‹ Variations de la personnalitéChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Avant de chercher à interpréter les phénomènes si variés que nous venons d'étudier, il faut voir ce qui constitue la personnalité, essayer, tout au moins, d'en donner une idée générale. Nous abordons ici un des problèmes les plus difficiles qu'il soit donné d'étudier; nous croyons tous avoir une idée bien nette de notre personnalité et cependant quand nous voulons analyser les éléments constitutifs du moi, nous nous trouvons bien embarrassés.

Depuis quelques années, les faits de suggestion ont pris dans la psychologie contemporaine la place qui leur appartient.

Un philosophe anglais, M.Myers', essaye d'en des applications nouvelles. M. Myers paraît en s puisé l'idée première dans un article de M. Vi Meunier publié en i88i et dans l'étude de M. Ai

L'auteur aborde l'étude de ces phénomènes :

une entière franchise et, ce qui est plus rare, av regret non dissimulé de la voir tourner contre opinions philosophiques qui ont ses préférences sonnelles.

M. Myers estime que la nouvelle méthode d'in tigation psychologique doit nécessairement cond à d'importants résultats :

« Cette méthode est celle de la psychologie exp mentale proprement dite, c'est-à-dire celle qui i siste à attaquer les grands problèmes de l'être, plus par voie d'analyse introspective, mais par l'él patiente et rigoureuse de ces phénomènes de la qui ont à la fois un aspect physique et un aspect] chologique. L'analyse des états anormaux et sur supernormaux de l'entendement, comme le n le somnambulisme spontané et les états simils produits artificiellement, comme le narcotisme, coolisme et le somnambulisme hypnotique, donr moyen de procéder à de véritables vivisections |

' Myers, porlaighlty Rai!tw,

chologiques et de pénétrer dans les mystères les plus intimes de Tintelligence. Après avoir étudié le mécanisme ainsi détraqué et avoir, au besoin, isolé tel organe de ce mécanisme en exagérant son jeu, comme le micrôgraphe applique à un tisssu organique avant de le porter sous l'objectif, tel réactif qui réagit exclusivement sur tel élément, on se trouve nécessairement mieux à même de saisir le jeu de la fonction normale.

« La philosophie croit à l'identité permanente du moi. L'identité de Tindividu est parfaite. La personne est une monade indivisible. L'identité personnelle n'admet pas d'ambiguïté ; elle est le fondement de tous les droits, de tous les devoirs, de toutes les responsabilités; aussi la notion que nous en avons est-elle fixe et précise. Voilà ce que dit la philosophie du sens commun, telle qu'elle a été formulée par Reid S il y a un siècle.

« Mais au lieu de nous considérer comme un tout complet et indivisible, il est permis de faire comme un fabricant qui sait de combien de pièces est composé un objet manufacturé, de remonter, des éléments irréductibles à notre apparente unité psychique.

« Nous partirons de la cellule type douée d'irrita-

* Reid, Traité des facultés intellectuelles.

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bilité réflexe. Nous supposerons ensuite plusieurs de ces cellules juxtaposées et atteignant ce qu'on désigne sous le nom de « conscience coloniale », c'est-àdire rétat où le groupe d'organismes élémentaires forme, au point de vue de la locomotion sfeule, un individu, quoique chaque polype conserve son autonomie pour ce qui ne se rapporte pas à l'action collective. Puis nous arriverons à une ébauche qui ne sera pas encore à l'abri des erreurs intellectuelles, car il arrivera à la tête de manger la queue, si elle se. trouve par malheur à sa portée. Elevons-nous plus haut encore; l'organisme complexe forme définitivement une unité, mais cette unité résulte d'une coordination parfaite, non d'une création soudaine; c'est une unité d'agrégation, pas autre chose. Les cellules de mon corps sont miennes, en ce sens que, pour leur propre bien-être et leur sécurité, elles sont convenues d'exécuter les ordres de mon cerveau. Mais ces serviteurs n'en ont pas moins une vie propre : ils peuvent, par exemple, s'hypertrophier sans que je puissse rien pour les en empêcher. On dira : « Mais ma conscience témoigne que je suis une simple entité. » Cela signifie simplement qu'une synergie stable existe présentement en moi; un nombre suffisant de mes centres nerveux agissent de concert ; je suis gouverné, si l'on veut, par une majorité normale.

