DEUXIEME PARTIE
Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.
La Rocbefodcacld.
Les orgues se lamentaient, de leur mugissant tonnerre.
La nef, tendue de draps noirs bordés d'argent, dont la tristesse sépulcrale contrastait avec le jour de paix mystérieuse des vitraux, baignait dans l'ombre. Le catafalque énorme disparaissait sous les fleurs; autour, des haies de cierges dressaient leur montagne ardente. Et au milieu de cette foule accourue, pressée épaules contre épaules, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, aux voix basses et profondes des chantres, perdu sous la pompeuse carapace empanachée, dans son étroite gaine de chêne aux vis de nickel, le corps de Brévier reposait pour l'éternité.
Un groupe noir, d'un recueillement immobile et comme figé dans une douleur sans pensées, occupait près du maître-autel les fauteuils à housses funèbres et, au signe d'un maître des rites, se levait et se rasseyait; c'était la famille.
Les premiers rangs, derrière, en discernaient les silhouettes émouvantes : Mme Brévier, qui avait voulu à toute force venir, fléchissant abîmée dans ses voiles de deuil, entre Mme Gilles d'Arbelles
et Alice, la tante Eloi Le Martin, énorme, avec sa demoiselle de compagnie, Mlle Duverset, derrière. Des parentes obscures faisaient nombre. Un cousin venu de Toulon en grande tenue de capitaine de vaisseau, un Saint-Cyrien attiraient le regard à côté des habits sombres de M. d'Arbelles et de Michel Lorin.
D'une pâleur de cire, Roy-Ghancel, qui la veille avait assisté aux obsèques d'Hottmann, représentait Les Quatre Saisons avec tout le conseil d'administralion.
A un rang de vide, dignes, se tenaient Prosper et sa femme, serviteurs fidèles à cheveux blancs, et leur nièce Rose qui pleurait et se mouchait.
On avait dû établir des barrières en prévision de raffluence, et il arrivait toujours du monde, se coulant aux bas côtés ou filtrant par l'allée du chœur, après avoir signé aux tables sur les feuilles volantes, dans le courant d'air des portes.
Des femmes trempaient leurs doigts aux bénitiers. 11 y avait là des gens entrés par curiosité, des miséreux, des couturières à l'aiïût de toilettes, des reporters vagues, un pubUc de spectacle gratuit que refoulaient les employés des pompes. Ils hochaient la tête entre eux, comme des contrôleurs devant une salle où l'on fait le maximum; malgré quelques accrocs, — la princesse Sophie, arrivée en retard avec sa dame d'honneur, avait failli ne pas trouver de place, — tout se passait au mieux.
S'il avait tenu à Alice et à Michel, souffrant de donner leur douleur en pâture aux indifférents, offensés dans leur pudeur filiale par l'apparat d'une cérémonie qu'ils eussent souhaitée intime et à l'écart, tout Paris n'eût pas été convoqué à l'enterrement. Mais Mme Brévier et Raymonde, Gilles en avaient jugé autrement.
Le désespoir comme la joie, la mort comme le mariage appartenaient de droit au verdict du monde dont ils faisaient partie, relevaient d'us sociaux sans appel dont la transgression eût constitué plus qu'une inconvenance, une maladresse dans les circonstances navrantes qui liaient la fin de l'ex-directeur, celle du co-directeur actuel des Quatre Saisons, au sort compromis de l'entreprise, aux rumeurs circulant autour de ces catastrophes simultanées. Les Brévier étaient trop en évidence, par leur nom et leur situation, pour se soustraire à l'appoint banal, mais précieux, d'hommages que la société apporterait à leur malheur.
L'enterrement fastueux d'Hottmann exigeait qu'on fit aussi bien et qu'on évitât toute comparaison, au moment où cette double mort s'identifiait dans le doute et le soupçon du public.
Voilà pourquoi, parmi cet amas de fleurs. Les Quatre Saisons étaient représentées par une couronne de deux mètres de haut, que quatre délégués portaient en se relayant. On reconnaissait une masse compacte d'hommes et de femmes à leur mise et à leur aspect : le personnel, encadré des
chefs de rayons et des inspecteurs; à part, les garçons à livrées vertes et le service ouvrier.
Dans l'assistance émergeaient quantité de figures connues qu'on se montrait avec la satisfaction évidente de les voir et de s'en faire voir, relations innombrables, habitués de l'hôtel du Parc Monceau et figurants d'un jour : Morande et son collègue des Postes lorgnant les joHes femmes, le marquis Tolo et le conseiller d'ambassade d'Allemagne, le secrétaire du président de la République, des sénateurs, des députés, des académiciens.
Une voix s'éleva, chaude et pathétique, celle d'un baryton de l'Opéra; Mascarnes l'accompagnait. Les femmes écoutaient pieusement; quelques-unes, dont la belle Mme Mérienne, élevèrent vers la tribune des orgues un regard profane. Mme de Gicé, jaune encore de son opération, exhibait à l'envie de ses voisines un manteau de zibeline de toute beauté, tandis que la vieille Mme Aguilano, renommée sous l'Empire, se penchait à l'oreille de la princesse Sophie, un peu sourde, à trois pas de laquelle, en serre-file, se tenait un grand laquais qui portait un livre d'heures.
La plupart des spectateurs exprimaient un ennui patient, quelques-uns une tristesse de commande, beaucoup chuchotaient.
Trac, Le Dave et Vapaille se trouvaient côte à côte et se communiquaient leurs impressions.
— Est-il vrai que Brévier se soit empoisonné aussi? demanda l'avocat. Ah! le bruit en court, vous savez!
Le Dave haussa les sourcils :
— Pourquoi l'aurait-il fait? Il n'avait rien à voir aux tripotages de l'autre. D'ailleurs La Vie, si dure à Hottmann, exalte la probité de notre pauvre ami. — Il ajouta, avec l'assurance d'un diagnostic erroné jusqu'au bout : — Brévier est mort d'un spasme de la glotte, pur accident.
— La Vie! ricana Trac. Pas étonnant qu'elle le couvre. Le Vigreux est l'amant de la blonde Raymonde.
— Votre montre avance, fit Le Dave choqué, non dans son amitié, mais dans sa fatuité de vieux beau éconduit, quelques mois auparavant, par la jeune femme, au cours d'une consultation un peu vive.
— Est-il encore l'amant de la mère? demanda Vapaille avec un laid sourire.
— Voyons, objecta Le Dave, sans paraître autrement scandalisé, tout le monde sait que Mme Brévier est honnête.
— Ne voyez-vous pas, fit Trac, gouailleur, que le docteur est boucle par le secret professionnel? S'il pouvait dire tout ce qu'il sait...
La lippe qu'allongea le praticien n'improuva m n'approuva.
— En attendant, reprit l'avocat, voilà une maison où nous ne dînerons plus : on y mangeait bien!...
— Vous y aurez votre couvert, dit Trac, la
liquidation sera embrouillée, les procès foisonneront, vous plaiderez.
— On les dit ruinés, répliqua froidement Vapaille; dans ce cas la discrétion est un devoir. C'est votre avis, docteur?
— Oui, oui! répliqua Le Dave distrait auquel on devait dix-huit mois d'honoraires.
En d'autres groupes, des réflexions semblables s'échangeaient, sur un ton d'indifférence ou de rosserie. Pourtant Brévier, généreux, avait obligé quantité de gens : raison de plus, ils payaient leur dette d'une médisance ou d'une vilenie.
C'était bien un enterrement de première classe, mais non au sens où l'entendait Mme Brévier qui, même au plus profond de sa douleur, trouvait une morne consolation à penser que des honneurs dignes de lui, dignes d'eux, étaient rendus au compagnon loyal d • sa vie, à cet homme de bien dont, sans s'en rendre compte, elle mesurait l'inappréciable prix à la vanité funèbre de ce grand spectacle, à la solennité d'obsèques qui rempliraient demain d'une énumération flatteuse les journaux. Et elle ne croyait pas, par la frivolité de cette conviction, d'aiUeurs très amère, trahir la mémoire de son mari, mais la servir au contraire.
La tante Eloi, qui avait la vue perçante, lui avait soufflé, — elle avait paru ne pas entendre :
— « La princesse est là. »
En ce moment son affliction profonde, et la préoccupation de ne s'afficher ni trop ni trop peu, la
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conscience d'être en représentation et de se conformer au rythme informulé, mais sensible pour tous les gens de tact, d'une attitude harmonieusement brisée, en ne lui permettant pas une minute d'oubli, en aiguisant la singulière faculté de dédoublement qu'on a dans ces moments affreux, l'empêchaient de s'abandonner à d'autres inquiétudes et de prévoir un lendemain dont on ne lui avait laissé que vaguement deviner les lamentables surprises.
Elle ne put s'empêcher de songer combien il était pénible d'avoir à conférer avec les couturières et les modistes en un pareil moment, et opta d'avance pour le deuil anglais, chaperon à la Marie Stuart, liséré de blanc, qui lui seyait mieux. Les larmes la reprirent. Elle perçut tout ce qu'elle perdait, se reprocha de n'avoir pas suffisamment apprécié, soutenu, rendu heureux, ce brave, cet excellent Pierre. Présent, elle ne le comptait pas assez; absent, elle constatait la place qu'il tenait au vide immense laissé par lui. Comme il avait été bon! Jamais une défaillance dans son inlassable dévouement, dans son labeur consacré à leur bienêtre!
Ces vérités, qu'elle commençait seulement à entrevoir, la déchiraient; le support de sa vie s'était écroulé : elle n'avait plus devant elle que la tristesse du veuvage, suivi du lent effroi du déclin.
Raymonde pleurait sans souci de rougir ses pau-
pières et d'enlaidir son visage; le meilleur d'elle se désolait en cette minute, tous ses bons instincts remontés d'un fonds de tendres souvenirs : son enfance, sa jeunesse comblées de gâteries par ce père unique au monde.
Qui la retiendrait aujourd'hui dans les sentiers glissants, qui la préserverait d'elle-même et de ses brusques vertiges, tentations, caprices, fringale deJ)onheur et de plaisir? C'est à cause de lui, pour ne '"pks le peiner, qu'elle était restée jusqu'à ce jour matériellement honnête; et ne la préservait-il pas aussi, en la tirant toujours d'embarras au miheu de leurs continuels manques d'argent?
Elle se jugeait : la richesse seule pouvait la maintenir dans une probité de convention; elle n'aurait jamais la vertu d'être pauvre. Et pauvre avec Gilles, descendre à la médiocrité stricte avec ce compagnon médiocre, non! Renoncer à ce luxe qui lui caressait la peau et l'âme, l'enveloppait toute de la tiédeur des bains parfumés, du frôlement exquis des linges les plus fins, de la chaude lumière des lustres avivant l'éclat de son teint, des regards où se lisaient le désir et l'admiration des hommes, la jalousie des femmes, se priver de ces joies de vanité dont les bouffées la berçaient d'une perpétuelle ivresse, jamais elle ne pourrait!
Sa peine s'en avivait, car bien qu'ignorante encore de l'étendue du désastre, elle l'imaginait assez grand pour modifier complètement leur existence; avec d'autant plus d'ardeur se rejetait-elle
à chérir, à rappeler, trop tard! de vœux impuissants ce père, inépuisable providence des siens.
Elle avait conscience d'expier, par ce malheur terrible; elle se courbait sous ce destin brutal, avec la honte de sa faiblesse et de sa légèreté, un repentir qu'elle eût voulu durable et qu'elle craignait sans lendemain; car la corruption délicieuse, elle le savait, habitait sa chair voluptueuse et lâche, son cœur assoiiïé de jouir.
Si elle eût aimé Gilles, encore! Les bonnes résolutions lui eussent paru plus faciles; mais comment faire revivre ce qui était mort, cette pâle et courte lune de miel si vite tournée en froid et bourrasques? Ce n'est pas seulement une incompatibilité d'humeur de tous les instants qui les énervait; c'est en toute manière de penser et de sentir qu'ils différaient : elle, libre et gaie, lui, maussade. Sans cesse elle le choquait d'une vivacité et se sentait douchée par sa morgue; elle était prodigue et il calculait, avare, son ostentation au bénéfice de plaisir ou d'orgueil.
Homme du monde et distingué, malgré son insupportable affectation, il ne se rendait pas assez ridicule pour qu'elle pût le plier sans révolte à un servage humilié; il prétendait trancher de l'égal et du maître, et c'étaient des scènes constantes. Joli garçon, il ne lui avait pas déplu autrefois, et elle ne pouvait plus le regarder sans rancune : la couleur de sa peau, ses mains froides, sa barbe si soignée lui inspiraient presque une répulsion.
Mariés, dire qu'ils étaient mariés!... Et si étrangers l'un à l'autre, séparés par un tel déficit d'amour, car elle ne lui savait aucun gré de l'aimer avec toute l'insistance qu'autorisait le pacte conjugal : bien qu'assez vénale, mais de pudeur fière, elle n'eût pu subir dans le mariage, ou en dehors, un être antipathique, lui apportât-il des millions.
Tel s'annonçait pourtant son sort, moins les millions, hélas!
Huit jours auparavant, elle envisageait la possibilité vague et éloignée d'un divorce; son père n'était-il pas là pour faire tête aux difficultés, la protéger, lui servir de garant devant le monde et lui assurer une existence agréable en attendant qu'elle pût se refaire un foyer? Le père disparu, il ne lui restait que la protection de son mari, et telle est l'infériorité sociale de la femme livrée à elle-même que cette protection, prise aujourd'hui en grippe et demain en haine, s'imposait à elle comme la seule sur laquelle elle dût compter; car elle repoussait, d'un reste d'honnêteté, de toutes ses forces une autre image, un nom, un visage pourtant chers, mais dont il lui semblait que le deuil maintenant et pour longtemps l'éloignait. Elle se voyait rapprochée de force de son mari, alors qu'elle eût le plus souhaité s'affranchir de sa tutelle.
Ce contraste poignant renouvelait sa douleur et son remords, un remords mêlé de regret : elle
avait été à la veille de l'irréparable, ce soir, — trois jours de cela, — où elle promettait à Marc ce rendez-vous fiévreusement arraché. Et depuis, quel autre irréparable, affreux, avait surgi, dans l'horreur de la mort et de ses misères, l'abomination de ce qui n'est plus et retourne au limon originel. Pauvre, pauvre papa!...
Pour lui, pour sa mémoire, elle tâcherait de ne point faillir, de rester droite : et dans ce vœu entraient une superstitieuse terreur féminine et l'espoir de désarmer vis-à-vis d'elle-même cette foudre qui venait de tomber. Sincère, elle suffoquait, des prières oubliées aux lèvres.
Alice ne se lamentait pas sur son propre compte. Son désespoir contenu l'étouffait. Que lui importait l'inconnu du lendemain, devant la souffrance atroce du présent? Elle n'avait qu'une pensée, qu'un cri : son père, ce doux ami, était là immobile dans cet étroit lit de planches, bouche close, yeux fermés : il ne lui sourirait plus de ce bon sourira fatigué, il ne la regarderait plus avec cette expression indécise qui exprimait tant de tendresse, et le mystère des choses qu'on est impuissant à dire, ou qu'on juge inutile d'énoncer. Ah! mensongo éternel de ceux qui s'aiment le mieux, pudeur vaine des silences, insouciance voulue des propos...
