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Voir Haliffol, Histoire du bréviaire romain

graduels, petits offices de la Vierge, « suffrages » divers, nous nous expliquerons qu'au xv' siècle tant de clercs étaient négligents dans l'observation du bréviaire, qui contient le texte des offices.

Au xvi° siècle, la correction du Bréviaire romain par Pie V posa une règle qui parut sage. En réduisant considérablement le nombre des fêtes des saints, on adopta l'usage mis en vigueur à la Cour romaine par les Franciscains, de dire l'office sanctoral seul aux jours de fêtes, et l'office quotidien les autres jours. La règle est restée en vigueur jusqu'à présent. Mais, dans la pratique, une nouvelle multiplication des fêtes réduisit l'office de semaine et même dominical à peu près à rien, de sorte que tout se retrouvait mis en question. En France, au xvui* siècle, les auteurs des nouveaux bréviaires, condamnables à tant de titres, eurent cependant l'idée, heureuse en elle-même, malheureuse dans son application, de donner une nouvelle organisation du psautier qui pût remédier à cet état de choses. Je ne mentionnerais pas ces compilations défectueuses si Pie X, sachant extraire le bon grain du milieu de l'ivraie, n'avait précisément utilisé cette idée, ainsi qii'on le dira tout à l'heure.

Il y a une cinquantaine d'années, la réforme du bréviaire revint à l'ordre du jour. Au Concile Vatican de 1870, un certain nombre d'évêques sollicita de Pie IX une solution de la question ; l'interruption du Concile reporta celle-ci à plus tard. Ce fut heureux : le clergé, alors, n'envisageait guère une telle réforme que comme réduction de l'office , l'introduction progressive des « offices votifs de semaine », terminée en 1 883, laisse entrevoir ce qu'elle eût pu être.

Mais le mouvement grégorien, qui naissait alors, allait bientôt englober le reste de la liturgie ; le chant liturgique, auxiliaire de la piété, forme officielle de la prière chantée, mène tout naturellement, de l'amour de ses dessins mélodiques, à celui des textes eux-mêmes qui les ont inspirés. Partout la culture grégorienne s'unit à l'intérêt liturgique; de la réforme de la psalmodie chantée, allait naître, tout naturellement, le désir de reprendre les accents divers du psautier complet. Aussi, depuis peu d'années, le Saint-Siège était-il saisi de demandes diverses en ce sens ; et nous sommes heureux d'avoir à constater que la France y prit une place prépondérante. Un rapport remarquable du si regretté M. le chanoine Al. Grospellier attira tout d'abord sur le sujet l'attention de la Congrégation des Rites ; son auteur fut félicité vivement, et les idées qu'il exposait, envisagées avec intérêt par la Curie romaine. Il y a quelques années, la défunte revue la Vie de la Paroisse s'en occupa activement, sous la direction du R. P. Dom Besse ; enfin une supplique plus pressante de M^"' Foucault, des rapports, si je ne me trompe, du R'">= DomGuépin et de Me' du Botneau, la coïncidence de la préparation de l'Antiphonaire Vatican, décidèrent Pie X, trop heureux d'accueillir des projets qui cadraient si bien avec ses propres idées. Telle est la genèse de cette réforme.

La question se posait donc ainsi devant le Souverain Pontife, et on m'excusera d'y revenir :

1° Concilier la tradition avec les nécessités nouvelles ;

2° Reprendre le psautier hebdomadaire sans supprimer les fêtes des saints.

Pie X l'a résolue d'une manière fort simple: a) le dimanche l'emporte désormais sur les fêtes doubles majeures et au-dessous, qui seront ainsi, ces jours-là, remplacées par une simple commémoraison ; b) en semaine, tous les psaumes avec leurs antiennes (sauf pour les fêtes importantes) seront ceux de la « férié » ; c) pour les fériés qui ont une messe propre : Carême, Quatre-Temps, Rogations, les Vigiles, on pourra, même s'il y a ce jour-là une fête, célébrer la messe de la férié correspondante. Ainsi toute une partie du répertoire grégorien du Graduel, et la plus belle, qui ne subsistait plus dans le livre qu'à titre documentaire, est rétablie dans l'usage pratique.