Bourru et Burot, Var de la personn. l6

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Mais donnez-moi sur la tête un bon coup de bâton qui réduise au silence deux ou trois de ces centres, et voilà tout le reste qui s'éparpille en « groupes parlementaires » avec le délire et la démence comme résultat. Ma mémoire prouve que je suis cette année le même homme que Tan dernier, objectez- vous? Pas le moins du monde. Elle prouve simplement que ma circulation sanguine s'est opérée avec régularité, que la nutrition cérébrale a reproduit exactement les impressions transmises par le passé aux éléments nerveux. Mon organisation est la véritable base de ma personnalité. Je ne suis toujours qu'une colonie de cellules. L'inconscient et l'inconnaissable d'où mes pensées et mes sentiments dérivent leur unité, est audessous et non pas au-dessus de ma conscience. Cette unité résulte de mas ubstructure protoplasmatique et non point de je ne sais quel principe transcendant. «Est-il bien vrai d'ailleurs que cette identité du moi reste parfoite? Sans doute nos goûts, nos caractères sont à peu près permanents; les capacités spéciales pour le plaisir, pour la peine, pour l'action, pour la perception, qui nous individualisent, ne changent pas arbitrairement ou subitement, mais elles grandissent avec nous; à beaucoup d'égards on ne saurait dire que le moi de Thomme de soixante ans, soit le même qu'il avait à six, ou à douze ou à vingt-cinq. »

Telle est sommairement esquissée la théorie de la personnalité humaine vers laquelle semble tendre présentement l'enquête despsychologistes-physiciens.

Après MM. Charles Richet et Beaunis en France, après M. Gurney* en Angleterre, après le baron du Puel ^ en Allemagne, M. Myers va rechercher jusqu'à quel point les trois éléments de la personnalité humaine, la volonté centrale, la mémoire continue et le caractère homogène conservent leurs contours définis dans les expériences analytiques rendues possibles par l'état d'hypnotisme.

« L'hypnotisme, nous dit-il, est encore dans l'enfance, mais toute psychologie qui ne tient pas compte de cet ordre de faits doit être tenue pour surannée. Etudions d'abord la volonté. Les annales de l'hypnotisme ne sont, pour ainsi dire, composées que d'exemples de suggestion, mettant hors de doute la possibilité de substituer à la volonté du sujet hypnotisé celle de l'opérateur. De nombreux faits établisssent la possibilité d'annuler la volonté chez un sujet hypnotisé, en substituant à son libre arbitre celui d'une tierce personne. »

Passons à la mémoire. Ici, encore, M. Myers em-

i Gurney, Naiional /?«;ï^, juillet 1885.

2 Puel, Pbilosophy dennistik. Leipzig, 1885.

récents, on peut même développer artificiellement le souvenir de faits purement imaginaires, en des conditions telles que ce souvenir dépend uniquement de l'expérimentateur et non point du sujet. Quel terrible argument contre la personnalité telle qu'on la concevait naguère!

« Arrivons enfin au caractère. Certes, si quelque chose parait inséparable de l'individu, c'est son caractère propre, cet ensemble d'habitudes, d'opinions, de manières d'être, déterminé en partie par l'hérédité, en partie par l'expérience. Eh bien, ici encore l'hypnotisme fournit le moyen de modifier instantanément, soit d'une façon passagère, soit d'une façon continue, le caractère propre de l'individu, de le faire agir de la manière la plus opposée à celle qu'il adopterait dans l'état normal. M. D..., par exemple, fumait et buvait de la bière au point de mettre sa santé en périt; M. Liébeault l'hypnotise et lui suggère de ne pas fumer et de ne plus boire de la bière. Dès lors le sujet suit avec docilité le programme qui lui a été tracé et l'hypnotisme obtient de lui ce que n'ont jamais pu faire ni ses propres efforts volontaires ni les remontrances de sa famille.