Pourquoi n'avait-elle pas osé plus souvent l'interroger, se confier à lui, tenter d'être l'amie dont, elle en était sûre, il avait besoin?
Comme elle maudissait son âme de silence et do
contrainte, son orgueilleuse timidité! Seule, elle aurait pu le comprendre, et une gêne inexplicable faite de respect, mais aussi de réserve jalouse, avait retenu si longtemps ses élans! Comment n'avait-elle su deviner la maladie qui le minait, les soucis qui le rongeaient? Elle pouvait au moins lui apporter le réconfort d'une tendresse vigilante, attentive, toujours présente. Qui sait s'il n'avait pas douté d'elle, et si ce cœur généreux, clairvoyant pourtant, ne l'avait pas taxée, elle aussi, d'indifférence et d'égoïsme.
Elle aurait voulu donner ses plus belles années pour racheter ses torts involontaires. Ses prunelles enfin dessillées plongeaient dans l'abominable évidence : c'est pour elles, pour leur luxe et leurs plaisirs à toutes trois qu'il était mort, surmené avant l'âge, de préoccupations et peut-être de chagrin; car il avait beau mener cette vie exténuante, il ne l'aimait pas; et tant de motifs secrets devaient l'affliger. Il restait si simple, si modeste; sa bonhomie n'était pas dupe des entraînements de sa carrière.
Que ne l'avait-elle compris? Il avait besoin de repos, et ce repos l'eût prolongé sans doute. Il était victime, lui innocent, lui le meilleur, de cette absurde conception, de ce bas idéal d'existence qu'elle sentait d'instinct fausse et malsaine et dont elle se jurait de ne plus accepter le joug.
Elle se reprochait, dans sa soif d'expiation, de ne point souffrir assez, et, s'accusant d'ingratitude,
elle vouait au cher disparu la révolte de ses pensées broyées sous la meule renaissante du fait accompli, tournant dans le cercle inflexible de l'odieuse réalilé :
« Mon père est mort et je vis. Ce qui reste de lui va disparaître; et je ne le verrai jamais, jamais plus! »
C'était la fin. Un signe de croix trempé d'eau bénite sur le cercueil, et ce dernier geste d'adieu se répétant de proche en proche. La famille alignée, le défilé commençait : inclinations profondes devant les formes voilées, presque méconnaissables des femmes, mains tendues, condoléances à voix basse adressées aux hommes.
Gilles conduisait le deuil avec une morne dignité, enregistrant au passage des présences notoires qu'il se rappellerait ensuite avec une satisfaction recueillie. Il se sentait investi d'une responsabihté toute neuve qu'il n'entendait partager avec personne, ni avec Roy-Chancel à qui il avait déjà rappelé le protocole, ni avec Michel Lorin dont il n'ignorait pas les droits filiaux.
Il s'était beaucoup démené depuis vingt-quatre heures, donnant les ordres à tout, comme si, aprè:î Brévier, il héritait du pouvoir domestique.
Il venait de sourire avec mesure à son directeur des consulats, quand il reconnut, dans la file indienne qui s'égrenait un par un, après les saluts d'usage, Le Vigreux se courbant très bas devant Raymonde. Une légère rougeur colora ses pom-
mettes pâles : en voilà un qu'il eût été bien aise d'abolir par une vigoureuse contraction mentale, ou de tuer d'un regard, comme fait le légendaire basilic.
La campagne de La Vie contre Ilottmann, ses révélations graduées, ses menaces ou ce chantage dont il n'avait pas la clef, l'emplissaient d'exaspération. De tout ce scandale, il rejaillissait quelque chose, malgré tout, sur Brévier et par conséquent sur lui, Gilles; mais ce qui le consternait était de voir Les Quatre Saisons compromises. Pourvu que son beau-père, qui ne racontait jamais ses placements, n'y eût point risqué une partie de ses fonds! Qu'Hottmann eût spéculé et perdu, que le krach menaçât, cela semblait malheureusement acquis; les visages soucieux des employés l'indiquaient de reste.
Ses griefs personnels contre Le Vigreux s'enflaient de ces rancœurs et de ces alarmes; et le personnage par surcroît eût voulu lui prendre sa femme! Il n'y avait donc pas de lois, pas de juges en France! « Bandit! Si je pouvais abattre ma paume sur ta figure! »
Justement Le Vigreux lui tendait la main, Gilles y mit la sienne d'un geste réflexe et machinal; rien ne lui fut désagréable comme ce contact, d'autant plus qu'il avait prêté sa main gauche et que, d'une ferme pression, Le Vigreux lui aplatissait les doigts contre l'alliance d'or.
Michel, en un cauchemar éveillé, regardait
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défiler les gens : lui aussi, mais avec un complet effacement, s'était fatigué aux veillées et aux démarches funèbres. En vain cherchait-il dans cette foule un visage d'amitié sûre, d'attachement fidèle.
Les meilleurs, les plus sympathiques étaient ceux d'honnêtes et vieux chefs de service des Quatre Saisons qui avaient lutté, aux côtés de Brévier, pour la prospérité de l'œuvre. La savoir menacée, alors qu'ils étaient las et au tournant final, aggravait leur mélancolie.
Mais dans cette foule disparate, où Tout-Paris pressait ses têtes de premières et de vernissages, quels étaient ceux qu'affligeait vraiment cette perte? Au moment de passer devant la famille, chaque visage se composait avec décence et gravité et, sitôt les salamalecs accomplis, chacun filait, dans la hâte d'un allégement. L'acteur Laroze eut un regard profond à la Hamlet, Trac un rictus navré, M. Leloup d'Ygré sembla confirmer un jugement sévère, Mme Mérienne lança ce beau regard de tendresse dont elle était si peu avare. Et il en défilait, il en défilait encore et toujours. Se pouvait-il que les Brévier connussent tant de monde? Ce flot allait dégrossir hors de l'église, il s'amincirait jusqu'au cimetière; après la dernière pelletée, il ne resterait plus personne. Symbole définitif! La mort et la ruine feraient le vide. Ce n'est pas seulement du disparu, c'est des survivants que la société parisienne, par avance, prenait congé.
La ruine... Seul encore, dans la famille, Michel la prévoyait, si complète. Le suicide accusateur d'Hottmann, les rumeurs courantes l'avaient mis sur la voie, jalonnée par la mort trop brusque de Brévier; si malade qu'il pût être et si inopinément que Michel eût dû lui asséner la nouvelle lugubre, cette émotion mortelle ne s'expUquait que par tout ce qui pouvait tenir d'intérêts vitaux à la personne d'Hottmann et disparaître avec lui.
Commis par Mme Brévier, dès qu'il avait fallu prendre les premières mesures, à un inventaire sommaire des papiers et de l'argent, Michel avait découvert, dans le vieux petit bureau du capharnaûm, un agenda de notes intimes où, à côté d'indications abrégées sur sa santé et ses affaires, Brévier avait inscrit des sorties considérables d'argent, versées à cette transparente désignation : Hot... ou H... Alarmé, Michel en avait cherché, trouvé la confirmation sur les souches du carnet de chèques : de rentrées, nulle trace.
Par contre, d'autres mentions d'emprunts considérables, non remboursés. Et à la date fatale, ces lignes significatives : « H... m'inquiète. Si je m'étais trompé? Non, ce serait trop affreux! » A ce moment, Gilles avait poussé la porte, et inquiet ou jaloux, demandait : — « Ce travail est-il si pressé? Nous le ferions ensemble. » Il ajoutait : — Est-ce qu'il n'y a pas un chèque de vingt mille francs à mon nom? Mon beau-père devait le signer le soir même... — Je n'ai rien vu. »
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Sous son air détaché, une déception vive s'était trahie.
Michel n'avait pas cru devoir lui communiquer sa certitude. Le secret de Brévier appartenait d'abord à celles qui le touchaient de plus près, et elles l'apprendraient toujours assez tôt.
Une seule chose restait pour lui inexplicable, l'exécution posthume d'Hottmann par Le Vigreux; il soupçonnait une vengeance tenace et un chantage tardif, en quoi il touchait juste, car Le Vigreux comptait que Roy-Chancel, pour défendre le crédit de l'établissement, gagner du temps et sauver l'entreprise, offrirait à La Vie une copieuse rançon, dont le bienfaisant effet serait de modifier du jour au lendemain l'opinion du journal.
Le bouc émissaire, Hottmann, enterré sous les gravats d'un ignomineux ghetto, Les Quatre Saisons trouveraient jusqu'à nouvel ordre dans La Vie un allié aux griffes rentrées, aux pattes de velours, un puissant garant de réhabilitation et de réclame. Seulement, il fallait que Roy-Chancel, anéanti, aphone, comprît la nécessité pressante de chanter haut et fort.
Michel, qui méprisait Le Vigreux en admirant sa force, se disait : « Encore un de ses sales trafics, bien sûr! Mais qu'il ne touche pas à Brévier, ou je lui casse la figure! »
Risque improbable, il en convenait. Le Vigreux ayant de bonnes raisons pour continuer à ménager Raymonde. Seulement hier elle était riche, puis-
santé, au moins par son père; demain elle allait se trouver pauvre et sans défense. Et Le Vigreux pour les faibles était sans pitié... Bah! on verrait bien!
Le cortège s'était formé, et derrière le char, aux côtés de Gilles qui se faisait un devoir d'essayer de le dépasser, Michel avançait, tête nue. Ce n'est pas tant cette ruine qui l'affligeait, que les affres ressenties par cet homme d'énergie, ce lutteur hissé au faîte après une vie d'efforts pour contempler, à ses pieds, le gouffre.
Il songeait, avec une gratitude infinie, aux bontés de Pierre, se revoyait enfant, affectueusement reçu dans la famille encore modeste, le milieu bourgeois et économe; on l'avait traité alors en fils adoptif. Que d'émotions, que de réconfortants souvenirs tenaient dans ces années pénibles à l'orphelin sauvage qu'il avait été, qu'il resterait toujours! Non, ce n'est pas cette ruine qui l'affligeait le plus : s'il plaignait ces pauvres femmes, c'était pour l'homme, et non pour la fortune qu'elles perdraient.
Cette fortune, il n'en avait jamais subi le prestige, il en avait détesté souvent l'influence néfaste; que de fois elle l'avait tourmenté pour l'avenir d'Alice, son développement intellectuel et moral; car il considérait, avec l'intransigeance d'un caractère entier, que le luxe à un certain degré d'intensité rompt le ressort des êtres, les ouate d'inertie et d'indifférence envers le prochain, bouche les pores de la pensée et de la conscience.
Les riches, il savait combien leur sensibilité, émoussée au dehors, s'exacerbe au dedans; il les voyait chaque jour esclaves de leurs relations et de leurs préjugés, déformés par une optique spéciale, en proie à des malaises que les pauvres ignorent : les uns, le sang alourdi d'épaisses digestions qu'ils expiaient pas des drogues et des régimes; d'autres, les nerfs surexcités par leur agitation factice; presque tous payant leur existence anormale. Beaucoup souffraient de l'inassouvi du désir ou de la satiété pire; pas un ne s'avouait heureux.
La fortune, il ne l'eût souhaitée ni à ceux qui l'aimaient, ni à lui, fût-ce pour faire le bien, tant les charges, tant la responsabilité lui en semblaient pesantes. Il ne concevait l'argent que comme une source féconde de dévouement et de solidarité, ne reconnaissait aux riches que le droit de l'être pour autrui en vivant presque pauvres. Bien exceptionnels ceux-là! Il en connaissait pourtant, et n'eût pas voulu changer sa vie contre la leur, tant ils souffraient de leur impuissance à soulager l'universelle misère, pour laquelle tous leurs miUions ne comptaient guère plus qu'une goutte d'eau dans la mer.
La ruine des Brévier, non, ce n'est pas cela dont Michel s'émouvait le plus.
Et si même il osait aller au bout de sa pensée, fouillant ces replis obscurs où se dissimule ce que nous avouons malaisément à nous-mêmes, il reconnaissait que, dès qu'il songeait à un être rare et
unique, un être inséparable de son âme, cette ruine ne lui apparaissait pas le pire malheur.
Alice, sur le piédestal que lui faisait la situation des siens, demeurait inaccessible à son orgueil; amèrement, il s'interdisait de la convoiter, trouvant trop lourd le poids de sa dot et reculant devant l'ombre d'un soupçon de cupidité, car il avait cet instinct ombrageux et possessif du mâle qui veut nourrir, abriter sa compagne, qui la prend comme nue pour être sûr qu'il n'obéit à aucun calcul d'ambition ou d'intérêt. Il voulait être pour une épouse la force tutélaire d'où vient tout, un dieu familier, courageux et tendre, qui ne réclame ni servitude ni reconnaissance, et se trouve assez payé d'aimer et d'être aimé.
Alice appauvrie, dépouillée de cet encombrant bagage de l'argent, n'était plus interdite à ses rêves et à ses espoirs; un mur s'affaissait par delà lequel il la voyait debout se détacher sur un horizon large, un ciel libre.
Mais il ne pouvait s'abandonner à une demi-joie, même incertaine, car il se désolait trop, le cœur chaviré, à suivre ainsi, dans les rues mornes, la dépouille glacée de son bienfaiteur, son second père. Et puis, il n'était pas convaincu que la qualité de ses sentiments fût assez pure : devant un pareil deuil, comment penser à autre chose? N'était-ce pas sécheresse, ingratitude?
Cette ruine, qu'il dédaignait, était pourtant un sinistre dont il ne pouvait méconnaître la gravité :
Alice ne se trouvait pas seule en cause, ni à souffrir, et comment pourrait-il trouver un motif de consolation dans un événement qui n'apportait à la jeune fille que peine et humiliation? Si fière fût-elle, et tellement qu'elle pût valoir, tomber de si haut méritait qu'on la plaignît; aurait-il l'égoïsme de souhaiter édifier son bonheur, à lui, sur son malheur à elle? Car enfin, si Brévier vivait encore et s'il n'avait pas hasardé imprudemment tout ce qu'il possédait, Michel serait encore le prétendant sombre et jaloux, reconduit volontaire de l'autre soir, celui qu'un regard échangé entre Alice et Boyséon torturait.
Au fait, où était-il, Boyséon? Dans la foule évidemment. Il accompagnait tout à l'heure sa mère, au défilé. — Défilé :un verbe qui se conjugue pronominalement et auquel Boyséon peut-être... Mais non! s'il aimait Alice! Pourquoi le supposer incapable de ce que lui, Michel, ferait avec bonheur? Pourquoi lui prêter une pleutrerie?
Et cependant, rien qu'à la possibilité de cette défection, il éprouvait un frisson bizarre, une sensation delégèreté...Sicet autre obstacle allait disparaître?
En vain s'absorbait-il dans le douloureux sentiment de cette minute, une vague lumière tremblotait au bout de ces ténèbres, bien faible et palpitante au vent froid : c'était la petite flamme insaisissable de la vie qui renaît du fond de la mort, plus puissante que les larmes, les deuils, les désastres, la vie qui veut vivre, et de son étincelle fait vivre.