Enfin, tY) le Souverain Pontife institue une nouvelle disposition dans l'ordre du psautier, et c'est une des parties les plus curieuses de la réforme. Car, jusqu'à présent, en remontant jusqu'au ix"^ siècle et plus haut peut-être, une des causes les plus importantes du conflit signalé était que jamais, dans aucune réforme romaine de l'office divin, on n'avait voulu toucher à l'ordre des psaumes, tel qu'il était usité dans les basiliques romaines, même avec les psaumes additionnels qu'on leur avait adjoints au cours des siècles. C'était là le point délicat, et le nœud le plus difficile à dénouer. Pie X n'a pas hésité, et voici sa solution:

Seules, les fêtes au moins doubles de 2®classeconservent l'ordre de leurs psaumes accoutumés, ainsi que, au dimanche, les heures du jour (sauf quelques suppressions). Aux offices fériaux et aux matines du dimanche, le rite romain donnait simplement, à la suite, les psaumes i à io8 aux nocturnes, les psaumes 109 à 147 aux vêpres. Aux petites heures toujours le 118 ; à laudes, un ordre particulier. Les complies étaient toujours les mêmes.

Dans le psautier de PieX, c/iaquc liciire, àcha.]iii: jour, a ses psaumes spéciaux {inèine les petites heures et les complies), ce qu'on nous permettra de respectueusement regretter. Complies, prière du soir, a toujours eu, en effet, les mêmes psaumes, faciles à retenir par cœur. Prime et les petites heures ont toujours oscillé entre les psaumes 1 17, 1 18, et les psaumes graduels, que nous eussions aimé voir adopter. Mais la décision si sage de Pie X, de revenir aux antiques « divisions » des psaumes trop longs, l'amenait infailliblement, tout comme les Parisiens de 1736, en multipliant ces divisions, à donner un autre ordre aux petites heures et à complies '. La différence entre l'office férial et l'office sanctoral est donc pratiquement effacée, puisque dans l'office du jour combiné avec les fêtes des saints de la manière que j'ai dite plus haut, tous les psaumes seront (sauf le cas de fête importante) dits intégralement chaque semaine par les prêtres en leur bréviaire, et intégralement chantés au chœur, là où on fait l'office quotidien. En

I. Cet écueil n'eût pu Otre évité qu'en adoptant, aux nocturnes, le procédé du rit ambrosien, qui en répartit les psaumes en deux semaines.

traçant cette division, la Commission spéciale nommée à cet effet s'est inspirée des usages variés établis au cours des âges, ou suivis par diverses églises.

A l'antique gallican, à l'ambrosien et à l'ordre monastique, elle a emprunté les dii'isious des psaumes : les psaumes trop longs sont ainsi divisés en deux et trois. Aux offices votifs de semaine (qu'on supprime) a été prise ridée de choisir des psaumes appropriés à chaque jour; ainsi, les laudes des jeudi, vendredi et samedi de chaque semaine, avec les mêmes psaumes qu'aux Jeudi, Vendredi et Samedi saints, ramèneront régulièrement le souvenir de leurs mystères. Suivant l'oz-rfo de certaines congrégations anciennes (Bénédictins, Dominicains) et de diverses églises du moyen âge, on aura désormais en semaine des psaumes autres que le Beati immaculati du dimanche. Pareillement est empruntée à certains bréviaires français du moyen âge la rubrique qui fait dire les psaumes fériaux aux fêtes de saints. Enfin, et c'est là une innovation capitale, dans la liturgie générale des églises d'Occident, les correcteurs ont pris au trop fameux bréviaire parisien de lySb l'ordre spécial des compiles des jours de semaine. Le tout est uni d'heureuse façon, et fondu dans un ensemble qui ne laisse place à guère d'incertitudes.

Ainsi donc, en mettant en vigueur l'Antiphonaire Vatican, — on n'attendait que la réforme actuelle pour l'achever, — les maîtres de chapelle auront à s'habituera quelques particularités nouvelles, auxquelles les prêtres auront déjà eu le temps de s'accoutumer dans leur bréviaire privé. Mais comme il s'agit, somme toute, d'unification et de simplification, les chœurs s'y habitueront aisément. Ces points se résumeront pratiquement pour eux à ceci, dans les églises ordinaires : Dans l'ordre général des psaumes aux offices du jour, les dimanches et fêtes principales : à laudes, suppression du Deiis iniserealtir, du Cantate et du Laudate qui suit ; à compiles, suppression de 1'/» te Domine.

