agenouillait devant le billot, ou quand la flamme commençait à envelopper leurs chairs frémissantes. D'autres spectacles les navraient dans l'intérieur des familles : quelle désolation devaient exprimer les traits d'une mère à laquelle on venait d'enlever son fils, d'un père qui pleurait sa fille brûlée la veille ou enterrée vivante, quelle douleur devait assombrir le visage des orphelins déclarés infâmes, parce que leur père ou leur mère avaient eu des pratiques avec le démon ! Un gémissement universel, une lamentation funèbre montait, comme un glas sépulcral, de toutes les maisons, de toutes
les rues, de toutes les places, de fous les faubourgs, allait supplier et adjurer au fond du ciel l'inexorable destin. Un drame horrible, auprès duquel Macbeth ne serait qu'une idylle, enveloppait, étreignait les artistes : ces lugubres scènes frappaient leur imagination puissante, leur mémoire implacable, les poursuivaient dans leur atelier, dans leur sommeil, tyrannisaient leur main, envahissaient leurs toiles, y évoquaient de sinistres compositions, des figures tragiques et lamentables. La première école flamande, au quinzième siècle, avait été douce, tranquille, rêveuse, pleine d'onction et de grâce; la seconde école, au seizième, garda pendant quelque temps ce charme intime, ces pieux et suaves caractères, puis pencha vers la licence et les motifs voluptueux; la troisième école, celle de Rubens, enfantée dans le carnage et la tempête, a éclipsé toutes les ouvres du pinceau par sa violence dramatique, par ses données lugubres et sa poignante exécution. Née au moment où Shakespeare, dans toute sa force, élargissait le domaine de la terreur, elle l'a égalé, presque dépassé. Non seulement Rubens et Van Dyck, mais Jordaens, Van Thulden et Gaspard de Crayer ont atteint, dans un assez grand nombre de toiles, les dernières limites du drame, et l'on sait maintenant d'où leur venait cette lugubre éloquence.