« Les expériences hypnotiques jettent donc un jour nouveau sur la nature intime de la volonté, de la mémoire, et du caractère humain ; elles montrent que

la personnalité n'est véritablement ni définie, ni permanente, ni stationnaire, que le sentiment du libre arbitre est essentiellement flottant et illusoire, la mémoire multiple et intermittente, que le caractère est une fonction de ces quantités variables et peut être modifié du tout au tout par des moyens exclusivement physiologiques.

« Voilà donc une méthode de localisation cérébrale qui pourra conduire ou non à des indications anatomiques, mais qui est en tout cas singulièrement commode pour les recherches psychologiques et on peut dire infaillible. La suggestion une fois arrivée au cerveau hypnotisé, ce cerveau se charge lui-même de choisir le centre d'action qui doit être stimulé ou rester impressionné. Quand on a été témoin de phénomènes de cet ordre, on hésite véritablement à assigner des limites à ce qu'il sera possible de tirer de la suggestion. Pourquoi n'arriverait-on pas à isoler ou à suspendre les diverses espèces de sensibilité, sensorielle, thermique, tactile, ou même des facultés plus spéciales encore ?... Il ne faut pas désespérer de séparer les courants intellectuels de l'être de ceux qui se rapportent à la nutrition. Tout devient désormais possible. Nous sommes en possession de la baguette magique. 11 ne reste qu*à en apprendre tous les usages.

« Mais sans perdre son temps à prophétiser, on

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peut se tenir déjà pour satisfait des résultats acquis. En psychologie comme en tout, la grande force est de se mettre en possession de faits positifs. Si nous sommes des êtres multiples, sachons-le sûrement, ne fût-ce que pour tirer de cette multiplicité les avantages qu'elle comporte. Si nous pouvons aisément nous modifier sous Taction de circonstances extérieures, apprenons à nous perfectionner. Tant que nous nous proclamerons des atomes incompressibles, nous serons impuissants à régir notre structure moléculaire. Tant que nous ne saurons pas reconnaître ce que nous sommes, nous resterons incapables de devenir ce que nous pouvons être.

« Nous avons ainsi, dit pour conclure M. Myers, la consolation de trouver que Thypnotisme peut non seulement disséquer notre entendement, mais dans une certaine mesure l'améliorer. Aux yeux de bien des gens ce sera un pauvre contre-poids à l'abaissement de la dignité et de la destinée humaine, tel qu'il semble résulter de notre argumentation... Mais pourquoi ne pas espérer, au contraire, qu'un nombre de questions supposées définitivement closes, soit dans le sens théologique, soit dans le sens matérialiste, vont être rouvertes par ces recherches? Qui nous dit même que ces questions n'arrivent pas pour la première fois à la portée de l'investigation

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scientifique? Peut-être sommes-nous précisément en train d'épeler les premiers éléments de ces phénomènes que tant de prédicateurs ont cru résoudre avec une prosopopée, tant de philosophes avec une formule, tant de physiologistes avec un sourire ironique. »

M. Luguet, professeur de philosophie à la Faculté de Clermont, a fait diverses conférences dans lesquelles il a étudié les illusions de la conscience et de la mémoire.

« La conscience, dit M. Luguet, est la connaissance que prend Tesprit de ses propres états. Elle implique tout à la fois le sentiment d'un état présent et le souvenir d'une suite d'états antérieurs à laquelle nous le rattachons. Or, la mémoire peut d'abord nous tromper sur ces états antérieurs, et ensuite nous sommes sujets à nous tromper nous-mêmes dans la perception de notre état actuel, dans ce que Ton peut appeler « la lecture de nos propres senti- « ments ». De là des illusions bien curieuses et qui portent, les unes sur ce que nous éprouvons à un moment donné, les autres sur notre personnalité même. Que de comparaisons, de ■ souvenirs et de pressentiments tiennent dans ce que nous prenons pour un état simple et irréductible de notre personne! »

« La personnalité, dit M. Ribot, n'est pas un nomène, mais une évolution, A l'état normal, la sonnalité est une coordination psycho-physiolog aussi parfaite que possible qui se maintient m; des changements perpétuels et des incoordinal passagères. »

La coordination des innombrables actions ner ses de la vie organique est la base de la personn physique et psychique, paice que toutes les ai coordinations s'appuient sur elle, s'ajoutent à parce qu'elle est l'homme intérieur, la forme i rieure de la subjectivité, la raison dernière di façon de sentir et d'agir, la source de ses instir de ses sentiments et de ses passions, et son prin d'individuation.