On ne dira plus désormais le dimanche (sauf de très rares exceptions) aucun commun, mais, à part le cas de doubles de 2° classe au moins, la messe et les l'épres du dimanche. Aux trois derniers jours de la Semaine Sainte, quelques modifications dans l'ordre des psaumes, à laudes, afin de les faire cadrer avec le psautier hebdomadaire.

Telle se présente cette réforme de Pie X ; elle insuffle une vie nouvelle à l'antique office romain et, fait curieux, renouvelle, à plus de mille ans de distance, par ses innovations, le reflux de l'infiuence gallicane sur la liturgie de la Ville Éternelle. Le fait est assez singulier pour au moins le remarquer. En même temps, par plusieurs autres côtés, elle est un rappel véritable de la liturgie romaine à ses sources et, à ce titre, a droit à la faveur de tous les amis de l'antiquité chrétienne. Il nous en coûte de terminer par une critique. Car, — mais les paroisses ordinaires n'en seront guère affectées, — car, en même temps que le changement de place de certains psaumes, un certain nombre d'antiennes aussi sont changées. Sans doute, les anciens antiphonaires contiennent parfois deux antiennes au moins, de rechange, pour éviter la monotonie dans le ton et le refrain des psaumes qui reviennent

plus souvent ; sans doute, je reconnais que, dans le nouveau psautier, plusieurs des antiennes des laudes et des petites heures sont empruntées à ce choix ancien, parfois même au répertoire ambrosien : toutefois les rédacteurs du nouveau recueil ont trop souvent, à mon humble avis, sacrifié l'antienne traditionnelle et grégorienne, dernier reste des antiques hypakhoai, pour la remplacer par un choix nouveau. Évidemment, l'intention des auteurs du Psautier publié par Pie X a été de différencier, d'une manière très nette, l'office séculier et régulier de l'office monastique. Seuls désormais, les Bénédictins, Chartreux ou Trappistes, certaines congrégations, comme les Dominicains, conserveront l'ancien répertoire des antiennes fériales et dominicales ; les autres congrégations et le clergé séculier auront, avec les mêmes psaumes, d'autres accents.

Me sera-t-il permis, au milieu de la restauration de l'office antique, de dire tout mon regret de cette décision?

La messe en <( ré » de Beethoven

La très parisienne Sc/ioLi Caiitoritm a décidément inscrit à son programme la grande messe en RÉ de Beethoven. Sous le bâton magistral .de son directeur M. Vincent d'Indy, elle ne cesse, chaque année, de la faire entendre, la révéler même à quelques-uns. Je dis : révéler, car la lecture au piano, l'exécution réduite, et même les interprétations très artistiques données, au Conservatoire ou chez Colonne, avec des éléments de tenue impeccable, ne donnent pas, ne « rendent » pas le sentiment que M. d'Indy a su faire ressortir de ce merveilleux travail. Le sens des sonorités orchestrales, et leur équilibre, comme aussi la prononciation du latin et la compréhension des paroles, sont en effet des facteurs de premier ordre dans l'effet auquel tend cette messe.

La messe en iîÉde Beethoven, la Missa solenitiis, par oij il semble que l'auteur ait voulu faire comme une sorte de testament religieux, une mystique expression de ses sentiments, est aussi, à son propre jugement, son « œuvre la plus accomplie ». Fruit de quatre années de travail, cette oeuvre gigantesque, de quelque côté qu'on l'envisage, apparaît comme l'un des plus hauts sommets de l'esprit humain. Il serait ridicule de vouloir comparer la messe solennelle de Beethoven et la grande messe en si mineur de Bach : ce sont toutes deux des oeuvres, à mon avis, aussi puissantes, aussi élevées l'une que l'autre. L'œuvre de Bach est, par endroits, plus scolastique, celle de Beethoven est plus extérieure. L'une et l'autre reflètent, dans leurs qualités éminentes comme dans leurs taches légères, la pensée et les habitudes du temps où elles furent écrites. Nous ne les mettrons donc point en parallèle, pas plus qu'on ne compare, par exemple, le Parthénon d'Athènes et la Sainte-Chapelle de Paris : mais on admire leurs beautés respectives.