Huit jours après, la famille se tenait dans la bibliothèque où Gilles s'était installé, depuis l'enterrement. Fiévreux, il y compulsait tout le jour les papiers d'aiïaires, s'y enfermait en compagnie de Mme Brévier avec le notaire, M« Labric, et l'avoué, M^ Aurandon.
Ces deux messieurs, le premier gros et court, le second sec et long, tous deux graves comme des augures qui évitent de se regarder, s'étaient retirés quelques instants auparavant, leur serviette de maroquin sous le bras, reconduits par un Prospcr distrait et méfiant, dont les oreilles se collaient aux portes et les yeux aux serrures plus qu'il n'est admis pour les parfaits domestiques.
Raymonde et Alice, entrées silencieusement, s'ûtaient assises aux côtés de Mme Brévier et de Gilles, dont les visages pâles portaient une expression concentrée d'anxiété. Tous savaient : ce n'était pas assez d'une perte semblable, la ruine s'y ajoutait.
Mme Brévier en était atterrée. Soit que leur jeunesse offrît plus de résistance et trouvât dans l'avenir moins de raisons de désespérer, ses filles
avaient appris cette calamité, Raymonde avec une recrudescence de larmes suivies d'un air de résolution, Alice avec une sorte d'indifférence fataliste. Elles acceptaient le fait accompli, dont peut-être elles ne saisissaient pas toutes les cruelles conséquences :1a vie jusque-là leur ayant été facile et sans que leur volonté intervînt, autrement que pour des souhaits vite réalisés. Mais Mme Brévier, devant l'horreur de ce mot : ruinée, et tout ce qu'il représentait pour elle d'affreux, ne pouvait se résigner à y croire.
Gilles, prêt à parler, se tenait campé devant la cheminée, une main dans son gilet; peut-être était-ce lui qui souffrait le plus, parce qu'il y voyait le mieux clair et que l'anéantissement de sa propre fortune lui était un coup plein d'amertume, un impérieux grief que jusqu'à présent sa correction ne lui permettait pas d'exhaler trop haut; il n'en était que plus ravagé intérieurement, l'estomac si aigri qu'il ne vivait que de lait et de purées.
Il considérait les trois femmes avec une supériorité de gentleman martyr. Qui lui eût dit qu'au lieu d'être aidé et soutenu comme il l'était auparavant, il allait se trouver chef de famille, en des conditions aussi peu flatteuses pour son orgueil que redoutables pour sa responsabilité?...
Il déclara d'une voix mesurée, mais ferme, et dont le timbre un peu perçant impressionna désagréablement sa femme, sa belle-mère et AHce
VANITE m
même, qui vivait avec lui dans une calme et superficielle entente :
— Labric et Aurandon, avec qui nous venons d'examiner la situation sous toutes ses faces, ne nous permettent aucun espoir. Il faut, je l'estime, se résoudre aux sacrifices immédiats que le simple bon sens me forçait à prévoir dès le premier moment.
Il prit un temps, sur cette phrase diplomatique et cadencée. Mme Brévier, abaissant le mouchoir de dentelle dont elle se tamponnait les yeux, ne put se tenir de lui jeter un regard dur, comme si c'était pour le plaisir de les faire souffrir qu'il proposait des moyens extrêmes.
— Quels sacrifices? demanda Raymonde d'un ton légèrement agressif, car elles se sentaient d'instinct groupées, femmes et opprimées, contre l'homme qui professait la froide et tranchante nécessité, détestable à leurs illusions vivaces et à leur dédain de la réalité.
— Il faut vendre tout : d'abord votre propriété de campagne, Rosenoire, avec la ferme, puisque Labric propose un acquéreur sûr. Les hypothèques purgées, — son ton solennel amena l'ombre d'un sourire moqueur aux lèvres de sa femme, — à peine reslera-t-il trente ou quarante mille francs.
Mme Brévier se récria :
— Mais l'offre de Labric est dérisoire : Rosenoire est revenu à plus de trois cent mille francs avec tous les embellissements; le domaine — songez
^^i VANITÉ
à la proximité de Melun — se vendra toujours!
— Les frais courent, les réparations sont lourdes; vous serez forcées d'en venir là : vendez!
Une tristesse courageuse s'affirma dans l'approbation d'Alice : elle aimait pourtant les beaux étés dorés de Rosenoire, les hautes charmilles à flanc de coteau, les eaux jaillissant de partout, — une folie coûteuse de son père, — ce grand coin de la forêt venant mourir en futaies centenaires audessus de la Seine, en face les champs jaunes de la plaine. Que d'heures elle avait passées à se promener dans le parc, que de lectures et de rêveries solitaires; comme il était bon d'oublier pendant deux mois trop courts Paris et sa fièvre!
Gilles reprit :
— Ensuite, il faudra résilier le bail de l'hôtel, vendre tout le mobilier de valeur.
— Ça, jamais! exclama Mme Brévier. Mais y pensez-vous? Le cadre de notre vie... ces objets, ces collections rares.... ce serait une profanation : mon pauvre Pierre a vécu au milieu de tout cela, et nous le vendrions!
— Il le faut, répéta Gilles fort de sa certitude, il m'en coûte de vous le répéter. N'oubfiez pas que les emprunts de votre mari remboursés, il vous restera à peine de quoi vivre pauvrement, vous et Alice.
Cefie-ci eut un indéfinissable regard et releva la tête, Mme Brévier baissa le front avec une rougeur de honte. Raymonde toisait Gilles d'un air d'intérêt curieux.
— Mais enfin, nous avions une fortune! s'écria douloureusement Mme Brévier, c'est plus de six cent mille francs qu'Hottmann nous a volés.
— Sept cent cinquante-cinq mille, si vous permettez, rectifia Gilles, tenant compte de son patrimoine personnel à l'eau.
— Cet argent est à nous, on nous le rendra!
— Qui? demanda-t-il sceptique. La justice ne peut rien contre les mo... contre ceux qui ne sont plus.
— Il reste une femme.
— Mme Hottmann est ruinée.
— Il y a Les Quatre Saisons.
— Quel recours voulez-vous exercer, à quel titre? La maison ne peut répondre des détournements personnels et des spéculations de son directeur, elle a assez à faire pour ne pas couler. Roy- Chancel a dû donner sa démission. Vous savez, — fit-il avec un sourire méchant, — que sa femme, notre amie Louise, — on n'est pas brune et belle pour rien, — a été trouver Le Vigreux dans l'espoir de servir de victime expiatoire et d'arrêter les attaques du journal! Un trait biblique!
Il s'arrêta, gêné par la présence d'Alice. Raymonde ne broncha pas, une brève jalousie vite réprimée au cœur. On calomniait Marc. Louise avait beau avoir des yeux luisants comme des tisons et de souples hanches de gitane, il avait trop d'orgueil pour conclure de pareils pactes. D'ailleurs, il n'aimait pas les brunes, il le lui avait
dit. Et la preuve qu'il l'avait dédaignée, c'est que La Vie continuait ses articles. Elle n'avait pu recevoir Marc qu'une seule fois encore, en visite officielle et brève, interrompue par Gilles. N'importe, elle ne doutait pas de lui : il lui écrivait.
Mme Brévier répliqua, altière comme aux jours de sa puissance, et toujours belle dans ce deuil qui l'amincissait :
— Je ne veux pas vendre.
— Vous n'êtes pas seule à décider, fit-il observer avec une politesse nerveuse, Labric ne vous a donc pas convaincue qu'il le faut?
— Labric! Labric! Tous ces hommes d'affaires cherchent leur intérêt.
— Moi, je ne pense qu'au vôtre, je vous assure, déclara-t-il avec une ironie contrainte. Ce désastre, souffrez que je vous le rappelle, m'atteint comme vous et doublement, puisqu'il lèse ma femme autant que moi. Et cependant c'est de vos affaires, non des miennes, que je m'occupe en ce moment.
— Maman, insinua Alice conciliante.
— Mais, Gilles, vous n'êtes pas la loi et les prophètes! J'ai besoin de réfléchir, de consulter...
— Qui vous conseillera d'une manière plus désintéressée que moi? objecta-t-il froissé. Je ne reconnais certains titres d'intimité qu'à Michel, qui est presque de la famille. Interrogez-le, et s'il ne partage pas mon avis...
— Gilles a raison, ma mère, fit Alice; Michel ne penserait pas autrement.
— Je ne veux pas vendre!
— Et avec quoi vivrez-vous?
— Gomment, avec quoi?
— Oui, reprit Gilles, détachant les syllabes a-vec-quoi?
Il traversa la pièce, aPa au grand bureau Régence où, parmi les liasses, s'amoncelaient sous un presse-papier, d'un côté les factures impayées, — elles affluaient déjà, — de l'autre les lettres et télégrammes de condoléances :
— La succession a pour près de trois cent mille francs d'emprunts à rembourser et une soixantaine de mille francs d'arriéré, — il jonglait, avec une aisance rageuse, de ces chiffres comme s'il les eût possédés, au lieu de les devoir; — les notes qui vous seront encore présentées, les échéances à courir, je n'en parle même pas. Le courant, doisje vous le répéter, n'a été assuré ici que grâce à vingt mille francs pris chez M® Labric, — son regard alla au coffre-fort, forteresse d'acier sombre encastrée dans le mur : — vous savez que la caisse était presque vide.
Il eut un hochement de tête désabusé, ces vingt mille francs que le notaire avait encore en dépôt, c'étaient ceux que Brévier lui destinait; mais qu'était cette déception à côté de ce qu'il perdait? Raymonde et lui, dépouillés comme dans un bois, réduits à ses appointements, autant dire à la misère propre.
— Admettons, fit Mme Brévier irritée, admet-
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tons! Rosenoire est vendu, le mobilier de l'hôtel est vendu, la liquidation est faite, où voulez-vous en venir?
— A vous faire envisager l'avenir, dit Gilles, et la rigoureuse transformation de vie qu'il comporte. Y avez-vous songé?
— Non, pas encore... Ce n'est pas dans un chagrin pareil...
— Il ne m'en coûte pas moins, croyez-le, de mêler à votre douleur à toutes trois, à la mienne, car j'aimais avec un tendre respect votre père, — il s'adressait à Alice, qui le comprenait au moins, — de mêler, dis-je, des préoccupations d'un ordre matériel beaucoup moins élevées. Mais nous ne sommes pas maîtres de l'instant : nous expions la générosité, la confiance de mon beau-père; remarquez que je ne récrimine pas, je constate. Que nous le voulions ou non, un sort nous est fait : nous devons le regarder en face courageusement, s'il se peut. Quelle vie comptez- vous mener? demanda-t-il à Mme Brévier.
— Mais... Comment voulez-vous que de but en blanc?.
— L'existence à Paris vous sera impossible et du reste trop pénible. Quand on a été comme vous (secrète épigramme) à la tête du mouvement parisien, on ne déchoit pas. Ce n'est pas dans un cinquième, — il regarda aussi Raymonde, — que vous donnerez des soirées. On ne passe pas impunément, sous les yeux du monde, de l'extrême opulence à
la plus stricte médiocrité. Je ne vois pour vous qu'un parti : disparaître. Ou vous retirer en province, pour vivre des rentes que vous laissera votre part d'héritage, ou bien...
— Gilles! mais vous êtes fou! Vous m'offensez! Vous prétendez qu'à mon âge, qu'à l'âge d'Alice, nous allions nous enfouir au village, filer la quenouille, garder les vaches... Si vous n'avez que des conseils aussi saugrenus à m'offrir...
— Je ne sais, fit M. d'Arbelles sèchement, s'ils sont saugrenus, mais dictés par l'urgence, j'en réponds. Si vous n'envisagez pas de sangfroid, — ce que je comprends, fit-il avec un effort de galanterie, — une retraite prématurée hors Paris, il vous reste la retraite à l'étranger. Je ne crois pas trop préjuger du cœur de Raymonde en supposant qu'elle ratifie d'avance la seconde proposition que je vous soumets : accompagnez-nous avec Alice dans le poste que je sollicite. Ma maison sera la vôtre, et no3 ressources unies...
— Où cela? dit Mme Brévier, en Chine?
— Ou en Australie, ou en Orient, là ou la vie sera le moins chère et le traitement le plus élevé.
Mme Brévier le regarda avec un effarement. La voyait-on s'expatrier au bout du monde, à des milliers de Ueues du Bois, de la rue de la Paix, de ses relations, de tout ce qui était sa raison d'être?
Elle ne s'avisa point de ce que cette offre venant d'un gendre, et d'un gendre qui ne l'aimait pas avec excès, avait de méritoire après tout. Non,
elle ne se voyait pas en reine mère déchue, promenant des peignoirs blancs sous des ombrelles de papier, aérée de pankas sous des plafonds habités de lézards et de cancrelas. Détestant la nature, un coucher de soleil provincial ou exotique n'avait pour elle aucun charme. Elle ne voyait là-bas ni elle, ni ses filles. Il lui semblait qu'on lui proposât une déchéance avihssante. Non, elle voulait respirer, jouir encore de la satisfaction de compter pour les autres, dans un brouhaha de sympathies flatteuses. Elle n'avait pas renoncé à briller. Elle voulait vivre!... Comment? elle n'en savait rien.
Raymonde gardait un silence désintéressé; Alice dit, avec une émotion voilée :
— Votre pensée me touche et je vous en remercie. Mais votre existence sera difficile et je ne veux pas l'encombrer
Mme Brévier se retourna vers elle, surprise de l'entendre émettre si nettement un avis; elle regarda Gilles ensuite; à la gratitude forcée de son regard se mêlaient d'étranges rancœurs : il voulait donc les sacrifier toutes trois en des climats malsains? Elle, passe encore. Mais ses filles... Est-ce à Tombouctou qu'il marierait Alice ?
L'idée lui vint, obscure et bien maternelle, du beau mariage qui sauverait sa fille, les sauverait toutes deux. Et une autre idée, plus obscure encore, évoqua Raymonde libre, — par quel artifice? — refaisant sa vie, une vie riche : mirages de
son imagination aux abois, de son cerveau surmené de fatigue et d'émotion; ils fulgurèrent à l'éblouir, puis vacillèrent et s'évanouirent.
— Votre silence, dit Gilles, est une réponse. Et sans doute ce parti ne vous sourit pas plus que l'autre?
— Je vous avoue... Je suis touchée d'ailleurs... Mais j'ai peine à comprendre des résolutions aussi...
— A votre aise.
Et M. d'Arbelles, se maîtrisant, tapota de l'ongle l'amas des notes et des factures.
Prosper heurtait discrètement. D'une voix basse, appropriée, de même qu'il marchait sur la pointe des pieds comme dans un appartement de malade, il prévint Madame que la générale de Boyséon demandait à la voir, et il annonça à Mademoiselle la visite de miss Smolett.
— J'y vais, dit Mme Brévier, tandis qu'Alice se dirigeait vers sa chambre où l'attendait son amie. Mme Brévier rajusta dans la glace sa coiffure, et passant un petit mouchoir à houppette sur sa figure, y mit une fleur de poudre de riz : sur quoi, elle, Gilles et Raymonde se regardèrent dans la même pensée : le mariage d'Alice
Gilles, congestionné, avide de prendre l'air, — mauvaise hygiène, ces scènes de famille! — prenait son chapeau.
— Restez, mon ami, dit Raymonde, j'ai à vous parler.