La conscience n'est pas une entité , mais somme d'états dont chacun est un phénomène i genre particulier, lié à certaines conditions de l'i vite du cerveau, qui existe lorsqu'elles existent.

t,MaUditi Ji la pirxaimlili. Paris, 1885.

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manque lorsqu'elles manquent, disparaît lorsqu'elles disparaissent. 11 en résulte que, chez un homme quelconque, la somme des états de conscience est très inférieure à la somme des actions nerveuses (réflexes de tout ordre, du plus simple au plus composé). La personnalité consciente ne peut pas être une représentation de tout ce qui se passe dans les centres nerveux ; elle n'en est qu'un extrait, une réduction. Nos états de conscience s'ordonnent dans le temps, non dans l'espace, suivant une dimension, ou suivant plusieurs. Par fusion et intégration des états simples, entre eux, se forment des états très complexes qui entrent dans la série comme s'ils étaient simples ; ils peuvent même coexister, en une certaine mesure, pendant quelque temps ; mais, en définitive, le cercle de la conscience, surtout de^ la conscience claire, reste toujours très limité. Il est donc impossible de considérer la personnalité consciente par rapport à la personnalité objective, cérébrale, comme un décalque qui s'applique exactement sur son dessin ; elle ressemble plutôt à un relevé de plan topographique par rapport au pays qu'il représente. On ne peut dire pourquoi certaines actions nerveuses deviennent conscientes et lesquelles. On constate que les états de conscience toujours instables se suscitent et se supplantent. C'est l'effet d'une trans-

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DE LA PERSONNALJTÉ 2^1

mission de force et d'un conflit de force qui a lieu, non entre les états de conscience, mais entre les éléments nerveux qui les engendrent. Ces associations et antagonismes sont bien étudiés de nos jours, mais ce qui importe le plus, c'est de pénétrer plus avant, jusqu'aux conditions de leur unité organique. Les états de conscience ne sont pas, en effet, des feux follets qui s'allument et s'éteignent tour à tour; il y a quelque chose qui les unit et qui est l'expression subjective de leur coordination objective. Là est la raison dernière de leur continuité. C'est l'organisme et le cerveau, sa représentation suprême, qui est la personnalité réelle, contenant en lui les restes de tout ce que nous avons été et les possibilités de tout ce que nous serons. Le caractère individuel est écrit là avec ses aptitudes actives et passives, ses sympathies et antipathies, son génie, son talent ou sa sottise, ses vertus et ses vices, sa torpeur ou son activité. Ce qui en émerge jusqu'à la conscience est peu, au prix de ce qui reste enseveli, quoique agissant. La personnalité consciente n'est jamais qu'une faible partie de la personnalité physique.

L'unité du moi est la coordination d'un certain nombre d'états sans cesse renaissants ayant pour seul point d'appui le sentiment vague de notre corps. — Donc le moi est une coordination. Il oscille entre ces

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deux points extrêmes où il ctsst d'être T unité pure, l'incoordination absolue. Tous les degrés intermédiaires se rencontrent en fait, sans démarcation entre le sain et le morbide; Tun empiète sur l'autre.

L'unité du moi, c'est donc la cohésion, pendant un temps donné, d'un certain nombre d*états de conscience clairs, accompagnés d'autres moins clairs et d'une foule d'états physiologiques qui, sans être accompagnés de conscience, comme leurs congénères, agissent autant qu'eux et plus qu'eux. Unité veut dire coordination. En résumé le consensus de la conscience est subordonné au consensus de l'organisme; les éléments constitutifs de la personnalité comprennent des conditions organiques, affectives et intellectuelles.