On a dit et répété, à satiété, que la messe de Bach était plus liturgique, que la messe de Beethoven est à l'antithèse de la forme liturgique. J'ose nier ceci absolument. Sans doute, ni l'une ni l'autre ne sont liturgiques au sens rigoureux du mot, au sens qui convient, par exemple, à une messe de Palestrina. Celle-ci, pensée et écrite spécialement pour la célébration solennelle du divin sacrifice, se meut dans un cadre déterminé ; elle obéit à certaines idées d'ordre purement pratique — longueur des morceaux, place laissée au célébrant, développement modéré, etc. Celles-là, tout au contraire, visent à utiliser

seulement la forme du texte, son ordre, son esprit, pour en faire le point de départ de tout le développement musical, en rapport avec le génie de leurs auteurs et les idées de leur époque.

Bach a écrit, sur les paroles de la messe, un magnifique oratorio ; Beethoven a pensé son œuvre comme une symphonie avec chœurs. Ni l'une ni l'autre ne sont de la musique sacrée au sens technique du mot; l'une et l'autre sont de la musique religieuse d'inspiration chrétienne, et se meuvent dans les plus hautes régions de l'esprit. Au point de vue de l'unité dans l'ensemble de l'œuvre, le génie de Bach l'emporte ; dans la messe de Beethoven, deux seules pièces sont véritablement « une », le Kyrie et surtout VAgnus.

J'ai dit tout à l'heure que je m'élevais contre l'idée trop commune que la messe de Bach était plus liturgique : je vais plus loin, et je soutiendrais bien plus volontiers que, dans son esprit, dans son inspiration générale, tout en étant plus « en dehors », la composition de Beethoven est plus liturgique que l'autre.

Cela fera peut-être l'effet d'un paradoxe ? C'est qu'aussi bien, on juge trop souvent sur des impressions conventionnelles et sur des côtés très extérieurs. L'emploi de l'orgue, par Bach, fait illusion, et le thème si caractéristique du Credo ordinaire de la liturgie romaine ajoute à cette illusion sur le côté liturgique. Chez Beethoven, par contre, l'absence de l'orgue, rendu inutile par le déploiement du grand orchestre (ou simplement facultatif pour renforcer la puissance des instruments), cet orchestre lui-même, avec ses cors, ses trompettes et ses timbales, semblent mettre l'œuvre dans un cadre plus étranger au temple. L'une et l'autre impression me paraissent entièrement subjectives.

En effet, ce ne sont là que des détails de l'œuvre ; ce qu'il faut voir, c'est l'ensemble. Or, Bach, comme dans une cantate, découpe le texte sacré en airs et en chœurs, souvent sans lien de l'un à l'autre, à l'instar des messes italiennes de son temps. (Voyez, par exemple, le Gloria et le Credo.) Beethoven, au contraire, a constamment respecté l'ensemble de chaque morceau ; s'il se permet de ne pas suivre exactement le texte, c'est en de très rares occasions, pour ajouter à l'expression, pour renforcer le drame liturgique, et ses répétitions de texte sont, à coup sûr, infiniment plus justifiées que celles de Bach.

Beethoven, dis-je, s'inspire plus étroitement de la liturgie. Son développement colossal dépasse sans doute l'ordinaire concision de la célébration liturgique, mais le cadre demeure. A part le Beiiedictiis, la partie la plus faible, la moins inspirée de toute la messe, — avec son vraiment trop fameux violon solo, qui vient là parader on ne sait pourquoi, dans un style plutôt inférieur, — considérez le rôle respectif des soli, du quatuor vocal et des chœurs. Où sont les soli à eflet dans la messe de Beethoven ? Où est même le simple solo ?

Lorsque apparaît, à découvert, le soprano ou l'alto, le ténor ou la basse du quatuor solo, ce n'est guère que pour « entonner », à l'instar du chantre, la phrase à chanter; pour «exposer », en termes techniques, le thème que le quatuor entier ou le chœur va reprendre ou continuer.