Il y eut un assez long silence. C'était la première fois que Gilles et sa femme trouvaient une occasion de s'entretenir : leurs préoccupations et leurs arrière-pensées accumulées rendaient difficile une explication qu'ils souhaitaient en la craignant,
Raymonde s'était blottie contre les coussins du divan, à son aise et dans une pose dont le naturel soulignait les courbes de son corps. Elle tenait enlacés ses doigts très blancs, constellés de bagues. Et son pied, chaussé d'un petit souher à boucles de strass ancien, frétillait, montrant un peu du bas de soie noire à jour.
Le deuil allait merveilleusement à son teint; la douleur avait affiné ses traits. Gilles fut frappé de l'éclat de ses yeux; et comme, malgré ses griefs, il n'était pas insensible à la beauté de sa femme, il vint s'asseoir sur une causeuse auprès d'elle, avec une déférence maussade, prêt à la trêve pour peu qu'elle fît les avances.
Elle le regarda : se pouvait-il que cet homme dont elle remarquait le nez comme si elle l'apercevait pour la première fois, un nez droit et charnu,
piqué d'une tanne, se pouvait-il que cet homme fût son mari, le compagnon de son cœur et de sa pensée, le maître de qui elle dépendait, celui qui avait sur elle les droits les plus intimes, ce monsieur, oui, ce monsieur qu'elle avait l'impression de si mal connaître et de si peu aimer? Son mari!... Etait-ce bizarre!
Et lui se sentait, à la suite des mauvais jours qui les avaient séparés, repris de trouble, car, en son assurance masculine, il ne doutait pas qu'elle ne fût sa femme, son bien, sa chose, et il eût souhaité qu'il lui vînt d'elle un peu de réconfort, un rien d'affectueux, à ce moment où il avait besoin de consolation et de tendresse.
Il eût tant voulu ne plus être jaloux, oublier le passé, savourer à nouveau une lune de miel possible. Il la contemplait et sentait qu'il ne la pénétrerait jamais : le mystère de la femme, ses complexes détours, ses ruses discrètes et tout ce qu'il percevait en elle de différent, d'inconnu, l'inquiétait, l'irritait. Pourtant, il l'aimait, ou du moins il la désirait encore.
Raymonde dit enfin :
— Est-ce sérieusement que vous avez proposé à maman et ma sœur de vous accompagner en Chine ou aillleurs?
— Dois-je comprendre que leur compagnie vous déplairait? Il me semblait pourtant qu'elle dût vous être plus agréable qu'à moi.
Au vrai, la présence de Mme Brévier l'eût dé-
soie, influence dangereuse, rapports épineux; il s'était acquitté d'un devoir ingrat avec l'espoir du refus qui le soulageait.
— Alors, fit Raymonde, vous avez l'intention arrêtée de quitter la France?
— Mon Dieu, oui!
— Et de m'emmener?
Il eut un sourire aigre :
— Et de vous emmener, certainement.
— Où comptez-vous aller?
— Je vous l'ai dit : fort loin. Le monde est petit, et on rencontrera toujours assez de gens désagréables à voir après le malheur qui nous arrive... Faisons-nous oublier, nous en oublierons mieux nous-mêmes toui ce que le séjour de Paris nous rappellerait de pénible.
— Et où est la nécessité de quitter Paris? Gilles fronça le sourcil, il croyait avoir donné
ses raisons. Ce n'est fichtre pas uniquement par amour de l'étranger qu'il s'expatriait! Autre chose d'être un consul appauvri et accablé de charges, ou un homme du monde riche qui daigne remplir une fonction honorifique, dont il laisse la peine et le travail à son chancelier et aux commis. Ce n'était déjà pas si gai pour lui d'avoir à gagner son pain comme tout le monde; il répondit :
— Ici, nous n'avons pas de quoi vivre, vous le savez mieux que moi.
— Ne pouvez-vous faire autre chose?
— Je vous demande bien quoi?
Elle se rendit compte qu'en effet... La politique? Mince aléa. Sans aptitudes, sans qualités, médiocre, on ne pouvait tout de même pas le bombarder ministre ou directeur des beaux-arts, dans une république contre laquelle il déblatérait. Gilles reprit :
— Paris coûte cher, nous sommes ruinés. Elle reprit posément :
— C'est entendu. J'y ai beaucoup pensé, et il se peut que vous ayez raison; votre offre de tout à l'heure vous honore, mais moi je ne me sens aucun goût pour m'exiler; il m'est impossible de vous suivre.
Il décida, réflexion faite, une ombre sur le visage :
— Et cependant vous m'accompagnerez, Raymonde.
— Si vous tenez à vous éloigner, rien ne vou3 empêche de partir seul?
Il eut un cri de jalousie et de révolte :
— Moi! plaisantez-vous. Vous laisser... Etesvous ma femme ou non? Votre devoir est de me suivre, c'est l'évidence, la raison... et la Loi!
Elle avait une expression grave qu'il ne lui connaissait pas; et sans modifier sa pose, les doigts joints et le pied agile frétillant toujours au bout de la jupe :
— Je crois, Gilles, que cependant nous allons être forcés de nous séparer.
Il devint blême, autant de saisissement que de colère; jamais elle ne lui avait parlé ainsi.
— Comment l'entendez-vous?
— Vous vous en allez, je reste : concluez.
— Voudrez-vous me dire pourquoi il ne vous plaît pas de faire ce que toute autre femme, à votre place?... Notre vie se trouve changée du tout au tout. J'accepte les devoirs d'une nécessité pareille. Vous prétendez vous y soustraire; la raison, s'il vous plaît?
Elle le regarda dans les yeux, et doucement, avec un peu de pitié :
— Voyez-vous, mon ami, il y a maldonne. Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. Ni nos caractères, ni nos goûts ne s'entendent; ils s'accordent de moins en moins. Nous sommes assez jeunes pour ne pas nous obstiner dans une impasse. L'idée ne vous est-elle jamais venue que vous pourriez reprendre votre liberté et me rendre la mienne?
Il se leva, fit deux tours dans la pièce, les mains derrière le dos, nouées à se faire craquer les jointures; il déclara rudement :
— Non, cette idée ne m'est jamais venue. Elle hasarda :
• — Pensez-y, une séparation à l'amiable... provisoire, tout au moins?
— C'est tout vu, vous ne resterez pas à Pai'is seule ou avec votre mère : cet air était déjà malsain pour vous. J'ai mission de votre avenir, de vous-même; vous me suivrez.
Elle secoua la tête :
— Non, Gilles, je vois que ma résolution vous peine... Dites que je n'ai pas de cœur, invoquez les grands principes... mais mon parti est pris...
— Vous ne m'aimez pas, cria-t-il, et vous en aimez un autre.
— Je ne sais pas si j'en aime un autre, — elle s'empourpra, — mais vous venez de constater une grande vérité; elle me coûte à prononcer; c'est vrai, je ne vous aime pas assez pour faire un sacrifice inutile.
Gilles ricana :
— Autrement dit, maintenant que je suis pauvre, et appauvri par vous, c'est-à-dire par votre père, vous m'abandonnea! C'est généreux, c'est beau! Je me résignais à perdre ma fortune, mais vous, Raymonde, vous, non!
Elle se souleva pour se rapprocher de lui, avec un peu d'émotion :
— Qui vous dit, si vous étiez resté riche, que je ne vous aurais pas parlé de même? J'y étais résolue. Un peu plus tôt, un peu plus tard, allez... Ma franchise ne résulte pas des événements; ils l'ont hâtée, tout au plus.
Gilles montra un visage décomposé :
— Soyez donc franche, vous pensez non à une séparation provisoire, mais définitive... Mon estampille ne vaut plus rien, vous en prendriez une autre, bien dorée. Pour cela, il faut que vous soyez veuve ou divorcée; or, j'espère vivre vieux, et je ne divorcerai jamais. Une séparation, je ne l'ad-
mets pas davantage! Vous resterez ma femmr! Tenez-vous-lc pour dit!
Raymonde répliqua :
— Nous serons donc comme beaucoup de ménages, unis sous le nom du mari et tirant chacun de leur côté, puisque nous ne pouvons vivre côte à côte.
Il se planta devant elle avec une envie folle de lui broyer les poignets et de la traîner par les cheveux; le calme qu'elle gardait, elle d'ordinaire si vive, l'exaspérait. Il eut des larmes dans la voix :
— Oui, Raymonde, tu es une mauvaise femme, tu ne penses qu'aux autres, jamais à moi; tu es pourrie de luxe, de vanité : briller, plaire, il n'y a que cela qui compte pour toi! Tu es pire encore que je ne le supposais; mais je veille sur toi, je t'ai, je te garde; et ne t'avise pas de prendre un amant, Le Vigreux ou un autre, car je te tuerai, — il brandit le poing, — et lui aussi!
Elle eut un triste petit rire, qui souleva sa gorge ronde :
— Ne soyez pas mélo et ambigu, Gilles, ça ne vous va pas. Pour tuer sa femme, il faut être une brute ou un mari passionné : vous n'êtes ni l'un ni l'autre. C'est vrai, je manque de courage, je ne puis affronter une vie étroite. Mais vous qui m'accablez, ne preniez-vous pas votre part de notre existence, n'en acceptiez-vous pas les avantages et les plaisirs? Vous êtes mal venu à me les
reprocher. Vaniteux, vous l'êtes autant que moi!... Que voulez-vous? Je suis jeune, je ne suis pas laide, je n'ai qu'une vie; à vingt-six ans, une femme ne s'enterre pas.
— Pourquoi m'as-tu épousé? dit Gilles; — et lâchement il eût voulu la prendre dans ses bras; il connaissait la souffrance du désir humilié, refoulé : car enfin, elle était à lui, après tout! Elle répliqua :
— Et vous, pourquoi donc m'avez-vous épousée? Nous nous connaissions si peu, nous avons voulu unir nos situations; votre nom, ma fortune; il y a eu faillite, nous n'y pouvons rien; liquidons!
Il se pencha vers elle :
— Mais je t'ai aimée, moi!
— Oh! croyez-vous? fit-elle, se redressant choquée par ce tutoiement et par ce geste.
— Et toi aussi, ou tes baisers m'ont menti, tes lèvres, tes bras...
Une honte indignée la secoua; elle lui voyait l'insistance d'un regard, d'un sourire dont la familiarité intime la blessait comme un outrage : pourquoi lui rappelait-il le servage de la femme, esclave non seulement de l'homme, mais d'elle-même, de son esprit changeant, de sa chair faible, de ses sens... Lui avait-elle donc jamais appartenu?... Elle eût certes juré que non.
Elle regarda le nez charnu, piqué d'une tanne, la barbe si soignée, et, bien femme et sincère dans son oubli du passé, dégageant ses mains qu'il
tenait serrées dans ses mains froides, elle se leva :
— Finissons-en!
Gilles eut un mouvement brusque, puis s'emparant de son chapeau et se ménageant une sortie :
— Vous réfléchirez, Raymonde. Mon dernier mot est dit.
Mme de Boyséon portait une robe de velours mauve sombre, bien de circonstance. La tête au vent, les yeux brillants, elle se leva pour embrasser Mme Brévier, se contenta de lui serrer, de lui tapoter chaleureusement les mains ;
— Ah! ma chère amie, je n'ai pas osé venir plus tôt troubler votre douleur, mais nous avons été, mon fils et moi, soyez-en sûre, tellement de cœur avec vos tourments! Comment allez-vous, pas trop abattue? Et vos filles? Quel malheur terrible! Ce pauvre M. Brévier... Je me revois à table à côté de lui, pendant le dîner; il ne paraissait pas si souffrant. Que la vie est donc peu de chose! Vous avez reçu ma lettre, n'est-ce pas, vous disant toute ma sympathie, mon ami tic?
Elle jeta un regard à la dérobée sur la glace en face d'elle, s'assura que son chapeau éî ait d'aplomb, et du canapé où elle était assise, attirant plus près d'elle Mme Brévier dont elle reprii les mains :
— Quelle tristesse de songer qu'une douleur n'arrive jamais seule... Notre beau rêve détruit; heureusement que le cœur de ces deux enfants
n'était pas encore pris : notre tâche en est moins pjnible, n'est-co pas chère amie?
Elle ne dit pas que pendant ces huit jours elle avait espéré un mot de Mme Brévier, lui annonçant ]a catastrophe financière, et allant ello-même, par fierté, au-devant d'une rupture.
Le silence gardé la mettait en demeure de retirer elle-même les paroles engagées, de mettre fin à tout espoir inconsidéré. Pas une seconde d'hésitation : un mariage à ses yeux n'était qu'une bonne affaire : son fils eût épousé Alice richo avec une extrême politesse; pauvre, elle ne méritait plus qu'un total oubli. Sa déception maternelle s'était accrue du tort que ce ratage ferait à son Maurice : on parlait déjà de ce projet d'union, et bien que tout le monde dût les comprendre et les approuver d'agir ainsi, quel ennui, quel temps perdu, un nouveau parti à courir!
Vraiment, ces Brévier étaient inouïs, et dire que le krach eût pu se produire une fois les jeunes gens bouclés, unis pour la vie! Un frisson lui courut. Non, on n'avait pas idée de ça!... Mais du calme; elle s'était juré d'aller en douceur.
Le silence altier de Mme Brévier la gênant, elle reprit •
— Maurice a beaucoup de peine, naturellement; votre charmante fille lui plaisait beaucoup. A moi aussi Pourquoi faut-il que les nécessités sociales, la triste raison s'interposent entre le Hbre choix des sympathies?
Elle étouffa un soupir, feignit d'essuyer ses yeux. Un malaise croissait dans le silence où l'on entendait osciller le balancier de la pendule de Boule.
Droite, recevant en plein le coup qu'elle avait prévu, Mme Brévier souffrit une effroyable humiliation. Elle qui avait tant joui par l'orgueil! Elle ne songea point qu'à la place de la générale elle en eût fait autant, elle ne vit que l'affront qui l'atteignait : le monde, en qui elle avait mis tout son triomphe, se retournant contre elle, dès qu'elle était vaincue.
Ce glas de défaite et d'abandon entra dans ses oreilles comme l'eau bourdonnante à celles des noyés. EUe se raidit, et se haussant à une expression de dédain, elle répondit, non sans aisance :
— Si je vous entends bien, M. de Boyséon ne trouve plus dans ce mariage, que vous aviez été la première à désirer, des garanties suffisantes pour ses dettes et son lourd passif... Vous avez devancé, chère madame, la démarche que mon chagrin ne m'a pas permis de faire plus tôt! Je vous eusse annoncé qu'après mûre réflexion cette union ne me parait pas plus souhaitable qu'à vous.
Mme de Boyséon eut un haut-le-corps; son visage, séduisant malgré sa laideur, prit une expression de sauvagerie à peine contenue : elle était mère avec passion, avec délire! Oser toucher à son fils passait les bornes. Elle répliqua :
— Je ne vous ai jamais caché, chère madame,
notre situation honorable, alors que j'ignorais sur quelles bases fragiles reposait la vôtre. Ce n'est point ma faute si mon fils, fort de la devise des siens, riche de son épée, n'apportait pas un patrimoine égal à celui que vous promettiez et qui, si j'en crois le bruit public, est plus que compromis. — Elle releva cavalièrement la tête : — Maurice, avec son nom, trouvera toujours à s'établir, ce n'est pas cela qui me préoccupe; mais vous et votre fille, chère madame, je vous plains sincèrement. Il est dur pour une aussi belle jeune personne que Mlle Alice de se trouver du jour au lendemain ruinée, car on m'afTirme que vous l'êtes...