Le rôle de la personnalité physique comme élément de la personnalité totale est très important. On peut admettre que les sensations organiques venant de tous les tissus, de tous les organes, de tous les mouvements produits, en un mot de tous les états du corps, sont représentés à un degré quelconque dans

le sensorium, et c'est leur ensemble qui constitue la personnalité physique.

11 s'en suit qu'elle doit varier avec eux et comme eux. Il existe un état à peine morbide, connu probablement de tout le monde, qui consiste en un sentiment d'exubérance ou de dépression sans causes connues. Le ton ordinaire de la vie change, il s'élève ou s'abaisse. Dans l'état normal, il y a une « euphorie » positive; il ne vient du corps ni bien-être, ni malaise. Parfois, au contraire, les fonctions vitales s'exaltent, Tactivité surabonde et cherche à se dépenser; tout paraît facile et profitable. Cet état de bien-être, tout physique d'abord, se propage dans l'organisation nerveuse entière et suscite en foule des sentiments agréables, à l'exclusion des autres. Alors on voit tout en rose. Parfois c'est l'inverse: un état de malaise, d'abattement, d'inertie et d'impuissance, et comme conséquence, la tristesse, la crainte, les sentiments pénibles ou déprimants. C'est l'heure où Ton voit tout en noir. Dans Tun et l'autre cas, d'ailleurs, aucune nouvelle, aucun événement, rien d'extérieur qui justifie cette joie ou cette tristesse subite.

Déjà la personnalité est modifiée. Pour lui, et mieux encore pour ceux qui le connaissent, l'individu est changé, n'est plus le même. On peut dire que la personnalité physique suppose les propriétés de la ma-

tière vivante et leur coordination ; de même que le corps n'est que la somme organisée et coordonnée de tous les éléments qui le constituent, la personnalité physique n*est que la somme organisée et coordonnée des mêmes éléments comme valeur psychique. Elle exprime leur nature et leur agencement; rien de plus.

Le moi normal, ajoute M. Ribot, a peu de cohésion et d'unité. Il y a en chacun de nous des tendances de toute sorte, tous les contraires possibles, et entre ces contraires toutes les nuances intermédiaires, et entre ces tendances toutes les combinaisons. Cest que le moi n'est pas seulement une mémoire, un emmagasinement de souvenirs liés au présent, mais un ensemble d'instincts, tendances, désirs, qui ne sont que sa constitution innée et acquise entrant en action. On peut dire que la mémoire est le moi statique, et le groupe des tendances, le moi dynamique. En comprenant le moi tel qu'il est, c'est-à-dire comme une coordination de tendances et d'états psychiques dont la cause prochaine doit être cherchée dans la coordination et le consensus de l'organisme, on ne s'étonnera plus de ces oscillations incessantes chez les caractères mobiles, rares chez les caractères stables, qui pendant un temps long, court ou même presque insaisissable, montrent la personne sous un jour nou-

veau. Un état organique, une influence extérieure, renforcent une tendance; elle devient un centre d'attraction vers lesquels convergent les états et tendances directement associés; puis les associations gagnent de proche en proche, le centre de gravité du moi se trouve déplacé et la personnalité est devenue autre.

Notre moi, à diverses époques, est différent de luimême. Suivant Tâge, les divers devoirs de la vie, les événements, les excitations du moment, tels complexus d'idées qui, à un moment donné, représentent le moi, se développent plus que d'autres et se placent au premier rang.

Le dipsomane offre l'exemple de deux tendances opposées : parfois sobre, rangé, laborieux; d'autrefois confisqué tout entier par la passion, imprévoyant, inconscient, crapuleux. N'y a-t-il pas là comme deux individus incomplets et contraires soudés à un tronc commun?

De même pour tous ceux qui sont sujets à des impulsions irrésistibles et qui disent qu'une force étrangère les pousse à agir malgré eux.