L'écueil des messes en musique, en dehors du style des soli, c'est aussi leur place. Examinez la messe en RÉ. L' «, alternance », base du chant liturgique, est sa loi presque en entier. Cela se remarque dès le K)-rie. Le Gloria est très frappant à ce point de vue. L'inspiration palestrinienne y est sensible à VAdoramus te ; le style de Bach y reparaît au Glorijicamus, mais l'ensemble demeure liturgique dans sa conception formelle, à part l'intonation, et le finale, que je n'aime pas.

Dans le Credo, le même principe domine encore pour toute la moitié de la pièce, et il est joint à l'emploi de tonalités anciennes et de motifs de forme liturgique {Et iucariiatus est, Et vitam, etc.). Le drame, et c'est naturel dans une telle oeuvre, domine ensuite. On a dit sur ce Credo de bien extraordinaires choses. Ainsi, à diverses reprises, ce qui n'est pas pour surprendre dans une œuvre aussi « extérieure », Beethoven ramène le vaoxCredo, qui ponctue, comme une affirmation énergique, le verset scandé par les autres parties.

Lorsqu'une voix confesse : Et in Spiritum Sanctiim..., Et unam, sanctam..., Conjïteor unum baptisma, etc., sur une sorte de récitatif liturgique, les autres voix ponctuent énergiquement et tumultueusement : Credo, Credo. Or, un critique éminent, teinté d'anticléricalisme sans doute, à son insu, a imaginé l'explication de ces passages : que Beethoven a voulu échapper à la nécessité de souligner les versets affirmatifs de ces croyances, et qu'ainsi il les a dissimulées sous le creux fracas du Credo des autres parties. Mais qui m'empêche, tout au contraire, de dire : Beethoven s'est vu impuissant à rendre en musique ces idées abstraites ; il a voulu en donner une affirmation plus énergique, en ramenant l'énergique Credo. Il me semble que cela est plus rationnel.

Certains diront que mon explication est subjective ? La première l'est autant, car elle dérive uniquement de la conception toute faite d'un Beethoven anticlérical. Or, si Beethoven, poussé à bout, ou témoin de certains abus, a pu exhaler son mécontentement en termes amers, il n'en ressort pas moins qu'il n'y avait là aucune manifestation d'anticléricalisme (qui de nous, à l'occasion, n'en a pas fait autant ?). De récentes recherches l'ont montré, au contraire, pieux, et respectueux des lois de l'Église, jusqu'au scrupule peut-être. Mais comme il est facile de gloser sur le texte d'un musicien, pour y chercher sa pensée intime !

Le Credo est doublé, en étendue, par le développement de : Et vitam rentiiri saeciili, sorte de grand poème musical à l'immortalité. Ces pages sont admirables, et, telles que le Sanctiis de la messe de Bach, semblent ouvrir, par leurs thèmes qui se superposent, des visions d'infini, avec les chœurs innombrables des anges et des bienheureux.

Enfin, UQ passage de l'œuvre de Beethoven, qui n'a peut-être pas encore été remarqué, je crois, avant M. d'Indy, et témoigne du sentiment auquel a obéi le compositeur, c'est la partie instrumentale, profondément émue, qui porte le titre de praehiditim du Benedicttts. En réalité, c'est un interlude qui relie l'Hosaima précédent à ce qui va suivre ; or, musicalement, cela ne se lie pas du tout, comme sentiment,

comme esthétique, ni au Sanctiis ni au Benedictus. C'est autre chose, et, cette autre chose, c'est, rituellement, le moment de la Cotisécration.

Comme impression émouvante, je ne vois que le beau récit de Jésus à la Cène, dans la grande Passion de Bach, qui puisse être comparé à un tel épisode. On dirait ici de quelque orgue gigantesque qui paraphrase le : Ceci est mou corps, ceci est mon sang; et veut rendre le sentiment d'adoration du chrétien. Lisez posément le récit de la Cène, que dit à ce moment le prêtre à la inesse, pendant que se déroule ce praeludium, et constatez alors la parfaite convenance du texte lu tout bas, et du commentaire musical qui s'j' superpose : la preuve est aisée à faire, et la conclusion, facile à tirer. Une fois encore, on ne saurait être plus respectueux des « rubriques », plus compréhensif de leur signification.