Mme Brévier devint toute pâle, son sang refluait au cœur; elle connut, sur le calvaire où sa vanité râlait meurtrie, foulée aux pieds, toute la puissance de la douleur et de la révolte, la haine...
— Je saisis très bien, croyez-le, vos raisons, riposta- t-elle avec calme. Nous renonçons à ce mariage : nous voilà parfaitement d'accord. Quant à l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, je me dois à moi-même de vous rassurer : il est vrai que mon mari, par trop de confiance, a perdu de grorsses sommes dans la catastrophe de M. Hottmann. Mais l'avenir de ma fille reste intact; sa grand'tante, Mme Le Martin, dont, que je sache, la fortune n'est pas entamée et ne sortira pas de la famille, m'a laissé entendre son projet de la doter princièrement. Alice vaut aujourd'hui — ello loisa Mme de Boyséon — ce qu'elle valait hier.
Ce mensonge, qui sauvait la façade, et venu si spontanément qu'elle n'eut pas le temps d'en discuter la moralité, elle l'affirma d'un ton de certitude si hautaine que la générale déconfite, au moins sur le moment, regretta de s'être si nettement prononcée. Mais il était trop tard : les ponts étaient rompus..
C'est vrai, elle n'avait pas songé à la tante : libéralité dans le présent, espérances dans l'avenir. Elle n'avait vu que le précipice ouvert sous ses pas; son dépit s'en accrut.
S'il avait été encore temps pour une volte-face; mais l'aigreur, le soupçon, de complexes sentiments la retinrent. Elle prit un air doucereux qui n'allait pas à sa rude figure :
— Ah! que vous me faites plaisir! J'aurais eu trop de peine vraiment de partir sur l'impression que j'apportais en entrant. Du moins nos chers enfants pourront-ils être heureux sans qu'aucun ait risqué d'être sacrifié à l'autre.
Elle se leva :
— Au revoir, chère amie, mes vœux vous accompagnent. Comptez toujours sur mon amitié.
Elle pétrit à nouveau les mains de Mme Brévier, les garda sans vouloir les rendre; mais son visage, où se Usait une rancune vengeresse, démentait ses paroles. Elle enveloppa d'un regard les meubles de soie ancienne, les tapis de Perse, l'enfilade des salons.
— Quel crève-cœur ce doit vous être de ne pas
conserver toutes ces merveilles! Mais vous avez du courage. A bientôt!
Sur cet adieu cinglant qui suffoqua Mme Brévier, elle partit de l'air crâne qu'on eût prêté à feu son mari, longeant au galop le front des troupes, si l'on n'avait su que le général, goutteux fieffé sur la fin de son commandement, se faisait apporter une chaise pour monter à cheval, et que cette opération lui arrachait, avec une grimace, un juron de douleur.
Derrière Mme de Boyséon, respectueux, Prosper referma la porte du vestibule, ouvrit une ou deux fois les mâchoires, roula les yeux à les faire jaillir des orbites, fit le simulacre de se moucher du gant, et proféra sépulcralement : « Enfoncés! »
Mme Brévier n'avait eu que le temps de regagner sa chambre et, affalée sur son lit, de respirer convulsivement un flacon de sels. Ah! comme la société, par la bouche de cette femme, lui signifiait brutalement ses lois. Elle ne se rappela point qu'elle avait éconduit Michel autrefois parce qu'il était pauvre, mais elle savoura jusqu'à la fie l'écœurement de voir Alice repou3:ée, pour la même raison.
Eh quoi! on n'ignorait déjà rien de leur détresse. Cette allusion assez claire à la vente conseillée par Gilles!... Et elle qui se ravalait à mentir, à inventer une dot, la générosité de la tante Eloi! Ah! ah! c'était drôle. Elle qui avait dû subir, avec une douloureuse patience, les sorties fulminantes de la vieille
avare contre la folie de Pierre, son aveuglement, son imprudence, ses : — « Vous mourrez sur la paille! Allez donc vous fier aux gens!... » Car c'est moins à Hottmann, escroc, qu'elle s'en prenait, qu'à Pierre, honnête homme. Le premier était dans son rôle, le second avait failli à ses devoirs de père de famille.
Un moment elle avait cru que la tante, dans son indignation, allait se brouiller avec eux, définitivement cette fois. Celle-ci en avait d'ailleurs, en retournant chez elle, eu une indigestion, fouetté Kiki, et fait pleurer à force, de duretés Mlle Duverset, dont la sensibilité pourtant s'était tannée à son service. Depuis quatre jours, la tante n'avait donné d'autre signe de vie que l'envoi d'un énorme panier, qu'on lui avait adressé de Nice, et plein de fjuits confits qu'elle détestait.
La tante, qui sait?... Mme Brévier se mit sur son séant, le visage éclairé par cette idée subite; oui, peut-être?... pourquoi pas?. Une dot, jamais elle ne la donnerait... Mais pourquoi ne permettrait-elle pas qu'on accréditât ce bruit si flatteur pour elle, et qu'il serait toujours temps de révoquer?... Elle se donnait l'apparent mérite d'une belle action, et au moins pendant quelque temps, gagner du temps, n'était-ce pas tout? On évitait de mettre en fuite les prétendants
Mais tante Eloi lui rirait au nez, incrédule, flairant dans sa méfiance une invite sournoise.
Ah! l'argent, l'argent tyrannique, sans lequel on
ne peut rien! rien! Elle eut un haussement d'épaules désespéré. Où en trouver? En avoir à tout prix!...
Elle se contempla dans sa psyché, s'y vit vieillie à faire peur, comme si, en ces deux heures, dix années avaient passé sur elle. Ce matin, sa balance enregistrait un poids anormal. Vieillir!... Tous ces chagrins... c'était complet! Une douleur égoïste, son impuissance à vif la rejetèrent au souvenir de son mari, cause involontaire de tout cela; elle ne voulait cependant pas le reprocher à sa mémoire, quoique...
— Mon pauvre Pierre, murmura-t-elle, c'est heureux pour lui de ne pas me voir si malheureuse!
Et cette femme fière sans:lota.
Pendant ce temps, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, Alice et Florence s'entretenaient affectueusement.
Une pitié tendre animait le visag volontaire, les yeux francs de miss Smolett : elle eût tant voulu rester auprès de son amie, la soutenir de sa présence et de son amitié; et la fatalité voulait qu'elle eût à lui annoncer subitement un grand départ. Son fiancé, officier aux Indes, s'était cassé la cuisse dans une chute de cheval : on craignait qu'il ne restât infirme. Elle partait le rejoindre et l'épouser.
Ce fiancé, James Harrisson, elle ne l'avait pas vu depuis quatre ans; mais le sentiment calme qui l'unissait à lui n'en était pas moins profond; elle acceptait tout naturellement de se vouer à son infortune, maintenant qu'il avait plus besoin encore d'être aimé. Boiteux, s'aidant d'une canne à béquille, il lui serait aussi cher que lorsqu'il franchissait, sur son alezan Red-Boy,les haies et les douves de Dove-Park, chez les Smolett, ou, svelte, découplé dans son vêtement de tennis, lançait la balle après un : Play? joyeux.
Alice, émue, admirait Florence de parler de ces
choses avec autant de simplicité : elle ne plaignait que James, s'onbliant elle-même; et pourtant quel chagrin elle avait eu, comme elle avait pleuré en apprenant l'accident, et ce que le blessé, loin d'une ville, sous l'affreux soleil, avait souffert pendant le transport, et la mauvaise fracture, la fièvre inquiétante, jusqu'au jour où on avait pu le considérer comme sauvé. Avec un sang-froid plein de charme chez une jeune fille belle et souriante, Florence disait :
— Oui, darling, je ne sais si nous reviendrons de suite en Europe; James ne pourra rester dans l'armée. Peut-être rentrera-t-il dans les affaires; l'oisiveté lui serait impossible, et très mauvaise. Il est si actif, si persuadé qu'un homme doit se rendre utile, doit travailler pour, comment ditesvous, se sur... se surpasser.
Elle ajoutait :
— Mais vous, chère, je ne puis me faire à l'idée de vous laisser dans une telle tristesse. Et ces événements terribles! Courageuse? Oui, je sais, vous l'êtes. Mais vous allez souffrir par les autres, par ceux qui vous tiennent de plus près. Avez-vous pensé à ce que vous déciderez? Savez-vous, Alice, il faut faire une chose, accompagnez-moi : James sera très content de vous voir, et ce voyage, je suis assurée, vous fera beaucoup de bien. Il ne faut pas secouer la tête comme cela (elle imita le mouvement négatif de son amie), mais comme ceci! (et elle hocha la tête de haut en bas).
Alice avait souri, dans sa détresse, à l'offre spontanée; mais le moyen d'y céder?... Sans ressources, elle n'accepterait pas d'être à la charge de cette amie généreuse qui lui eût offert, elle le savait, une forte somme, en prêt ou en don, si elle n'eût craint de la blesser. Elle savait de quel dévouement miss Smolett était capable pour ses amies; elle avait doté récemment l'une d'elles afin qu'elle pût se marier; elle avait sauvé de la ruine une autre, dont le mari s'était enfoncé en de mauvaises affaires. Mais la fierté d'Alice ne se prêterait pas à un compromis, interdit à elle plus qu'à une autre.
Et d'ailleurs, il fallait qu'elle songeât à vivre une existence personnelle, qu'elle gagnât son pain. Florence affirmait que la chose serait plus facile à l'étranger, mais alors c'était l'exil le plus lointain et immédiat, tandis que sa mère se débattrait au milieu d'inextricables difficultés. Certes, rien ne l'effrayait pour elle-même, mais elle ne voulait pas manquer au devoir filial qui s'imposait encore à elle; comment se soustraire au malheur commun, si récent? Plus tard, les affaires réglées, sa mère ayant adopté un plan de vie, elle pourrait revendiquer sa liberté.
Miss Smolett, d'un regard attentif, suivait ses explications. Oui, elle comprenait, elle comprenait très bien. Ce n'étaient peut-être pas de très bonnes raisons, car Mme Brévier ne manquerait pas de conseils; elle avait Mme d'Arbelles sa fille, elle
avait M« Labric et M^ Aurandon, et certainement Alice ne lui serait pas d'un grand secours, mais c'étaient des raisons chevaleresques, des raisons du cœur... oui, elle comprenait :
— Voyez pourtant, darling, ce beau voyage serait très bon pour vos chagrins. Oh! pas pour oublier; nous penserions ensemble à ceux que nous aimons; mais au moins vous n'auriez plus sous les yeux tout ce spectacle si triste; vous vivriez avec nous tant que vous n'auriez pas pris James et Florence en horreur; rien ne vous rappellerait tout ce qui va vous être si amer : oh! je prévois... Croyezmoi, chère, puisque vous n'êtes pas heureuse ici, puisqu'il n'y a pas d'épanchement pour votre cœur et pour votre esprit, cassez le fil, faites votre malle, venez avec moi.
— Ah! dit Alice, ne me tentez pas, chère amie, ce n'est pas l'envie qui m'en manque. Oui, je le sens bien, votre affectueuse bonté m'offre là une occasion unique de rompre avec le passé, de tenter l'avenir...
— Pas bonté, amitié tout court, Alice. Est-ce que vous n'en feriez pas autant pour moi, si vous étiez à ma place? Et qu'est-ce que vos scrupules pour l'argent? Je le demande? L'argent, chère, est une chose sale, très répugnante; il ne mérite pas de nobles scrupules comme les nôtres. Est-ce que vous pensez que vous seriez mon obligée? Mais pas seulement dans l'ongle du petit doigt. C'est moi qui vous devrais de la reconnaissance et beaucoup, de
vouloir bien venir quand je suis, moi aussi, dans la peine, et James, j'en suis sûre, aimerait tant vous avoir pour amie.
Elle prit Alice aux épaules, et appuyant ses mains fermes pour imposer sa volonté :
— Ne réfléchissez pas, chère, dites : oui, très vite, en fermant les yeux, et vous ne pourrez plus vous dédire, car vous n'avez qu'une parole.
Alice ferma les yeux, mais le oui ne put sortir de ses lèvres. Et pourtant...
La tentation se précisait : fuir cette maison, s'évader de cette ville et de ces mille visages connus où elle ne lirait désormais qu'indifférence ou dédain, échapper à ce miheu auquel, malgré les liens du sang, aucune confiance d'âme ne l'attachait : sa mère si différente... Raymonde, si inquiétante...; et sans qu'elle pût rien pour leur bonheur, pour leur repos...
Autant briser la chaîne, agir, non en Française esclave des habitudes, du convenu, grandie à l'ombre du foyer, dans le cercle de lampe famihale, mais comme une jeune Anglaise déterminée, qui, consciente de ce qu'elle veut et forte de sa responsabihté, s'en va d'un pied léger et vigoureux vers l'horizon ouvert, une vie meilleure! Si encore une seule raison la retenait ici, un espoir même bien vague; s'il était un être qui s'intéressât à elle, sur qui elle pût compter, un frère, un ami sûr : mais non, elle était seule, affreusement seule...
Et elle se l'attestait avec une douleur profonde,
jamais Michel ne lui avait semblé si loin... Miss Smolett la regardait avec une malice sérieuse; son sourire expressif montrait toutes ses dents très blanches, et grandes :
— Alors, je pense, moi, darling, que vous ne voulez pas vous marier avec un ami de James parce que vous préférez un de vos frivoles et jolis Français. Voilà pourquoi vous laisserez la pauvre Florence s'embarquer seule, oh! terriblement seule, après-demain à Marseille sur le Prince-Edouard, bateau splendide. Le capitaine est Ralph Rugby, un fier homme de mer et un très parfait gentleman. Mon père l'a beaucoup connu. Oui, vous ne m'avez pas dit toutes vos raisons, et moi, naïve qui vous écoutais...
A l'enjouement forcé de son amie, — cette vaillance gaie lui faisait pourtant du bien, — AHce répondit par un sourire mélancolique :
— Je ne me fais aucune illusion, allez, sur la visite que Mme de Boyséon fait en ce moment à ma mère..
— Oh! très bien, et dites la vérité, Alice, vous avez trop d'orgueil pour souffrir réellement de ce que monsieur le capitaine vous fait la révérence : une attitude sans beauté pour lui. Rien de glorieux à cela. Vous n'aimez pas M. de Boyséon, ce n'est pas lui que vous auriez épousé, et ce n'est pas pour lui que vous préférez rester en France.
Alice, troublée, murmura très vite :
— Vous savez très bien, Florence, que personne ne m'aime, et que je n'aime personne.
— Alors, moi, je vais vous dire une chose excellente, chère : il vous faut épouser M. Michel Lorin, qui a beaucoup de cœur et qui est très intelligent, et qui a mauvais caractère et qui a un grand amour pour vous dans le fond.