Un cas curieux a été observé par Renaudin. Un jeune homme dont la conduite avait toujours été excellente se livra subitement aux plus mauvaises tendances. On ne constate dans son état mental aucun signe d'aliénation évidente, mais on peut voir

que toute lasurface de la peau et insensible. Dès que cesse cette sitions du jeune homme sont t docile, affectueux, comprend Ii a de pénible. Qpand elle se ndes plus mauvais penchants immédiate, et peut aller mêmi Si la constitution du corps :

sentiments qui la traduisent ; résulte une dissociation mo changement partiel du moi ; assez profonde pour que les

mémoire subissent une sorte c ^. ^

capables de reviviscence, alors la désintégration de la personnalité est complète ; il n'y a plus de passé et il n'y a plus de présent. Alors un nouveau moi se forme, ignorant le premier le plus souvent.

La mémoire comprend trois choses : la conservation de certains états, leur reproduction, leur localisation dans le passé. Ce n'est là cependant qu'une certaine sorte de mémoire, celle qu'on peut appeler

parfaite. Ces trois éléments sont de valeur inégale : les deux premiers sont nécessaires, indispensables; le troisième, celui que dans le langage de l'école, on appelle la « reconnaissance », achève la ménioire, mais ne la constitue pas. Supprimez les deux premiers, la mémoire est anéantie ; supprimez le troisième, la mémoire cesse d'exister pour elle-même, mais sans cesser d'exister en elle-même. Ce troisième élément, qui est exclusivement psychologique, se montre donc à nous comme surajouté aux deux autres; ceux-ci sont stables, il est instable; il paraît et disparaît ; ce qu'il représente, c'est l'apport de la conscience dans le fait de la mémoire; rien de plus.

C'est ainsi que M. Ribot distingue une mémoire consciente comprenant l'élément psychique et une mémoire organique en dehors de toute conscience.

On a cherché des analogies de la mémoire dans l'ordre des phénomènes inorganiques, en particulier dans la propriété qu'ont les vibrations lumineuses de pouvoir être emmagasinées sur une feuille de papier et de persister, à l'état de vibrations silencieuses, pendant un temps plus ou moins long, prêtes à paraître à l'appel d'une substance révélatrice. Des gravures exposées aux rayons solaires et conservées dans l'obscurité peuvent, plusieurs mois après, à l'aide de réactifs spéciaux, révéler les traces persistantes de

Bourru et Burot, Var. de la personn. \-j

l'action photographique sur leurs surfaces *. Ces faits ont une analogie assez lointaine avec la mémoire. On y trouve la première condition de tout rappel, la conservation ; mais c'est la seule, car ici la reproduction est tellement passive, tellement dépendante de l'intervention d'un objet étranger, qu'elle ne ressemble pas à la reproduction naturelle de la mémoire. C'est que dans celle-ci nous avons affaire à des lois vitales, non à des lois physiques, et les bases de la mémoire doivent être cherchées dans les propriétés de la matière organisée, non ailleurs.

M. Ribot cherche le vrai type de la mémoire organique dans les actions automatiques secondaires, ou mouvements acquis qui sont le fond de notre vie journalière. Ainsi la locomotion, qui chez beaucoup d'espèces inférieures est un pouvoir inné, doit être acquise; chez Thomme, en particulier, ce pouvoir de coordination qui maintient l'équilibre du corps à chaque pas, a lieu par la combinaison des impressions tactiles et visuelles. Si l'on examine comment ces mouvements automatiques primitifs sont acquis, fixés et reproduits, on voit que le premier travail consiste à former des associations. La matière première est formée par les réflexes primitifs; il s'agit de les

* Luys, Le Cerveau et ses Fonctions, p. 106.

grouper d'une certaine manière, d'en combiner quelques-uns à l'exclusion des autres. Cette période de formation n*est parfois qu'un long tâtonnement. Par l'exercice, les mouvements appropriés se fixent à l'exclusion des autres. Il se forme dans les éléments nerveux correspondant aux organes moteurs, des associations dynamiques, secondaires, plus ou moins stables (c'est-à-dire une mémoire), qui s'ajoutent aux associations anatomiques, primitives et permanentes.