Sans doute, plusieurs parties de la messe en RÉ échappent à la forme liturgique. J'ai signalé le défaut d'équilibre entre le Credo tout entier et le superbe £"/ vitam, qui est, à lui seul, aussi important. UAgnus Dei, lui, forme un tout, et celui-là, ni liturgique, ni non plus d'un conventionnel profane pas plus que musical. Cet Agnus, qui est colossal, est aussi une pièce unique ; nulle part, dans toute l'œuvre, le génie de Beethoven en ses dernières années, son goût pour la « symphonie avec chœurs », n'ont plus éclaté. Rien ne saurait lui ressembler, rien peutêtre ne saurait égaler, dans toute la musique, ce drame à la fois intérieur et extérieur que Beethoven a mis da'ns le développement de VAgnus. Il échappe à toute forme connue, mais il est inouï d'expression, de profondeur, de sonorité, de beauté.

J'ai l'impression, en entendant cette messe, que l'auteur s'est efforcé tout d'abord de couler son génie dans la forme consacrée, qui lui a semblé la plus parfaite. Non la forme des messes italiennes à effet, de la piètre musique dite « religieuse » d'Haydn, ou même de Mozart, mais la sévérité de la forme liturgique. Mais, peu à peu, son fougueux génie l'a dépassé, et, seulement dans VAgnus, s'est livré et montré tout entier. Là seulement se montre le Beethoven définitif, celui de la neuvième symphonie, qu'il achevait en même temps, celui de la dixième, qu'il ébauchait alors, et que nous ne connaîtrons jamais.

Les (( Propres diocésains » des Églises de France

Les deu\ Alotu pfoprio de Sa Sainteté, sur la musique sacrée en général et le chant liturgique en particulier, ainsi que les décrets de la S. C des Rites et autres actes pontificaux qui les ont accompagnés, ramènent l'attention sur la contexture musicale — et littéraire — des nombreux offices et messes propres de nos Eglises '. Ils prescrivent en effet aux Evèques la correction musicale de leurs « propres diocésains ».

L'autorité apostolique, en promulguant la restauration des mélodies propres de l'Eglise Romaine, suivies dans presque toutl'univers catholique, a tracé aussi, suivant en cela la tradition ecclésiastique, les sages règles qui devaient faire profiter les Églises particulières de cette même restauration.

Or, si les chants romains sont aussi vénérables par leur origine et leur antiquité, qu'admirables par leur caractère artistique, il n'en est point ainsi, à de très rares exceptions près, de nos chants diocésains.

Le culte des saints fêtés dans telle ou telle Eglise est souvent plus que millénaire ; mais la forme extérieure de ce culte, après s'être maintenue intacte pendant des siècles, a subi, depuis deux cents ans, les plus regrettables vicissitudes.

Il est tels diocèses que je pourrais citer, où les offices propres ont changé jusqu'à quatre fois d'ordonnance depuis la fin du xvif siècle : la dernière modification remonte à vingt ou trente ans parfois ! C'est dire que paroles et musique ont changé aussi souvent, et trop souvent cette dernière s'est transformée au gré des éditeurs, tout en revêtant les mêmes paroles !

Une faudrait pas croire que ceci fût une exception: c'est trop souvent la règle...

Le premier rang parmi ces chants appartient incontestablement aux messes ou aux offices dont les chants sont extraits des antiphonaires les plus anciens. Qui le croirait cependant ? Là encore on a, en notre temps, éprouvé le besoin de changer. Ainsi la messe propre de saint Maurice (22 septembre) et de ses compagnons ne se compose que d'extraits du graduel romain; cependant les mêmes textes figurent en certains propres

I. Je ne parle pas ici du côté historique et traditionnel, qui aurait besoin d'une revision sérieuse, quant au calendrier et aux leçons des saints les plus anciens.

avec des mélodies fabriquées de toutes pièces par des chantres ignorants 1

Quelquefois, les mélodies nouvelles ont un joli caractère ou un certain intérêt; mais, je le demande encore, pourquoi les avoir.mises à la place des anciennes ? 11 y a ainsi une antienne in evangelio de l'office de saint Denys, qu'on retrouve à la fois dans le rit ambrosien et dans les parties gallicanes de nos plus anciennes liturgies, avec sa mélodie propre et originale : elle est donc aussi vénérable que peuvent l'être les mélodies romaines. Eh bien, dans un propre moderne, où se retrouve la majeure partie du texte de cette antienne, on a composé sur lui un nouveau chant.