Alice rougit, des larmes d'humiliation vinrent à ses yeux, et avec une véritable détresse :
— Si vous m'aimez, Florence, ne me reparlez jamais de cela! Michel ne pense pas à moi, je ne pense pas à lui, tout est pour le mieux ainsi.
— Oh! je n'ai pas voulu vous tourmenter, chérie. J'aime beaucoup M. Michel, quoique, si j'étais sa femme, je me disputerais toujours avec lui... Eh bien, écoutez. Si vous ne voulez pas l'épouser, vous ne l'épouserez pas, voilà tout; et quand tous les intérêts si tristement ennuyeux, ici, seront réglés, si vous n'avez rien de mieux à faire, si vous pensez toujours à moi avec amitié, vous me câblerez : « J'arrive! » Et vous prendrez à Marseille le bateau et vous viendrez auprès de nous. Voulezvous promettre?
— Eh bien, oui, fit Alice, peut-être.
Elle venait d'éprouver une émotion poignante en entendant Florence parler aussi nettement d'une union possible avec Michel : mais d'abord, il no voulait pas d'elle, il nj l'aimait pas, et l'aimât-il un jour, ce n'est pas elle, pauvre, qui consentirait à lui rendre lourde la carrière qu'à force de volonté il s'était créée, et où il n'avait pas trop pour vivre seul Ah! si elle avait encore cette malheureuse dot
dont l'idée ne lui avait jamais donné de joie, mais bien la honte de penser qu'on ne la rechercherait pas pour elle seule, mais pour sa fortune... Si elle l'avait encore?... Bah! c'est alors Michel, dans son absurde fierté, qui ne voudrait pas l'épouser.
Oh! elle avait bien percé ce misérable orgueil d'homme, qui ne veut rien devoir, scrupuleusement farouche. Eh bien, pourquoi *iurait-elle moins d'honneur que lui?...
Pour la première fois, elle sentait avec douleur combien la question d'argent se mêle à notre vie. Florence se trompait, en la persuadant que la retraite de M. de Boyséon lui était bien indifférente. Elle avait le cœur trop à vif, la sensibilité trop écorchée sous son air de courage, pour ne pas souffrir, au moins dans son orgueil, de cette lâcheté admise, mieux, commandée par la morale du monde. Elle comptait donc si peu pour elle-même, quand il lui avait parlé avec cet entrain courtois, cette sympathie déférente? Ses prévenances ne s'adressaient donc pas à elle, mais à ce qu'elle représentait de positif et de comptant?
Elle avait beau mépriser l'argent, il y avait là quelque chose d'outrageant!... Pourquoi d'ailleurs ne lui aurait-il pas plu, cet homme, avant qu'elle eût appris à le connaître? Et elle s'avouait avec confusion qu'il ne lui avait pas été antipathique, au contraire. Elle avait, au moins un instant, subi le charme de sa séduction physique. Elle s'en voulait durement. Et un peu de sa rancune obscuio
s'en allait vers Michel; c'est à cause de lui, de son maintien de bravade, qu'elle avait causé longuement avec Boyséon. L'âcreté de leur hostilité passée lui revint à la bouche.
Une seule chose les avait rapprochés : le souvenir pieux envers le disparu. Dans cette douleur-là, au moins ils avaient communié.
— Voilà, très chère, dit miss Smolett en se levant; que je vous embrasse maintenant, car j'ai beaucoup à courir; mais je vou reverrai avant mon départ, et, quoi qu'il arrive, songez que Florence est votre amie, de près, de loin, toujours, et pour la vie!
Les jours qui suivirent, Gilles s'occupa fiévreusement de la vente du mobilier.
L'affaire s'était conclue, pour Rosenoire. Par malheur les grandes notes arrivaient pressantes, couturiers, modistes, tapissiers, à côté de petites notes de fournisseurs de la bouche, présentées par des garçons sans tact. Prosper, si maître de lui, dut expulser d'un coup de pied quelque part un marmiton mal embouché qui rapportait pour la troisième fois une note de glacier et, assis sur sa sorbetière; déclarait qu'il ne s'en irait qu'une fois payé.
Des experts, introduits à la suite de M« Labric, conféraient en palpant les meubles et en examinant les tableaux. On imprimait les catalogues sur papier de luxe, avec dessins. Trac avait fait le frontispice. M^ Vapaille était venu, son nez de taupe pointant comme pour cheminer sous terre, offrir des services qu'on ne lui demandait pas. La vente était affichée pour la fin du mois, annoncée par des échos et des articles, les uns corrects, ceux-là plus ou moins spirituels, un ou deux malveillants.
Gilles en avait grimacé, mais le moyen de se fâcher? Aux journalistes qui venaient l'interviewer, il faisait bon accueil, quoi qu'il en eût, et il consentit à ce qu'un magazine illustré photograpliiât la bibliothèque, dans un éclair de magnésium suivi de suffocante fumée blanche.
Entre temps, il harcelait, au ministère, le chef du personnel, battait l'estrade pour se faire recommander, relançait Morande et trois députés : il voulait avoir sa nomination, persuadé que Raymonde céderait devant le fait accompli : il n'entendait nullement la quitter et, dans son désastre, il tenait à elle comme à une rançon; elle lui coûtait assez cher pour qu'il ne voulût point y renoncer, et il espérait qu'elle le dédommagerait dans l'avenir de tout ce qu'elle lui avait fait perdre, lorsque les espérances incarnées en tante Eloi...
Il jugeait fort légitime ce calcul, trop galant homme d'ailleurs pour y faire la moindre allusion.
Le grand deuil que sa femme et lui portaient, en suspendant sorties et visites, en retenant de force Raymonde au logis, le rassurait. Il avait prié M. Trochart de suspendre une fdature aussi coûteuse qu'inutile
Un soir il rentra à l*hôtel le visage plus éclairé que de coutume; on venait de lui offrir un poste important, au delà de ses espérances : le consulat de Batavia, et il avait accepté. Il en fit part à Raymonde comme d'une chose naturelle et admise entre eux de tout temps. Il ajouta quelques dé-
tails : la vie aux Indes Néerlandaises était chère : les quarante mille francs d'appointements n'offraient rien d'exagéré. Le climat...
Elle ne fit point d'objections, mais quand il ajouta :
— Nous rejoindrons en février; à ce moment votre mère et votre sœur n'auront plus besoin de moi et le plus gros de la succession sera liquidé..., elle répondit, avec un sourire résolu, une fermeté nouvelle dans ses yeux :
— Vous rejoindrez seul, je resterai à Paris, vous le savez bien.
— Votre refus de m'accompagner me délivrera, songez-y bien, des obligations pécuniaires de la loi. Avec quoi vivrez-vous?
Elle répondit :
— Je n'en sais rien, je me débrouillerai. Il se peut aue j'entre au théâtre.
Il la regarda comme si elle devenait folle. Au théâtre, la vicomtesse Gilles d'Arbelles! Elle n'y songeait pas...
— Mais si, très bien. Laroze croit que je réussirai et parle de me faire engager au Vaudeville. Je ne serais pas la première femme du monde qui serait montée sur les planches. C'est admis, à présent.
Gilles s'écria :
— Je vous le défendrai. Mon autorité maritale... Vous manquez totalement de sens moral.
Il venait de songer avec terreur que cette idée
absurde, monstrueuse, inacceptable... — quel bruit dans les salons, la presse — et la singulière figure de mari qu'il ferait! — cette idée somme toute n'offrait rien d'irréalisable. Laroze au Vaudeville faisait la pluie et le beau temps. Nul doute qu'un engagement aussi sensationnel ne fît prime. Et Raymonde jouait très bien la comédie, avec une sûreté, une intelligence rare de la scène; les applaudissements qu'elle avait remportés l'hiver dernier chez Mme Aguilano dan.s le Chandelier, et dans les Folies amoureuses chez la princesse Soph e, l'avaient assez flatté, tout en le rendant à la fois humilié et jaloux.
Il entrevoyait une loge d'actrice comme il en avait vu, tendue de soie jaune, — pourquoi jaune? — débordante de fleurs, et une cohue d'habits noirs et de femmes parées, pêle-mêle avec des comédiens, faisant irruption chez l'étoile : « Ravissante, admirable! Bravo!... Ah! chère amie, quel triomphe! » Et lui, où serait-il pendant ce temps-là? La promiscuité du métier, ce coudoiement de machinistes et de pompiers : non, c'était de la démence!
Ce qui l'inquiétait le plus était le profond changement qui s'accusait dans la manière d'être de Raymonde, ses mutismes absorbés, ses langueurs dolentes prêtes aux larmes, un flacon de sels à portée de sa main; elle couvait comme une maladie d'âme; puis brusquement elle souriait, d'un air étrange.
Ce jour-là, ils n'allèrent pas plus loin. Mais Gilles garda, de ce court engagement de regards aigus, un malaise qu'ulcérait encore la froideur définitive de sa femme; que lui servait d'être marié à une étrangère qu'il ne tentait même plus d'embrasser le soir en se séparant, au seuil de leurs chambres, par peur d'un retrait instinctif et désobligeant?
— M'accompagnerez-vous à Rosenoire? dcmanda-t-il le lendemain; il faut pourtant faire un choix dans les meubles que votre mère tient tant à conserver. Cela ne prendra qu'une demi-journée.
— Allez-y avec maman. Pour moi, je suis trop fatiguée et ne quitterai pas la maison.
Gilles dut se résigner à s'éloigner seul avec sa belle-mère, dans l'auto que celle-ci avait conservée et qui faisait sa première sortie depuis le triste jour. Par une méfiance irraisonnée, il avait prévenu M. Trochart d'exercer sa surveillance sur les entrées et sorties qui pourraient se produire à l'hôtel, et même il avait eu le soin astucieux de dire à Prosper (Germain, leur valet de chambre avait été congédié pour manque de respect) :
— Consignez la porte, madame est souffrante. « Cause toujours », avait pensé Prosper, qui une
minute après s'entendait dire :
— Je ne recevrai personne, Prosper. Si cependant M. Le Vigrcux me demandait, vous le feriez entrer dans mon petit salon.
« Mais comment donc? Avec plaisir. »
Et impassible, le vieux maître d'hôtel avait acquiescé d'un plongeon. Ne savait-il pas à quoi s'en tenir? Ce ne serait pas la peine d'être depuis vingt ans au service d'une famille, si on n'en connaissait pas les petits secrets.
D'ailleurs, il protégeait Raymonde, dont il appréciait le « chic », et si les lettres de Le Vigreux parvenaient sans encombre, sans que jamais Gilles, sur l'œil, eût pu les intercepter, c'est que Prosper, qui connaissait l'écriture de toutes les suscriptions, se faisait un devoir d'escamoter ces lettres, et de ne les présenter à Madame, sur un plateau d'argent, que lorsqu'elle était seule. Zèle muet dont elle lui savait gré, complicité équivoque et inévitable, qu'elle sauvegardait d'un air détaché, avec l'ombre d'un sourire énigmatique.
Le Vigreux viendrait : pour Raymonde cela ne faisait aucun doute. Elle n'avait eu pour cela qu'à lever et qu'à abaisser plusieurs fois le store de la fenêtre de sa chambre, au moment où celui-ci passait à l'heure indiquée dans sa dernière lettre. Il ne pouvait se résigner à ne plus la voir. La réclusion où elle se tenait le rendait fou. L'entretenir devant témoins lui était un supplice que la froideur marquée du mari l'engageait peu à renouveler : il voulait la voir, dès qu'elle aurait l'espoir d'être seule. Qu'elle l'en avertît, il lui en indiquait le moyen.
Quand un groom de La Vie, mince gaillard futé, en observation derrière un gros marronnier du
Parc Monceau, eut couru au pied-à-lerre de la rue du Général-Foy lui annoncer le départ de l'auto et le signalement des voyageurs, il sauta dans un fiacre et se dirigea vers l'hôtel des Brévier.
Par habitude, il se retourna pour s'assurer qu'il n'était pas filé, ces choses arrivent quand on est très notoire, et la préfecture de police lui en faisait quelquefois l'honneur, pour le compte du préfet ou celui du ministre de l'intérieur... Il en avait l'habitude et ne voyait rien là qui dût l'incommoder.
Il ne fut donc pas surpris de distinguer, hélant précipitamment un fiacre, M. Trochart, dont la grosse et benoite figure lui était d'autant moins inconnue qu'il l'avait rencontrée un peu plus que de raison ces derniers temps; et parce que, contingence dont l'agent de recherches avait jugé superflu d'entretenir M. d'Arbelles, ledit Trochart lui avait servi pour des enquêtes délicates où il avait manqué de flair, il y avait fort longtemps, c'est vrai; mais Le Vigreux avait une mémoire des physionomies qui ne pardonnait pas.
Arrêtant brusquement et payant son fiacre au coin de la rue Monceau, il ne laissa pas au fiacre qui le suivait le temps d'aller stopper un peu plus loin; sur un geste de reconnaissance ravie, il se jeta à la portière, l'ouvrit et s'introduisit dans la voiture avec la souplesse d'un jeune homme, avant que l'autre osât protester :
— Ah! monsieur Trochart, comme on se ren-
contre!... Pourquoi n'êtes-vous pas venu me trouver tout de suite? Un ancien client!... c'est une trahison : qu'est-ce que l'on vous paye pour cela? Vous savez qu'avec moi il y a toujours à gagner.
— Mais, monsieur Le Vigreux...
— Ne jouez pas au fin; M. d'Arbelles vous donne quoi : trente, quarante par jour? C'est maigre! A quoi bon vous fatiguer? Rédigez votre bulletin comme vous savez faire, hein? avec un peu d'imagination. Je vous fournirai des tuyaux, au besoin; soumettez-moi ça à sept heures au journal, la caisse sera ouverte pour vous.
— En conscience, monsieur Le Vigreux...
— Monsieur Trochart, la nature vous a donne deux mains; n'est-ce pas pour justifier le classique : « La main droite doit ignorer...
— Ce que reçoit la main gauche ? »
— Vous avez du bon sens, Trochart : voyez cependant, vous alliez faire une sottise en me traitant en ennemi, ou, ce qui est plus grave, en indifférent; suis-je donc un homme à négliger? A quoi diable avez-vous l'esprit?
— Je vous proteste, assura le gros homme confus; tenez, monsieur Le Vigreux, vous me croirez si vous voulez, je n'ai pas encore, depuis que j'ai l'ennui — oh! je puis bien dire l'ennui — de suivre cette affaire, remis une note, un mot qui pût vous faire du tort. Vous me direz qu'il n'y avait rien à dire, jusqu'à présent, mais j'aurais pu inventer; eh bien non, c'était plus fort que moi. Le
moment venu de vous nuire, je sens, je suis sûr que je serais allé vous voir et tout vous raconter. Dans notre métier, la sympathie compte plus qu'on ne croit. J'ai sauvé des petites femmes parce qu'elles étaient gentilles, et j'ai fait pincer des maris parce qu'ils me répugnaient, sans me soucier de savoir qui payait. Chacun entend l'honneur à sa façon.
— C'est évident. Ne vous dérangez plus à l'avenir, n'est-ce pas, si ce n'est pour passer au journal. Vous donnerez votre nom à l'huissier.
— Ce sera M. Robert, si vous le voulez bien, l'habitude...