En observant bien ces actions automatiques secondaires, si nombreuses, si connues de tout le monde, on voit que cette mémoire organique ressemble en tout à la mémoire psychologique, sauf un point, l'absence de la conscience. La conscience n'est qu'un élément surajouté.

Le problème des conditions physiologiques de la mémoire en comprend deux principales :

i"* Une modification particulière aux éléments

nerveux;

2** Une association, une connexion particulière établie entre un certain nombre de ces éléments.

Les nerfs conduisent l'impression soit d'une façon, soit d'une autre. La cellule nerveuse est l'élément qui reçoit, emmagasine et réagit. Or, l'impression une fois reçue, la marque d'une empreinte. Par là il se produit une aptitude et avec elle une différen-

1 de l'élément. Toute impression laisse une ne trace ineffaçable, c'est-à-flire que les molé-

une fois arrangées autrement et forcées de ■ d'une autre façon ne se remettront plus exacit dans l'état primitif; mais il est difHcile de n quoi consiste cette modification.

manière dont plusieurs éléments se groupent

former un complexus importe autant que la fication imprimée à chaque élément, comme de la mémoire. Ainsi la mémoire organique ne )se pas seulement une modification des éléments ux, mais la formation entre eux d'associations Tiinées pour chaque événement particulier, ilissement de certaines associations dynamiques 3ar la répétition, deviennnent aussi stables que annexions anatomiques primitives.

1 s'est demandé si chaque cellule nerveuse peut ;rver plusieurs modifications différentes, ou si, ois modifiée, elle est pour jamais polarisée. On

admettre cette dernière probabilité. Le nomies cellules cérébrales étant de 600 millions, es les calculs de Meynert, l'hypothèse d'une ession unique n'a rien d'inacceptable. Du reste,

modification unique pouvant entrer dans des )inaisons différentes, peut produire des résultats ents- 11 ne faut pas tenir compte seulement de

chaque facteur pris individuellement, mais de leurs rappports entre eux et des combinaisons qui en résultent. On peut comparer la cellule modifiée à une lettre de Talphabet; cette lettre, tout en restant la même, a concouru à former des millions de mots dans les langues vivantes ou mortes. Par des groupements, les combinaisons les plus nombreuses et les plus complexes peuvent naître d'un petit nombre d'éléments.

En fait, il n'y a pas une mémoire, mais des mémoires; il n'y a pas un siège de la mémoire, mais des sièges particuliers pour chaque mémoire particulière. Le souvenir est fixé à son lieu de naissance, dans la partie du système nerveux qui a été modifiée. Il est difficile de dire en quoi consiste cette modifications; ni le microscope, ni les réactifs, ni l'histologie^ ni rhistochimie, ne peuvent nous rapprendre; mais les faits et le raisonnement nous démontrent qu'elle a lieu et nous tenterons de donner une opinion à ce sujet.

Une mémoire riche et bien fournie n'est pas une collection d'empreintes, mais un ensemble d'associations dynamiques très stables et très promptes à s'éveiller.

11 est une forme plus complexe de la mémoire, celle qui est accompagnée des faits de conscience.

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que la langue usuelle et même celle des psychologues considère comme la mémoire tout entière; dans ce cas il y a un facteur de plus qui intervient, mais il est important, car c'est le phénomène de conscience. On peut dire que les associations dynamiques des éléments nerveux jouent un rôle bien plus important dans la mémoire avec conscience. Si Ton veut essayer de se représenter une bonne mémoire, on peut se figurer un grand nombre d éléments nerveux, chacun modifié d'une manière particulière, chacun faisant partie d'une association et probablement apte à entrer dans plusieurs, chacune de ces associations renfermant les conditions d'existence des états de conscience. La mémoire a donc des bases statiques et des bases dynamiques. Sa puissance est en raison de leur nombre et de leur stabilité.

M. Ch. Richet regarde la personnalité comme un phénomène de conscience et un phénomène de mémoire ^

La conscience ne comporte sa plénitude, c'est-àdire la notion de la personnalité et du moi, que si le moi de la seconde actuelle est relié par la mémoire au moi de toutes les secondes qui ont précédé. Ce qui fait la conscience, ce n'est pas seulement la sen-

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