Il est même des offices très anciens dont le texte a, par hasard, été conservé presque entièrement dans divers diocèses : je citerai celui de saint Nicolas, célébré encore en Lorraine, celui de la translation de saint Benoît et quelques rares autres ; on les a traités comme des textes nouveaux, en changeant toutes les mélodies sans exception ! Or, il suffit d'ouvrir un antiphonaire manuscrit du w" siècle aussi bien qu'un imprimé du xvn" pour constater que leurs mélodies anciennes, d'ailleurs fort belles et expressives, ont été religieusement gardées pendant plus de six cents ans ; on les a donc, sans raison, rejetées en notre temps pour les remplacer ici par un air, là par un autre.

On juge par là, quand les restes d'anciens offices ont été si maltraités quant à la musique, ce que peuvent représenter les offices modernes, qui sont l'immense majorité.

Le fonds de ces offices modernes a très souvent été emprunté à ceux qui furent composés à Paris, de 1 68o environ il i ySg, lorsque cette vénérable Eglise rejeta ses plus anciens usages pour satisfaire les amateurs de nouveautés. Le chant de ces nouveaux offices parisiens fut cependant aussi soigné qu'il pouvait l'être à cette époque. Le premier qui s'en occupa fut Chastelain, chanoine de Notre-Dame; il eut pour successeur le célèbre abbé Lebeuf, chanoine d'Auxerre. Tous deux étaient hommes de goût, très versés dans les sciences ecclésiastiques et dans les recherches 'Historiques, et possédant bien la musique. Un certain nombre de textes furent par eux fort correctement adaptés à des mélodies grégoriennes ; d'autres intégralement composés ; quelques-unes de leurs mélodies subsistent çà et là dans les propres actuels.

Mais déjà ces nouveaux offices couraient au-devant de la décadence. Dans un diocèse, par exemple, on emprunta pour un saint prêtre tout ou partie du nouveau" commun des prêtres » parisien ; dans un autre, autre chose. En empruntant le texte, on conserva parfois les mélodies, souvent on les modifia, plus souvent on en fit d'autres. A ces origines, que je suis obligé d'énumérer ici trop succinctement, joignez les modifications et les transformations opérées depuis ce temps, et vous aurez l'idée du manque d'unité et des défauts musicaux qui régnent dans l'ensemble de ces propres diocésains.

Dans ce désordre général, la plus favorisée de nos Églises — si j'en

excepte celle de Grenoble' — peut à peine se vanter d'une tradition(?) de trois quarts de siècle dans ses offices propres actuels.

Et encore, sur quel plan furent établis ces propres tout modernes ? Chacun l'a été indépendamment des autres, suivant le goût et la science de chaque Commission diocésaine. Il en est qui furent rédigés, pour le texte, avec beaucoup de jugement, tel celui de Nantes, auquel participa spécialement le dernier Cardina4 Archevêque de Paris, Mgr Richard, alors vicaire général de cette église; pour d autres, on prit purement et simplement les offices existants, en les modifiant plus ou moins ; plusieurs de ces offices modifiés ne remontaient qu'à la Restauration !

Cependant, quand le retour à la liturgie romaine se fit en France, Dom Guéranger, le principal instigateur du mouvement, en avait posé les bases ; pour lui, il s'agissait moins de prendre la liturgie actuelle que de restaurer les offices traditionnels dans leur état ancien. Malheureusement, la pensée de ce grand liturgistene fut pas partout comprise, et le but outrepassé.

Nos offices propres sont donc, pour la presque unanimité, rien moins que traditionnels : ils sont, vis-à-vis les uns [des autres, dans un état surprenant d'inorganisation. Tel saint Jouit en divers endroits d'offices divers ; tel office, modifié ou non, çert à plusieurs saints ; la même antienne, la même hymne, le même graduel, sont chantés sans cause sur autant de mélodies que de diocèses. Les saints anciens comme les modernes sont logés sur ce point à la même enseigne : saint Vincent mart3'r, sainte Geneviève ou saint Nicolas, saint Rémi, saint Martin, aussi bien que saint Louis, saint Vincent de Paul ou saint Jean-Baptiste de la Salle ; de même encore les offices de fêtes de la sainte Vierge spéciales à la France, ceux du Sacré-Cœur, de l'après-midi de Pâques, etc.