— Oui, Monte-Cristo... Vidocq!... « Peyrade. » A ce soir, Troch... Robert!... Cocher, arrêtez!
Et délibérément. Le Vigreux sautait à terre, cependant que M. Trochart, plissant ses lèvres épaisses en un silencieux sourire, goûtait une des joies les plus complexes et les plus savoureuses d'une profession où l'imprévu se mêle à la cocasserie, où la fantaisie côtoie la réalité, où il semble que Shakespeare collabore continuellement avec Guignol
Il est certain qu'il avait fait jusqu'ici fausse route : la jolie dame lui était sympathique, le mari avait l'air d'un pouacre, et on ne pouvait rien refuser à ce brasseur d'hommes et d'affaires, brutal et persuasif, qui s'appelait Le Vigreux.
M. Trochart ne travaillait pas seulement pour l'argent, il appliquait à ses filatures une morale
personnelle qui le faisait l'agent d'un destin providentiel, parfois. Il était dilettante, homme de goût. Et il le fallait bien pour ne pas se blaser sur un métier qui ne manquait ni de risques ni de déboires.
Le Vigreux franchit, alerte, la petite distance qui le séparait de l'hôtel.
Il était joyeux de revoir Raymonde, et ses affaires marchaient à souhait. Roy-Chancel avait enfin capitulé, mis cent mille francs dans une nouvelle combinaison de publicité de La Vie, sans qu'il en coûtât rien à son honneur, puisque c'est en vain que Mme Roy-Chancel avait essayé d'obtenir quittance par l'offre expiatoire de sa brune et vive beauté. Démarche flatteuse, — le mari était-il inconscient, — tentation affriolante d'un pacte sans lendemain. Mais, comme le professait l'excellent M. Trochart, chacun entend la morale à sa façon, et Le Vigreux par principe n'embrouillait jamais ses comptes d'affaires et de galanterie. Au vrai, les conséquences du suicide d'Hottmann l'avaient surpris et débordé. Ayant tiré du sinistre le parti qu'il pouvait, il virait bord pour bord, en naufrageur avisé, cherchant son profit maintenant dans le renflouement et la remise à flot provisoire des Quatre Saisons.
Si la responsabilité involontaire qui lui incoml»ait dans la mort de Brévier ne troublait pas sa
conscience, — rien ne forçait ce pauvre Brévier à avoir confiance en un filou, — sa sensibilité d'amoureux était harcelée de regrets. Voir souffrir Raymonde le désolait. Bandit de grande envergure, mais chevaleresque, il eût voulu compenser pour elle l'injustice du sort.
Loin que ces semaines de séparation eussent refroid son esprit, occupé de tant d'intérêts divers, l'idée fixe de son amour et de son désir le dominait. Avec cela, jamais il ne s'était montré plus lucide, plus audacieux : des projets gigantesques se succédaient dans sa tête. La Vie, qui avait compté ce mois-ci dix mille abonnés de plus, était moins un tirage qu'un formidable engrenage de spéculations politiques, industrielles et financières, une machine immense barattant chaque matinl'opinion publique agitée et fouettée jusqu'aux couches profondes de lecteurs.
Ce fut d'un pas impérieux qu'il franchit le perron. Prosper lui ouvrit immédiatement :
— Mme d'Arbelles recevra Monsieur au second.
Le Vigreux se rappela, en gravissant les degrés, la dernière soirée, la petite serre plongée dans l'obscurité et le blanc fantôme qu'il serrait dans ses bras.
Avec une puissance d'explosion, son amour passionné l'emplit de fièvre; il sentit qu'il aurait soulevé des mondes pour la conquête d'une femme. Les obstacles appelaient ses mains d'athlète : il ne reconnaissait point de bornes à sa volonté, à son
orgueil... Il eut l'impression familière, mais accentuée, de se sentir là comme partout chez lui, et que ce qu'il désirait, fût-ce difficile, fût-ce impossible, s'accomplirait. Cette confiance en soi faisait le nerf de sa force.
Dans le petit salon il resta debout, attendri, vaguement respectueux. Ce léger décor, ces meubles fragiles, ces objets d'art délicats, tout portait l'empreinte chère de l'être qui depuis des mois et des mois fascinait sa pensée. Jamais pareille chose ne lui était arrivée. Pris par l'amour, lui, esclave d'un regard et d'un sourire, qui l'eût cru? C'était ainsi. Une belle photographie de Raymonde où elle le regardait de face, en décolleté, le toucha. Il supputa les grains du collier de perles que représentait l'image et songea qu'il en donnerait plus tard un bien plus beau, royal. Avait-elle pensé à lui? L'aimait-elle autant qu'il l'aimait? Il sentait bien tout ce que ce trouble sentimental, presque une angoisse, avait de ridicule pour un homme fort; que lui importait? La passion ne raisonne pas. Il allait la voir, il était heureux.
Raymonde parut. Au sortir d'une mauvaise semaine, son teint avait refleuri, et sa chair éblouissante n'avait jamais eu autant de splendeur. Ses yeux brillaient, ses lèvres charnues donnaient envie d'y mordre. La joie de revoir librement, seul à seul, Marc, la transfigurait; et il n'y eut aucun malentendu dans l'échange prompt et ardent de leurs regards.
La souiïrance, les chagrins, les inquiétudes avaient merveilleusement pétri l'âme de la jeune femme et l'avaient faite plus malléable et plus tendre. Le besoin d'être comprise, consolée, s'avéra dans l'élan avec lequel elle lui tendit les deux mains; il les saisit en contemplant avidement les harmonieux bras blancs qui sortaient des manches en dentelle d'un peignoir de velours mauve sombre : il eut l'impression, dans cette étreinte, de la respirer toute, grande fleur, fruit rare, dont, par de réciproques attirances, le charme pénétrant le subjuguait en lui donnant la certitude poignante de plaire, lui aussi : attrait âpre, où leurs corps et leurs âmes se donnaient également.
— Ah! chère amie, si éprouvée; que j'ai souffert loin de vous. Il me semble que des mois, des années ont passé, et que je vous revoie pour la première fois... Oui, aujourd'hui enfin, c'est vous, c'est bien vous. Celle que vous êtes quand il n'y a personne pour nous épier, pour nous contraindre..
— Marc, mon pauvre ami...
— Oui, votre pauvre ami. Si cruelle qu'ait été votre douleur, si amers qu'aient été vos soucis, mon supplice les a égalés. Ne plus vous voir, rôder autour de cette maison que gardaient les convenances, votre deuil... et votre mari!...
Elle s'était assise près de lui, et dans l'abandon d'un sentiment si sincère qu'elle n'en revenait pas, elle le regardait avec un sourire profond, inquiet et doux.
Les mots vinrent naturellement à leur bouche, rapides, roulés par le torrent longtemps endormi, endigué ces derniers jours et dont la crue soudaine emportait tout.
— Raymonde, demanda-t-il, dites-moi au moins que vous n'avez pas douté un instant de moi. Peut-être m'a-t-on calomnié; peut-être... Non? n'est-ce pas? Vous saviez qu'une affection comme la mienne était incapable de se démentir. Si quelque chose pouvait la redoubler, c'est de vous savoir malheureuse. Il y a dans votre douleur une part d'irréparable, n'en parlons pas; le temps seul atténuera la souffrance de vos regrets; vous savez l'estime et la sympathie que je portais à votre père, et le juste hommage que j'ai tâché de rendre à sa mémoire; avec quelle énergie je l'eusse défendu, s'il en eût été besoin!
Des larmes vinrent aux yeux de Raymonde; il la regardait attendri, avec une envie enfantine de s'agenouiller devant elle; il reprit :
— Mais ce qui peut se réparer, mon amie, le sera, je vous le jure; laissez-m'en le soin. Une femme comme vous peut et doit sourire à l'adversité : qu'est-ce que des pertes matérielles, des revers d'argent, quand d'un geste de fée vous pouvez refaire votre existence plus belle, plus enviable, plus heureuse qu'elle ne l'a été.
— Marc... Elle eut un faible cri de pudeur, d'émotion bouleversée.
— Oui, je le vois, je manque de délicatesse en
VANITÉ iU
VOUS parlant de cela en pareil moment; je ne me le permettrais pas, soyez-en sûre, si l'impérieux présent nous permettait d'attendre avec quiétude l'avenir : croyez que je ne vous parle ainsi que parc3 que je vous aime infiniment, avec un dévouement entier, parce que je vous appartiens avec tout ce que je peux représenter de valeur appréciable, m ce monde où l'on ne juge les gens qu'à leur pouvoir; et il n'est, vous le savez peutêtre déjà, de pouvoir que dans la fortune. Cette fortune, Raymonde, je la mets à vos pieds. Disposez-en... Ne suis-je pas votre meilleur ami? N'attachez à cette offre pas plus d'importance qu'elle n'en vaut. Je méprise l'argent, cet argent que mes ennemis me reprochent de conquérir avec avidité et d'aimer par-dessus tout. Je ne veux Ctre riche que pour que vous le soyez. Je me sentirais pauvre, si vous me repoussiez...
Une teinte rose colora les joues de Raymonde, son étrange sourire se fit plus sinueux, dans ses yeux se refléta cette émotion mystérieuse et grave jque l'amour seul, en certaines minutes intenses, donne à la beauté des femmes.
— Mon bon Marc... Vous savez bien que vous ne pouvez rien pour moi...
Mais son visage en feu, les battements de ses [paupières, et l'alanguissement ravi de toute sa personne démentaient ses paroles : elle savait bien que Marc l'aimait, elle n'avait pas voulu douter de lui, et cette certitude la ravissait. Il lui apparais-
sait en ce moment, avec son énergique visage, ses yeux durs si chargés de tendresse, d'une beauté émouvante et superbe, un mâle, un maître. Il protestait :
— Je ne puis rien pour vous? Et qui donc alors pourra quelque chose? Pensez-vous que je veuille vous acheter, est-ce que je vous demande d'être ma maîtresse?... Comprenez-moi bien, je vous en prie!
Ah! quel bien il lui faisait, et comme elle lui savait gré de si peu l'humilier, de la traiter avec tant d'égards quand, elle se l'avouait sans honte, il n'aurait eu à dire qu'un mot pour qu'elle fût à lui, esclave trop heureuse de payer sa dette en échange de tout ce qu'il lui offrait. Achetée, vendue, qu'eussent signifiée pour elle ces mots, puisqu'elle l'aimait? Qu'il l'eût parée ensuite, entourée de ce luxe dont elle ne pouvait se passer, à sa guise! Et elle l'eût accepté comme une nécessité radieuse, un vaniteux joug d'or. Mais, certainement, aucun calcul ne se fût mêlé, au moins en cet instant, à cet abandon spontané.
De tout son cœur, elle lui voua une gratitude fervente. Quoi! elle était faible, sans secours contre les autres ni elle-même, désarmée, en proie aux terreurs du lendemain, — car si elle avait parlé à Gilles de son projet de se faire actrice, ce n'était que pour l'exaspérer et elle n'y était nullement décidée, trop intelligente pour n'avoir pas l'effroi de l'échec possible; — et voilà que Marc, dans sa générosité, ne cherchait pas à profiter de l'occa-
sion offerte, de la défaillance de son esprit et de sa chair livrés déjà à sa merci!...
Tel est cependant l'instinct de contradiction de la femme, sa ruse inconsciente et son besoin de savoir par les moyens détournés, qu'elle répondait, sincère malgré cela :
— Mon ami... vous me touchez plus que je ne puis dire... Mais, réfléchissez, je suis toujours Mme d'Arbelles, je ne m'appartiens pas... Gomment pourrais-je accepter sans me vendre la richesse que vous m'offrez?...
— Ma chère Raymonde, votre vie passée restera un cauchemar qu'à la longue vous oublierez; vous aviez pensé à la rompre : ce moment est venu. Et quand vous serez libre, vous daignerez peut-être consentir à vous appeler Mme Marc Le Vigreux.
Elle le regarda avec stupéfaction : il parlait comme dans un rêve, avait-il sa raison?
— Mais, Marc, votre femme...
Il avait son regard assombri des jours d'orage, les traits durcis d'une indomptable ténacité :
— Je veux être votre mari, Raymonde; écoutezmoi, je le serai. Thérèse consentira à me rendre ma liberté.
Il vit l'extraordinaire surprise que cette révélation causait à la jeune femme :
— Oui, vous la connaissez : c'est un être d'éUte envers qui j'ai eu de grands torts, mais que j'estime et n'ai jamais méconnue; elle se sacrifiera, j'en réponds.
— Pour moi... le sachant?...
— Pour vous, oui... Le sachant! Pour moi, si vous préférez. Entendez-moi bien, chère aimée, je ne veux pas vous proposer les souffrances d'une situation fausse, du moins de ma part : il faut que je puisse vous dire un jour, — que vous soyez libre ou non : — « Partagez, vous, ma vie complète. » Je veux être libre et rien qu'à vous.
— Mais moi, je ne le serai jamais, murmurat-elle tristement, mon mari se refuse à toute rupture.
— Eh bien! vous l'y déciderez, fit-il avec une jovialité crâne. Ce que femme veut... Au besoin, vous demanderez le divorce..
— Et des motifs?
— On en trouvera.
— En attendant, il veut m'emmener dans son nouveau poste.
— Il faut l'accompagner.
— A Batavia?
— Non, en Itahe; le consulat général de Naples est vacant depuis ce matin. Il l'aura, comme chargé d'affaires. Le ministre ne peut me le refuser. Ce sera un avancement scandaleux, tant pis! A Naples, vous gagnerez quelques mois (il ne dit pas, mais elle devina : — la fin de votre deuil). Inutile de faire un éclat, pour cela il est toujours temps. A Naples, nous nous écrirons, j'irai vous voir : ce n'est que quelques heures de chemin de fer... Nous combinerons tout; mon divorce sera
prononcé... Et vous serez à moi alors, n'est-ce pas, Raymonde?
— Vous êtes un grand magicien, Marc, et je me laisse aller au mirage; mais si rien de tout cela ne se réalise...
— Ayez foi en moi, mon amie, tout me réussit parce que je ne doute jamais de moi. Les difficultés, je n'y songe pas. Il n'y a qu'à vouloir, sachez-le! Quand on marche droit aux hommes, ils reculent. Votre mari sera nommé à Naples. En attendant, je ne veux pas que l'ombre d'un souci effleure votre front charmant. Nous marchons la main dans la main, n'est-ce pas? Un seul cœur, bour.se commune. Mais j'y songe, et comment ai-je pu négliger d'en aviser Labric? Votre père m'a prêté l'hiver dernier une somme assez importante qui retourne à la succession : Labric l'aura en main dès ce soir : puisez-y largement, c'est votre bien.
Comment être dupe de ce stratagème? Cependant l'intention déhcate la flattait dans ce besoin de mensonge envers soi-même qu'elle éprouvait pour concilier ses scrupules avec ses lâchetés. Qu'elle fît participer l'ignorance de son mari, de sa mère, de sa sœur, à la déchéance de ce compromis qu'elle croyait accepter seule, elle ne s'en préoccupa point.
Le philtre délicieux, la suave corruption venaient maintenant de se glisser dans son âme, tout à l'heure soulevée d'un élan désintéressé : elle se voyait riche, adulée, parée, noyée dans l'opulent
bien-être, hôtel aux Champs-Elysées, chevaux de luxe, robes merveilleuses, fêtes, diamants étin-
celants, sa vraie vie.
