‹ Van DyckChapitre 12 sur 16 · IA VIEIU.E AUX DONATEURS · texte numérisé non relu

IA VIEIU.E AUX DONATEURS

(Musée du Louvre.)

VAN DYGK.

séduisantes de Van Dyck, les trois quarts du tableau sont voilés d’une ombre douce ; la tête et la main seules reçoivent le jour. Un peu plus de jaune dans les chairs, un peu plus de bitume dans les fonds et nous aurions une page rembranesque. Dans un adorable Portrait de femme tenant un enfant (collection Brownlow), le groupe des deux personnages illumine toute la toile avec une force d’autant plus sûre qu’elle est discrète et contenue. Le Titien lui-même n’a jamais mieux fixé l’insaisissable et profond rapport qui s’établit entre les fugitives expressions de la lumière et les nuances morales du modèle.

De la même époque datent quelques tableaux mythologiques : Danaë (Dresde), Vénus reçoit de Vulcain les armes d'Énée (Vienne), Renaud et Armide (Louvre), etc. ; on fixerait sûrement, en les étudiant, les origines du bucolisme galant et de l’allégorie pastorale dans la peinture française du xviiU siècle.

De plus, dans une série de magistrales eaux-fortes dont la Chalcographie du Louvre a la bonne fortune de posséder les cuivres. Van Dyck grava d’un trait léger, précis, inaltérahlement juste, les physionomies d’une vingtaine de célébrités contcm[)oraines, parmi lesquelles bon nombre de maîtres anversois. Tous les amateurs d’estampes ont gardé devant leurs yeux ravis le souvenir de ces belles têtes où la bonté, l’intelligence, l’humour, le génie sont marqués d’un coup de burin presque insensible et aussi ferme que le pinceau d’un céramiste grec ou d'un

YAN DYGK.

illustrateur japonais. Voici Pierre Brueghel avec sa belle tête pensive ; Lucas Vosterman à ropulente chevelure bouclée, au regard loyal et vif ; Adam Van Oort que Ton sent irrésistiblement joyeux et expansif; Snellinx qui appartient à la même lignée de peintres exubérants; Snyders, l’ami de Van Dyck, distingué, grave, légèrement caustique; les de Waal, Pontius, Paul de Vos, Erasme, Franck, Momper, Gornelissen, Van Dyck luimême, etc.

Les portraits entièrement de la main de Van Dyck sont au nombre de vingt-trois suivant les meilleurs experts. On y ajouta d’autres eaux-fortes exécutées sous les yeux de l’artiste et on publia le tout en recueil de cent portraits après la mort du maître sous ce titre : Icônes principum viroriim doctorum^ pictorum^ chalcographoriim^ statiiariorum neenon amatorimi pictoriæ artis numéro centiim ab Antonio Van Dick pictore ad vivum expressæ eiusque sumptihus æri incisæ. A côté de ces portraits il convient de signaler aussi deux compositions burinées par le maître : Titien et sa maîtresse^ et le Christ au Roseau.

Ce célèbre Icônes Centum ou principum — connu généralement sous le nom Adeonographie de Van Dyck — éclaire pour nous Part du maître d’une nouvelle lumière. La plupart de ces têtes sont d’une distinction et d’une finesse qui ne laissent point de surprendre. On ne s’imagine pas, en général, ces grands Anversois avec des dehors si séduisants, à part Rubens, artiste diplomate, et Van Dyck, pittore cavalieresco. Et pourtant tous, ou

l>oKII!\n DE iuu:fi(. Il Kl,

(Kau-forte.)

YAN DYGK.

presque tous, ont le même « sang bleu ». Quelle surprise de voir sous les aspects d’un penseur mélancolique Pierre Brueghel, le peintre des kermesses rouges et des enfers grotesques ! Et l’on ne saurait dire que Van Dyck prêta sa propre beauté à ses amis. Ces portraits sont des documents d’une franchise absolue. Ses confrères se seraient moqués de lui, s’il avait songé le moins du monde à les embellir.

Or, l’art de tous ces maîtres n’est pas à leur image. L’art flamand du xviP siècle a des penchants populaires marqués ; il fréquente volontiers une humanité vulgaire, quitte à l’ennoblir par son interprétation. Ces peintres assurément ne se reconnaissent point dans leurs modèles. Ils devaient bien plutôt se sentir déclassés en leur présence. Van Dyck, au contraire, portraitiste de la société aristocratique et intellectuelle de son temps, restait à son niveau. Et il n’est vraiment pas exagéré de dire qu’aucun Anversois de son temps ne réalisa un idéal plus en accord avec sa culture, ses aspirations et ses dons naturels.

Van Dyck allait grandir encore. Sans doute il avait atteint souvent la perfection, pendant cette période flamande ; ses œuvres avaient ébloui la foule et les artistes ; comme le remarque Reynolds, les portraits d’alors « mettent du soleil dans l’appartement ». Et pourtant, à rensemble de cette production il manque encore, suivant nous, un sceau définitif, irrécusable. Le génie n'^ vibre pas avec un enthousiasme absolument libre.

VAN DYGK.

Il est gêné par les scrupules du technicien. Est-ce parce que Van Dyck sent toujours à côté de lui « le grand astre » dont parle Fromentin? Dans la ville de Rubens, il n’y a point de place, semble-t-il, pour un second créateur. Van Dyck enfin quitte Anvers. Non seulement son art désormais va porter les fruits mûrs d’une maîtrise absolument affranchie, mais sa personnalité, épanouie dans l’indépendance, se revêtira d’un prestige suprême. Comme Rubens, Van Dyck se hausse par-dessus l’école; à son tour il devient un initiateur.

Page 1