IV. — /') Par ta grâce suprême et pieuse
Que nos corps soient conservés et gardés. V. — De la sauvage nation des Normands, délivre-nous. Elle qui dévaste, ô Dieu, nos royaumes :
Elle met sous le joug les vieillards, et les jeunes gens et les vierges. Même la foule des enfants.
VI. — Repousse, nous t'en prions, tous ces maux loin de nous ;
Tourne-nous, suppliants, vers toi, nous le demandons, Seigneur,
Roi de gloire, qui es la vraie Paix, le pieux salut, et l'espérance ferme. Donne-nous la paix et la concorde.
Accorde-nous l'espérance, la foi intégrale et vraie, Une charité continue.
Concède-nous qu'elle soit parfaite !
Vil. — Que les prières des saints nous aident à obtenir tout cela, Eux du martyre glorieux desquels nous nous réjouissons.
Finale : Que soit louange, paix et gloire, A la Trinité plus que très grande Pendant tous les siècles.
Le texte de cette prose indique bien, en dehors du temps qu'elle décèle, l'occasion pour laquelle elle a été composée : cette fête, « ramenée par la révolution des temps », autrement dit annuelle, où l'on célèbre à la fois la Vierge, et la mémoire des saints, et en laquelle on se réjouit de leurs triomphes, — rappelons-nous l'introït, Gaudeamus omnes, — ne peut être que la fête, nouvelle alors, du i"' novembre, que nous appelons laToussaint. C'est en 833, d'après la chronique de Sigisbert de Gembloux, que l'on commença à la célébrer, et tous les manuscrits de la fin du siècle ne la possèdent pas encore.
Vraisemblablement, le Gaiide eia est la première prose composée pour la fête de Tous les Saints, en ces temps troublés par l'invasion des Normands.
En étudiant une prose du ix' siècle, il ne faut pas habituellement s'attendre à trouver une mélodie inconnue, mais tout au plus l'état plus archaïque d'un chant resté en usage. Les paroles d'une prose, en effet, étaient écrites sur les vocalises préexistantes des séquences, ajoutées ad libitum aux alléluias qui les appelaient tout naturellement. En nombre restreint, ces séquences se répétaient à diverses fêtes ; lorsqu'on écrivit des paroles, seules les paroles changeaient.
De fait, la notation du manuscrit de Reims ne révèle rien de plus que je n'aie précédemment soupçonné, d'après les notes de l'antiphonaire de Compiègne : la mélodie du Gaude eia est celle sur laquelle, au siècle suivant, on écrivit la belle prose de l'Epiphanie signalée plus haut I.
De son côté, Notker de Saint-Gall, sur le même timbre, écrivait, pour la fête des saints apôtres Pierre et Paul, le très beau
Petre siimine Christi pastor -.
Donc, voilà, en cent ans, trois proses, à noire connaissance, écrites sur le même timbre, sur la même séquence ; soit le Gaude eia, approximativement entre 835 et 860, dans une église vraisemblablement du nord de la France ; le Petre summe, à Saint-Gall, qui semble appartenir à la fin de la vie de Notker, quelque cinquante ans après ; enfin dans le cours du x' siècle, VEpiphaniam, la plus célèbre de toutes, celle par oij la mélodie s'est perpétuée au cours des âges. Car on a chanté cette dernière prose jusqu'au xvn" siècle.
Mais, si le Gaude eia ne nous fait point connaître une nouvelle mélodie, il nous renseigne sur la liberté avec laquelle on transposait de place les clausules mélodiques des séquences, ou comment on les modifiait. En effet, avec ces timbres mélodiques des proses de la première époque, nous n'avons pas encore la rigueur des proses mesurées et rimées du xii^ ; la phrase est souple et le rythme est libre.
Par rapport au Gaude eia, le Petre summe dédouble l'entrée '■', mais les deux strophes, avant la finale, n'y sont pas ' : VEpiphaniam suit presque les mêmes notes, mais l'entrelacement des motifs III et IV est supprimé. Enfin, de part et d'autre, quelques notes ajoutées ou supprimées ici et là facilitent l'adaptation du texte. Quoi qu'il en soit, on voit que c'est la prose contre « la féroce nation des Normands » qui, des trois, est la plus antique, et la première en date.
1. Pierre Aubry l'a publiée aussi dans la Tribune de Saint-Gervais, VI, 9 ; texte dans Chevalier, op. cit., p. 41.