Prise à la beauté du miracle que Marc évoquait, — si c'était possible! — elle lui tendit ses bras, puis ses lèvres dans l'éclair d'une tendresse qu'ils surent maîtriser, puisque l'avenir les dédommagerait,
— Marc, je vous adore!
— Et moi, Raymonde!
Mme Eloi Le Martin avait invité ce jour-là à déjeuner, boulevard Malesherbes, Jeanne Brévier sans ses filles, afin de causer, avait-elle écrit; et tout le temps du repas, Mme Brévier s'était étudiée à surprendre, sur le visage bouffi de la tante, une expression de bon augure. Elle n'y avait découvert que la satisfaction presque bestiale d'un appétit tel qu'un ogre s'en fût fait honneur.
— Vous comprenez, petite, avait-elle dit à sa nièce lorsque celle-ci l'eut embrassée en arrivant, je n'ai pas voulu aller vous voir tous ces temps-ci à cause de Gilles. Votre gendre m'exaspère et ne vous fait faire que des maladresses. Mais d'abord déjeunons.
Et avec des regards de dédain, de petits reniflements dégoûtés à l'adresse de Mlle Duverset, semblable à une figure de cire, qui ne buvait que du lait et touchait à peine aux plats, la tante avait englouti résolument des tanches frites, du ris de veau en papillotes, du canard à la purée verte.
D'une dent incisive, elle avait mordu aussi dans un certain nombre de personnes vivantes, car son franc-parler ne ménageait rien, elle ne s'imposait
ni gêne ni retenue; aussi les commencements de sa digestion s'attestèrent-ils par un ou deux hoquets bruyants, qu'elle prit à peine le soin de réprimer, par égard pour sa nièce qu'elle savait terriblement délicate. Mlle Duverset en entendait bien d'autres.
Elle venait de quitter discrètement le salon, et Mme Le Martin, calée dans un énorme fauteuil où elle avait l'air d'une monstrueuse idole chinoise, regarda Jeanne Brévier avec une complaisance satisfaite.
Le désastre de ses parents, à tout prendre, ne lui avait pas été aussi pénible qu'on eût pu le supposer. Elle y avait même trouvé quelques raisons inavouables de jubiler; le malheur qui tombe sur le voisin a toujours quelque chose de risible, et quand on ne craint rien pour soi-même, voir les autres faire la culbute, et une culbute aussi tragique, satisfait à la fois en nous le sens du bouffon et le goût de la cruauté; ainsi en jugeait-elle, si bien que peu à peu la catastrophe des Brévier lui devenait matière à délectation.
Sans doute, au premier moment!... Mais alors une frivole bouffée d'orgueil lui avait montré le discrédit rejaillissant sur elle, de cette ruine. La sécurité de ses millions l'avait rassurée; l'opinion du monde, il y a longtemps « qu'elle s'asseyait dessus )), selon un de ses aphorismes bourgeois.
Une indignation l'avait transportée contre l'imprudence et la maladresse de Pierre. Mais ce mouvement donné à la nature, quel plaisir elle avait
goûté à se louer de sa prudence, de son flair; car, elle aussi, Hottmann eût été bien aise d'en tâter, et d'encaisser quelques sommes rondes dont elle n'aurait plus ouï parler. Mais voilà, elle avait « de la jugeotte », et c'est ainsi qu'on fait les bonnes maisons, tandis que « ses paniers percés » de neveux et de nièces... Il y avait longtemps qu'elle les voyait s'enfoncer, et plouf! ça y était!
La mort de Pierre l'avait laissée indifférente; depuis le temps qu'elle voyait mourir!... Elle espérait bien enterrer tout le monde. Elle n'avait plus dans sa vie qu'une terreur, celle des parents pauvres : que Jeanne ne vint pas s'aviser de lui demander secours ou conseil, elle l'enverrait promener. Et si, les premiers jours, elle n'avait cessé de marquer son mécontentement, c'était aussi par mesure défensive, en dogue qui gronde pour éloign r de la maison.
La parfaite tenue des Brévier, la correction des d'Arbelles l'avaient surprise, ravie et, par un retour de vanité, piquée au jeu. L'idée qu'on pût se passer d'elle lui avait paru d'abord très drôle, puis elle s'était écriée devant Mlle Duverset : « Je serais curieuse de savoir comment ils vont s'en tirer sans moi! »
Bientôt elle avait souffert dans son ombrageux despotisme et son besoin d'humilier les gens...
— Eh bien, ma chère Jeanne, quels sont vos projets? Vous ne m'avez pas témoigné une confiance excessive en tout cela, je le dis sans reproche.
Et il faut bien que je m'intéresse à vous, puisque vous me laissez de côté.
Mme Brévier, qui avait une divination du caractère de Mme Le Martin, répondit :
— Il ne faut pas en vouloir, ma chère tante, à ceux qui souffrent; quand ils se tiennent à l'écart, c'est par délicatesse, autant que pour ne pas infliger l'ennui de leurs chagrins à leurs proches.
— Que vous pensiez ainsi pour les indifférents, vous avez bien raison. Ceux-là vous abandonnent sans ménagement, et vous avez dû en faire l'épreuve. Bien des méchancetés ont dû vous revenir, bien des racontars... Avec moi, on sait qu'il ne faut pas s'y frotter. Mais vous, dans une situation aussi en vue... Je suis sûre que vous avez bien vite remarqué le vide qui s'est fait autour de votre hôtel
Mme Brévier avala sans sourciller l'amer compliment. La tante Eloi était son seul recours, son espérance finale. Elle n'eut pas l'air de remarquer l'horrible contentement qui s'étalait sur cette face grasse.
Mme Le Martin reprit :
— Mais vis-à-vis de moi, votre seule parente, avez-vous songé, ma chère Jeanne, à ce que cette apparence de froideur, — cette apparence seulement! fit-elle en répondant au geste de protestation, — pouvait me faire de peine, car je vous aime tendrement, vous le savez, vous et vos filles...
Cette hypocrisie raffinée mit Mme Brévier dans
un cruel embarras : on lui reprochait de n'avoir pas fait ce qu'on ne lui eût pas pardonné de faire; elle entrevit la longue série de dégoûts par lesquels elle devrait passer pour subir la protection de la tante; mais la nécessité est une dure loi.
— Je ne vous en veux pas, dit Mme Le Martin avec supériorité, vous n'avez jamais eu l'esprit très porté aux affaires, soit dit sans vous taquiner, et en tout ceci vous avez été menée par votre gendre, qui est un imbécile. — Elle ne laissa pas placer un mot. — Je sais ce que je dis, et si Raymonde le fait... — elle dit le mot tout à trac — il n'aura que ce qu'il mérite.
— J'ai tout fait, protesta Mme Brévier, pour que Gilles ne prît pas des mesures pareilles.
— Il entasse bêtises sur bêtises, reprit aigrement la tante. Il vous a plus ruinées que ce nigaud de Pierre, car il consomme votre abaissement aux yeux de la société. Qu'est-ce que c'est que ces ventes précipitées, comme si vous aviez peur de manquer demain de chemise ou de pot-bouille! Tout le monde s'est écrié : « Ils n'ont plus le sou, ils vendent leurs nippes! » Et on vous tourne le dos!
— Mais ma tante, notre situation...
— Quoi, votre situation? On vit de crédit autant que de ressources réelles; c'était la devise d'Edmond,et ellel'atirésouventd'embarraslOnfait tête, on soutient son train, que diable! Et le monde se dit : « Puisqu'il n'y rien de cassé, faisons-leur bonne
figure. » Qu'esl-il arrivé? C'est que les Boyséon vous ont servi un beau P. P. C. sur leur carte.
— Pouvais-je les retenir?
— Mais certainement, vous le pouviez. Vous n'allez pas me faire croire que vous seriez aujourd'hui dans la rue.
— Gilles afiîrmait...
— Je sais vos affaires aussi bien que les miennes. Mais moi, pour qui me comptez-vous? Est-ce que je n'étais pas là? Est-ce que, si vous m'aviez confié tout, je ne vous aurais pas tirés d'embarras, empêché de faire ces folies? De l'argent, de l'argent, eh! mon Dieu, j'en ai de reste! Croyez-vous que cela m'eût gêné de mettre à votre disposition, ou plutôt en prenant mes arrangements avec Labric, jusqu'à un million s'il l'eût fallu? Cet argent, somme toute, n'eût été qu'un avancement d'hoirie, car, après ma mort...
— Ma tante, ne parlez pas de cela! Si j'avais su...
Mme Brévier souffrait le martyre; dire que... Oui, affectueusement, rien n'eût été plus aisé, à une parente généreuse; mais savoir que la tante mentait, mentait à pleine bouche, se donnait vilainement l'ostentation d'une magnificence tardive qui eût fait volte-face pour peu qu'elle lui eût demandé là, tout de suite, mille francs!...
— Enfin, ce qui est fait est fait, dit Mme Le Martin, qui se complaisait à cette répugnante comédie; votre gendre vous a enferrés, le mal est
irréparable. Une fois tout vendu, que comptezvous devenir, où irez-vous?
— Je pensais qu'il serait peut-être sage à moi et à Alice de nous mettre provisoirement en pension chez les dames du Saint-Voile, qui, vous le savez, ont échappé encore à la loi sur les congrégations. Elles ont une fort bonne maison, très considérée, rue du Roule, où nous pourrions attendre la liquidation.
— Et pourquoi pas à Sainte-Périne? s'écria la tante, dont l'humeur fantasque soubresautant ne put envisager les suites d'une pareille diminution, non pour ses nièces, elle s'en moquait, mais pour elle-même : elle pensa à l'opinion, sur laquelle elle ne « s'asseyait » que par intermittence. Vous voulez donc mener une vie finie? Cela ne vous suffit pas que déjà dans tous les salons on fasse des gorges chaudes sur votre ruine? Vous voulez donc qu'Alice épouse un employé des contributions indirectes à dix-huit cents francs? Et moi, cela vous est égal qu'on dise : « Mme Le Martin est riche comme Rothschild, et elle laisse ses nièces dans un couvent où on leur sert trois fois par semaine des épinards! »
— Ah! dit Jeanne Brévier, c'est surtout l'établissement d'Alice qui m'inquiète, car moi...
— Vous... Mais vous ne vous résignerez pas plus qu'une autre, ma petite; ne m'en contez pas. Quand on a été riche, on ne peut plus renoncer à l'être. Vous êtes habituée au luxe et au confort. Il est
indispensable qu'Alice se marie avantageusement. Eh bien! est-ce que je ne suis pas là? Les Boyséon, les Boyséon!... Je vous trouverai joliment mieux, j'ai précisément ce qu'il vous faut. Alice dans un an roulera carrosse, et vous vous referez une existence agréable.
— Mais Alice n'a plus de dot, ma tante.
— De dot? Elle a sa beauté, ma chère. J'ai ce qui vous convient, je vous le répète. Et faites-moi le plaisir de ne plus penser à aller chez les dames du Saint- Voile. Vous allez venir toutes deux habiter chez moi. Vous y aurez ce qu'il vous faut, tout ce qu'il vous faut. Naturellement, je ne veux rien avoir à démêler avec votre gendre; qu'il aille au Pérou, qu'il aille au Monomotapa, que je n'en entende plus parler! Raymonde, j'imagine, le suit. Je verrai à lui faire un cadeau, à cette pauvre petite. Allons, c'est dit, venez voir vos chambres.
Et Mme Le Martin pesamment se leva, savourant sans paraître vouloir les entendre les remerciements trop chaleureux et volubiles pour être sincères, de sa nièce. Fourches Caudines de la défaite, servage des vaincus enchaînés aux pas des vainqueurs!... Bien des nausées et des amertumes en perspective, mais aussi le mirage de l'énorme fortune plus tard. Et en attendant...
Le soir même, Michel, invisible depuis une semaine, à la suite d'une explication un peu vive avec M. d'Arbelles, qui trouvait le moyen de se mettre mal avec tout le monde, vint prendre des
nouvelles. Mme Brévier était enfermée avec Raymonde. En causant de toutes ces grosses résolutions, elles comparaient des échantillons de deuil pour de prochaines robes. La « restitution » de Le Vigreux, acceptée avec étonnement, sans déplaisir et sans commentaires, — seul Gilles avait froncé les sourcils en silence, — venait à point.
Ce fut Alice qui descendit au salon. Sa tristesse et son découragement étaient visibles. Le départ de Florence lui laissait un vide affreux, et d'aller habiter chez la tante Eloi lui causait une instinctive répulsion.
Elle mit au courant Michel et vit un sourire singuher se dessiner sur son visage.
— J'ai voulu vous consulter, fit-elle en levant les yeux sur lui; je suis toute désemparée, que doisje faire?
Il se détourna; pouvait-il lui dire les mots qui lui brûlaient les lèvres? L'offre de la tante renversait brutalement le château de nuages que son imagination avait construit. Quoi d'étonnant qu'il en fût ainsi? Elle allait couvrir de son onéreuse protection ces malheureuses femmes, leur jeter en aumône des miettes de sa richesse volée, de ses milUons boueux, bien que cette idée déjà l'eût fait souffrir.
Peut-être — un instinct jaloux l'en avertit — chercherait-elle à marier Alice, et si celle-ci préférait ces risques, — qui pouvaient être heureux, après tout, — avait-il le droit de l'en dissuader?
Avait-il donc pu oublier qu'elle hériterait un jour de cette femme, gonflée d'or comme un abcès de pus?
Arracher Alice aux siens, à sa destinée? Non, non!
Et son mauvais orgueil lui fit répondre :
— Mais je n'en sais absolument rien, je n'ai pas de conseil à vous donner.
— Oh! voyons!
— Je ne vois pas... Je ne sais trop...
— Vous ne croyez pas que je puisse vivre seule et essayer de gagner ma vie?
Il hésita, très ému. Le beau rêve!... Et du coup elle regagna sur lui tout son empire. Il la reconnut pure, noble, droite, telle qu'il l'aimait. Mais voyons, est-ce Mlle Alice Brévier qui, du jour au lendemain... Gagner sa vie? Pauvre enfant...
Il regarda les douces, les fines mains blanches d'Alice, ces mains de luxe, et les compara aux siennes, brunies, nerveuses et dures, ses mains habituées à toucher aux fers qui blessent et guérissent, aux plaies, aux poisons, à la misère, à la souffrance... Gagner sa vie, elle!... Trop tard! Que saurait-elle faire? Elle n'était préparée à rien. On n'improvise pas du jour au lendemain une destinée, un métier, un gagne-pain. Puis, que dirait-on? Quelles raisons méchantes le monde chercherait-il à cette détermination insolite, hors l'usage?
Il répondit avec tristesse, plus sèchement qu'il n'eût voulu :
VANITÉ i77
— Non, je ne le crois pas; en ce moment, tout au moins.
Elle baissa la tête et ne répondit pas, blessée, peinée surtout. Doutait-il donc de son courage, de sa sincérité? Alors, il l'estimait bien peu?
Le malentendu continuait. Ils se séparèrent sans avoir su, sans avoir pu le dissiper, le cœur lourd.