On comprendrait à la rigueur cette diversité s'il s'agissait de fêtes en possession d'une liturgie si populaire, d'une tradition si lointaine, qu'on ne puisse rien y changer sans scandale. Mais le peu qu'on a dit plus haut montre qu'avec autant d'évolutions ces offices n'ont en réalité rien de stable.

Une autre cause de défectuosité réside assez fréquemment dans les paroles. Alors que les compositeurs des offices primitifs étaient à la fois versés dans l'Écriture sainte, le chant et la liturgie, les rédacteurs des offices modernes n'ont point tenu compte du chant.

Tel texte de graduel, par exemple, est assez long pour en faire deux ou trois ; comment voulez-vous que le musicien lui donne la forme musicale de ce genre de chant ? Si nous étions encore au moyen âge, on pourrait se tirer de la difficulté en subdivisant le texte, car la liturgie ancienne admettait les graduels à plusieurs versets. Voici encore un exemple : en diverses messes propres, pour de saints évêques, on a choisi pour verset (ïalleluia le texte : Talis enim decebat pontifex esse

I. Matériellement, ce propre est récent : dans son essence, il est le plus ancien de tous, puisqu'il reproduit justement les anciens offices ailleurs abandonnés. 11 a été restitué, il y a quelques années, par M. Grospellier, consulteur de la Commission grégorienne.

sanclus, impollutus^ segregatus, etc. Outre que ce texte n'a absolument rien de lyrique, rien qui éveille en nous l'idée de jubilation qui s'attache à Valleluia, je défie bien n'importe quel musicien de lui donner une forme musicale satisfaisante dans le genre de composition convenable à ces sortes de versets.

Ou bien encore, deux offertoires ne diffèrent entre eux que par quelques mots au début ou à la fin, alors qu'il s'agit du même extrait de l'Écriture, mais dans lequel on a, par mégarde, copié plus haut ici, plus bas là, le texte à chanter.

Je ne nie pas que ces défauts se retrouvent même en certains oftices romains modernes, mais à un degré infiniment moindre que dans nos propres ; et les liturgistes romains ont mis précisément à l'ordre du jour la correction de semblables anomalies. Au moins pour la dernière il est bien facile d'y remédier, en transcrivant correctement le texte dont les mélodies sont à reviser.

Cette négligence à l'égard des paroles a atteint aussi des compositions en vers, et ordinairement de la façon la plus malheureuse. La prose Spo)isa Christi (ou Haec dies ciinctis dicata), d'ailleurs assez heureusement composée, a un vers entièrement faux :

Accinunt dùlci mélo,

alors que la bonne rythmique demanderait cette facile correction : Dùlci mélo côncinunt.

On comprend bien qu'ici je ne puis entrer dans le détail même des paroles de ces proses modernes. Question de genre et de style à part, sans parler d'une bonne quantité de vers abominablement rythmés, et des fautes d'accentuation, on y trouve parfois des négligences malheureuses, recopiées religieusement par les générations. Exemples : J^eiiite ge)ites {ou ciincti), cin-rite, est une prose en l'honneur du Sacré- G(tur, formée d'un certain nombre de strophes d'hymnes diverses juxtaposées en façon de séquence ; au lieu de : Hic casta sperant lilia quitus nitescunt l'irgiués, on trouve en certains exemplaires : Hic casta sperant oscula quitus, etc. ; je ne vois pas bien comment des oscula peuvent nitescere virgines ! Et dans la prose Ergone caelestium, chantée en quelques églises pour la Dédicace, que de mots emploj'és à tort et à travers 1 Ainsi, pour parler des voûtes et du sanctuaire, on emploie/o;-?n'ce5 et moenia ! ou encore cette... naïveté : Hic piis sermouibus 7-(?5o;u7;;/ suBSELLiA ; ce n'est faire un compliment ni aux fidèles ni au clergé, sans parler du sens grotesque. Mais que dire de Victimis deprecantcs pinguibus, « t'apaisant par de grasses rictimes », pour désigner l'Eucharistie 1!! Delà négligence au ridicule, du ridicule au scandale *.

Et lorsque, à la négligence de transcription des textes, pis encore,

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